CHAPITRE IV
Martin vécut donc quelque temps dans cette demeure d'ascète , observant à la lettre le précepte canonique : « Que l'évêque ait un petit logis près de son église; que ses meubles soient de vil prix, sa table pauvre; qu'il soutienne son rang par la pureté de sa foi et de sa conduite ^ » Ou plutôt, comme ce précepte est quelque peu postérieur, on se demande s'il n'a pas été suggéré aux Pères de Carthage par le récit de sa vie, qui fut répandu dans cette ville de très bonne heure et dut amener une réaction salutaire contre les habitudes fastueuses des prélats contemporains. Mais bientôt celte solitude au milieu de la cité ne fut plus une solitude : les fidèles y affluaient. Tel était l'enthousiasme, telle était la curiosité excitée par le nouveau pontife, par le faiseur de miracles, que tout le monde venait le déranger pour lui apporter, soit un hommage, soit une prière. L'homme de Dieu ne s'appartenait plus, ou plutôt il n'appartenait plus à Dieu. 11 dut chercher une combinaison qui lui permît à la fois de pourvoir aux besoins de son troupeau et de vaquer librement aux exercices de la vie religieuse. A cet effet, il prit une grande résolution : celle de fuir la ville, de créer à sa porte un monastère, comme il avait fait près de Poitiers, et d'administrer son diocèse du fond de ce nouveau Ligugé, qui serait à la fois une retraite, une école, un séminaire. L'idée était originale, l'entreprise inouïe ; mais elle répondait à un plan mûri longtemps à l'avance, et n'était que l'application plus vaste et plus féconde d'un système déjà expérimenté. Martin allait droit à son but, le même depuis bien des années; l'empressement de la foule importune ne fut pour lui que l'occasion déter-
à Marmoutier; il a rapporté à ce monastère toutes les pièces analogues contenues dans les manuscrits, comme si l'évêque de Tours n'avait jamais eu d'habitation ailleurs; ce qui l'a forcé d'admettre, à son corps défendant, l'existence de quatre cellules de saint Martin dans le même établissement {Hist. de Marmoutier, 1,6); mais cette attribution n'est nullement justifiée , sauf pour une seule des inscriptions, qui n'est pas celle-ci. = ' 4= concile de Carthage, can. 14,15.
minante'. Il s'agissait seulement de trouver remplacement le plus convenable pour le futur établissement.
Les bords de la Loire, aux environs de Tours, étaient loin d'offrir alors l'aspect enchanteur et animé qui les a depuis rendus fameux : les solitudes, les sites sauvages n'y manquaient point. En traversant le pont de bateaux qui seul, à l'origine, reliait les deux rives, et en longeant la rive droite, en amont, jusqu'à une distance de deux milles ou d'une demi -heure au plus, on rencontrait un endroit tellement isolé, tellement agreste, qu'il n'y avait pas besoin, de l'avis de Sulpice, d'aller chercher plus loin le désert. D'un côté, le rocher taillé à pic; de l'autre, le fleuve, qui par une courbe insensible enfermait presque complètement une espèce de petite plaine, inabordable par conséquent. Des bois épais en défendaient encore les approches : il n'y avait d'accès que par un étroit sentier, perdu au milieu des broussailles, le long de la Loire. La grande route, la voie romaine d'Orléans à Angers , au lieu de suivre la vallée, moins large et moins viable qu'aujourd'hui, passait sur la hauteur : les voyageurs ne pouvaient même pas soupçonner l'existence de ce coin retiré , que la nature semblait avoir réservé pour quelque destination mystérieuse. C'est là que le pontife, que le principal magistrat de la cité des Turones vint élire domicile ; c'est là que devait s'établir le « monastère de l'évêque » ou le « grand monastère )>, et que Marmoutier devait élever un jour vers le ciel ses légers campaniles. Mais, au début, point de construction, point d'édifice d'aucune sorte. Une cabane de bois, faite peut-être de ses mains, prêta son abri au fondateur. Cela rappelait mieux Ligugé, et Trêves, et la Thébaïde. Un autre souvenir du désert s'offrait encore à ses yeux dans cette retraite ignorée : c'étaient ces grottes, ces caves pro-
1 Son historien dit clairement qu'il se décida à fonder Marmoutier après avoir éprouvé, dans sa cellule de Tours, les inconvénients de la trop grande popularité. ( Vila S. Mari., 10.)