‹ Saint Odon (879-942)Chapitre 15 sur 37 · FAMILLE · texte numérisé non relu

FAMILLE

actuellement dans le donjon de ses pères. Certes, ce n'est pas une figure banale que celle du vieux leude ; Abbon approche de la soixantaine. Sa haute taille est courbée par les années. Sa face, sillonnée de cicatrices et encadrée par les flots de sa barbe blanche, s'illumine de doux regards. Dans ses souvenirs d'enfance, il revoit les splendeurs du règne de Charlemagne ; comme tant d'autres jeunes seigneurs francs de cette époque, il a été sans doute admis à se préparer, dans les écoles palatines, à Taccomplissement de ses devoirs de chevalier et de baron chrétien. Il a rudement et vaillamment mené son existence plus souvent sur son cheval de bataille que sur le siège de la grande salle du manoir. Maintenant, le voilà au soir de la vie. Si Tâge ne lui permet plus de manier lui-même sa lourde épée de combat, il procure, au moyen de ses hommes d'armes, la protection et la sécurité qu'il doit à ses vassaux. Pour lui, revenu aux occupations et aux attraits de sa studieuse jeunesse, il se nourrit avec délices des auteurs dont il a réuni avec sollicitude et dépenses les manuscrits autour de lui ; il grave dans sa mémoire fidèle les chroniques des siècles passés et la Novelle de Justinien^y et se consacre désormais aux nobles fonctions de justicier : la grande salle du manoir est ouverte à tous, et tous, vassaux, serfs ou barons du voisinage, viennent recourir au vénérable Abbon, soumettent leurs différends à son jugement et reçoivent avec respect et soumission ses sentences. Pour cet office de dévouement et de charité qu'il exerce envers tous, il va chercher les lumières et les abnégations dans les pratiques de la plus admirable piété. Est-ce

I. Feterum ftistorias, Justiani novellam (vita Odonis à Joh.).

bien une demeure féodale ou un monastère que ce donjon où le pauvre et le pèlerin sont accueillis avec les honneurs et les prévenances dus à Jésus-Christ lui-même, où tous prennent leur part à la prière commune et à la psalmodie sacrée que préside le prêtre dans Toratoire seigneurial; où, pendant les repas, se fait la lecture du Saint Evangile ? Le vrai seigneur du logis, ce n'est pas Abbon, mais celui à qui Âbbon a consacré, d'une manière toute spéciale, sa dévotion et son service et qui va jouer un si grand rôle dans tout ce récit. C'est saint Martin, le grand saint Martin, le héros et le patron de toute la contrée, le baron Martin^ qui a dit adieu à toutes les gloires de la terre, pour se faire le pauvre, le moine de Jésus, et qui est devenu le saint archevêque de Tours et Tapôtre des Gaules. Ses reliques exercent une indicible attraction sur son dévot serviteur. Malgré toutes les répugnances qu'éprouve le baron féodal pour l'abandon de son donjon et le bourgeois séjour des villes, Abbon vient s'établir de temps en temps, à certaines périodes de l'année, à l'approche de certaines fêtes, près de la basilique de Tours, où il sent le désir de faire, pour le reste du temps, ses provisions de piété, de justice et de dévouement.

Néanmoins, sur cet intérieur que la bénédiction de Dieu illumine de si douces clartés, une tristesse intime pèse et l'assombrit. La Providence n'a pas accordé au bon et fidèle serviteur la grande consolation, si capitale dans les préoccupations et les désirs des races féodales, d'avoir une postérité. Avec sa sainte et vaillante compagne Silvia^, il a vu les

I. Quoique la plupart des manuscrits ne nomment pas la mère d'Odon et que Mabillon en conclut que son nom est

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années s' ajouter aux années, emportant une à une les espérances : devant leurs regards assombris, les deux vieillards n'ont comme perspectives d'avenir terrestre que deux pierres juxtaposées sous le cloitre de saint Martin, qui recouvriront dans peu de jours leurs dépouilles mortelles, et le manoir désert où il n'y aura personne pour penser à eux, pour prier pour eux, pour continuer leur nom et leur tradition. Mais cette douleur intime n'est que l'épreuve, le prélude de consolations surabondantes ; elle va aboutir au couronnement de la race bénie.

Comme nous en voyons de fréquents exemples pour les saints de l'ancien comme du nouveau Testament, il semble que Dieu, par une sorte de coquetterie, veuille intervenir seul, en dehors des lois de la nati^re, faire éclater le miracle dès le début de ces existences privilégiées et consacrer par là le caractère surnaturel de la mission qu'il leur destine. Une nuit de Noël, Âbbon, selon sa coutume, est dans la basilique de son illustre protecteur; il s'unit de tout cœur à la touchante et magnifique liturgie des saintes vigiles. Tout à coup, poussé par la grâce d'en haut, il se jette à genoux, et de son cœur s'exhale une ardente supplication à la mère des miséricordes : il conjure la Vierge Mère de Beth-» léem, au nom des joies de cette nuit céleste, de lui obtenir le bonheur d'avoir un fils qu'il promet d'élever pour Dieu et de consacrer au service de l'Eglise. La prière humble, ardente, confiante du vieillard monte avec les volutes de l'encens et au milieu des chants angéliques; présentée par l'auguste mère

ÎDConiiu, nous la trouvons désignée sous le nom de Sihîa dans le codex 5386 (fol. i65).

de Jésus et par saint Martin, elle est agréée par le Tout-Puissant, qui laisse tomber sur la terre sa fécondante bénédiction. Quelques jours après, la tristesse a disparu du vieux manoir, rajeuni par la joie et respérance : les deux vieillards prosternés redisent leur action de grâces à Celui qui vient de réaliser en eux les merveilles de sa droite et qui a donné au tronc desséché de pousser son rejeton et de reverdir pour la terre et pour le ciel.

Neuf mois après, grande fête est au manoir où est né rhéritier de la race, et à la basilique de Tours où Âbbon a voulu faire transporter ce fils, don de Marie et de Martin, pour lui faire donner le saint baptême, A ces joies et festivités, s'associent grands et petits dans la contrée ; car tous voient dans les merveilles de cette naissance la récompense des vertus du vieillard, et le présage de la sainteté du petit Odon, qui vient de naître à la vie de la grâce. Au premier rang de la nombreuse et brillante assistance, se tient le comte d'Anjou, qui veut prendre sa part de cette joie de famille et donner ce témoignage de respectueuse et cordiale affection à son fidèle vassal et loyal chevalier*.

Laissons maintenant le petit Odon rentrer dans Tobscurité de son enfance et se développer dans ce cadre que nous connaissons, confié aux soins de sa nourrice et sous les regards émus de ses parents. Contentons-nous de redire ce trait charmant que nous rapporte le moine Jean. Le soir est venu. La

I . Nous n^admettons pas la qualité de frères de ^it que se donnent réciproquement le comte Foulques le Bon et l'abbé Odon dans des lettres que cite Mabillon, mais dont l'étrangeté des termes et les invraisemblances chronologiques suffisent à faire rejeter Tauthenticité.

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