‹ Saint Norbert, (1082-1134) [microform]Chapitre 4 sur 28 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

LE CHEMIN DE DAMAS

Il y parvint cependant ; à la suite de quelle rupture d'attaches ou violente ou progressive, nous l'ignorons. Mais il est sûr qu'à dater de i ii5, Norbert a quitté la cour et ne réside plus que dans la banlieue de Cologne.

C'est de là qu'un matin d'été, il se dirige à cheval vers Vreden en Westphalie. Par exception, un jeune écuyer compose toute sa suite, mais du moins la somptuosité d'atours des cavaliers et le riche caparaçon des palefrois attestent au premier coup d'œil l'homme de qualité. Le temps est au beau, le ciel, d'une sérénité qui promet de ne pas se démentir. Bientôt le soleil poudroie d'or le chemin...

Soudain, de gros nuages cuivrés et noirs surgissent à l'horizon et se bousculent de proche en proche; l'orage éclate. Surpris, les deux voyageurs n'avancent bientôt plus que dans un tourbillonnant fracas d'éclairs et de tonnerre. La chevauchée cessait d'être sans danger.

Hs venaient d'arrêter leurs montures et se concertaient entre eux, lorsque, dans un sifflement strident, la foudre tombe et creuse à leurs pieds un entonnoir

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profond de la taille d'un homme. En même temps Norbert est désarçonné ; il gît à terre. Il croit entendre une voix lointaine qui désavoue sa conduite passée; le remords Tétreint; la voix le harcèle, le presse d'éviter le mal et de faire le bien. Que décider?

Il se relève, remonte machinalement en selle, et gagne, d'une traite, Xanten où le devoir l'appelle et va le fixer enfin.

Là, il se contentera désormais d'une cellule basse, étroite, attenante au cloître et à la collégiale. Là, sans dégoût ni lassitude, il va se livrer, trois ans durant, au rude labeur de la réflexion, de la prière et des macérations. L'ascète ne dépouille pas encore la livrée du siècle ^ ; mais déjà le luxe du vêtement — parements de soie rouge au col et aux manches, vair et gris des pelissons — dérobe aux regards de l'entourage un cruel cilice.

Sa fidélité au devoir de la résidence est désormais sans à-coups. Il ne quittera plus Xanten que pour un séjour momentané au delà du Rhin, en la fameuse abbaye de Siegburg, où le prélat Gonon a accepté de panser les plaies vives de cette âme , et de la rompre aux épreuves et aux obscurités de la vie intérieure.

Ce n'est pas petite entreprise : tantôt il faut relever ce courage, tantôt il faut calmer l'impatience d'une ardeur qui brûle de se communiquer sans délai.

Aux quatre-temps de la Noël iii5, le sous-diacre fervent se présenta à son Ordinaire, et postula

I. La coupe et la couleur du costume ecclésiastique n'avaient pas encore été fixées par rÉglise. A défaut donc de la restis talaris, les clercs suivaient plus ou moins la mode. Au xii^ siècle elle exigeait des teintes voyantes^ et une robe assez ouverte par le bas pour laisser voir les hauts-de-chausses.

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d'une humble requête la réception du diaconat et de la prêtrise.

Surpris d'une telle démarche, l'archevêque Frédéric réclama des explications. Elles n'étaient pas superflues. Jusqu'à cette date, l'impétrant avait obstinément refusé d'accéder aux ordres majeurs. Non sans insistance, le prélat obtint la confidence du coup de foudre de Vreden et de la conversion qui s'en était suivie. En faveur d'un ordinant d'exception, il acquiesça — un simple évèque le pouvait alors — à l'octroi des dispenses d'interstices dont celui-ci avait besoin.

Au jour dit, la cathédrale de Cologne se remplit d'une nombreuse assistance. Dans la nef, curieux et badauds se pressent. L'on sait que Norbert de Gennep sera parmi les nouveaux prêtres; à toute force on veut le voir.

Déjà on se le montre : à elles seules, la somptuosité et l'élégance de son costume suffiraient à le désigner; par elles, il tranche sur tous ses compagnons.

