‹ Saint Maurice, ou, L'obéissanceChapitre 2 sur 12 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

On peut se demander pourquoi Saint Maurice ou rObéissance ne paraît pas dans la collection « Jeux et Miracles pour le peuple fidèle ».

Ce nesi pas un a miracle ».

Ce nesi pas davantage un (( jeu ».

S'il s'adresse spécialement au « peuple fidèle » il ne s adresse pas uniquement à lui.

Nous profiterons de V occasion pour mettre le public en garde contre certaines confusions.

Ce n'est pas un a miracle ».

Nous entendons par là que l'action de Dieu sur les personnages reste implicite, intérieure, comme dans le Pauvre sous l'Escalier. // est assurément mÂraculeux que six mille six cents soldats, parfaitement armés, entraînés, commandés, se laissent massacrer sans résistance. Il \i faut une grâce spéciale qui, par eux, remonte en prière et redescend sur eux en grâce pour leur donner la force de subir. Mais à aucun mom.ent de ce sacrifice incroyable, les lois de la nature ne sont bouleversées. L'inspiration d'eu haut, qui rend compte de tout et seule peut en rendre compte, fournit aux saints martyrs d'AgGune des raisons d'agir parfaitement claires, par-

faitement logiques et humaines. Nous disons : le miracle de la légion thébéenne comme on dit couramment — et on fait bien de le dire — le miracle de la Marne. Sur la rivière illustre, en septembre 1914, ni saint Michel, ni Marie, Reine des armées, ne se sont w.ontrés dans le ciel peur rallier les combattants. Mais un ordre donné à point, une fausse manœuvre de Vennemi, Vinitiative et la décision d'un Callieni, d'un Joffre, de tel et tel de leurs lieutenants, une certaine ferveur allumée au cœur des soldats, un surcroît de prières et d'adoration dans les familles et les cloîtres à un moment choisi — et la victoire improbable suivait. Nous n avons pas traité (( le fait d'Agaune » autrement que nous aurions pu et dû traiter a le fait de la Marne », — historiquement, psychologiquement. Et c'est pourquoi nous n'appellerons pas notre nouvelle pièce « miracle », réservant le terme aux ouvrages où le a merveilleux visible » intervient

Ce n'est pas davantage un (( jeu ».

Des saints proprement légendaires, dont l'histoire n'est pas entièrement fondée sur d'authentiques documents, laissent un certain champ à l'imagination du dramaturge. Le a miracle visible » lui-même, quand on tente de l'évoquer sur la scène, autorise une certaine liberté de présentation : de la poésie, de la fantaisie, voire du comique, à condition bien entendu qu'il garde tout son sens, toute sa gravité surnaturelle, sous la bonne humeur et le jeu. On ne saurait traiter l'histoire de sainte Cécile comme celle d& saint Gilles du Gard,

celle de saint Louis comme celle de saint Armel, ni même celle de saint Maurice comme celle de saint Alexis. Question de tact, de convenance, de soumission à l'objet

Ici, l'objet s'offre à nous comme trop sévère et trop constamment pathétique pour nous permettre la moindre échappée, le moindre écart, la moindre a diversion ». Une réalité grande et noble, dure et pressante, ne souffrant que d'être elle-même, directe, nue, sommaire, sans transposition.

Saint Maurice est donc une a tragédie » comme les Perses, comme Polyeucte, au sens le plus étroit du mot. Ce nesi pas par hasard, mais par nécessité intérieure, que les trois unités ij sont respectées strictement. On a craint même que le vers ne lui prêtât trop d'éloquence. Elle n& pouvait naître que totalement objective, sans contribution aucune de l'auteur, en st})le militaire, comme un (( ordre du jour ».

C'est ce qui fait quelle s'adresse à tous, non pas seulement au (( peuple fidèle ». Si l'auteur ne l'a pas manquée — ce qui n'est pas impossible, malheureusement — les mots couvrant les faits, les faits dictant les mois devront s'imposer à quiconque, sans distinction de croyances et d'opinions. On pourra discuter les raisons de Maurice, refuser de s'ij prendre : on conviendra qu'il ne dit pas un mot, qu'il ne fait pas un geste sans raison. Le drame du devoir d'état chez un soldat chrétien : ceci posé, tout le reste en découle. Ou bien notre siècle

sans foi défend expressément au dramaturge d'aborder un sujet sacré — cest un état d'esprit courant dans les théâtres, même les mieux disposés envers nous — ou bien il doit accorder audience au drame que nous lui offrons. Celui-ci ne requiert rien de plus du public quun drame tout à fait profane; f entends: V adhésion aux prémisses, une attention soutenue et un peu de logique dans Vesprit.

Non exclusivement accessible aux chrétien^, la tragédie de saint Maurice leur est pourtant très spécialement destinée.

Je ne reviendrai pas sur Uexposé des services spirituels que le théâtre est capable de rendre au (( peuple fidèle )). Dans la préface de mes Jeux et Miracles (1" série), j'émettais le vœu de voir célébrer sur les planches, dans toutes les paroisses de la chrétienté, la vie de leurs saints protecteurs. Je me permettais d'espérer sous l'influence du spectacle, un regain de faveur pour les cultes locaux et conséquemment pour le (( culte )). J'allais jusqu'à rêver d'une a décentralisation par les saints » redevenus personnes vivantes, grâce aux peintures qu'en feraient nos auteurs...

