‹ Saint Norbert, (1082-1134) [microform]Chapitre 22 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L EXPEDITION EN ITALIE

De Reims, Norbert rapporta en Germanie la réponse du pape à l'empereur. Les détenteurs du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel se trouvaient être en accord complet. Il était dès lors tout indiqué qu'ils se rendissent de mutuels services. On en était convenu de part et d'autre : sitôt réintégré à Rome, Innocent II couronnerait empereur Lothaire II.

Après les fêtes de Pâques 1182, le roi de Germanie annonça ses préparatifs de départ, et fixa la concentration de l'armée expéditionnaire à Wurtzburg ; de nombreux évêques devaient rejoindre les troupes. Quant à Norbert, il estima d'une part que sa présence était plus indiquée à ce moment parmi ses ouailles. Il conjecturait par ailleurs, que les fatigues d'un si lointain voyage seraient fatales à sa santé déjà chancelante. Mais il n'était pas seul à compter. Sitôt connu son projet d'abstention, la pression du pape s'unit à celle de l'empereur pour le laire revenir sur sa décision. De trop haut venait l'appel pour ne pas être pris en considération; dès lors qu'il était question de servir la cause de l'Église, le Saint n'était plus capable de calculer ni avec la diminution

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de ses forces, ni même avec les intérêts locaux de son cher diocèse de Magdebourg.

Vers la fin d'août, Lolhaire se dirigea vers Rome par la vallée de Trente. Le pape l'attendait à Roncaglia, en Lombardie. A loisir, on s'entretint là des affaires de la chrétienté et de l'empire. Puis, après la Noël, on se sépara pour s'acheminer vers le but final par deux routes parallèles. Accompagné de Norbert, Lothaire allait tout droit par la voie publique. Innocent s'avançait par Pise et les chemins du littoral : Bernard de Clairvaux était avec lui. Quel ga^e de succès dans la présence des deux Saints ! A l'aide d'une stratégie difficile à reconstituer par défaut de repères topographiques, l'armée impériale put atteindre, au 3o avril suivant, le mont Avenlin, ce qui permit h Innocent II de pénétrer au palais du Latran. Anaclet battit en retraite mais fortifia ses positions au palais de Saint-Pierre. De plus, au mépris de toute parole donnée, il s'obstina à faire fi de sa promesse antérieure d'accepter Tarbitrage le plus équitable au sujet de la légitimité de son élection. On en restait là.

Le temps s'écoulait en pure perte. Lothaire s impatientait que son couronnement fut différé. Norbert décida le pape à cette concession : il le sacrerait empereur non à Saint-Pierre, mais, par une exception que toléraient les circonstances, dans la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran. Aux vivats répétés des Romains, se déploya enfin l'imposante cérémonie, et h dater du jour où Lothaire eut reçu l'onction d'Innocent en manteau de pourpre , I. Le manteau de pourpre était alors réservé à la dignité papale.

la popularité fut acquise au pape légitime, au préjudice du pape intrus.

Si dévoué qu'il fût à l'Église, Lothaire n'était point préservé de toutes faiblesses; d'ailleurs n'eût-il pas forligné à la race des Henri V et des Henri IV, s'il n'eût connu, au moins par intermittences, la tentation d'empiéter sur le pouvoir spirituel. A l'issue de sa solennelle investiture, en signe de loyale amitié et de bons^ offices, il réclama du Saint-Siège un privilège dont il escomptait depuis longtemps le chimérique octroi : le droit de nommer aux bénéfices. Tout à la joie de la gratitude, le pape ne discerna pas d'abord l'impertinence d'une pareille requête, et, chose étrange ! parmi les nombreux prélats qui l'entouraient, nul n'en témoigna de la surprise. Du consentement plénier de son conseil, Innocent allait donc accorder la faveur demandée, lorsque, dans un éclair de sagacité et un élan de liberté tout apostoliques, Norbert dépista le danger. En quelques mots énergiques, il remit tout au point : n'était-ce pas chose canoniquement impossible au pape lui-même, rappela-t-il respectueusement, de réduire l'Église en esclavage par une capitulation qui lui ravirait sa liberté? Perpétuel recommencement qu'est l'histoire : cette scène, le cadre en moins, ne se laisserait-elle pas tout aussi bien dater d'une époque plus récente?

