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II. Comparaison des deux biographies de sainte

Mathilde,

II serait intéressant de comparer la Vie ancienne et la Vie récente, et de voir ainsi ce qu'il peut y avoir de fondé dans les accusations de plagiat portées contre le second auteur. Nous nous bornerons ici à montrer, par quelques citations, commentées deux biographes ont entendu leur rôle d'historiens. On verra mieux ainsi combien les accusations de la critique moderne à leur endroit sont exagérées. Quelques pages, ensuite, seront consacrées à la comparaison des deux Vies au point de vue de leur contenu, de leur distribution et de leur manière de présenter les faits : le lecteur sera ainsi à même de se prononcer en connaissance de cause sur la question de savoir si le second biographe n'a réellement fait que copier le premier; ce n'est pas notre avis, et ce ne sera sans doute pas non plus le sien.

Préface ou Prologue de la Vie récente (écrite sur l'ordre de l'empereur saint Henri, et gardée en manuscrit dans le couvent de Saint-Pantaléon, à Cologne).

« Ici commence le prologue de la Vie de la très illustre reine Mathilde. — L'auteur de cet ouvrage souhaite au roi Henri, digne de la plus grande vénération, l'accroissement des dons spirituels, le développement des vertus et la prospérité des affaires

temporelles. » Suit un développement sur la rare instruction du prince, qui a beaucoup lu, surtout des livres relatifs à la vie des saints, dont l'exemple influe avec tant de force sur sa propre conduite : aussi a-t-il le louable désir de connaître les faits et gestes de ses ancêtres, et principalement de sa pieuse et illustre aïeule, la reine Mathilde, « dont la vie lumiheuse est si digne d'être imitée, et dont la vertu est d'autant plus glorieuse que son ^cxe est plus fragile » . L'auteur continue en s'excusant, avec des formules de modestie un peu exagérées, de traiter un pareil sujet ; mais, « quoique incapable d'un si grand effort, il croit devoir obéir à l'ordre du prince en écrivant cette Vie. Toutefois, il a bien à craindre la critique des envieux et des railleurs, » et prie le roi de lire et de corriger cet ouvrage avant de le livrer à la publicité. Il termine en formulant des vœux ardents pour que Dieu donne au prince Henri le bonheur de profiter des exemples de ses aïeux ; tout ce passage, vraiment noble et religieux dans sa simplicité, mérite d'être reproduit.

a Puisse le souverain de l'univers, qui a visité leurs cœurs, qui leur a permis de reconnaître le bien et de le pratiquer, vous accorder, à vous aussi, de mettre vous-même en pratique et de faire exercer aux autres, par votre puissante influence, tout ce qui est juste et bon, de fuir avec une virile énergie et d'interdire à autrui tout ce qui est mal; qu'il vous prête, pour dompter la fureur de vos ennemis, ses armes les plus invincibles. Puisse sa

grâce être pour vous une puissante protectrice, une compagne assidue ; puisse-t-elle faire de vous, dans le gouvernement et l'administration fidèle de l'Église, le modèle et l'idéal de la justice, afin que, toujours soumis à son protecteur, à ce Dieu qui sait tout, vous soyez rempli de haute sagesse, de zèle et de vertu. Que le Seigneur guide donc tous vos pas de telle sorte que vous viviez sans reproche à l'ombre de ses commandements et soyez un jour participant des récompenses de la félicité céleste, et receviez là-haut la couronne de la justice et tous les dons des trésors divins. — Et maintenant, si quelque chose dans ce petit livre peut plaire h qui que ce soit, la gloire en reviendra à celui qui m'en a commandé l'exécution. »

La préface de la Vie ancienne offre un caractère tout différent ; elle est plus savante, plus artificielle, et empruntée en grande partie à des ouvrages antérieurs, notamment à la Vie de Saint-Martin^ par Sulpice Sévère. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser, selon nous, de ces emprunts, qui ne portent, après tout, que sur des idées générales, des lieux communs ; rien d'étonnant, par suite, si l'auteur a cru pouvoir les adapter à son sujet et s'en servir, pour la circonstance, en les dédiant à l'empereur Otton.

a Ici commence la préface de la vie de la reine Machthild. — Tandis que la plupart des mortels, attachés dans leur vanité aux plaisirs du monde, désirent éterniser leur nom et gagner l'approbation des hommes. .., etc. » (tout ce début est presque littéra-

lement copié dans Sulpice Sévère), « nous avons, pour obéir aux ordres du très illustre empereur Otton, écrit la vie si digue de louanges de ses plus nobles ancêtres, pour servir de modèle soit à lui-même, soit à leurs autres descendants, et nous n'avons point voulu nous livrer à un exercice de philosophie, mais dire simplement la vérité, quoique sans art. Mais, si nous nous sentons incapable d'atteindre à la hauteur du mérite littéraire..., etc. » (encore un développement qui appartient à peu prés textuellement à Sulpice Sévère).

