‹ Saint Maurice, ou, L'obéissanceChapitre 3 sur 12 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Le primicier Maurice, qui commande en chef la première légion thébéenne, descend de Gaule, où elle a fait campagne, vers la péninsule italique. La légion vient de défiler devant lui, pour faire halte au fond du val d'Agaune. Le chef s'est arrêté avec un aide de r,amp et quelques homm,es, à l'endroit où le Rhône supérieur, forçant le cercle de montagnes qui ferme le Valais, s'enfonce dans une gorge étroite, avant de se jeter dans le Léman, là où se dresse précisément aujourd'hui, centre le rocher, l'église de l'abbaye de Saint-Maurice. Il découvre de là le cirque tout entier. Assis sur un bloc de pierre, il consulte une vaste carte que déploie Exupère, son aide de camp ; entre un jeune officier de liaison.

LE JEUNE OFFICIER

Chef, salut !

MAURICE

Salut. Qu'y a-t-il 7

LE JEUNE OFFICIER Il est quatre heures, chef. Je venais aux ordres.

MAURICE Rien de neuf ?

LE JEUNE OFFICIER Rien de neuf, chef.

MAURICE L'état d'esprit autour de vous ?

LE JEUNE OFFICIER

Passable, chef.

Mais encore ?

LE JEUNE OFFICIER, indulgent.

Un peu de fièvre et de relâchement. Les hommes sentent qu'ils redescendent vers Capoue — et ils rapportent beaucoup de butin.

MAURICE

Un rappel à l'ordre sera nécessaire. Pour le reste, je n'ai pas encore d'instructions. Je sais que l'empereur établit son quartier général à Octodure ; d'où j'infère que nous cantonnerons sans doute ici... Ce n'est qu'une supposition. (Un temps bref de réflexion.) Mais vous avez raison : il ne faut pas que la nuit nous surprenne. Les ordres que je vais dicter sont provisoires, mais exécutoires immédiatement. (A son aide de camp.) Note, Exupère.

EXUPÈRE, ses tablettes en main.

J'écoute, cKef.

MAURICE, dictant.

(( Le commandant en chef de la première légion thébéenne... à ses commandants de cohorte et de centuries et par eux à ses légionnaires.... prescrit ce qui suit : {Un temps.) La légion dressera son camp avant la nuit... à l'endroit où elle a fait halte... dans le pays d'Agaune... au heu dit « Vrai-Lieu ». — Elle prendra les dispositions ordinaires... fossés, talus, palissades, etc. — En tant que légion d'arrière-garde... son rôle est de couvrir l'armée... Elle se couvrira ellemême... en doublant les postes à la porte nord. {Un temps.) Nous ne sommes plus en pays ennemi... Mais une troupe digne de ce nom... doit, en tout temps et en tout lieu... se mettre à l'abri des surprises. » {S'anêiant.) Tu suis, Exupère?

EXUPÈRE Oui, chef.

MAURICE, 5e levant et continuant de dicter.

(( Il sera absolument interdit de soTtir du camp, sauf pour raison de service. — La moindre déprédation commise par les légionnaires aux dépens des habitants de la contrée, sera sévèrement punie. Ce qui est excusable... dans une certaine mesure... en temps de guerre...

sous la pression de la nécessité et dans le feu de l'action... cesse de l'être en temps de paix. — C'est une question de simple honnêteté... sur laquelle on ne devrait avoir à rappeler... l'attention d'aucun soldat... dans une légion coirmie la thébéenne... où tous professent hautement la foi du Christ. (Un temps. Il va et vient, puis reprend d'un ton moins tendu.) On profitera du temps de repos qui semble probable... pour entreprendre la visite et le nettoyage des armes et des équipements. — On veillera aux soins du corps. — On remettra en main chaque centurie par des manœuvres répétées. — Les hommes en retour, recevront une prime pour supplément de nourriture... » Ajoute qu'elle sera supprimée immédiatement à quiconque userait sans modération de cervoise ou de vin.

C'est tout, chef ?

