CHAPITRE PREMIER
LES ANNEES DE DISSIPATION
Nous sommes en Rhénanie, et nous descendons le fleuve légendaire de Wesel à Emmerich.
Si captivante que soit la chanson rythmée par le « génie du Rhin », son fredon pittoresque de « burgs, de rochers, de monastères, de gouffres, où semble bruire toute la riche histoire de la vallée », n'absorbe pas au point de nous empêcher de distinguer bientôt, à main gauche, au pied du FurstenlJéi^, l'antique municipe de Xanten. ^
A l'ombre de la collégiale Saint- Victor, dont les deux flèches tassent la masse écrasée et l'amenuisent de leur sveltesse, la ville d'aujourd'hui abrite,
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en un groupement vieillot qui ne manque point de grâce, les cubes gris ou ocre enfumé, aux coittes pyramidales, de ses maisons, de ses fabriques, de ses distilleries : brosses, velours, briques, sirops de Xanten ne sont pas sans renom.
Mais la cité des Saints, - c'est là le sens étymologique de Xanten, - a mieux à offrir tant a la légitime fierté de ses quatre mille habitants qu a la curiosité pieuse du pèlerin.
Avec ses voisines : Cologne, Trêves, Bonn, elle partage le privilège d'un territoire béni et fertilise, durant les persécutions de Dioclétien et de Maximien, par le sang des martyrs de la Légion thébaine. Et seule, sans que le titre lui en ait été sérieusement discuté, elle revendique l'honneur d avoir vu naître entre 1080 et io85, d'Héribert comte de Gennep et de Hadwige son épouse, le Saint dont nous avons a
conter la vie. , , ^ r . Ac
Il descendait à la fois de Conrad le Salique, et de la noble maison de Lorraine. Français par sa mère, il s'apparentait à des héros et à des saints aux noms bien français : saint Léger, sainte Odil^, Godefroy de Bouillon ; et par là, ce prince du Nord - telle est la signification de Norbert, — n'est nullement pour nous, Français, un étranger.
Où et comment se passèrent ses années de formation^ La chronique de l'époque est d'un mutisme décourageant à ce sujet. S'il est peu de rois et d empereurs qui aient, autant que lui, intrigué a curiosité de ses contemporains puis sollicité leur plume S il faut
I Les Bollandistes en relatent la constatation formelle : « Nous ignorons si Ton pourrait trouver un liomme illustre,
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bien en convenir, le Norbert d'avant la conversion a été délibérément laissé par eux dans l'obscurité d'une ombre trop discrète. C'est de son amendement qu'ils datent leur héros.
Contentons-nous de peu.
Du nombre et de la variété de ses succès, tant à la cour des empereurs Henri V et Lothaire III qu'au palais, ou des souverains Pontifes, ou du princeévêque de Cologne, ou de l'archevêque de Cambrai; d'un ascendant souvent contrecarré mais jamais mis en discussion par son entourage; de sa culture, de son éloquence, de son habileté d'administrateur; du don merveilleux qu'il eut plus tard de commenter la Sainte Ecriture, et de défendre, en polémiste expert, la doctrine chrétienne : nous sommes en droit de conclure à de fortes études.
Suivant les programmes encore imprécis du temps, il dut parcourir avec éclat les degrés de ce que les siècles suivants nommeront bientôt le trimim et le quadrinwn 1. A n'en pas douter, il fut le brillant pupille de telle abbaye bénédictine, un disciple choyé de tel écolàtre de Tours ou de Laon, sinon de Mayence ou de Fulda.
Dans la famille, Norbert comptait un frère aîné. Son titre de cadet le désignait à devenir d'Eglise : cette destination avait presque force de loi.
Ce ne fut donc nullement pour correspondre à
prince, empereur, saint, dont les faits et gestes aient été' racontés par plus d'écrivains contemporains et dignes de foi... » (Cf. AcTA Sanct., t. I Junii lôgS, et Append. 171$, p. 34, col. I).
I. Le trivium comprenait, on le sait : la grammaire, la dialectique, la rhe'torique; et le quadrivium : Tarithmétique, la ge'ome'trie, l'astronomie, la musique.
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quelque appel d'En-haut, que le damoiseau se laissa Inférer le sous-diaconat, et, du même coup, pourvoir d'une prébende de chanoine , dans le chapitre de Xanten charge^ depuis un demi-siècle de perpétuer sur place le culte des martyrs thébains. ^ .
