INTRODUCTION
Lors de la célébration, en novembre dernier, du dixième anniversaire de fondation de la jolie paroisse Saint-Mathieu de Central Falls, sur la suggestion d'un ami de la paroisse, il fut décidé de donner suite à l'idée de publier, pour les paroissiens et leurs amis, en témoignage de leur généreux concours, une courte et modeste monographie de cette paroisse.
La petite histoire locale et particulière des institutions vitales d'un peuple est toujours vivement intéressante. On y voit de plus près, plus sur le vif, la vitalité des familles et de la race, leur esprit et leurs ressources.
L'histoire, même toute courte, d'une paroisse catholique, petite et de langue française, dans un milieu de langue anglaise en majorité protestant ou même indifférent aux choses surnaturelles, offre nécessairement un multiple et d'autant plus vif intérêt. Cette manifestation de vie sociale religieuse et nationale, dans un milieu qui lui fait contraste sur plus d'un point et dans lequel elle s'harmonise pourtant presque parfaitement, est intéressante à regarder attentivement, même pour ceux qui la connaissent et, à plus forte raison, pour ceux qui n'en ont qu'une idée incomplète et confuse, une vue très lointaine. Il y a là un phénomène de conservation et d'adaptation, de vie bien américaine et aussi bien canadienne-française, qui n'intéresse pas seulement par son côté principal re-
ligieux, mais aussi par son côté ethnique et économique, et qui sollicite ainsi l'attention de l'homme d'État non moins que de l'homme d'Église.
Un observateur moins renseigné ou d'esprit superficiel pourrait voir une anomalie, une résistance inutile et maladroite dans cette survivance d'un état d'âme auquel il ne verrait pas raison de tenir. Il se demanderait si l'Église, si la patrie américaine, si les Américains d'origine française canadienne n'ont pas tous à souffrir de ce particularisme ethnique et religieux. C'est une question sur laquelle nous aurons incidemment à revenir et qui fait partie, nécessairement, de cette monographie paroissiale, avec quelques autres, comme celle en particulier des écoles paroissiales et de l'enseignement bilingue qui y est donné, comme celle aussi du "status" légal dont jouissent les personnes et les choses de l'Église aux États-Unis.
Mais pourquoi, dira-t-on, choisir comme sujet de cette monographie une petite paroisse qui n'a jamais fait beaucoup parler d'elle, heureusement, qui n'offre rien de bien extraordinaire, qui est un peu comme toutes les autres paroisses franco-américaines, qui ont bien commencé modestement et qui ont ensuite normalement progressé ?
On pourrait faire à cette question une première réponse, peut-être suffisante : c'est qu'il est toujours mieux pour un écrivain de traiter un sujet qu'il connaît d'avance, avec lequel il est un peu familier. Mais il est une autre réponse plus ad rem, plus adéquate : c'est que justement, pour cette raison qu'elle n'offre rien de bien extraordinaire et que son histoire est encore toute courte, — dix ans seulement, — la paroisse Saint-Mathieu de Central Falls offre un intérêt considérable, un intérêt qui est beaucoup plus général que particulier.
Si cette paroisse par sa fondation, par sa situation géographique, par sa population spécialement favorisée, par les grands événements auxquels elle aurait été mêlée, offrait un intérêt particulier, serait-ce un paradoxe d'affirmer que cet intérêt serait d'autant moins général, qu'il serait plus particulier? Mais, précisément, parce que son histoire ressemble à celles de beaucoup d'autres, cette jeune paroisse offre le sujet d'une monographie type. Ce que l'on verra dans le récit de son origine et de ses développements, c'est ce qui s'est réalisé, avec quelques variantes de détails, dans vingt, dans cent paroisses de la Nouvelle - Angleterre et des États-Unis. Il en résulte donc un intérêt d'autant plus grand qu'il est plus général.
Intéressante pour ceux qui l'ont vécue, qui l'ont vue se dérouler sous leurs yeux parfois distraits, cette histoire peut même offrir un vif intérêt à ceux qui ne connaissent pas l'organisation paroissiale qui fleurit avantageusement aux États-Unis, qui n'ont pas idée qu'il suffise du décret d'un évêque, du zèle d'un curé et de la bonne volonté de quelques familles de condition modeste, pour faire naître, pleine de vie et d'avenir, l'organisation complète, spirituelle et temporelle, d'une belle paroisse américaine.
On se demande parfois en Europe, et même dans les vieilles paroisses canadiennes, et l'on va le demander avec plus d'intérêt encore pour hâter les restaurations qui de\Tont réparer les dévastations de la grande guerre barbare, comment font les curés et les paroissiens américains, des curés qui n'ont rien personnellement et des paroissiens qui n'ont que leur travail et leurs nombreuses familles, pour trouver les ressources nécessaires afin de
bâtir église, école, couvent, presbytère, pour assumer des dettes considérables et les payer, dans un pays oii l'État ne donne pas un sou pour les frais du culte, pas un sou pour l'école paroissiale. On trouvera la réponse à cette demande dans les pages qui vont suivre.
