III. Documents fournis par les chroniqueurs
du temps.
Pour la vie de la sainte elle-même, les chroniqueurs contemporains ou un peu postérieurs ne nous donnent que des renseignements analogues à ceux des deux biographes, et puisés probablement aux mêmes sources. On peut supposer queTabbesse Richburg, Tamie et la confidente de Mathilde, a fourni de nombreux détails sur sa maîtresse, et que les religieuses de son couvent, et de plusieurs autres monastères, sans doute, ne se sont point fait faute de répandre autour d'elles tous les récits qui pouvaient présenter leur bienfaitrice sous le jour le plus favorable. On ne doit donc pas s'étonner que les écrivains d'alors, tous ecclésiastiques, aient connu dans ses moindres détails l'histoire de la pieuse reine, soit de son vivant, soit après sa mort. En faisant la part de l'exagération, bien naturelle chez les saintes filles qui considéraient Mathilde comme leur mère, on peut encore admettre comme véridiques, au moins pour le fond, la plupart des faits ainsi racontés. Quant aux appréciations, il est permis de les admettre
aussi dans leur sens général, en ce qui concerne la piété, les vertus, la sainteté de la reine ; on ne trouve pas une note discordante au milieu de tous ces témoignages de sympathie et d'admiration.
Une seule difficulté se présente, un seul fait peut nous causer quelque étonnement. Les deux biographies de saint Brunon, archevêque de Cologne, ne disent pas un mot de Mathilde, et pourtant l'occasion semblait bien belle de glorifier le fils en montrant la sainteté de la mère. L'une, rédigée avec force détails, souvent inutiles, par Ruotger (Manumenta Germanise^ t. IV, p. 254-275), parle de son père, Henri P% et de son frère, l'empereur OttonP% ainsi que de divers autres membres de la famille ; Mathilde n'est même pas nommée. Ce silence doit s'expliauer, ou par l'ignorance où pouvait se trouver un moine habitant Cologne, relativement aux vertus de la reine, qui parait n'être venue qu'une seule fois dans cette ville, ou par le désir qu'il avait de consacrer exclusivement son ouvrage à la glorification -de son archevêque. Mais, nous le répétons, cette omission peut sembler bizarre.
Divers faits, dans cette biographie, sont intéressants, et, quoique étrangers à la vie de Mathilde elle-même, peuvent être signalés ici. D'abord la science de Brunon, remarquable pour l'époque, égale à sa piété, nous dit l'auteur, et qui donna, ainsi que ses vertus, un éclat particulier à la cour du roi Otton, où Brunon passa sa jeunesse. Cette cour était le rendez-vous des savants de divers pays, qui s'en
retournaient, émerveillés de la science autant que de la charité et de la sainteté de Brunon, et convaincus de leur propre ignorance. Brunon emportait avec lui sa bibliothèque dai^s tous ses voyages, même dans les camps (car il fit parfois la guerre, à son corps défendant, comme cela arrivait encore assez souvent aux prélats de cette époque : Luitprand raconte en effet que son frère, dans une circonstance, Tavait obligé h porter les armes, dans le but, il est vrai, de reconquérir une église sur les Normans'). Mais c'était un prêtre irréprochable, et dévoué de toute son âme à Téglise de Cologne. L'auteur ajoute qu'il fut élu archevêque, en 953, par le consentement unanime des prêtres et des fidèles ; mais nous savons que cette élection dut être confirmée ou même provoquée par le roi.
Le biographe nous donne Tâge exact de Brunon au moment de sa mort (i i oct. 965) : il était alors environ dans sa quarante et unième année. Quelque temps auparavant, en 961 , il avait été nommé tuteur d'Otlon le Jeune, son neveu.
1. « Son vénérable père, après que les Normans eurent complètement détruit Téglise d'Utrecht (Trajectensem eccUsiam)^ Toulut que Brunon s^y rendît pour la reconquérir les armes à la main ». L^annaliste Witikind rapporte le même fait (pour Tannée 980, ce qui est visiblement une erreur, puisque Brunon n'aurait eu alors que cinq ou six ans; Luitprand a dû se tromper aussi, pour le même motif, et c'est probablement du frère, non du père de Brunon qu'il s'agit). Il défend Brunon du reproche qu'on pourrait lui adresser pour avoir porté les armes. Samuel, dit-il, et bien d'autres saints les ont portées pour le service de Dieu.
L'autre vie de saint Brunon, plus courte d'ailleurs, renferme diverses parties évidemment empruntées à la précédente ; on y trouve pourtant un grand nombre de détails nouveaux, la plupart relatifs aux miracles qui se produisirent sur son tombeau.