A ces mots, — tant était grand l'ascendant exercé par la sainteté de Norbert —, l'empereur retira d'un geste spontané sa supplique indiscrète, et le pape resta, sans partage illicite, le chef suprême de l'Église

romaine.

Dans les récits du temps qui mentionnent la campagne d'Italie, Norbert est appelé le grand chancelier

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de Vempire. Il en avait, en effet, reçu le titre de la bouche même de Lothaire, au départ de Texpédilion. Il est vrai : la tradition voulait que cette fonction fût de droit attribuée au prince-archevêque de Cologne; mais ce dernier siège s'était trouvé vacant, et il fallait suppléer a la carence par un remplacement de fortune. Le choix, dans l'espèce, fut excellent : car, de l'avis unanime, Norbert réunissait toutes les qualités de sagesse et de conseil que réclamait ce rôle.

Cependant, le pape usurpateur se cramponnait à son refuge du château Saint- Ange, d'où il défiait les troupes impériales de le débusquer. De plus en plus l'on s'en rendait compte : sa résistance avait été préparée de longue main ; il était en mesure de la prolonger longtemps encore. Bernard et Norbert lui furent envoyés en parlementaires, pour convenir avec lui d'une réconciliation. Mais l'entêté refusa même d'aborder le terrain d'entente commune.

Après un séjour de six à sept semaines, Lothaire (it annoncer et préparer son départ. Certes, son but n'était pas pleinement atteint; non expulsé, Anaclet occupait toujours Rome. Du moins, le pape légitime y était-il rentré ; et pour n'être pas complète, la victoire semblait partiellement acquise*.

De fait, sitôt qu'il eut franchi la frontière d'Allemagne, le monarque fut reçu en triomphateur. L'archichancelier Norbert, lui aussi, eut sa part d'hommage et de félicitations. A la prière de Lothaire, il dut continuer au souverain jusqu'au printemps

1 . C'est pendant huit ans que l'antipape disputa le siège de saint Pierre.

de l'année suivante 1 1 34 le service de ses conseils et de son expérience. Pénible fut ce séjour à la cour. La santé du Saint était de plus en plus précaire. A une accumulation préalable de labeurs et d'austérités, les fatigues de l'expédition, le climat estival d'Italie, la malaria des campagnes romaines, une inlassable sollicitude pour les affaires de l'Eglise avaient ajouté leur superflu.

Depuis longtemps d'ailleurs, l'organisme épuisé ne fonctionnait plus qu'au commandement impérieux d'une volonté de fer. Mais, cette fois, le corps usé résistait à l'âme. Le Saint dut s'avouer vaincu. D'urgence on le fit transporter h Magdebourg, où le clergé et le peuple lui préparaient un accueil digne des privilèges et des marques d'estime que le prélat venait de recevoir tant du pape que de l'empereur.

Hélas, Norbert rentrait dans sa ville pour y mourir. Des nombreux mérites d'une existence si pleine, rien ne le mettrait à l'abri de la dette du péché, rien : ni ses progrès personnels en sainteté et en vertus, ni son acharnement à lutter contre le schisme, ni son intrépidité à revendiquer sans défaillance le triomphe de la justice et de la vérité, ni sa passion h servir l'Eglise et la nation et la cité, ni son affabilité pour les humbles, les pauvres, les affligés, ni son héroïque fidéhté à une règle dont il était le législateur, ni même son application constante à réparer, par la pénitence, les écarts lointains d'une jeunesse frivole.

L'ELU

(i i34 à nos jours)

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