Mais que se passe-t-il donc à son sujet? Les regards d'admiration braqués sur lui n'accusent plus maintenant que de la stupéfaction. Voici qu'au moment venude revêtir les ornements liturgiques, un serviteur s'est approché de lui ; il apporte une pauvre tunique faite d'un ajustement de peaux d'agneaux^. De son côté, Norbert se dévêt de sa parure mondaine, reçoit

1. Après tous les biographes qui n'ont pas manqué de tirerparti du contraste de la mise en scène, peut-être ne convient-il de mentionner ici qu'avec une certaine réserve l'étrangeté du froc : à la même époque, d'autres chanoines, et par exemple ceux de Saint-Victor de Paris, usaient couramment comme vêtements de peaux d'agneaux.

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rhabit grossier qu'on lui présente et s'en couvre

aussitôt.

Sur ce froc difforme, il passe les ornements sacres et s'avance vers le prélat qui doit lui conférer succèssivement le diaconat et le sacerdoce.

Maintenant, Norbert est prêtre, et le prêtre est fait pour l'offrande du sacrifice. Mais il a en trop haute estime la célébration des mystères de 1 autel pour les aborder de primesaut. L'estime singuhère en laquelle il tiendra plus tard l'Eucharistie, nous est dès à présent révélée par l'orientation de sa dévotion préférée. • i •

En quittant Cologne, il retourne parmi les moines de Siegburg, se prépare a sa première messe par une retraite de quarante jours ; puis il regagne Xanten

et l'église collégiale. , , • v •

Dès le lendemain, les membres du chapitre 1 invitèrent h présider solennellement Toffice conventuel.

Le chant de l'Évangile était terminé, lorsque, a la surprise générale, Ton vit monter en chaire, celui que la liturgie d'Occident devait immortaliser un jour, en redisant à jamais, par l'organe de l'oraison consacrée à sa mémoire, qu'il fut de son vivant « ^erbi.,. prœ-

conem eximium ». . .i

A l'auditoire d'abord étonné de l'innovation, — il faut bien croire que c'en était une, — il jeta, dans un verbe de feu, une âme frémissante de repenlir et d'amour, une âme toute débordante de l'Esprit du Christ. Le thème, ou plutôt la trame du discours nous est parvenue par les soins de la relation contemporaine. Il rappela au peuple, ravi de 1 entendre, et le néant de la vie présente qui passe et le toutàe la vie future qui demeure éternellement.

Mais il affirma sa conviction, avec l'accent de déception puis de conquête, dont sa personnelle expérience l'avait successivement pourvu.

Certes, il avait expérimenté au vif la piperie des voluptés d'ici-bas ; par ses fibres les plus ténues, il avait éprouvé à quel point il est exact que « tout icibas est vanité hormis aimer Dieu et le servir », et « que notre cœur est battu par la tourmente, jusqu'à ce qu'il repose en lui ! »

Sans le déclarer ouvertement, l'orateur avait souhaité que la leçon n'échappât point aux chanoines ses confrères. Elle n'était pas dépourvue d'opportunité. Il la réitéra.

Dans l'intimité de la salle du chapitre, il ne craignit point d'adresser ouvertement aux membres de la collégiale de plus précises remontrances. Rapprochant du texte de la règle des chanoines réguliers, laquelle depuis le concile d'Aix-la-Chapelle (8i6) avait pour eux force de loi, la vie dissipée, inutile, sensuelle de plusieurs d'entre eux, il leur fit confusion du parallèle, et les adjura de revenir enfin à résipiscence.

Il alla même plus loin. En présence des coupables, il s'enhardit à stigmatiser sans ménagement certains abus trop notoires. En quoi consistaientils?

A défaut d'autres documents révélateurs, on pense ici à l'épître bien connue de saint Bernard au jeune chanoine séculier de Lyon. Vivre de l'autel c'est pour lui, concède volontiers l'abbé de Clairvaux , un droit indiscuté; mais de l'autel, protestet-il, il est odieux de tirer de quoi s'offrir un surplus d'éperons dorés, de selles polychromées, d'étriers

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d'argent et de « costumes d'histrions » qui donnent Pair de viser à ressembler aux femmes ou d'essayer de leur plaire.

D'ailleurs, qu'attendre de bon de vocations ecclésiastiques souillées dès le début d'un vice originel tel que le déplore ailleurs la verve indignée de Bernard. Ce qui pousse alors tant de candidats vers les charges de l'Église, le voici dénoncé par lui en blâmes inlassables : de l'or aux selles, aux éperons, aux mors des chevaux plus qu'aux autels ; des tables servies avec un luxe scandaleux de victuailles, de vaisselle, de vins fins, de musique...