Ce qui s'est fait dans la paroisse Saint-Mathieu s'était fait ailleurs auparavant et se fera encore dans d'autres localités où se rencontreront le même zèle, la même discrétion, le même dévouement, la même belle entente entre un clergé zélé et des paroissiens généreux pour accomplir leur devoir ; un clergé et des paroissiens qui tiennent à honorer leur titre de catholiques de langue française entre les divers éléments ethniques dont se compose la population américaine ^
L'intérêt de ces pages leur viendra de la véracité des faits exposés, de l'exactitude des détails, de la vérité des sentiments et des pensées qui ont fait la vie de la jeune paroisse Saint-Mathieu. Vie pacifique, calme, sereine, bien ordonnée, vie pleine aussi de vigueur et de fécondité, pour le bien de l'Église et de la patrie ^.
1. Voyageant un jour, en compagnie bien fortuite d'un millionnaire américain, irlandais catholique né en Irlande, qui lui prêchait avec zèle la nécessité, reconnue par tous, de l'harmonie entre les catholiques d'origine irlandaise et d'origine française ou canadienne-française dans la Nouvelle-Angleterre, l'auteur de ces pages demanda à son interlocuteur ce qu'il pensait, lui, riche industriel, connaissant l'Europe et l'Amérique, de la valeur sociale de l'élément franco-canadien dans l'Est des États-Unis. Après avoir vanté l'habileté au travail et la courageuse activité de nos compatriotes, le millionnaire ajouta cette réflexion élogieuse : " Ils sont généreux avec fierté pour leurs établissements paroissiaux, pour leurs églises, leurs écoles, leurs salles paroissiales, leurs presbytères. C'est là une très bonne note, qui impressionne favorablement les Américains et qui leur donne une bonne leçon."
2. Beaucoup d'Américains — au sens restreint où ce mot est pris dans la Nouvelle-Angleterre — qui n'ont pas pour eux-mêmes une religion bien marquée, reconnaissent cependant volontiers
Des circonstances heureuses ont fait que l'auteur de ces pages a connu de près les débuts modestes et laborieux du groupement paroissial dont il écrit aujourd'hui la monographie. Premier vicaire de Saint-Mathieu, il n'a jamais oublié les beaux exemples de dévouement et de travail qu'il veut rappeler ici. Ce sont ces souvenirs toujours vivants, ainsi que la belle et fortifiante leçon qui se dégage de ces dix années de vie paroissiale, qui lui ont donné l'idée d'en faire un peu l'histoire, pour la satisfaction bien légitime de ceux qui ont été les bons ouvriers de l'œuvre accomplie, pour l'instruction aussi de tous ceux qui chercheront dans ces pages ce que l'auteur a voulu y mettre : un bel exemple, ordinaire, mais aussi très grand, du bien accompli en terre américaine sous la direction d'un évêque bienveillant et sage et sous la conduite immédiate d'un curé pieux, discret et prudemment dévoué, par un groupe modeste mais généreux de catholiques américains de langue française et d'origine canadienne.
De ce qu'un fait si beau puisse se rencontrer ailleurs ne lui ôte pas d'intérêt, il lui en donnera plutôt aux yeux de tous ceux qui peuvent comprendre qu'un exemple est, sinon d'autant plus beau, du moins d'autant plus utile qu'il est plus imitable.
Il y a d'ailleurs une certaine perfection, faite d'ordre et de mesure plus que d'éclat, qui paraît facilement imitable en ses détails, mais qui réclame beaucoup de mérites pour être accomplie dans son ensemble. Cela paraît facile au premier abord. A l'essai, cela demande beaucoup d'in-
qu'il importe à la sécurité et à la stabilité de leur pays d'avoir une population religieuse, comme élément national d'ordre, de vigueur, de fécondité, de bon travail. Leur esprit pratique, qui vise avant tout aux résultats, leur donne sur ce point une sage clairvoyance.
telligence, de tact, de courage et de dévouement. Les belles œuvres demandent toujours des ouvriers de mérite.
Une raison particulière s'ajoute ici à cette raison plus générale, en faveur d'une monographie de la paroisse Saint-Mathieu. Cette paroisse d'origine modeste et qui n'a que dix ans d'existence, n'a eu qu'un seul curé, celui qui l'a fondée et qui la dirige encore actuellement. Il est donc plus facile de suivre la même pensée qui a présidé à sa naissance et à son développement. Pareillement, la population dont elle se compose, si elle a subi des accroissements depuis dix ans, est restée substantiellement la même. Aucune émigration notable pas plus qu'aucune immigration considérable ne sont venues en changer la physionomie particulière.
Encore une fois, si l'origine et les développements de cette jeune paroisse sont dignes d'admiration, tout ce qu'ils ont de mérite ne tient pas à des faits extraordinaires, mais à la façon admirable dont on y a fait les choses ordinaires.