(// s'arrête.) EXUPÈRE

MAURICE

Encore une phrase. {Plus grave.) « En nous voyant rentrer dans les provinces les plus civilisées de l'empire... chargés des dépouilles de l'ennemi... il faut qu'on puisse dire que les soldats les plus braves,., les plus sobres... les plus disciplinés de Rome... sont des chrétiens. » (Vite.) « Fait aux portes d'Agaune... le... Pour exécution. » {Un temps.) Je n'oublie rien ?

EXUPERE Je ne crois pas, chef.

MAURICE

Donne. (// prend les tablettes et les parcourt. Puis il les tend au jeune officier.) Voici, lieutenant. Aux dix commandants de cohorte.

LE JEUNE OFFICIER

Bien, chef ! (// prend les tablettes et salue.) Salut, chef.

MAURICE Salut. — Hâtez-vous I

(Le jeune officier sort. Long silence.)

EXUPERE

Ainsi, l'hirondelle d'Afrique, quand décline l'été, redescend vers les chauds pays. Un moment, elle se repose à l'ombre des vallées alpestres... Encore un bond et voici l'Italie dorée... Le dernier lui fera passer la mer natale, au delà de laquelle elle retrouvera le prin-

temps. — Chef, je comprends l'impatience de nos hommes. Ils ont fait leur devoir ; si rien ne vient à la traverse, ils vont revoir leur femme et leur maison.

Et qui te dit que c'est en Egypte qu'on nous ramène? On peut avoir besoin de nous ailleurs. Qu'est-ce qu'un soldat ? {Un temps.) Un oiseau voyageur... mais qui ne suit jamais son plaisir ni sa fantaisie et qui ne règle pas son vol sur la rigueur ou la douceur de la saison. On lui commande d'aller — et il va ; de s'arrêter — et il s'arrête ; de frapper — et il frappe ; de se faire tuer — et il menrt. Et c'est bien ainsi. Il est dans la main de son supérieur, comme dans la main du Créateur la créature, et il détient sur la terre le privilège de proposer aux autres hommes l'image de l'obéissance parfaite qui règne dans le ciel — et qui devrait partout régner. (Tristement.) Mais l'obéissance n'est plus aimée, même chez les chrétiens.

EXUPÈRE

Oh ! chef ! — Pourvu qu'elle soit à peu près maintenue.

MAURICE

Non, Exupère, non! Obéir sans amour c'est, selon moi, mal obéir. Je ne saurais souffrir qu'on diminue une vertu si haute. — N'oublie pas que c'est à son ombre

que, dans notre métier, croissent toutes les autres vertus : l'humilité, la pauvreté, la patience... la chasteté et la bravoure... le respect du chef et le don de soi.

EXUPÈRE Les vertus chrétiennes sont donc des vertus militaires ?

MAURICE

Je le crois, ami. Ce qui fait le vrai soldat, comme le vrai chrétien, c'est le détachement de tout. — Aussi bien, il ne lui vaut rien, s'il a une famille, une maison, un champ, de trop songer à ce qu'il laisse. Il rentrera dans son bien quand il sera vieux. En attendant, il est pareil aux apôtres pêcheurs, débauchés par Jésus au bord des lacs de Galilée. Comme eux, il a opté pour un plus haut devoir qui consiste à suivre le maître. Et tant qu'il n'a pas versé tout son sang ou épuisé toute sa force, il n'est pas quitte envers celui-ci.

EXUPÈRE, après un temps de réflexion.

Vous ne m'en voudrez pas de vous le dire en face. Oui, chef, je connais certains maîtres auxquels il est facile d'obéir. Ceux-là ont qualité pour commander aux hommes, au nom du Maître tout-puissant qui délègue le commandement à tel ou tel. Ceux-là sont dignes, bons et justes. Mais, s'ils ne le sont pas, dois-je les écouter ?

MAURICE Sans doute.

EXUPÈRE Même s'ils donnent l'exemple de tous les vices ?

MAURICE Tu le dois.