Appliqué — un peu arbitrairement, il faut en convenir — aux chanoines de Xanlen, ce grief sera-l-il excessif? En tout cas, aux intéressés il parut intolérable.

La facilité des uns — les meilleurs — à se laisser convaincre et convertir n'empêcha pas les autres de s'en tenir à leurs abus invétérés, ni d'en venir aux protestations, puis aux violences.

Était-ce bien à lui, murmuraient-ils entre eux, à tracer aux autres leur devoir? Était-il si qualifié pour poser au réformateur? Quels titres avait-il à exhiber, et aussi quelles garanties pour l'avenir, lui, hier encore le plus mondain de tous?

Puis, passant des propos aigres aux gestes plus démonstratifs, ils soudoyèrent un clerc-portier et lui confièrent le soin de leur basse vengeance. Il est probable que la vulgarité et la violence qu'ils lui connaissaient d'avance leur garantissaient assez le succès de la mission.

De fait, il devait jouer son rôle odieux à la satisfaction commune. Il se présente h brûle-pourpoint

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devant le novateur, l'injurie, l'accable de menaces, et, exaspéré par la sérénité de sa victime, il va jusqu'à lui cracher au visage.

Le sang dut bouillonner dans les artères du gentilhomme qui se contint cependant. Il se souvint à temps, expliquent les historiens, de ses propres péchés, et pardonna, en mémoire du crucifié du Calvaire demandant grâce pour ses bourreaux et excusant le déicide à la barre du Justicier qui juge les justices.

Cependant les brimades ne s'arrêtèrent pas là. Le réformateur avait touché la corde sensible en rompant avec les usages reçus; c'était, lui reprochaient les moins pervers, au détriment de la bonne harmonie. Pour le prophète de malheur, il n'y avait plus qu'à se résigner — tel Jonas — à la disparition spontanée ou bien à l'exclusion.

Que choisit Norbert? Il serait difficile de le préciser. S'il faut en croire une version allemande, il aurait été proscrit de la communaul^é parles chanoines ses frères. Mais il n'y a nulle preuve positive qu'à son endroit l'on en soit venu à cette extrémité d'intolérance. Le procédé n'eût été d'ailleurs ni si habile ni si aisé ; ni habile : n'était-ce pas reconnaître, par un biais maladroit, le bien-fondé des griefs articulés contre eux ; ni aisé : en raison du prestige persistant et de l'influence du personnage toujours en vue.

Quelle qu'ait été l'issue immédiate des intrigues fielleuses, il reste à constater qu'à dater de cette époque le chanoine réformateur cesse son assiduité aux offices de la collégiale, La réclusion volontaire semble faire ses délices. Il se plonge plus avant dans

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la solitude, les exercices de la retraite, Tamour de

Tabjection.

Peut-être aussi a-t-il sur le cœur, scrupule lancinant, quelque vague re^^ret de n'avoir pas suffisamment étayé ses arguments de la force plus persuasive de la prière et de la sainteté. Il entend donc faire plus à loisir violence au ciel pour les péchés de ses frères, et s'accorder le temps de mettre ce que Lacordaire appellera plus tard, « du sang sur ses paroles )). Là où sa prédication a échoué, réussira sans nul doute l'éloquence opiniâtre de

l'exemple.

On ne le vit donc plus quitter sa retraite que pieds nus, vêtu d'un manteau de pénitent qui cachait le cilice. Son régime de vie est plus qu'austère : tous les jours de l'année, sauf le dimanche, il pratique le jeune du carême ; de plus il s'abstient presque constamment de l'usage du poisson et du vin.

Quand la pratique d'un héroïsme si continu devient à charge à la nature, il tourne les yeux vers le sanctuaire de sa conversion, l'abbaye de Siegburg. Au besoin il y revient; il réchauffe son zèle au contact des âmes ferventes appliquées à l'exécution de la laus perennis, à l'étude et à la transcription des Saints Livres, h l'observance de la règle de saint Benoît. Parfois, la paix qui l'inonde dans ce cloître hospitalier fimprègne a le ravir : il ferait bon revêtir la coule et se perdre en Dieu. Mais est-ce là en définitive ce que le Seigneur attend de lui, et chacun n'a-t-il pas ici-bas sa destinée?