« Mais toi, maître de toute éloquence, qui n'es pas seulement occupé des soins si relevés d'un grand empire, et qu'ennoblit encore la haute valeur de la philosophie; toi en qui se vérifie cette parole du Sage : « Heureux sera l'empire, lorsque ceux qui le gouverneront arriveront h aspirer à la sagesse » (cette citation, ainsi que la phrase suivante, est empruntée à la Consolation de Boèce), « car nous avons le bonheur de voir que ce n'est point le rang qui donne de l'éclat à la vertu, mais au contraire la vertu qui honore le rang : c'est toi, empereur Otton, ' que nous établissons juge de cet ouvrage, afin que, si peut-être quelque détail a été omis ou mal présenté par nous, tu charges le zèle des sages de l'ajouter ou de le modifier, et, puisque nous ne sommes pas à la hauteur d'un pareil sujet..., etc. y* (toute la fin de la préface, avec ses formules de modestie, est encore prise dans Boèce et dans Sulpice Sévère : on y voit notamment cette phrase»

qui trouve bien son application ici) : « Nous avons laissé de côté un grand nombre de faits parmi ceux qui sont venus à notre connaissance, parce qu'il nous semblait qu'il suffirait de mentionner seulement les plus saillants, et aussi pour ne point fatiguer le lecteur par des détails superflus. Et celui qui prendra ce livre en main, nous le prions d*accorder une foi entière à nos paroles et d*étre bien persuadé que je n'ai inscrit que des faits absolument authentiques. »

Ces dernières lignes, quoique copiées dans Sulpice Sévère, expriment une pensée tellement simple et naturelle, que Ton ne peut évidemment pas inférer, de cet innocent plagiat, que l'auteur manque de bonne foi ou de sincérité ; on serait plutôt porté à croire, ce nous semble, que la naïveté de ces emprunts exclut toute idée de supercherie, même pieuse.

Les premières pages des deux récits.

« Au temps du glorieux roi des Francs, Conrad (dit la Vie récente), il y avait, dans une contrée de la Germanie, un certain duc nommé Otton, remarquable par l'honnêteté de ses mœurs, prudent aussi dans toutes ses décisions, illustre par la noblesse de sa race et fameux par ses triomphes à la guerre. » La Vie ancienne avait dit :^ « Au temps de Conrad, jadis roi des Francs, le duc le plus puissant dans toute la Germanie se nommait Otton ; c'était, d'après l'estime du monde, l'homme le plus noble par son origine; riche en trésors, il surpassait, grâce aux

vertus dont il était doué, tous les autres en considération. Haduwich lui fut unie par le mariage, femme digne de respect, qui ne lui était pas inférieure en dignité morale. » Ce dernier passage est ainsi résumé dans la Vie récente : « La vénérable matrone Harthuwic lui était unie par le lien du mariage. » Mais l'auteur prend sa revanche, lorsqu'il en vient à parler des parents de Mathilde, en traçant un tableau idéal de cet intérieur après la naissance de leur enfant, et en déployant toutes ses facultés oratoires et poétiques pour louer dignement, dans la jeune fille, la sainte à venir.

« Thietric s'était donné pour compagne la vénérable Reinhild, qui, par une grâce de Dieu, mérita de mettre au monde une enfant aimable aux yeux des hommes. O heureux enfantement de cette fille, qui obtint dans la suite, par la grâce du Christ, la dignité royale ! car elle fut la gloire de ses parents, la joie de ses proches, l'espoir de sa descendance et l'honneur de toute sa postérité ; aimable dès sa naissance, et plus aimable encore pendant qu'elle fut allaitée. Bref, on ne pouvait que rarement voir, à cette époque, une enfant pareille. Lorsque cette illustre fillette eut été sevrée, l'abbesse Mathilde, mère du comte Thietric, qui gouvernait l'abbaye d'Herevord, désira prendre la susdite jeune fille pour faire son éducation. Ses parents consentirent à la demande de l'abbesse, et lui confièrent l'enfant pour l'instruire dans la lecture des livres saints et les travaux manuels. Donc l'illustre jeune fille faisait

des progrès en tout d'une manière admirable, toute jeune par Tâge, mais déjà grande et mûre par la vertu, habile dans Tétude des lettres et dans toute espèce d'ouvrages. »

La Vie ancienne avait présente cela tin peu autrement : « Elle habita au couvent d'Herevord avec la mère de son père, laquelle, pour ses œuvres pies, accomplies dans l'état de veuvage, avait été choisie comme guide et abbesse des religieuses. La jeune fille, également bien partagée pour la noblesse de son origine et pour la grâce de ses qualités intérieures, vivait la, non pour être admise au nombre des sœurs, mais pour être élevée, au moyen du livre et du travail, dans la pratique de toutes les choses utiles. Car en elle rayonnait l'image de la dignité de ses ancêtres et de ses parents. Elle était belle de visage, aimable dans ses manières enfantines, active, chaste, libérale, et, malgré son extrême jeunesse, parla faveur delà grâce céleste, digne d'éloges que rien ne pouvait surpasser, »

Il est assez singulier que la Vie récente, qui avait -pour but principal la glorification de la sainte, ait supprimé ce développement sur ses vertus dans sa première enfance ; elle insiste d'autant plus, il est vrai, dans la suite, sur les qualités de Mathilde, dont la réputation s'étendait au loin, et qui décidèrent les parents d'Henri à la demander pour lui en mariage. Elle insiste aussi davantage sur la mission du comte Thitmar, sur la première entrevue du prince avec Mathilde, etc. Mais, au fond, les

deux récits concordent assez exactement pour cette partie, tout en offrant quelques divergences qui doivent faire écarter Fidée d*un plagiat pur et simple.

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