‹ Saint Maurice, ou, L'obéissanceChapitre 6 sur 12 · LES LÉGIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES LÉGIONNAIRES

Oui, oui ! Vive Maurice ! Qu'il parle, qu'il décide! Nous le suivrons.

{Acclamations.)

EXUPÈRE, se présentant, décidé.

Nous vous suivrons, chef. Vous n'avez qu'à dire.

(Tous se sont tournés vers Maurice, respectueusement. Long silence. Maurice, très ému, fait un pas en avant et dit :)

MAURICE

Un moment, s'il vous plaît... Je vous remercie. — Ce qui pèse sur moi est lourd. (// 5e détourne, se recueille un moment, puis fermement et tristement, comme s'il déclamait une hymne funèbre et guerrière.) Heureux le soldat qui marche au danger, le sentiment de son droit dans le cœur, les ordres de son chef en tête, le glaive au poing, libre de déployer sa force et n'ayant rien à dompter en lui que la peur. {Un temps.) Heureux celui qui subit violence dans le combat, de la part de ceux qu'il affronte et qui, recevant d'eux souffrance et mort, n'a pas à faire taire en lui l'instinct de défense, mais leur rend les coups qui lui sont portés. (Un temps plus bref.)

Heureux qui a fait le don de son sang et peut verser celui de l'ennemi, pour la justice. (Un temps, et d'une voix plus sombre.) Mais malheureux celui qui tirera l'épée contre son frère, que celui-ci soit ou non chrétien. (Silence prolongé. Il fait quelques pas et revient. Fortement :) Ecoutez-moi, soldats. Un chrétien, soldat de l'Empire, sera deux fois soldat et deux fois fidèle à l'Empire ; car il aura deux fois le sentiment de son devoir, par la nature et par la grâce du baptême. Il ne lèvera donc le fer contre aucun soldat de l'Empire, son frère d'armes, son compagnon. Et nous sommes tous compagnons. Gaulois, Thébéens, Romains et Ibères, dans le sein de l'Empire qui nous a nourris. — Voilà la vérité. La vérité militaire, romaine, humaine. La douloureuse vérité. — Si le chrétien n'est pas capable de mourir pour la vérité, qui le sera? (Mouvement, murmures indistincts, puis silence. Plus doucement.) Je ne vous demande pas de tendre l'autre joue : trop souvent le divin conseil a servi d'excuse aux cœurs lâches. Et ce n'est pas l'aJÏaire des soldats ! — Non. Le Dieu du pardon est aussi le Dieu des armées. S'il lui faut des hommes pour l'imiter, il lui faut des hommes pour le défendre. Chacun à sa place et à son devoir. Il n'a pas fait de moi, hélas ! un homme de prière et de pénitence, comme les ermites du pays thébéen ; mais, par sa grâce, un guerrier, un chef, un homme rude, un hpmme fier, tenu, par métier, de mettre la violence à son service — et avant tout, il m'a donné la garde de notre honneur... qui est le sien. En ma qualité de soldat, je prêche le

devoir d'état, non le martyre. Je ne dis pas : tu tendras l'autre joue. Mais : tu obéiras jusqu'à la mort. Est-ce mon droit? (Murmures d'approbation et de respect. Alors, douloureusement :) Mes amis, mes enfants, je viens de manquer gravement au saint devoir d'obéissance et je vous ai entraînés dans ma faute, volontairement. Pour n'offenser point Dieu, le chef suprême, j'ai dû désobéir à mon chef direct, l'Empereur. J'aurais voulu n'avoir à désobéir à personne... Dieu sans doute exigeait ce déchirement. Il m'en a plus coûté pour rédiger et pour signer cette réponse, ce refus net, ce « non » sur un morceau de parchemin, que pour quitter mes enfants et ma femme... {Dans un éclat de désespoir ; très large :) Si la discipline est atteinte, l'armée, l'Empire et le monde s'écrouleront. Nous avons sur nous la charge du monde — par Jésus-Christ ! {Silence. Alors, plus sévè" rement, mais avec une fermeté grandissante :) C'e^t pourquoi, serré dans l'étau d'une contradiction cruelle et décidé à réparer le dol, je vous crie : Debout ! soldats chétiens ! A nous de rétablir la discipline menacée ! Annulons l'acte de rébellion auquel vous avez dû souscrire, par un acte suprême de fidélité ! Rentrons dans l'ordre !... L'empereur nous envoie la mort. Il est notre maître : recevons-la bien !

{Rumeur sourde, stupeur, émotion dans le conseil.)

LES LÉGIONNAIRES, à mi-Voix.

Chef... chef...

MAURICE

N'osez-vous plus la regarder en face ? Est-il chez nous un seul homme qui en ait peur et qui la veuille retarder d'une ou deux semaines ?

LES LÉGIONNAIRES, à mi-Voix.

Non... chef... non...