Certes le saint abbé Conon ne mettrait nulle opposition à recevoir un tel adepte ; avec empressement il l'accueillerait parmi ses fils. Mais une intuition qui

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n'est peut-être qu'une inspiration de l'Esprit, lui dit que ce disciple de choix s'achemine vers un autre avenir; de tout le poids de son ascendant, il le dirige et le soutient dans la marche à l'étoile.

Siegburg l'attire souvent.

Parfois aussi ses pas le portent plus loin, et jusqu'à la distance de treize à quatorze lieues de Xanten,

Dans le duché de Limbourg, non loin de Maëstricht, sous les remparts de Rolduc, une communauté de clercs réguliers s'est formée, il y a quelques années, vers I io4, et milite sous labannière de Saint Augustin. Sa réputation de ferveur charme Norbert. Volontiers, lu aussi, il est tenté de fixer sa tente. Dieu le permettra-t-il ?

Mais, à son insu, les observances qu'il constate et pratique momentanément sur place, tant à Siegburg qu'à Rolduc, le préparent de loin à l'élaboration ultérieure de sa tache à lui. Un jour, le but apostolique assigné à son Ordre lui conseillera le choix de la règle de Saint-x\ugustin qu'il voit pratiquée à Rolduc, mais l'influence de la règle bénédictine suivie à Siegburg laissera, elle aussi, son empreinte dans les constitutions de Prémontré.

C'est à Rolduc que se place la scène, d'un réalisme ingénu, que nul hagiographe n'omet de mentionner à l'actif de la piété eucharistique du Saint.

Dans la crypte humide et sombre où il célébrait un matin la messe, une araignée tomba dans le calice après la consécration. Or l'insecte était alors plus que répugnant ; on le tenait pour venimeux. Il y avait donc, croyait-on communément, péril de mort à ne pas se conformer aux rubriques qui permettent d'enlever du Précieux Sang la bestiole aux pattes

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velues et immondes. Mu par un sentiment héroïque de crainte révérentielle, le Saint n'hésite P^s une minute. Il avale le poison, puis, le sacrifice du Christ une fois consommé paf la communion, il oUre sa propre vie en action de grâces... Mais soudain, il est pris d'éternuement, et rend par le nez et rinsecie et le poison présumé — scène naïve sans doute, et dont il est possible que le rappel échauffe peu la piete de

notre temps^..

Ces déplacements n'éloignaient que momentanément Norbert de son port d'attache. Le plus souvent on peut le rencontrer à Xanten ou dans les environs. Nous le retrouvons, cette fois, en relations suivies avec l'ermite Ludolphe. Ce solitaire était un homme aussi révéré en secret que persécuté. D'une austérité digne d'un disciple de Jean-Baptiste, il ne manquait non plus que le Précurseur de l'autorité nécessaire a qui veut se permettre de flageller, d'une main rude, les écarts de l'impiété.

I Mais pour déserter parfois nos manies pins raisonneuses, la simplicité de l'Evangile s'est réfugiée et se perpétue dans les cloîtres Aux bords de la Meuse, en leur abbaye de Dînant si ravagée par la dernière guerre, les fils de Norbert n avaient pas estimé indigne de toute mise au point scientifique de commémorer ce souvenir : le retable de leur mailre-autel le représente sans timidité. Pour comble, le sculpteur sur bois était maître dans son art, et l'araignée du panneau se balance à sa toile ténue d'une cadence si rythmée que c est a s y meprendre. Devinera-t-on la suite...? Donc les jeunes novices, arrivés de la veille, ne manquent jamais de la poursuivre dun plumeau acharné; la chasse infructueuse pourvoit du moins, à chaque fois, aux frais enjoués de la récréation qui suit. Est-il besoin d'ajouter qu'il reste loisible a qui le préfère, même sur place, de se distraire à discourir doctement des progrès indiscutés de l'entomologie ou de la zootomie modernes.

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Avec une singulière virulence, il s'en prenait aux clercs indignes dont il était en retour honni et bafoué.

Norbert avait passé par ces luttes. La similitude de leurs destinées rapprochait donc les deux réformateurs. Ils mettaient à profit les conclusions d'une expérience commune, desquelles ils contrôlaient et affermissaient leurs résolutions analogues; mais le contact les confirmait surtout dans la conviction qu'il était urgent de prêcher d'exemple.