Mais ce n'était qu'un rêve encore — dans mon cas, tout au moins. Je n'avais pas écrit les Aventures de Gilles pour la paroisse de Saint-Gilles; ni même le Débat de Nicolazic pour le pèlerinage de Sainte-Anned'Auray^. Ici en particulier, la place était trop bien tenue — je me fais un devoir de le constater publiquement — par le Nicolozig breton de M. l'abbé Le

Ba'^on, où passe un souffle épique et terrien, digne de Mistral. Ma pièce était un divertissement « à côté » qui, en outre, risquait d'éveiller sans profit les justes' susceptibilités de certains prêtres et fidèles.

Il en va autrement pour la présente tragédie. Conçue sur place, elle a été représentée au théâtre de VAhhaye, a Saint'M aurice-du-V alais.

A la fin de ïhiver î 92 1 , la Providence me conduisit à Saint-Maurice. J'ignorais presque tout du saint et de ses compagnons. J'ignorais tout de V abbaye d'Agaune où sont conservées leurs reliques depuis plus de quinze cents ans et où leur culte est aujourdliui entretenu par les Chanoines réguliers de Saint-Augustin qui ont là un nombreux et florissant collège.

L'antiquité et la beauté du lieu, Vaccueil que Von m'y fit, le sentiment d'une vie intérieure profonde passant de l'évêque-abbé aux chanoines, des religieux aux novices, des maîtres aux élèves, petits et grands, le cheminement visible de la grâce à travers plusieurs générations d'hommes, de jeunes hommes et d'enfants, enfin le rayonnement même de l'épopée des saints guerriers inscrite sur le sol, la présence non pas seulement de leurs corps dans d'admirables reliquaires, mais de leur sang et de leur âme que les plus grands saints de la France, de saint Martin à saint Louis, vinrent vénérer — tout cela me devint, du jour au lendemain, cher et familier, d'une vertu intime, d'un prix surnaturel inestimables. J'y retournai dès la saison d'été.

// s'agissait de mettre la dernière main aux répétitions du Pendu dépendu que les élèves du collège devaient jouer en fin d'année. Le naturel et l'entrain des jeunes acteurs dépassèrent de loin ce que j'étais en droit d'attendre — et déjà j'ébauchais, pour la prochaine année, le projet de monter a Saint Gilles » dont le premier épisode était seul écrit. Mais nous nous trouvions loin de compte: c'était un Saint Maurice que l'on me demandait.

Je foulai le champ des mart})rs. Je connus par leur nom les hautes montagnes qui l'encerclent. Je pris connaissance des documents, dans la savante brochure de Mé le chanoine Gros, en particulier de la lettre où saint Eucher, archevêque de L'^on, retrace brièvement mais fortement, le grand massacre. Je me pénétrai de l'esprit du lieu. — C'était admirable, bien sûr ! Il ^ avait là matière à poème — comme partout où il )) a matière à prière — matière à drame, nullement Du moins je ne l'y voyais pas. Je promis vaguement et j'attendis d'autres lumières... Moins de trois mois après, j'écrivais d'un trait Saint Maurice. Les faits avaient parlé : le drame s'était fait en moi — sans moi. Je n'avais pas composé un « miracle )), mais une tragédie militaire sacrée. Elle fut jouée l'été suivant.

Je ne la défends point. Je ne sais pas trop ce qu'elle vaut. Je le dis simplement et en esprit de modestie : elle m'a été arrachée. Aucun de mes ouvrages dans lequel j'aie moins mis de littérature. — Ce que je sais, c'est qu'en la composant, le souvenir de cinq ans de guerre

pesait sur moi, avec le sentiment du bienfait de V obéissance et le désir d'en rétablir la notion, hélas! perdue, dans l'état présent d'anarchie auquel on donne le nom de paix, j'y travaillai quelques semaines de tout mon esprit et de tout mon cœur, c est-à-dire de tout mon art. Il nest pas d'art plus stjr que celui qui s'appuie sur une conviction forte; mais les moyens peuvent faire défaut. On jugera.

Il me semble plus important pour l'avenir du théâtre chrétien — qui n'est lié en aucune façon à la plus ou moins grande réussite littéraire de mes ouvrages — et pour la connaissance des moyens dont dès à présent il dispose, de m'arrêter en terminant sur la façon dont cette pièce, d'une exécution difficile, fut jouée en Valais par de jeunes tragédiens amateurs.