MAURICE

Ou bien, jugez-vous nécessaire de donner encore une preuve au monde de votre valeur au combat, après l'avoir couvert de l'Orient à l'Occident, de la clameur de vos victoires? Ces victoires, enfin, les voulez-vous magnifier ou humilier, conclure ou effacer? Mais qu'en restera-t-il dans la mémoire des siècles si elles s'achèvent en rébellion ? L'histoire, raturant tous vos fastes, mentionnera en deux mots l'équipée de cette légion qui, rentrant à Rome chargée de butin, n'ayant retenu de la guerre que des leçons d'indépendance, de pillage et de cruauté, tourna ses armes contre ses chefs, contre ses frères et périt d'un destin honteux. Tous vos services en un jour annulés, toutes vos campagnes, toutes vos blessures. Même certains de vos mérites devant Dieu — bien que, sans doute, vous ne péchiez pas en résistant à l'injustice ; mais vous rejoignez le troupeau : j'avais rêvé mieux pour vous, mes enfants... Perdu enfin, perdu... ce long exemple de fidélité que nous proposions fièrement,

au nom du Christ, aux légions présentes et futures. Nous serons la légion rebelle, rien de plus, par qui coula le sang même de Rome. Le nôtre, répandu en vain, mêlé au sang de nos frères ennemis, ne sèmera que la révolte, la guerre civile, l'anarchie. Est-ce là ce que vous voulez ? Est-ce pour quoi vous avez lutté pied à pied, contre les Persans et les Scythes, les Quades et les Marcomans et laissé là-haut tant de compagnons jalonner de leurs sépultures les marches de l'Empire ? Que diront-ils dans leur éternité heureuse? Et que diront de vous, s'ils vous survivent, vos femmes et vos fils aux saints du désert de Scété? {Mouvement prolongé, mais silencieux.) Non, mes amis, notre sang versé sur le sol ne le fécondera que s'il s'écoule pur, comme l'eau sortant du glacier, non chargé de colère et de violence, non confondu avec le sang de nos bourreaux. Alors, encore tout glorieux des justes guerres, tout rayonnant de son bon droit, avivé dans sa fleur par le sacrifice, il ne s'effacera plus de celte terre... Et longtemps après, qui la grattera, le trouvera frais et vermeil et nourrissant la paix des jeunes herbes. A la place du charnier de guerre civile que votre révolte prépare, ce sera l'ossuaire sacré d'une légion de martyrs — et à tous ceux qui descendront et remonteront cette route, il dira exemplairement : (( Ici reposent des soldats chrétiens. Ils avaient fait leurs preuves en tous pays contre les hordes les plus redoutables. Ils possédaient la force pour défendre leur vie très injustement menacée. Mais César commandait ; ils se sont eux-mêmes vaincus. Ils sont maintenant de-

vant Dieu et leur exemple a converti la terre. Salue, passant, et apprends d'eux la fidélité chrétienne au devoir. » (Un temps; silence profond, plein de méditation et d'amour. Alors, plus bas :) Maintenant, ayant dit ce que je crois juste, je m'efface, soldats. J'ai désobéi à mon chef; vous êtes libres de désobéir au vôtre : il n'a plus le droit de rien exiger. Mais alors, il cesse de l'être. Il redevient simple soldat, sans autorité sur quiconque — et tandis que vous vous armez contre vos frères, il compte s'offrir à leurs coups. (Murmures des soldats. Tristement :) Je vous regretterai, soldats. J'ai mené avec vous tant de belles batailles ! (Saisissant son épée.) Mais ce glaive ne doit plus verser le sang. Il peut encore vous conduire au supplice... Sinon, je le dépose avec mon commandement. Décidez. (Un temps bref. On a le sentiment que V émotion seule ou un dernier soupçon de respect humain retient le cri qui monte de toutes les poitrines. Alors Maurice, déposant son épée dit encore en se détournant.) Adieu, soldats!

(Ce mot délivre le cri en chaque homme et cest d'un seul élan quils clament, en s'élancent vers Maurice.)

TOUS Chef! chef!... Vous êtes notre chef ! Commandez!

MAURICE, ému.

Mes enfants... (Tous l'entourent, la main tendue, dans Vattitude du serment.) Vous êtes bien décidés à me suivre?

TOUS Nous le sommes ! nous le sommes !

EXUPÈRE

Chef! je réclame le privilège de tomber avant vous.., Je vous couvrirai de mon corps.

LES AUTRES

Et moi ! — Et moi ! — Tous ! — Tous !

MAURICE Et vous répondez de vos hommes ?

LE CENTURION Je réponds des miens.

LE JEUNE TRIBUN Je réponds des miens.

LES AUTRES

Oui ! Oui !

LE VÉTÉRAN

Ils sont moins ergoteurs que nous — et quand ils sauront que le chef ordonne et veut mourir le premier...

TOUS, ensemble Nous en répondons, chef !

MAURICE

Merci. (// reprend son épée.) Candide, vous qui avez deviné ma pensée, vous qui l'avez fortifiée, quand peutêtre elle chancelait et qui fûtes la voix de l'Esprit, embrassez-moi, camarade.

CANDIDE

Noble Maurice î

(//s s étreignent)

MAURICE, aux autres.

Et vous tous aussi, mes garçons, je vous embrasse... en ta personne, vétéran.

LE VÉTÉRAN Oh ! chef î

{Ils s' éireignent.)

MAURICE, grave.

Soyez béni. Dieu des armées, j'ai tous mes soldats prêts à obéir.

{A ce moment, une sonnerie de trompette éclate au loin. Rumeur et cris eu dehors.)

VOIX AU DEHORS, lointaines.

Alerte ! Alerte !...

{Mouvement, on écoute. Un des officiers soulève la toile qui ferme la tente.)

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