CHAPITRE XIX
Pendant que Tâme bienheureuse disparaît dans les mystérieuses splendeurs de Tau delà, elle laisse sur la terre, où elle a passé en faisant le bien et en traçant son lumineux sillon, ses dépouilles mortelles, sa mémoire et ses œuvres. Toutes ces choses sont bien méprisables et bien éphémères pour la plupart des hommes ; elles vont disparaître dans les décompositions de la tombe, et se perdre dans ce fleuve de rhumanité qui passe indifférent et où viennent sombrer tour à tour toutes les puissances humaines. Pour les saints, Dieu ne permet pas qu*il en soit ainsi : pendant que Ik-haut il admet leurs âmes à la participation de ses béatitudes et de ses gloires divines, il étend sur leurs dépouilles mortelles, sur leur mémoire et sur leurs œuvres terrestres ses bénédictions fécondantes et les transforme en les enveloppant de reflets célestes, avant-coureurs des suprêmes résurrections : les dépouilles mortelles deviennent les reliques ; la mémoire du juste se perpétue au milieu de la bénédiction de tous et TEglise, inscrivant sur ses canons sacrés le nom de Pélu, substitue à ce souvenir qui bientôt s*efface un culte qui ne doit plus périr : quant à Tœuvre humaine,
ordinairement bien humble semence jetée par le serviteur dans le sol de TEglise, Dieu se charge des inattendus développements de l'avenir.
Aux conceptions humaines, il eût semblé convenable que le corps d'Odon allât prendre sa place auprès du sépulcre de son vénérable prédécesseur dans ce monastère de Clunv dont il est considéré comme le véritable fondateur. La Providence en décide autrement. Par une intervention insigne de sa toute-puissante miséricorde, Dieu a permis à son serviteur de satisfaire la dévotion prédominante de sa vie et de venir terminer son pèlerinage terrestre près du tombeau de saint Martin. C'est là qu'il est mort : c'est là qu'il demeurera. Les moines de Saint- Julien n'entendent pas renoncer au trésor que Dieu vient de leur confier et le céder aux sollicitations de leurs frères de Cluny. Odon est aussi leur père vénéré, lui qui a relevé leur vieux monastère de ses ruines morales et matérielles. Leur résistance filiale est appuyée par l'archevêque Théotolon et par toute la population de la Touraine qui ne veulent pas laisser partir les reliques d'un des plus illustres enfants du pays. Quelques jours après le décès d'Odon, accompagnée d'un immense cortège de moines, de clercs, et de grands seigneurs, au milieu des flots d'un peuple recueilli et ému, Théotolon préside aux obsèques solennelles de son saint ami et dépose ses vénérables dépouilles dans la crypte de Saint-Julien.
Les miracles ne tardent pas à illustrer la tombe du saint. abbé; le peuple chrétien accourt de tous côtés et sollicite les bienfaits de celui qui fut si miséricordieux sur la terre et qui l'est bien plus au ciel. A l'ombre de la Basilique de Saint-Martin, aussi bien qu'à Cluny, la mémoire d'Odon est conservée avec
vénération ; son culte se propage dans les monastères et les églises des Gaules. Sa sainteté, universellement reconnue est proclamée par saint Bernard et officiellement attestée au concile de Rome par Grégoire VIT. Au mois d'octobre de l'année 1117, un cortège monastique arrive de Cluny à Tours : Il n'a pas la simplicité et la pauvreté des petites escortes de trois ou quatre moines qui accompagnaient jadis saint Odon dans ses pérégrinations. Le nombre des religieux, des serviteurs, des écuyers, qui s'avancent sur leurs chevaux somptueusement équipés, dit l'importance du personnage qu'ils escortent : Ce personnage n'est autre que le successeur de saint Odon, Pons abbé de Cluny. Après le pontife suprême, il n'est pas de prélat qui exerce sa juridiction sur un plus vaste territoire, sur un plus nombreux troupeau, et qui tienne dans le monde une place plus considérable. C'est un double pèlerinage qu'il vient accomplir; car, si le tombeau de saint Martin est le but officiel de son déplacement, Pons veut aller s'agenouiller dans la crypte de Saint-Julien et demander à celui qui y repose, les lumières et les forces pour ne pas laisser péricliter son œuvre gigantesque assaillie alors par de violentes bourrasques et ne pas succomber lui-même sous l'écrasant fardeau. La brillante troupe prend son gîte dans le monastère de Saint- Julien. L'abbé Pons reste longtemps en prières, plongé dans ses anxieuses méditations, au fond de la crypte sombre. La veille de la Saint-Remy, devant les deux communautés réunies, il célèbre pontificalement la messe de saint Odon sur l'autel qui recouvre ses reliques. A l'issue de cette cérémonie, tous les moines se rendent au chapitre où est dressée et promulguée la charte de fraternité
spirituelle entre les deux familles religieuses de Cluny et de Saint-Julien, émanées Tune et l'autre du cœur de notre Saint.