EXUPÈRE

S'ils sont ivrognes, fourbes, débauchés, prévaricateurs?

MAURICE Certainement.

EXUPÈRE

Même s'ils persécutent mas frères ?

MAURICE

Oui. Même en ce cas, Exupère. Et d'autant plus tu devras te montrer fidèle — à condition qu'ils ne te commandent pas le mal... je veux dire rien de contraire à ce que prescrit notre loi. Ici s'arrête leur pouvoir, au nœud de notre conscience ; mais seulement ici. (Fortement.) Oui ou non, soldat, es-tu à leur solde et au service de l'Empire? — Oui ou non, les deux empereurs ont-ils la charge d'assurer la tranquillité du pays, peut-

être du monde et la protection du bien commun? — Oui ou non, la paix de chaque foyer dépend-elle de notre épée eî de notre loyalisme envers eux ?... (Un temps bref.) Tu ne réponds pas?

EXUPÈRE Mais s'ils nous jettent dans une guerre criminelle?

MAURICE

Qu'en savons-nous jamais ? Quel moyen avons-nous de le discerner? Allons-nous compromettre le salut public pour satisfaire en nous un doute? — Si, violant toutes les lois de Dieu, ils nous ordonnent d'achever l'ennemi à terre, d'abuser d'une femme ou d'assassiner un enfant... d'accord ! il y a évidence dans l'injustice; l'ordre est nul et non avenu. Mais nous attendrons pour désobéir qu'on nous intime de tels ordres. Si méprisable, détestable dans le privé que soit l'empereur Maximien, si cruel qu'il se soit montré envers nos frères, il s'est toujours gardé de heurter notre conscience. La Providence qui l'a investi du pouvoir s'ingénie sans doute à le modérer. — Et aussi bien, quand il nous lance à la bataille contre les barbares tribus qui ne cessent, depuis des siècles, de ravager les marches de la Gaule, nous devons nous en réjouir. Sa cause, ici, se confond avec notre cause. Au nom du Maître des maîtres, Exupère, qui sait mieux que nous ce qu'il vaut, goûtons la

joie de servir sous un mauvais maître... qui, par ailleurs, mériterait d'être haï. Aimons en lui le César, sinon l'homme. Soyons soldats et soldats chrétiens.

(// a posé la main paternellement sur l'épaule d'Exupère qui s^est assis sur un quartier de roc. Un temps.)

EXUPÈRE

Chef, j'admire votre sagesse et votre modération. Mais vous n'ignorez pas que la chasse aux chrétiens a repris un peu partout dans l'Empire, que l'empereur Dioclétien en a donné le signal en Asie et que Maximien, son collègue, avec sa férocité naturelle, ne peut tarder à l'imiter ici.

MAURICE, chassant cette pensée.

On le dit. Que ne dit-on pas ? (Un temps. Puis, résigné.) Ce serait une triste chose... et maladroite selon moi; il n'a pas de soldats plus sûrs. (Un temps. Il songe.) A la grâce de Dieu, ami ! Songeons à nos ferrîmes et à nos enfants qui, peut-être déjà, souffrent persécution en Egypte !

EXUPÈRE, révolté.

Oh ! chef î c'est tout ce que vous objectez ? Maximien est un homme bas, jaloux de nos succès et sans scrupules. Espérez-vous qu*il nous ménage 7

MAURICE Je ne sais ce qu'il compte faire, ni ce que nous ferons.

Jusqu'à nouvel ordre il décide — et nous exécutons. Que s'il n'a pas d'égard à nos services, nous nous efforcerons de l'éclairer. Quoi qu'il arrive, Dieu n'est pas loin de nous et il nous dictera notre conduite.

EXUPÈRE, 5e levant.

Dieu n'empêchera pas notre cœur de bondir et de s'insurger contre l'injustice. Chef, la vertu d'obéissance, si dominatrice soit-elle, n'entre que pour moitié dans le soldat ; l'autre moitié est de violence. On nous apprend à nous vaincre, mais aussi à vaincre... et la victoire est au plus fort. Lorsque nos forces exercées se déchaîneront toutes ensemble contre un chef indigne d'être obéi, il ne sera pas commode de nous retenir. Nous ne sommes pas des esclaves!

