Saint Optat et les premiers écrivains donatistes [microform]
Premières manitoslations littéraires do l'esprit doiiatistc (303-312). — Écrits et discours des précurseurs et des auteurs du scliisme. — Répouses des clercs de Cirta eu 303. — Manifeste des martyrs d'xVbilina, eu 304. — Les orateurs populaires et l'élection épiscopale de Cirta, en 305. — Les orateurs des premiers conciles. — Les conl'essions épiscopales de Cirla. — Les réquisitoires et les lettres synodales du concile do Carlhage, ei) 31^2. — Discours de l'évôc|uo Marcianus. — Secundus de Tigisi. — Sa lettre h Mensurius de Cartilage. — Ses discours. — Eloquence de Purpurins de Limata. — Sermon de Silvanus à Constantine.
La littérature donatiste est née aA^ec le schisme. Les premiers orateurs et les premiers écrivains de i'Kglise dissidente sont les auteurs mômes de la rupture. Nous avons d'eux, en entier ou par îragments, Lien des œuAa^es polémiques, surtout des discours, des pamphlets, des lettres, où s'al'l'irment à la l'ois un tour d'esprit indi^aduel et dus tendances communes. Ces œuvres curieuses, nées au jour le jour, du hasard des événements et des péripéties de la lutte, se sont conservées pour hi plupart dans des documents historiques, qui eux-mêmes parfois, considérés dans- leur ensemble, ont encore une signiïication littéraire. C'est une littérature en action, sans aucune préoccupation d'art, où les hommes se peignent sans j songer, en écrivant ou en parlant pour attaquer ou se défendre.
Cette première littérature des schisma tiques africains annonce déjà celle du temps d'Augustin. C'est un produit spontané, populaire, assez informe, mais souvent savoureux, du tempérament africain et de l'esprit sectaire. Les traits y sont d'autant plus nettement accusés, que les deux forces agissaient dans le mémo sens. Cette littérature d'Africains ultra-sectaires présente, poussés à l'extrême, tous les défauts et plusieurs qualités des chrétiens d'Afrique. Elle est presque exclusivement polémique. Un peu monotone, par le retour périodique de cer-
tains thèmes, toujours les mêmes, sous la fascination d'idées fixes. Violente de tons, à peu près sans nuances; gâtée encore par une mauvaise rhétorique, aux multiples antithèses, aux lourdes métaphores, avec des brutalités d'expressions ou des tours négligés de latin vulgaire. De là, un style dur, tendu, emphatique et grossier, un style naïf de fanatiques illettrés, ou de demi-lettrés n'ayant pris de l'école que les défauts ; mais parfois, aussi, une âpre éloquence, du relief et de la couleur, des mots à l'emporte-pièce, et, dans tous les sens du terme, la personnalité.
Les plus anciennes manifestations littéraires de l'esprit donatiste sont antérieures à la rupture définitive. Elles apparaissent, entre 303 et 3J.2, dans les écrits ou les discours des premiers auteurs et précurseurs du schisme, môme dans de simples procès-verbaux où ont été enregistrées leurs paroles.
Le 19 mai 303 marque pour nous, le point de départ dans l'évolution littéraire, comme dans l'histoire, du mouvement qui devint le Donatisme. Le procès-verbal des saisies dans la basilique de Cirta nous révèle le secret de l'Eglise dissidente, un secret qu'elle n'avouera jamais, qu'elle s'efforcera d'oublier, mais qu'elle n'oubliera pas, et ses adversaires encore moins : les capitulations initiales des fondateurs de cette Eglise, dont la raison d'être était la prétention de n'avoir jamais capitulé. A ce titre, pour qui veut saisir la psychologie des futurs écrivains de la secte, il y a déjà de la littérature dans les réponses des clercs de Girta au magistrat païen chargé des perquisitions '.
Réponses navrantes, dans la molle résignation d'une inconsciente lâcheté. L'évêque Paulus donne l'exemple de l'abandon. Sommé de remettre les Ecritures et les objets du culte, il s'exécute aussitôt : « Les Ecritures, dit-il, sont entre les mains.des lecteurs ; quanta nous, ce que nous avons ici, nous le donnons. » Lorsqu'on lui demande les adresses des lecteurs, il ajoute : « Les lecteui's sont connus de VOfficium public, c'est-à-dire des greffiers Edusius et lunius-. » Puis, comme épuisé par cet effort, il s assied au milieu de son clergé, et dès lors, impassible, dans un morne silence, il assiste à l'inventaire et à la confiscation de tout son mobilier liturgique. La plupart des clercs tremblent comme leur évêque, guidant eux-mêmes les
1) Gcsla apiid Zenopldlum, p. 18P-188 Cf. Augustin, Contra Cresconiuin, III, Zhvsa (appendice de l'édition d'Optat, 29, 33; IV, 5(i, Gr,;Ëpist. 5:3, 2, 4 ; 76, 2. t. 20 (1893) du Corpus scriplor. eccles. lai. 2) Gesla apiid Zenophilain, p. 186.
publié par l'Académie de Vienne). — .