Aux débuts du xv® siècle, Guillaume abbé de Saint-Julien considère la richesse du trésor que possède son église et la pauvre simplicité de la chasse qui renferme les saintes reliques : il ne veut pas laisser subsister cette antithèse qui répugne à sa dévotion. Il donne Tordre de fabriquer le reliquaire somptueux qu'il veut substituer à la châsse primitive. La mort le surprend avant Taccomplissement de cette œuvre, qui est reprise et menée à bonne fin par son successeur Tabbé Robert. A la requête de ce dernier, le 22^ jour du mois de janvier de Tannée 1407, Jean de Bernard archevêque de Tours, en présence « de la Très-Chrétienne dame Marie, illustrissime Reine de France, de noble dame Madeleine sa fille, des glorieux princes Messires Jean Duc de Bourbon et Jacques Comte de la Marche, d'un grand nombre de barons, de chevaliers, de nobles seigneurs, et d'une foule de moines et de clercs, » renferme les précieux ossements dans le magnifique reliquaire qui leur est destiné. Cette ponf^euse cérémonie donne, au moins pour quelque temps, un nouvel élan à la dévotion du peuple fidèle envers notre saint que le voisinage trop immédiat de la chasse du grand saint Martin a forcément relégué un peu au second rang. Puis, le silence se fait autour des reliques de saint Odon, dont il ne reste pas trace dans les documents. Mabillon nous apprend que le monastère de Saint- Julien au xvii^ siècle ne possède plus qu'un ossement du corps saint, mais que la collégiale de Tlsle- Jourdain petite ville de Gascogne, au diocèse de
Toulouse, se glorifie d'avoir hérité des précieuses reliques. Que s'est-il donc passé ? A quelle époque ce transfert anormal s'est-il produit? Par suite de quelles circonstances saint Odon qui a tant voyagé pendant sa vie, a-t-il opéré ce déplacement d'outrelombe ? L'histoire est muette à cet égard ; jet nous sommes donc réduits à des hypothèses pour expliquer ce fait que les attestations les plus autorisées ne permettent pas de révoquer en doute. C'est évidemment au XVI® siècle qu'il doit être rapporté; il est par suite une des conséquences des guerres religieuses qui à cette époque détruisirent, bouleversèrent et déplacèrent tant de choses. Selon toute probabilité, un catholique inconnu, un moine peutêtre, en présence des catastrophes qui se produisent de toutes parts, des progrès des Huguenots qui s'avancent en saccageant monastères et églises et en brûlant sur les places publiques les statues et les reliques des Saints, soustrait les ossements de saint Odon et les transporte au loin, peut-être dans son pays d'origine, dans une place où il espère les déposer en sûreté. Quelques jours après, les Protestants sont maîtres de la ville de Tours, se livrent à leurs dévastations ordinaires ; ils jettent dans les flammes du bûcher les reliques de saint Martin, ce trésor national de la France, et celles des autres saints qui lui taisaient depuis des siècles comme une garde d'honneur; pendant ce temps, les restes vénérés de saint Odon échappent aux désastres et vont chercher un refuge dans une humble ville du Midi. Admirables dispositions de la Providence qui se sert de ses saints pour le plus grand bien des âmes, qui propage leur culte, le laisse disparaître, puis le revivifie, qui disperse leurs reliques sur toute la
surface de la terre : c'est la semence de Dieu ; c'est rhumble graine arrachée par la tempête des événements humains, transportée au loin, dans des régions inconnues, pour tomber en terre, y germer et y donner ses fruits. Depuis la tourmente du XVI® siècle, les reliques de saint Odon reposent en paix dans leur modeste église de Gascogne ; notre saint continue à répandre sur les populations des alentours ses bienfaits et ses miracles et entretient la foi dans la contrée qui lui a jadis donné l'hospitalité.