MAURICE, rapaîsant

Non, Exupère, nous sommes des hommes libres et nous agirons comme tels, en essayant de concilier tous nos devoirs. (Un temps.) Je te prierai en attendant de modérer un peu ta fougue et de ne pas laisser se répandre parmi la troupe une alarme que rien ne justifie encore. Tu me devanceras au camp et feras causer les uns et les autres. Je veux savoir si rien n'a transpiré.

EXUPÈRE, se levard.

A vos ordres, chef.

MAURICE, rarrêtant.

Un moment. (Regardant vers la droite.) Je vois venir à nous quelque montagnard mécontent auquel un de nos chapardeurs aura fait tort d'une poule ou d'une salade. Je puis avoir besoin de toi pour enquêter. (Au dehors.) Sentinelle, laissez passer! (A celui qui approche et que Ion ne voit pas encore.) Avance, là-bas, mon brave homme.

Un vieux berger du Valais, vêtu de peaux, un bâton à la main, entre timidement par la droite.

LE VIEUX BERGER Mais je ne suis pas seul... Nous venons en délégation.

MAURICE Que les autres suivent.

{Paraissent trois autres montagnards, encore plus gênés et plus gauches, en saluant très bas. Ils se tiennent au fond, un peu en retrait.)

LE VIEUX BERGER

Chef...

MAURICE Que demandez-vous?

LE VIEUX BERGER Rien, chef... Si! chef...

{Il bredouille et s'arrête.) MAURICE

Parle sans crainte.

LE VIEUX BERGER

Chef... ce sont des soldats à vous qui nous ont dit qu*on pouvait avoir confiance... et que le chef est un bon homme... Et sans cela, bien sûr, nous ne serions pas sortis de notre rocher... La chose est claire. (// 5e tourne vers les autres qui approuvent par un murmure.) Alors, je vais me permettre de vous raconter le malheur qui nous arrive... ou qui nous arrivera peut-être : pour être véridique, il ne nous est pas encore arrivé. (Un temps.) Il passe souvent des troupes par la gorge, pour la raison qu'il n'y a pas d'autre passage et nous nous entendons toujours bien avec les soldats... Mais cette fois... hem! hem!... nous n'avons pas osé porter du lait ni des fromages, rapport aux mauvaises paroles d'un colporteur — qui d'ailleurs ne vend rien de bon... c'est un voleur, c'est un voleur... (Les autres approuvent.) Lequel... lequel... comment vous dire?... prétend qu'on nous envoie l'armée... pour nous punir.

MAURICE Pour vous punir de quoi?

LE VIEUX BERGER De quoi?... de quoi?... voilà...

MAURICE

Ne te trouble pas, vieux père. On peut tout me dire à moi.

LE VIEUX BERGER

Je le vois bien, chef... Mais il faut oser. (Tourné vers ses compagnons.) Hein, les autres?

LES MONTAGNARDS, V encourageant.

Dis! n'aie pas peurl...

LE VIEUX BERGER

Je dirai donc. Et vous saurez ce que nous sommes... De bien honnêtes pasteurs de bétail qui n'avons rien à nous reprocher devant Dieu... et n'avons fait tort au prochain que sur de petites choses... Mais... mais... voilà... Nous avons un autre Dieu que les autres... et nous tenons à ce Dieu-là... et c'est de quoi on voudrait nous punir. (Décidé.) C'est nous que l'on appelle les premiers chrétiens d'Agaune.

MAURICE Ah! vous êtes chrétiens!

LE VIEUX BERGER, craintif.

Oui... chef!... eh bien oui, chef!... et j'aurai eu tort de le dire... Mais je l'ai dit... voilà!., il est trop tard... Et je ne saurais plus me reprendre.

MAURICE, lui tendant la main.

N'aie donc pas peur ! Je suis chrétien aussi.

LE VIEUX BERGER Vous, chef?

