NAISSANCE
nourrice vient de quitter pour un moment le berceau où Tenfant repose doucement, souriant aux anges. La porte de la chambre s'ouvre avec précaution, et la taille majestueuse d'Abbon se dessine à Tentrée. Il promène ses regards tout autour de la chambre; quand il a constaté qu'il est bien seul, poussé par une inspiration d'en haut, il s'approche du berceau, et, prenant le cher enfançon dans ses rudes mains, il l'élève vers le ciel, en disant ces parole» décisives pour cette vie qui commence : « O Martin, perle des Pontifes, recevez cet enfant que je vous offre et que je vous donne. » Puis il replace l'enfant sur sa couche, dépose un long et tendre baiser sur ce front pur, y trace le signe de la croix et se retire en silence sans découvrir à personne le mystère de son oblation, qu'il ne dévoilera que plus tard.
Peu de temps s'écoule, et voilà que, pour Abbon et Silvia, aux joies de la naissance et des premières années vont déjà succéder les sacriQces. C'est dans l'ordre. Cet enfant, qu'ils doivent au miracle, ils ne l'ont pas reçu pour eux seuls : il appartient à Dieu par sa naissance même et par les oblations qu'ils ont faites eux-mêmes au fond de leurs cœurs. Il est donc nécessaire qu'il reçoive, dès maintenant, une éducation en rapport avec les destinées qui s'ouvrent devant lui. Comme le fait si bien remarquer Léon Gautier, dans sa Cheifalerie^ « la futaie séparation qui consiste à isoler la foi des autres sciences n'existait pas encore, et rien n'était plus sainement et fortement chrétien que le milieu où se développait l'âme du futur chevalier ». A cette époque, c'est le prêtre qui, aussi bien pour les pauvres enfants de sa paroisse que pour les jeunes nobles, a le monopole de l'éducation. Dans le cas présent, il ne peut être
question de s'affranchir de celte coutume générale, et, malgré le dur sacrifice de la séparation, Abbon n hésite pas h inaugurer pour son fils, pourtant encore si jeune, une formation qui réponde à la fois a la dignité de sa race, à la piété de ses parents et aux destinées qui semblent d'ores et déjà devoir être siennes. « A peine Odon est-il sevré, dit son chroniqueur, que son père le confie, pour son éducation, à un sien prêtre. » Ce personnage est-il ainsi désigné h cause des fonctions de chapelain qu'il a exercées précédemment au manoir du vieux baron? ou bien n'est-il pas plutôt un des fils d'une des races serves de ses domaines, que le sire a fait élever, qu^il a affranchi pour le faire promouvoir à la cléricature et au sacerdoce? Toujours est-il qu'Abbon connaît son prêtre \ il sait sa science et sa vertu, et, malgré l'éloignement de sa résidence, il n'hésite pas dans son choix et dans sa détermination. Et il conduit làbas, pour l'y laisser, le cher enfant dont la venue en ce monde a été saluée de tant d'allégresse au manoir. Odon est encore porté par des bras féminins. Dans ce temps, la nourrice ne disparait pas le jour où elle cesse d'allaiter l'enfant, mais elle continue pour lui, dans cette famille où elle a conquis droit de cité, ses soins quasi-maternels aussi doux que nécessaires pour l'un et pour l'autre. Les chansons de gestes nous les montrent auprès des jeunes barons dans les années de leur enfance ; nous voyons la nourrice de saint Benoit l'accompagner et le servir pendant ses études à Rome et le suivre même dans les premières étapes de la vie monastique. Entouré des soins qui lui sont prodigués par ces deux dévouements, Odon s'épanouit à l'ombre du sanctuaire. En même temps que son corps se développe dans