CHAPITRE PREMIER
Tout le monde sait que l'organisation de la souveraineté temporelle du Saint-Siège n'a pas été une révolution subite et imprévue, mais qu'elle a été amenée et préparée par le concours de circonstances nombreuses et diverses. La souveraineté spirituelle du Pape présente, à certains égards, un mouvement analogue; le principe en remonte bien à Jésus-Christ, qui Ta établi comme la règle fondamentale de l'Eglise ; mais on ne peut pas dire que l'idée de cette puissance spirituelle, de cette souveraine pontificature, ait été la même à toutes les époques; elle a eu son développement et il ne saurait être sans intérêt d'en noter les progrès ; ses droits ont une histoire, et pour la con-
naître il faut la chercher dons les œuvres des grands pontifes. Ouvrons donc les lettres de Nicolas I" et essayons d'en dégager l'idée qu'il se fit de son pouvoir.
Cette idée est la plus complète que le moyen âge ait conçue. Nicolas P"" vit et montra dans la papauté comme dans l'Eglise romaine la triple primauté du sacerdoce, de l'autorité doctrinale et de la royauté. Soit qu'il prenne avec ardeur la défense de l'innocence persécutée dans Theutberge ou qu'il réponde avec une calme précision aux questions des Bulgares ; soit qu'il creuse les subtils arguments de l'embarrassant Hincmar, ou qu'il rappelle aux rois leurs devoirs, aux évêques leur mission, il parle toujours avec cette conviction qu'il est le premier délégué de Dieu sur la terre et qu'il a en ce monde la suprématie du sacerdoce, de l'enseignement et du gouvernement.
Rien de plus facile à mettre en lumière que cette idée qu'il a de sa triple primauté ; il est rare qu'elle ne soit pas exprimée, sinon dans sa totalité, au moins en partie, dans les préambules ou dans la teneur de ses lettres; il aime, en écrivant, à rappeler clairement ce qu'il est, ce que les autres sont vis-à-vis de lui, la considération, l'obéissance qui lui sont dues, comme aussi à féliciter ceux qui lui sont régulièrement soumis et à blâmer ceux qui semblent douter de sa souveraine puissance. Mais écoutons-le affirmer lui-même ses prérogatives.
Et d'abord la primauté du sacerdoce. Il eut, à pro-
pos de ses débats avec la cour de Constantinople, une solennelle occasion de la prouver. Nous avons plusieurs des lettres qu'il écrivit à Michel, Ignace etPholius; elles sont toutes d'une netteté qui ne saurait laisser place au moindre doute, et Nicolas affecte d'autant plus de préciser ses droits dans cette correspondance qu'ils étaient souvent attaqués par l'Orient qui visait à une certaine indépendance. Nicolas eut donc soin de ne rien néglig^er pour prouver sa supériorité sacerdotale :
« Quand Jésus-Christ eut accordé à saint Pierre, prince des apôtres, le pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre, et qu'il lui eut donné d'ouvrir les portes du royaume céleste, il daigna établir sa sainte Eglise sur la fermeté de sa foi, selon cette véridique parole : « Je te le dis en vérité, tu es Pierre, et sur « cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de « l'enfer ne prévaudront point contre elle, et je te don- « lierai les clefs du royaume des cieux. » Pour accomplir cette promesse, et grâce au ciment de cc saintsiège apostolique, les fondements de PEglise commencèrent à se développer sur des assises de pierres précieuses et, par la bénédiction de la clémence divine, par le zèle des ouvriers du Seigneur, à la sollicitude de l'autorité apostolique, l'édifice fut élevé sans interruption jusqu'au faîte et il demeurera éternellement debout sans jamais êlre ébranlé par le souffle ennemi. La primauté de cette Eglise, comme tout chrétien or-
7i SAINT NICOLAS P'".
ihodoxe en est convaincu, et comme je viens de rétablir surabondamment, c'est le bienlieureux Pierre, prince des apôtres, et gardien du royaume céleste qui ajustement mérité de Tobtcnir^ »
Ce i)assage est très significatif; car, d'après tous les canonistes, le texte cité de TEvangile est celui qui concède à Pierre et à ses successeurs le souverain pontificat. Sans aller plus loin, je ferai remarquer une fois pour toutes le genre d'argumentation ordinairement suivi par Nicolas P'" ; quand il veut établir un de ses droits, il l'appuie sur un texte évangclique, et il déduit de ce texte toutes les conséquences qui peuvent y être renfermées. S'adressant à un homme aussi lettré que Photius, il ne pouvait mieux préciser sa primauté sacerdotale.
Il n'est pas moins explicite quand il s'adresse auxévêques d'Occident : « Le Pape tient la place de Jésus- Christ dans TEglise universelle-; la Providence divine Fa mis à la tète de l'Eglise universelle et a fait de son apostolat comme la pierre angulaire de l'Eglise; l'Eglise romaine est la mère de toutes les E^^lises. »
Je crois inutile d'insister sur cette primauté du sacerdoce qui n'oîTrc rien de bien nouveau. Si j'en excepte quelques évêques du parti de Photius, tous les autres,