MAURICE

Oui, mon ami — et tous mes hommes.

{Mouvement dans le groupe des montagnards.)

LE VIEUX BERGER

Oh ! alors, je suis bien tombé et ce colporteur a menti. Ce n'est pas des chrétiens qu'on enverra massacrer des chrétiens, je pense. J'apporterai du beurre et des fromages... et je n'aurai plus besoin de me cacher. (Aux autres.) Vous voyez, là, nous sommes bien tombés. {S'asse])ant librement sur un bloc de pierre.) Eh bien, chef, puisque nous sommes... comme... comme qui dirait des frères...

MAURICE, s'asse})ant en face de lui.

Vous pouvez le dire.

LE VIEUX BERGLR, conilnuanL

Je vr.is vous raconter toute la chose... Nous avons le temps! Comment nous sommes chrétiens de père en fils, depuis la mort des saints apôtres Paul et Pierre... que nos grands grands-parents, qui étaient du pays étrusque, se sont réfugiés ici... et depuis lors, à chaque alerte, nous remontions si haut avec nos vaches que Ton n'a jamais pris la peine de monter si haut no:.s chercher. Mais cette fois — la chose est claire — c'est un dérangement inutile. {Un temps, il rit.) Nous ne savions tout de même pas qu'il y eût tant de chrétiens dans la troupe... (Aux autres.) N'est-ce pas? (Approbation.) Mon arrière-grand-père du côté paternel, un vrai pirate, qu'on n'a jamais pu amender, répétait toujours en levant son verre : « Vive Bacchus! vive Bacchus! Avec tous les chrétiens du monde, on n'arrivera jamais à cent! » Ouais, tout cela a bien changé!

MAURICE, se levant.

Oui, mon brave homme; mais pas encore autant que vous croyez. Voulez-vous un conseil? Rentrez chez vous et ne parlez pas trop !

LE VIEUX BERGER, se levant aussi.

Bon, bon ! — Je ne comprends pas bien... la chose est claire... Mais si vraiment vous êtes chrétien... j'apporterai du lait et des fromages.

MAURICE Plus tard, plus tard.

LE VIEUX BERGER

Si, chef ! Vous les aurez ce soir. (Saluant.) Salut, chef. Je vous remercie, chef. Je prierai pour vous, chef.

{Tandis que les montagnards saluent pour prendre congés un soldat de planton parait.)

MAURICE Chut ! de la prudence ! (Au soldat.) Qu'y a-l-il ?

LE SOLDAT Un officier du quartier général de l'empereur.

MAURICE Qu'il entre !

Un temps. Paraît un officier d'élat-major, jeune et brillant, dans une tenue d'une extrême élégance, amabilité mondaine, sourire entendu.

l'officier d'état-major, aimable.

Salut, chef.

MAURICE, froid. Salut.

l'officier d'état-major, un peu décontenancé.

Ce sont les ordres. Je devais les remettre en main propre. J'arrive tard. Mais le chemin est difficile. Ce n'est pas un pays pour le cheval.

MAURICE, impatient.

Donnez ! (// reçoit le rouleau de parchemin cacheté, brise le sceau, développe et lit en silence. Après avoir lu, impassible.) C'est bon.

l'officier d'état-major

Pas de réponse, chef ?

MAURICE

Pas de réponse. On rendra compte de l'exécution des ordres en temps voulu. (Vivement.) Allez ! (L'officier salue et sort, non sans avoir jeté un regard sur les paysans. Alors Maurice se tourne vers le vieux berger et doucement, mais nettement.) Ecoute-moi, mon brave. Tout est changé.

LE VIEUX BERGER Comment ?

MAURICE

Tout est changé. Il ne m'est pas permis d'en dire davantage. — Dès que la nuit sera tombée, arrangezvous pour gagner le plus haut plateau avec vos vaches

et vos chèvres. Nous sommes chrétiens comme vous, je vous le répète; mais les armées de Rome ne comptent pas que des chrétiens. (// le pousse paternellement vers le dehors avec les autres.) Allez tous ! et Dieu vous conduise !