Odon n'a pas seulement laissé sur la terre sa dépouille mortelle, objet de la vénération du peuple, instruments des miséricordes de Dieu : il a laissé une œuvre. A cette œuvre, nous l'avons vu, il a consacré toutes les facultés de son être. Cette œuvre, Dieu va la compléter, la poursuivre par d'autres mains, et lui faire produire sa moisson immense de fruits de salut. Cette œuvre, c'est Cluny. Pour sauver de la décomposition qui l'envahit cette société du x® siècle avec sa barbarie féodale, sa simonie, la dépravation de ses mœurs, il faut lui présenter un idéal et lui fournir une force : un idéal que puissent contempler les bonnes volontés pour le réaliser; une force capable de dompter la violence et de faire triompher la justice. Cet idéal et cette force, Clunv va les donner au monde. Ne réalisent-ils pas un idéal sublime, ces moines qui puisent dans leur amour de Dieu, dans leurs aspirations vers le ciel, la puissance de réagir contre les ambiances de la sensualité, de l'ambition, de la cupidité, de la violence contemporaines pour se faire les doux, les pauvres, les humbles, les patients de Jésus-Christ et qui portent, dans l'allégresse de leurs âmes, les austérités de leur vie ré-
formée ? N'est-ce pas un idéal impressionnant offert à la société toute entière que ces monastères s' élevant sur tous les points du territoire, et, au milieu des cris de haine et de guerre qui remplissent le monde, ces familles religieuses vivant d'obéissance et d'amour, où Jésus-Christ, roi et maître, enseigne et maintient la justice et la charité et sauvegarde la paix de tous et les droits de chacun ? Ce contraste est bien éloquent par lui-même et jette dans le monde des semences ignorées qui ne tarderont pas à produire les christianisations et les splendeurs de l'avenir. En dehors de cet idéal présenté comme type aux rénovations individuelles et sociales, Cluny fournit les forces nécessaires pour les rendre possibles et abattre les puissances du mal qui, dans toute cette période, ont déshonoré et opprimé l'Eglise de Dieu. Du sein de ce cloître illustre entre tous, qui fixe les regards de la catholicité, vont sortir des Pontifes qui, montés sur le trône de Saint-Pierre, dans leur humilité, dans leur détachement des choses humaines, se sentiront la force, qui est la force même de Dieu, de déclarer une guerre sans merci aux innombrables ennemis de l'Eglise. Au nom de leur sainteté personnelle, de l'austérité de cette vie monastique, qu'ils conserveront comme leur précieux trésor, sous la tiare, ils vont chasser de leurs sièges les Prélats simoniaques et débauchés qui les déshonorent, et les remplacer par des moines qui, pauvres et chastes, seront de vrais pasteurs des âmes. Après ces épurations indispensables, les Léon IX, les Victor II, les Grégoire VII vont se dresser, doux et intrépides, en face des puissances de la terre qui veulent s'assujettir l'Eglise : ils n'auront pas d'armées, ne recourront pas aux res-
sources de la diplomatie humaine, mais, les yeux fixés au ciel, c'est là qu'ils iront chercher leurs lumières et leurs forces ; ils ne reculeront ni devant la menace, ni devant la violence. Comme Tout fait jadis les Césars Romains après trois siècles de rage furieuse et de sanglantes persécutions, les Empereurs d'Allemagne seront obligés de s'incliner devant cette faiblesse invincible qui maintient les droits de Dieu et les libertés de la sainte Eglise contre toutes leurs oppressions et leurs injustes et acharnées prétentions au domaine spirituel. Canossa sera la conclusion surhumaine de cette lutte admirable et le couronnement de l'œuvre de salut inaugurée par saint Odon pour l'Eglise et pour la société.