Les revenus de ce bénéfice ecclésiastique venaient s'ajouter à ceux de son patrimoine. C'était a point; car le nouveau clerc commençait à faire belle figure dans le monde, et il lui fallait de quoi soutenir son rang. Déjà même, l'arriviste se donne en lui libre carrière et rêve d'une charge plus en vue.
Pour y parvenir, ni l'obligation de la résidence, m celle de la prière publique, ne suffisent à retenir a sa stalle notre jeune chanoine, encore moins a calmer ses visées ambitieuses. Le sort en est jete : il quittera Xanten pour Cologne, c'est-h-dire, tout compte fait, l'obscurité pour la vogue. ,
Au palais de son archevêque, « l'Eglise et le siècle offrent successivement leurs spectacles ». Un tel compromis a de quoi l'allécher. Il paraît chez son archevêque. De là il travaillera à se ménager un accès auprès des courtisans du monarque son cousin; par l'intrigue autant que par les alliances, Norbert deviendra le chapelain de Fempereur.
Sa situation est faite. A la cour, son air de jeunesse, son affabilité, sa courtoisie, son esprit cultive, son élégance et sa distinction, bref, le charme qui émanait de toute sa personne autant que la délicatesse native de son bon cœur lui valurent une ample moisson de
succès mondains. . i * • ^
Mais par une fatalité sans exception, de tels triomphes n'allaient pas, hélas ! pour l'ecclésiastique improvisé sans une pénible rançon. Cœur affole, mœurs
légères, foi vacillante, l'acheminaient progressivement aux pires extrémités, et par exemple à jouer bientôt son rôle de figurant dans la tragédie du schisme prémédité par l'empereur et, dont il ne se dégagera, au dernier acte, que par miracle.
Successeur d'un roi détrôné par l'indignation de son peuple, Henri V (iio6-ii2 5) avait d'abord sympathisé avec le Saint-Siège ; mais il commençait à s'en détacher, et à l'encontre des vœux du pape Pascal II, il n'était pas homme, en définitive, à se prêtera l'apaisement désirable de la querelle des investitures.
Dans le but avoué de se faire couronner par le Souverain Pontife, il partit pour Rome, en iiio, escorté d'une nombreuse armée. D'office, son chapelain l'accompagnait.
On arrive. L'empereur pénètre dans la basilique de Saint-Pierre et se prosterne aux pieds du pape. Puis se relevant brusquement, il fait à ses sbires un signe dont on est convenu; ceux-ci bondissent, s'emparent de la personne de Pascal II qu'ils conduisent sous bonne garde dans le camp allemand.
Témoin de l'attentat, Norbert n'en voulut point être complice. x\ussitôt qu'il le put, il parut devant le pontife; la sincérité de son chagrin lui valut bientôt d'être disculpé.
On le sait : au pape captif, l'empereur parjure avait arraché de vive force, suivant les précisions d'un plan habilement machiné, l'autorisation d'empiéter sur les attributions et les droits du pouvoir spirituel et de nommer personnellement aux bénéfices, en conférant à ses créatures la crosse et l'anneau.
Le premier favori qu'Henri désira doter d'un évêché fut son cher chapelain. Justement, le siège de
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Cambrai se trouvait vacant. C'était un poste fort convoité, car la mense était considérable. L'empereur l'offrit donc à Norbert qui refusa. Plus à sa loyauté chevaleresque qu'à son sens chrétien alors assez émoussé, il en eût coûté d'accepter d'un laïque, et d'un laïque peut-être déjà schismatique, ce dont il comprenait que seule l'Eglise pût légitimement disposer en faveur de qui elle le jugeait préférable.
Toutefois, il n'allait pas jusqu'à déserter la cour qui continuait à lui assurer avec largesse, honneurs et profits; comment se priver de quoi satisfaire, con fesse la chronique, les exigences tyranniques d'une vie molle et voluptueuse?
Cependant, la politique de Henri V avait peu à peu tourné du machiavélisme i à la persécution ouverte. De plusieurs conciles les anathèmes pleuvaient sur lui, de Cologne même où s'était rendu le légat du pape. L'interdit se vengeait en bannissant de leurs sièges, les évêques et les abbés fidèles au Souverain Pontife.
Décidément la situation de notre chapelain devenait fausse et périlleuse. Mais le problème qu'elle posait n'avait rien perdu de sa complexité : s'il parvenait à se convaincre de ce que sa présence sous le toit d'un excommunié présentait de déplacé, comment renoncerait-il jamais à l'attrait si puissant du plaisir ?