LE VIEUX BERGER Mais, chef...

MAURICE

Obéissez. Et pas un mot aux légionnaires, je vous prie. Ne perdez pas de temps. Adieu.

{Sort le vieux berger avec les autres montagnards. Un temps. Maurice et Exupère se tiennent debout, face à face.)

EXUPJÈRE Qu'arrive-t-il, chef ?

MAURICE

Relisons ensemble. (// déploie Vordre et lit tout haut.) (( La première légion thébéenne campera ce soir au pays d'Agaune. Elle prendra ses dispositions pour offrir solennellement, dès l'aube du second jour, un sacrifice à Jupiter Pœnin, aux Dieux protecteurs de l'Empire et à nous, César, empereur. Le serment de fidé-

lité, qui ne peut être différé, comporte l'engagement de poursuivre partout les ennemis de l'Etat romain, en l'espèce, tous ceux qui font profession de christianisme. Dans ce but, le primicier désignera dans chaque cohorte une escouade d'hommes résolus qui visiteront les villages, les hameaux, les fermes et toutes les habitations isolées, pour y ramasser les suspects et obtenir d'eux, à tout prix, la rétractation de leurs erreurs. Tous les supplices sont licites, et, s'ils n'ont pas suffi, mort doit s'ensuivre. — Tout chef ou légionnaire qui n'exécuterait pas ces prescriptions à la lettre sera dénoncé et incarcéré, en attendant la décision de ses juges. Il sera rendu compte deux fois le jour des résultats. »

{Silence prolongé.) EXUPÈRE Eh bien, chef ?

MAURICE

Eh bien, Exupère ?

{Nouveau silence.)

EXUPÈRE Qu'allez-vous faire, chef ?

MAURICE, résolu.

En doutes-tu ?

EXUPÈRE Oh ! nullement !

{Un temps encore.)

MAURICE, tristement.

J'aimerais mieux qu'il y eût cloute, débat et contradiction. {Ferme.) Dieu est plus fort que tout et la question se trouve à l'avance tranchée. (Lentement.) Comprends-tu bien ceci ? Es-tu assez soldat pour ressentir ceci comme moi, Exupère ?,.. îl va falloir désobéir. (Un temps de silence, puis nettement.) Descendons vers le camp. (A son ordonnance, au dehors.) Mon cheval Lucius ! (// fait quelques pas en avant, lève la tête et contemple le paysage. Alors il se tourne vers Exupère, pour r inviter à admirer et dit dans le transport d^une émotion toute sereine.) Ami, nous avons devant nous un des plus nobles sites de la terre. Avant de se creuser un passage à travers la roche et de se jeter dans le lac oij son eau fidèle ne se perd pas, mais reparaît, intacte et bleue, pour aller féconder la terre du pays de Gaule, le Rhône, à dessein s'atîardant, prend dans sa courbe cette presqu'île herbue où va camper notre légion, ce soir. Une assemblée de géants l'environne que le soleil touche et quitte un à un. Comment les nommestu ? Je te les montrais sur la carte. Cette grande scie qui mord dans les nuages, avec ses crocs de pierre grise? Les dents de Morcle. Ce pic, au loin, qui devient couleur de grenade ? Le mont Catogne. Et plus près, la muraille qui nous opprime, est, si je ne me trompe, le soutien du plateau de Mé, avec la Dent du Midi, invisible. Au milieu, notre camp, au lieu dit : (( Vrai-Lieu », le lieu de vérité, ras comme un pré tondu, plat comme la pieri:e

des sacrifices, le seul coin qui prête au repos dans ce paysage mouvementé. (Plus largement.) Ainsi, souvent, Dieu choisit certains lieux, plus grands que d'autres, pour y faire de grandes choses. Le Colisée n'est pas plus beau ! (Un temps.) Ami, ne trouves-tu pas que l'endroit, dans sa grandeur et dans sa majesté, a précisément la forme d'un cirque?... (Un temps.) Descendons.

{Ils sortent tous deux.)

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