Disons-le tout de suite : elle n'avait pas été faite pour eux. ;

C'est une très mauvaise méthode que d'écrire quoi que ce soit, un miracle, une farce, un drame ou une comédie, en se mettant, de volonté délibérée, au niveau (supposé) de tel ou tel public et de tels ou tels interprètes. En aucun cas, on ne doit renoncer au maximum. On n'a pas plus le droit de diminuer un grand sujet que de gonfler ou hausser un petit. L'étiage du sujet, la portée du sujet tiennent essentiellement à sa nature. Le rehausser ou le surfaire, c'est le dénaturer. Voilà le danger principal qui guette le théâtre chrétien populaire — la dénaturation par amoindrissement et la vulgarité par

vulgarisation. Si on veut p parer, il s agit de choisir, pour chaque milieu, pour chaque âge, pour chaque groupe de spectateurs et d'acteurs le sujet qui convient — puis de le traiter tel qu'il est sans restriction d'aucune sorte. Ce nest pas le public et les interprètes qui devront lui donner sa forme, mais lui qui essaiera d'imposer sa forme au public. En amorçant le poisson, pour le prendre ensuite, quon fasse attention à ne pas se noyer.

Donc, Saint Maurice, grand sujet, au pathétique sévère et viril — et, ce qui est plus grave, intérieur - — nullement adapté et rapetissé a à Vusage de la jeunesse », supposait chez les interprètes le plus haut degré de sévérité, de virilité, de vie intérieure, avec le& moyens en rapport. Il réclamait, en principe, des acteurs mûrs, des acteurs de métier, non des acteurs de patronage ou de collège. Je puis Vavouer aujourd'hui, je craignais de voir la petite troupe qui avait si bien joué le Pendu, qui allait si bien jouer les Aventures de Gilles massacrer ce nouvel ouvrage. J'oubliais l'étonnante interprétation des Miracles de sainte Cécile donnée l'hiver dernier par un cercle de jeunes filles dans la banlieue de Paris et les réussites frappantes qu'on obtient dans certains collèges en montant Corneille et Racine... Je me défiais. J'avais tort.

Les nombreux spectateurs du petit théâtre d'Agaune peuvent l'attester avec moi, ces jeunes soldais thébéens (deux seulement étrangers au collège d'où, ils étaient sortis depuis un an) portèrent vaillarriment le poids d'une

si haute destinée. Ils furent simples, vivants, solides, de vrais guerriers, de vrais martyrs. Ils eurent la jeunesse, la force, le st\)le. Même on put voir danser au fond de leurs regards cette petite flamme qu'y allume la foi et qui brille si rarement sur les théâtres du siècle. Maurice en particulier fut admirable. J. P. Altermann en a témoigné dans la Revue des Jeunes du 1 0 septembre et je renvoie à son article le lecteur.

Que Vinspiration des saints mart})rs, une éducation spirituelle profonde, le sens de l'art, la générosité du sang, enfin cette fleur d'héroïsme qu'on respire dans le Valais aient contribué, pour leur part, à une si complète réussite, je n'en doute pas un moment. Mais je veux rendre hommage, ici, à M. le chanoine C qui a entraîné, éclairé, modelé les jeunes acteurs avec une patience, une fougue et une intelligence remarquables. Il est question de donner, dam un temps, notre tragédie en plein air, sur le champ même des martyrs, pour la fête patronale du 22 septembre. Ainsi se réaliserait ce que nous n'osions espérer prochain, l'union de l'art dramatique et du culte à l'occasion d'un grand pèlerinage.

(( Nous prions mieux saint Maurice maintenant... », me disait quelqu'un, après les représentations du val d'Agaune. Beaucoup qui le priaient, respirant son air, vivant sous son ciel, connaissaient à peine sa vie. Il ne fallait que la leur rappeler.

Celui qui en assuma l'entreprise ny eut aucun mérite. Il a moins donné que reçu.

La leçon d'une épreuve qui tourna à notre avantage, en dépit des contradicteurs (mais toute parole vraiment chrétienne n est-elle pas signe de contradiction?) pourrait se résumer en une phrase :

(( A^e craignons pas de viser haut. ))

La chose nest pas seulement vraie pour les théâtres a clos )) réservés à Vélite, mais aussi bien pour le théâtre « populaire » qui est le théâtre tout court. Une parfaite clarté de langage, une totale évidence des faits, en un mot une intelligibilité absolue, voilà la seule restriction à imposer au dramaturge qui s'adresse au <( peuple fidèle )) — outre, bien entendu, le respect du dogme et des mœurs. Ceci posé, il est libre de son essor. Sans doute ne rien proposer aux spectateurs et aux acteurs qui lasserait leur attention ou qui excéderait leurs forces. Mais encore celles-ci seront-elles d'abord éprouvées. Il conviendrait de ne pas les sous-estimer. De quoi sont capables de jeunes âmes et surtout des âmes qui prient, la raison seule ne l'imagine pas.

Ainsi, pour le bien de notre œuvre, de nos interprètes, de notre public, préférons toujours le plus ou moins. La tragédie la plus tendue trouvera place dans le répertoire à venir auprès des divertissements les plus libres. Mais qu'on se le dise bien : l'art est en jeu dans un cas et dans l'autre. Cardons-nous, sous prétexte de nous « mettre à portée », de jamais a infléchir » notre art

Octobre 1922.

Ecrit à la louange des iix mille six cents soldats bien entraînés et bien armés qui furent massacrés sans résistance en l'en 302 de Notre- Seigneur, dans le Valais, par ordre de l'empereur Maximien. (22 septembre.)

Page 1