Thiktmar est bon à consulter; on a remarqué qu'il fait des emprunts textuels à la vie récente de sainte Mathiide, et comme il écrit en loiâ, on en conclut forcément que ladite vie est antérieure à cette date. Ses Chroniques mentionnent souvent le nom de la sainte, et semblent parfois avoir puisé leurs renseignements ou leurs appréciations dans le domaine de l'opinion publique. Voici, par exemple, un éloge de la reine, qui ne se trouve point ailleurs, au moins sous cette forme : u II ne m'appartient pas de rapporter ici les nobles actions de la vénérable Malhilde, qui, après la mort de son seigneur, mena une vie si haute en vertus, qu'elle pouvait servir d'utile exemple à tous les fidèles ; car c'est une pensée sainte et salutaire, comme nous l'enseigne l'Ecriture, de prier pour les morts et de leur obtenir par des aumônes l'absolution de leurs péchés. Et c'est ainsi que la reine Mathiide vint en aide a son époux défunt, en donnant la nourriture, non seulement aux pauvres, mais même aux oiseaux. » L'auteur rappelle aussi, à cette occasion, que la reine bâtit en 987 le couvent de Quedlinbourg et l'enrichit de donations considérables, « approuvée et louée en cela par ses fils ». Parlant
de la préférence de Mathilde pour son fils Henri et du désir qu'elle avait manifesté de le voir régner au lieu d'Otton, il ajoute : « Dieu s'y opposa, et la reine-mère se hâta de se résigner, d Ailleurs pourtant [Chroniques ^ I, II, cap. i), Thielmar se contredit en prétendant que, « après la mort du roi Henri, les grands, pour calmer la douleur de sa veuve, s'empressèrent de proclamer son fils Otton, qu'il avait lui-même désigné à leur choix » .
Au sujet de la naissance d'Henri, plus tard duc de Bavière, le chroniqueur raconte une anecdote fort invraisemblable, et qui ne se trouve nulle part ailleurs. L'enfant aurait été conçu et serait né dans de fâcheuses conditions; Satan lui-même, apparaissant à Mathilde, l'aurait réclamé comme sien, et la reine se serait crue obligée de le faire exorciser le jour du baptême, ce qui n'aurait pas empêché la malédiction céleste de s'appesantir sur lui et sur ses descendants, — sauf sur son petit-fils Henri, qui fut saint. Cette histoire n'a évidemment aucun sens, mais, en supposant qu'elle fût vraie, elle expliquerait certains faits et certaines paroles rapportées dans la seconde biographie, — le passage, notamment, où la sainte se lamente, en termes assez obscurs, sur la fatalité qui a poursuivi Henri et qui doit encore poursuivre son fils ; elle expliquerait encore, jusqu'à un certain point, le faible qu'elle avait pour Henri.
Ce qui est plus exact, et plus important à noter, c'est ce fait que le roi Otton, plus tard empereur,
avait toujours soin d'envoyer des messagers à sa mère, après les batailles ou les expéditions difficiles, pour la renseigner et la rassurer. Ainsi fait-il après une défaite des Avares, en ^55 : « il avait hâte de délivrer sa sainte mère de tout souci » ; ou bien encore, à son second retour d'Italie : « Tabsence avait été longue, il tardait à sa vénérable mère de le revoir » .
Thietmar raconte, de la même façon que les biographes, la' mort de sainte Mathilde, précédée de la mort de Tarchevêque Guillaume, qu'elle a prédite en termes bien touchants : « mon fils Guillaume vient d'être appelé à Dieu... ». Il attribue également un rôle charitable et bienfaisant à la première compagne d'Otton, à la reine Edith, dont il fait, à tort, la sœur du roi Edouard d'Angleterre (elle était sa fille, et sœur d'Edmond) ; il la fait mourir, comme les autres chroniqueurs, après dixneuf ans de mariage, en 946.
Il consacre enfin tout un chapitre [Chron., VII, 4) au récit de la mort de sa petite-nièce l'abbesse Mathilde, petite-fille de la sainte, dont lui-même était cousin. Il raconte qu'elle fut mariée à treize ans avec un riche seigneur, le marquis Sigfrid, qui mourut sept ans après, et qu'alors elle prit le voile et servit Dieu pendant cinquante-cinq ans, au couvent de Quedlinbourg, où elle serait morte en 1 01 4* D'autres historiens la font mourir plus tôt, et ne parlent pas de son mariage.
On ne peut, du reste, admettre certaines dates,
données parThietmar, qu'avec beaucoup de précautions. Il s'est manifestement trompé sur celle da mariage d'Henri T"", comme on a pu le voir plus haut. Il parle aussi de ce mariage en des termes qui ne doivent pas être très exacts : « En 919, le roi Henri, fatigué de sa première femme, après la naissance de leur fils Tammo (Tankmar), s'éprit de la jeune Mathilde, et celle-ci, comme l'a me féminine est flexible et qu'elle connaissait le prince pour un homme parfait en tout (le latin dit : élegani)^ s'empressa de consentir, et s'unit à lui pour lui être utile dans les choses divines autant qu'humaines. » Cette dernière phrase a une grande portée et rentre bien dans le sens général de la vie de sainte Mathilde; mais comme le récit brutal de ce mariage nous fait regretter la charmante idylle racontée par les biographes !