Pour notre Saint, la promptitude de décision et la générosité dont il avait fait preuve, dans sa rupture avec le monde et sa donation totale au Seigneur, garantissaient au mieux l'avenir. Cependant il ne perdait pas de vue le conseil biblique, et prenait garde « qu'être debout c'est quand même pouvoir tomber ». Il y veillait.

Avec un soin jaloux il s'appliquait à la persévérance.

Il s'efforçait de dompter en lui les dernières répugnances de la nature et de mériter, du même coup, que le ciel lui manifestât, en retour, l'orientation définitive qu'il devrait donner à sa vie.

A son gré, le régime de sa résidence habituelle ne lui assurait plus qu'insuffisamment la solitude. Il y remédia. Dans la banlieue de Xanten, au pied du Furstenberg, il s'aménagea un ermitage, où il entreprit à distance de rivaliser de zèle avec Ludolphe. Prier, lire les Saintes Écritures, réfléchir aux grandes vérités de la foi chrétienne, s'adonner aux jeûnes, aux veilles, offrir le sacrifice eucharistique : tel fut son programme de reclus, au cours de deux années d'isolement complet.

Faut-il s'étonner qu'un tel genre de vie ait ren-

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contré des détracteurs ? Pour le moins, son originalité ne pouvait manquer de piquer la curiosité maligne. Non que cette vie érémitique, menée de nos jours par ladmirable Charles de Foucauld, ne fut alors une vocation courante et acceptée comme telle nar l'Église; elle avait surtout dans la circonstance un tort impardonnable : celui d'infliger une condamnation aussi discrète qu'implacable aux vices des

'^Ifétak 'naturel qu'une telle opposition de relie! déplût d'abord aux chanoines de la Collégiale, a l'affût de toutes les occasions de revanche. L importunité d'un tel fanatisme aiguillonnait de plus en plus animosité et rancune ; celles-ci se traduisaient en récriminations dontRupert, alors simple moine, nous a laissé la formule. L'inexpérience du novateur lui faisait pitié et se présentait à lui « comme celle d un oauvre écolier sans savoir ».

^ Il faut regretter que le futur abbé de Deutzsesoit fait récho de telles bassesses. Mieux informe il eut eu meilleure grâce a souligner, à Tusage de la postérité, la jeunesse de Norbert et la date re ativement récente de sa conversion, pour en conclure a une prudente réserve pour Tavenir.

Quant à son inexpérience ne savait-il point, pour en avoir été le témoin à Siegburg, l'apprentissage laborieux que Norbert avait fait de la sainteté sous la conduite de l'abbé Conon? H ne devait rien ignorer non plus de ses stages à Rolduc, m de ses consultations auprès de l'ermite Ludolphe ? Surtout 1 action divine ne pouvait lui échapper...

L'âme de Norbert planait certes bien au-dessus de ces misères. Pour lui, c'était l'orage de Vreden qui

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recommençait à gronder, s'amoncelait, se rapprochait, attendait l'instant d'éclater.

On était en juillet m 8. Un concile national venait de se réunir à Fritzlar au landgraviat de Hesse. A l'instigation du légat du Saint-Siège, il devenait urgent de protester, une fois de plus, contre la politique antipapale de l'empereur Henri V.

Tous les diocèses d'Allemagne y comptaient des représentants de qualité. Dans la pensée des ennemis du fanatique Norbert, l'assemblée constituait un tribunal; on le saisit avec empressement d'une cause d'importance.

Norbert y fut donc déféré, et ses excentricités furent dénoncées à la barre... Il vint en inculpé. Il entendit les griefs articulés contre sa conduite. On l'accusait de prêcher sans mandat et de n'épargner même pas de ses diatribes les vices et la déchéance du clergé. Il lui fut reproché de vivre en moine sans s'être fait agréger au préalable à quelque famille de moines ou du moins de clercs réguliers. On critiquait enfin son abandon du costume canonial et l'échange qu'il en avait fait contre un habit qui ravalait sa dignité. Le Saint se défendit en personne.

Sa plaidoirie est un modèle du genre pro domo; la mesure et la force s'y équilibrent à merveille.

