‹ Saint Maurice, ou, L'obéissanceChapitre 5 sur 12 · LES MÊMES · texte numérisé non relu

LES MÊMES

Oui ! Oui ! ...

LE JEUNE TRIBUN

Notre cause est donc bonne. On l'a dit et je le répète : notre devoir est de la faire triompher — ou du moins de lutter pour elle.

LES MÊMES Oui ! Oui !...

LE JEUNE TRIBUN, fortement.

La légion du Christ combattra pour le Christ.

LES MÊMES Pour le Christ !

LE VÉTÉRAN Jusqu'à la mort !

LES MÊMES Jusqu'à la mort !

{Rumeur d'approbation presque unanime.)

EXUPERE, S avançant.

Chef, il me semble que la cause est entendue.

(On fait silence.)

MAURICE

Devant les hommes, c'est possible... (5e tournant vers Candide qui est resté silencieux.) Vous désirez parler, Candide?

CANDIDE, s^avançant.

Il le faut bien..* quoique à peine soldat... {On proteste.) Mais Thébéen et chrétien comme vous... mes frères.

LE VÉTÉRAN

Oh ! vous êtes connu !

TOUS Parlez ! parlez ! noble Candide.

CANDIDE, saluant.

Merci à tous. (Avec simplicité et douceur) . Amis, je reprendrai à mon compte la belle formule qui vient, à ce qu'il semble, de rallier les suffrages de tous : la légion du Christ combattra pour le Christ.

LES AUTRES Bien ! bien !...

CANDIDE

Elle exprime un devoir auquel nous ne pouvons pas nous soustraire.

LES AUTRES Bien.

CANDIDE

Mais on voudra bien m'excuser, si abandonnant momentanément le point de vue de la justice, je me place à celui de l'utilité. Je suis un homme simple et terre à terre. On s'accorde à me reconnaître un certain bon sens et une certaine habileté pratique, dans mon métier de... pourvoyeur. Je voudrais donc faire préciser, en conseil, les moyens de combat dont il vous paraîtrait préférable de se servir, pour le plus, grand bien de la cause.

EXUPÈRE

Candide, permettez ! C'est une question de pure stratégie qui ne regarde que le chef.

LE VÉTÉRAN Nous avons confiance dans le chef,

LES AUTRES, faisant écho.

Nous avons confiance dans le chef.

CANDIDE

Vous ne m'entendez pas, jeune Exupère. La stratégie n'est pas mon fait. Je me borne à calculer, le plus exactement possible, la somme des avantages et des risques... suivant que, oui ou non... Je vais tâcher de

n'expliquer. {Silence. On redouble d'attention.) Aucun d'entre vous ne se dissimule le résultat fatal de la bataille. (Etonnement.) Ou plus tôt, ou plus tard, pour chacun de nous, c'est la mort.

{Murmures et protestations. On se lève.)

LES LÉGIONNAIRES, ensemble.

— La mort ? — La mort ? — Pourquoi ? — Et peu importe ! — Mais non ! mais non!

LE VÉTÉRAN, bondissant.

Nous nous barricaderons dans une grotte ou dans un fond de gorge. Nous nous défendrons à coups de rocher. On ne nous aura pas comme ça.

LES AUTRES Non ! non ! non !...

CANDIDE

Raisonnons un peu, vétéran. Nous avons contre nous toutes les armées de l'Empire — et César y mettra îe prix, soyez-en sûr.

LE JEUNE TRIBUN

Nous soulèverons ses peuples contre lui, d'abord les chrétiens, puis les autres. Les mécontents ne manquent nulle part.

CANDIDE

Vous VOUS bercez d'illusions, jeune homme. L'Empire tient encore, par la grâce de Dieu!... En tout cas, ce n'est pas à nous, chrétiens, d'y déchaîner une guerre civile.

LES AUTRES

Mais... mais... — Comment?... comment?...

CANDIDE, impératif.

Ecoutez-moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, si vous n'êtes pas réduits aujourd'hui, vous le serez demain, ou dans un mois, ou dans un an. Contre le pot de fer, nous sommes le pot de terre, mes enfants, une pauvre argile. Le monde n'est pas mûr pour notre cause. Je n'imagine aucun secours humain capable de nous sauver de la mort.

LE VÉTÉRAN

Eh bien! on mourra! on mourra! Mais debout! mais debout! les armes à la main!...

LES AUTRES

Oui ! debout ! debout ! au combat !

LE VÉTÉRAN

On montrera à l'univers de quoi des soldats chrétiens sont capables.

LE CENTURION Pour l'exemple !,..

LES AUTRES

Pour l'exemple ! — Nous mourrons debout ! — Nous sommes prêts!

CANDIDE, les apaisant.

Vous mourrez bravement, je n'en doute pas, camarades. Mais ceci dit, le tout est de savoir... quelle est la forme de courage qui servira le plus efficacement notre cause... et s'il vaut mieux pour nous recevoir cette mort injuste — sans la rendre... ou en la rendant.

{Rumeur inquiète et contradictoire.)

LES LÉGIONNAIRES, ensemble.

— Comment? comment? — Que dit-il? — Sans la rendre?... — Ah! mais... î

LE VÉTÉRAN

On ne va pourtant pas se laisser égorger comme des veaux à la boucherie ?

LES AUTRES

— Bien sûr ! — Bien sûr ! — Non ! — Non !

CANDIDE

Oh î calmez-vous ! Je pose la question, rien de plus ; et dans votre intérêt. Je ne suis soldat que d'habit et n'ai pas qualité pour la résoudre. (Se tournant vers Maurice.) Le chef y songera.

MAURICE, ému.

Noble Candide !

CANDIDE, avec autorité.

Vous en remettez-vous à îa sagesse de votre chef '?...

LES LÉGIONNAIRES, partagés.

Sans doute... sans doute... — Mais pourtant. <.

CANDIDE, continuant.

Personne ne me contredira : il fut toujours ménager du sang de ses hommes ?...

LES AUTRES Ah ! pour ça, oui... Pour ça...

CANDIDE Toujours le premier au danger ?...

LES AUTRES Bien sûr ! bien sûr !

CANDIDE

Toujours le plus prudent, quand il s'agissait de vous engager, et le plus ferme à défendre vos droits?...

LES AUTRES, émus.

Oui... oui...

CANDIDE

J'en connais parmi vous et parmi vos hommes qui ne l'appelaient jamais autrement que « le père » — et de plus vieux que lui... toi, vétéran.

(Il se tourne vers lui.)

LE VÉTÉRAN

Il est le père, c'est vrai ; il est le père. — Et c'est pourquoi je dis qu'il ne laissera pas massacrer ses enfants,

LES AUTRES

Non ! Non !

LE VÉTÉRAN

Et qu'on peut avoir confiance.

LES AUTRES

Bravo ! bien dit ! Vive le chef ! (Large rumeur.)

CANDIDE, profitant de rémotion de tous.

Alors, quoi qu'il ordonne, vous obéirez sans murmures ?

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