LuiTPRAND*, contemporain de Mathilde, donne divers renseignements qui concordent avec ceux des autres historiens. Il insiste principalement sur sa piété pour les morts ; a La vénérable épouse d'Henri, celle qui régna de concert avec lui, était nommée Machtild et appartenait à la même nation (Saxonne) ; plus qu'aucune des femmes que j'ai vues ou dont j'ai entendu parler, elle ne cessa jamais de faire célébrer des messes solennelles de funérailles et d'offrir à Dieu la sainte et vivante^ hostie pour le repos des âmes et l'expiation des péchés. » Il a une
I. Appelé généralement, dans les vieux textes, Liutprant ou Liudprand.
grande admiration pour Henri, le fils préféré de la reine, et ne peut se consoler de sa mort : « Ce prince était orné des grâces de Tesprit, prévoyant dans ses desseins^ remarquablement beau et aimable dévisage, avec un regard à la fois calme et vigilant; sa mort encore toute récente (i*' nov. pSô, — ce qui nous fixe sur la date de la Chronique de Luitprand), nous fait verser jusqu'à ce jour des larmes abondantes. » Il pleure, du reste, non moins amèrement la mort prématurée du jeune Liudolf, ou Luitolf (957), fils d'Henri P' et de la reine Edith (qu'il appelle Otgith). Il fait le plus bel éloge d'Henri lui-même, puis de son fils Otton, et, en racontant la guerre que celui-ci eut à soutenir contre son frère Henri, il ne parle nullement du rôle joué par leur mère en cette circonstance, et accuse seulement un faux ami, un conseiller dangereux, Heverard, qui Taurait excité à la révolte contre son roi, dans les années 988 et 989.
Le moine Witikind, de Tabbaye de Corvey (Corbiensis), outre ses Chroniques et ses Annales de 1& Saxe, a écrit une biographie assez longue de Tabbesse Mathilde, petite-fille de la sainte; on y trouve un certain nombre de renseignements qui concordent avec ceux des deux Vies de notre Mathilde et des autres historiens. Il raconte, ainsi, qu'après une victoire sur les Hongrois, Otton commence par remercier Dieu, puis envoie des messagers à sa mère pour la rassurer : « le roi voulut que dans toutes les églises on rendit honneurs, louanges et
actions de grâces au Dieu souverain, et que des envoyés allassent porter la nouvelle à sa sainte mère... ». Cest là un touchant exemple de piété chrétienne et de piété filiale, dont nous aimons à retrouver ici le témoignage sous la plume d*un écrivain qui parait être généralement exact et surtout consciencieux.
Un chapitre entier sur les vertus, la piété, la mort de sainte Mathilde, qui rappelle les passages analogues des biographes (textuellement, parfois), semble prouver que Witikind avait rédigé son récit sur des documents analogues à ceux dont ils s*étaient servis. Nous ne croyons pas à un plagiat. Remarquons, à la fin, Texpression pleine de jours (plena dierum)^ appliquée à Mathilde au moment de sa mort, et qui concorde bien avec Thypothèse d'une très longue vie.
Les jinnales de Quedlinbourg ne nous apprennent rien de nouveau sur notre sainte ni sur son entourage (v. Monum. Germ,^ t. III, p. 54)* On y lit la date de 987 (au lieu de 936) pour la mort d'Henri 1*' et la fondation du couvent de Quedlinbourg par Mathilde : « L'illustre reine Mechtild, après la mort de son époux, fit construire, avec une sainte dévotion, sur la montagne de Quedlingen, un couvent, comme lui-même l'avait décidé auparavant. Elle voulut que ce fût là le royaume offert aux nations, et elle le protégea de toutes ses forces. Née vertueuse et n'ayant jamais dégénéré de cette vertu, remarquable dans toute sa personne et d'une
innocence parfaite, elle réunit en ce lieu les jeunes filles qui devaient s'instruire dans la religion selon le rite canonique, et, jusqu'à la fin de cette vie caduque, elle ne cessa jamais de les élever en les entourant, comme une mère, de tous les avantages à la fois spirituels et temporels. » Sa petite-fille, Tabbesse Matfailde, agrandit encore Téglise, qui, « telle que l'avaient construite son grand-père et son aïeul, Henri et Matfailde, était trop petite pour sa haute mission et pour la foule de peuple qui s^ pressait », et la consacra à saint Servat.