De plus elle nous livre trop l'âme du converti à ce tournant de son existence, pour qu'il soit excessif d'en traduire en entier le texte authentique. Écoutons donc l'avocat avec autant d'attention que de déférence.

« L'on m'accuse d'abord de prêcher, dit-il ; mais n'est-il pas écrit : Quiconque arrachera un seul pécheur à ses égarements aura, du même coup, assuré son propre salut et couvert la multitude de

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ses péchés? Ce pouvoir de prêcher le F^^-^^^ de son sacerdoce, puisque le pontife lui conlere pouvoir d'annoncer la parole de Uieu. .

^ « Je ne suis, m'a-t-on reproche ensuite, le po^^^^^^ d'aucune religion. Ma religion à moi, ^^^ ^^/j^' J/^ les orphelins et les .eu.es dans leurabandon. et de me préserver des souilUues du siècle^

« Enfin, mon habit serait, '''^'^''f^^.%^^^^^^ x^ nable lui aussi. Mais j'ai appns de saint Pierre e premier pasteur de l'Eglise, que l œil ^^^leu ne se complaît pa« dans les vêtements Précieux esa^ aussi que saint Jean-Baptiste se couvrait les reins dW ceinture faite de poils de chameau, que la Vie^L martvre Cécile portait habituellement un cilice Ju fa chair délicate, et que, s'il ^-^ chercher de

modèles jusqu'au paradis -"-^-> f ;^fa W Adam non d'un manteau de pourpre mais d une

"Ïr 'jéreToint d'une réplique directe, de^^s arguments ne manquaient nullement ^e va -r P -

férés sans doute avec l'accent de «^î^^«"^^/^ ^^^^^ de diction que tous ses contemporains ont applaudis ils durent faire impression sur les juges comme sur

'^Q^^^^^^^^^ le résultat? Y eut-il ordonnance de non-lieu ? Les juges se dérobèrent-ils habilement au To de la sint'ence ? On l'ignore au juste; mais a Sue du procès, l'aventure faillit tourner a l a v tage de l'inculpé, et finit par profiter tant a la legiU mité de sa cause qu'à la solidité de sa position

A l'issue de ces'assises, Norbert a regagne Xanten^ Mais désormais il n'y séjournera plus que fort peu d temps, le temps de mûrir dans la prière une résolu

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tion : sans doute, lui fut-elle occasionnellement inspirée par l'indélicatesse de la dénonciation dont il venait d'être l'objet.

Alors il se souvient que « nul n'est prophète en son pays ». Corroboré de sa pensée intime, l'axiome biblique le décide à porter ailleurs les bénédictions et les services d'un sacerdoce désormais décoré de toutes les rigueurs évangéliques qui embellirent celui des douze Apôtres.

En vain, son archevêque et vieil ami, Frédéric de Cologne, s'efforce-t-il de le dissuader; il le presse de revenir sur sa détermination. Sur les instances renouvelées du jeune chanoine, il lui faut accepter sa démission. Autant que des revenus de son bénéfice, Norbert se désintéresse de la gérance de son patrimoine. Il y renoncera.

Octobre de l'année m 8 approchait : c'était le. temps fixé pour le dépouillement. La vente commence de ses biens qui étaient considérables. Le Saint rassemble chez lui les miséreux de la contrée, et, plusieurs jours durant, se prolongea la distribution de la forte somme d'argent qu'il avait tirée de cette opération radicale. Pour lui, il s'attribue chichement l'équivalence minime de vingt pauvres francs de notre monnaie. Avec cette réserve, il garde une mule nécessaire pour le voyage, une chapelle pour la célébration de la messe, deux serviteurs trop attachés à leur maître pour consentir à se séparer de lui.

C'est en ce modeste équipage qu'il prit congé de sa petite patrie. Nulle amertume ne lui poignait le cœur. Oublieux des injures, il avait pris soin de léguer, avant son départ, un souvenir tangible de sa personne à la cité, et tout autant à la Collégiale.

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Aux chanoines, il laissait un calice de grand prix; à ses compatriotes, une fondation religieuse en règle dont le contingent de moines desservants devait être fourni par une colonie venue de Siegburg.

Pour lui, sur ses pieds nus, il partait maintenant à l'aventure, allant devant lui sans rien connaître de ritinéraire qui le conduirait à la région que le Seigneur, comme jadis à Abraham, ne manquerait point, l'heure venue, de lui manifester.

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