CHAPITRE IV
fait remarquer par l'ardeur de son opposition, s'appelait Defensor : c'était probablement l'évêque d'Angers, car aucun autre prélat du même nom n'a pu être le contemporain de saint Martin, et celui-là se trouvait justement parmi les comprovinciaux appelés à prendre part à l'élection. Or, ce nom même porta malheur à sa cause, et voici comment. La foule compacte qui remplissait l'église ayant empêché le lecteur, ou le clerc appelé à lire l'office de circonstance, d'approcher du sanctuaire, et les prêtres, déroutés par son absence, se fatiguant de l'attendre, un des assistants prit le psautier, et bravement se mit à entonner le premier verset qui lui tomba sous les yeux. Il se trouva que c'était le passage des psaumes oîi il est dit : « De la bouche des enfants et des nourrissons à la mamelle vous avez tiré gloire contre vos adversaires, afin de détruire l'ennemi et son défenseur \ » A ces mots, qui tombaient si juste, le peuple entier pousse une acclamation; les opposants restent confondus. « Tout le monde, ajoute le narrateur, vit là une éclatante manifestation de la volonté divine ^. » Martin fut donc immédiatement consacré évêque de Tours. Cet événement, dont la date a encore été discutée, eut lieu en 371, le 4 ou le B juillet^. Le nouveau pontife était âgé de cinquante-quatre ans.
1 Ps. viu , 3. La Vulgate porte ultorem; mais la version latine alors en usage contenait, paraît-il, le mot defensorem. - 2 yua S. Mari ,9.— ^h& huitième année du règne de Valentinien et de Valens, dit Grégoire de Tours; 26 ans 4 mois et 27 jours avant la mort de Martin, ajoute-t-il; 33 ans après l'élection de son prédécesseur Litorius, qui eut lieu dans la première année du règne de Constant, c'est-à-dire en 338, marque-t-il ailleurs. [Hist., X, 31.) Toutes ces indications sont concordantes et ne laissent aucun fondement aux dates de 370, 372, 375, admises par Baronius, Gervaise , Dupuy et d'autres. Si l'on veut que la consécration ait eu lieu un dimanche, conformément à l'usage liturgique suivi depuis, il faut la placer au 5 juillet : l'anniversaire en fut fixé au 4 par l'Église de Tours; mais les fêtes de ce genre, on le sait, se célébraient quelquefois la veille. Le P. Pagi a cru devoir adopter le 12 juin, en se fondant sur les 4 mois et 27 jours comptés par Grégoire en sus des 26 ans d'épiscopat de saint Martin; mais ces chiffres varient trop dans les différents manuscrits de son histoire pour qu'on puisse les prendre comme base (V. l'éclaircissement chronologique.)
La scène dont on vient de lire le récit, textuellement empruntée à Sulpice Sévère, n'est pas seulement intéressante au point de vue de l'histoire particulière du saint. Sans doute elle est déjà fort curieuse par les détails qu'elle nous donne au sujet de son extérieur, de l'opinion téméraire conçue à son égard, sur ce seul indice, par quelques membres du haut clergé, peu familiers encore avec la robe grossière des moines, et surtout de l'habitude touchante qui le fait apparaître à nos yeux comme le voyageur de la charité. Mais elle renferme, en outre, une leçon d'histoire générale très précieuse à recueillir. Les élections épiscopales étaient au nombre des événements les plus importants qui pussent agiter une cité gallo-romaine, en raison de la part qu'y prenait la population et de la haute position sociale occupée par l'évèque. Leur législation a subi de telles vicissitudes, elle est encore recouverte de telles obscurités pour ce qui regarde les temps primitifs, qu'on ne saurait négliger aucun des éléments capables de projeter quelque lumière sur ce point. Nous voyons d'abord ici dans la pratique le mode d'élection enseigné à l'origine par saint Cyprien : « Que celui qui doit gouverner le diocèse soit choisi par les évêques voisins en présence du peuple, et qu'il soit jugé digne par les suffrages du public ^ » Les chapitres diocésains, auxquels fut attribué, au moyen âge, le droit d'élire les nouveaux pontifes, n'étaient pas organisés; le pape, à qui ce droit appartenait en principe, se trouvait trop loin pour l'exercer, en raison de la lenteur et de la difficulté des communications; la royauté n'existait pas encore, et l'empire à son déclin ne songeait pas, comme celle-ci devait le faire plus tard, à s'immiscer dans l'administration des choses de l'Église. On s'en tenait donc au système primitif, qui attribuait une part notable dans
1 Cypr., Ep. 68. Cf. le cours de droit canon professé à l'École des chartes par M. Ad. Tardif.
GHATITRE IV
l'éleclion aux simples fidèles. Seulement, depuis que le nombre des chrétiens était devenu considérable, le public consulté, ou, si Ton veut, le collège électoral s'était peu à peu réduit aux clercs, aux magistrats et aux personnages influents de la cité. Le suffrage universel était devenu le suffrage restreint. Il ne faut pas croire, toutefois, qu'à aucune époque le peuple ait créé directement les évêques, ni baser sur ce fait je ne sais quelles théories démocratiques mettant en opposition la pratique de l'Église primitive avec celle des âges postérieurs. Telle a été, il est vrai, la tendance de quelques libéraux et du petit clan des historiens protestants Mais saint Cyprien ne voyait dans l'intervention du peuple qu'un moyen de recueillir des témoignages sur le caractère et la réputation des candidats^; il ne lui attribuait, en un mot, qu'une voix consultative, et c'était, dans tous les cas, aux évêques voisins, aux comprovinciaux qu'il appartenait de nommer véritablement et d'instituer leurs nouveaux collègues, en particulier leur métropolitain ^ Les canons du concile de Nicée exigeaient la présence de trois d'entre eux au moins, et la procuration ou le vote écrit des autres. Le concile d'Arles, un peu plus tard, décida que les évêques désigneraient trois candidats, entre lesquels les habitants de la cité auraient à choisir, et qu'ils les institueraient ensuite^. Précautions fort sages, du reste, et devenues nécessaires; car la participation du peuple entraînait souvent des abus fâcheux. Les fidèles et le clergé se divisaient, formaient des factions, entraient en lutte ouverte. De riches laïques, des prêtres ambitieux briguaient leurs suffrages par toute espèce de moyens, au
1 V. Guizot, Hisl. de la civil, en Europe, leçon III, p. 49. Cf. de Saint-Priesl, Hisi. de la royauté , p. 268. = 2 cf. Epist. 33. Gorini , Défense de l'Église, III, 373. = 3 Telle est la doctrine de Thomassin [Discipl., part. 1, liv. 11, ch. xiv), admise par les évêques de France du siècle dernier, dans leur exposition de principes sur la constitution civile du clergé. = Concile de Nicée, can. 4; 2" d'Arles, can. 54.
besoin par des festins offerts à la ville entière, comme fit un jour certain personnage de Clermont en Auvergne, qui aurait peut-être vu sa cause triompher, s'il n'avait été frappé de mort au milieu de son dîner électoral 11 fallait quelquefois, pour en finir, recourir à la voie du compromis, fort usitée dans la suite, et dont l'élection de Simplicius de Bourges par Sidoine Apollinaire offre déjà un curieux exemple- : ne pouvant s'entendre, on remettait l'élection aux mains d'un commissaire unique, qui pouvait en profiter pour se désigner lui-même, comme on prétend qu'il arriva plus tard à un célèbre évèque de Paris. Ces abus ou ces dangers, qui amenèrent peu à peu la modification radicale du système primitif, n'existaient pas lorsqu'un saint personnage s'imposait par son mérite aux électeurs comme aux pontifes consécrateurs. Alors il était choisi par inspiration, élu par acclamation. L'élévation de Mai tin au siège de Tours nous fournit à la fois un spécimen remarquable de ce dernier mode et du rôle prépondérant joué dans toutes ces occasions par les évêques. Les comprovinciaux sont convoqués dans la cité épiscopale. Le peuple leur amène son candidat, entraîné de force dans l'église, et il élève jusqu'aux voûtes de cette illustre cathédrale le cri unanime qui passe pour une manifestation de la volonté du ciel {vox populi, vox Dei). On reconnaît même dans le texte du narrateur, sous le masque habituel du discours indirect, emprunté à Salluste, la formule des grandes acclamations traditionnelles dont retentissaient le forum, la curie, le théâtre, la basilique des Romains. « Martin est le plus digne! » Voilà le mot consacré, répété d'ordinaire cinq, dix et vingt fois dans les élections populaires, et que nous retrouvons notamment dans celle du successeur de saint Augustin à Hippone ^ I^'objection de quelques-uns des
1 Grégoire de Tours, Hisl., II, 23. = 2 Sidoine, Epi^l. VII, 0. =^ Diijnus el juslus est, dictum est vicies; bene mcrilus, bene dignus, dicluin est quinquies, etc. (Aug., Ep. 213. De Prato , édition de Sulpice Sévère, I, 33'i )