recherches des païens, apportant' des objets oubliés, protestant de leur zèle auprès du magistrat inquisiteur. Seuls, deux sousdiacres, Gatullinuset Marcuclius, finissent par se révolter contre le rôle qu'on leur fait jouer ; ils refusent d'indiquer les noms des lecteurs: « Nous ne sommes pas des traîtres, s'écrient-ils. Nous voici, ordonne qu'on nous tue'. » On se contente de les arrêter; mais cette arrestation redouble la prudence des autres clercs. Maintenant, c'est chez les lecteurs que se poursuivent les perquisitions ; et, de maison en maison, se reproduit la mémo scène. Chacun des lecteurs s'empresse de remettre aU magistrat tous les manuscrits sacrés dont il avait la garde ; s'il e.^ t absent, c'est sa femme qui les apporte. Ces fidèles dépositaires des Ecritures ne prennent la parole que pour s'excuser de n'en avoir pas davantage à livrer'^. Rien de lamentable comme ces réponses et ces gestes d'abandon, qui témoignent de l'effondrement des âmes dans presque tout le clergé d'une grande ville. Et c'est justement dans cette ville que se rencontreront bientôt les précurseurs du schisme, les apôtres de l'héi-oïsme obligatoire ; et, parmi eux, figurera Silvanus, qui le jour des saisies, étant sous-diacre, avait mis un empressement extraordinaire à faciliter les perquisitions des païens ; et les confessions épiscopales de 305 attesteront encore bien d'autres capitulations. Les greffiers qui ont recueilli toutes ces paroles imprudentes éclairaient d'avance, et jusqu'au fond, l'àme des premiers orateurs donatistes.
Ce n'est plus l'àme des futurs schismatiques, c'est leur prétention, leur intransigeance, et déjà leur langage, qui apparaissent en 304 dans le manifeste des martyrs d'Abitina. On sait comment ces martyrs authentiques, par un singulier phénomèni! d'imagination polémique, furent plus tard adoptés par les Donatistes, et considérés par eux comme des héros de leur secte. Ramenés dans leur prison de Carlhage après l'interrogatoii lîdu 12 février 304, grisés par le souvenir de leurs souffrance;- ^ et, dans l'orgueil de leurs tortures, empiétant sur les attributions des évoques, les martyrs d'i^Vbitina osèrent lancer l'an;-.thème contre leurs frères moins vaillants ou plus indulgent!:^ : sur la foi d'un verset de l'Apocalypse, ils excommunièrent solennellement quiconque aurait faibli dans la persécution on n'aurait pas rompu avec les coupables. Leur sentence, qu'i s notifièrent probablement par une lettre aux fidèles, et qui fnt vite connue dans toute l'Afrique, commençait et finissait p;ir
1) Gesta apud Zenophilum, p. 187-188. 2) Gesla apiid Zenophilum, p. 188.
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cette étrange déclaration : « Quiconque aura été en communion avec les traditeurs, n'aura point part avec nous aux roj^aumes célestes ^ » Cette impertinente proclamation, lancée Imit ans avant le schisme, mais approuvée, acclamée, adoptée par les dissidents, contient en germe déjà tout le Donatisme et sa littérature : principe du schisme, intransigeance, manie d'anathèmes, interprétation sectaire des textes bibliques, orgueilleuse et naïve prétention à la sainteté, au monopole de la vraie piété, de la pureté, de l'héroïsme.
L'éloquence populaire, qui a joué un rôle si considérable dans la propagande et la défense de l'Eglise schismatique, se •dessine dès 305 dans les scènes tumultueuses de l'élection épiscopale de Cirta-. Il s'agissait de donner un successeur à Pau- Jus, le triste héros des saisies de 303 : par la violence et l'émeute, malgré l'opposition des clercs et des notables, la foule fit triompher jsan candidat, le sous-diacre Silvanus. Dans les récitsde plusieurs témoins oculaires, nous est parvenu l'écho de la bruyante querelle des deux partis : manifestations, ciis et discours. Les adversaires de Silvanus criaient : « Qu'on en prenne un autre. Lcoute-nous, ô Dieu! — Silvanus est un traditeur. — • Ecoute-noQS, ù Dieu ! Nous voulons un vi-ai citoyen, celui-là •est un traditeur. • — Nous demandons un vrai citoyen, un honnête homme''. )) Mais les partisans i'orcenés du candidat populaire criaient encore plus fort, et surtout agissaient. Des témoins viennent déclarer tour à tour; « J'ai vu Mutus, un (irenarliis^ porter Silvanus sur son cou. — Ce sont les gens de l'amphithéâtre qui ont fait Silvanus évoque. — Il y avait là des courtisanes. — Les gens de l'amphithéâtre ont porté Silvanus en triomphe, eux et la foule ; car les citoyens avaient été enfermés dans Varea des martyrs. — Le peuple de Dieu était emprisonné dans la Casa major. — J'étais là, enfermé avec les fidèles dans la Casa major. — Ce sont les gens de la plaine et de ramphithéàtre, qui ont fait Silvanus évèque. — Mutus, i'are/iarlus, le portait sur ses épaules^. » Ces dépositions et ces cris, les péripéties pittoresques de cette élection d'un des «hefs de l'Eglise schismatique, toutes ces scènes violentes ou burlesques annoncent déjà la démagogie donatiste, les clameurs de ses Circoncellions, et l'éloquence populaire de ses tribuns.
Les premières assemblées des dissidents, les réunions épis-
1) Aclu Saliiriiiin, 18 Baliize. 3) Gesla apud Zenophlluin, p. 192.
2) Gi'sla apud Zciwphiluin, p. 192-19G i) Ibid., p. 194 cl 196. Ziwsii.
copales d'où sortit le schisme, nous offrent de curieux spécimens du genre d'éloquence et des méthodes de discussion qui plus tard Turent à la mode, et presque de style, dans les synodes de l'Église schismatique. C'est un singulier mélange de textes bibliques et d'injures, de violence et d'onction, de formules intransigeantes et de concessions ou capitulations opportunes, d'hypocrisie inconsciente et de cynisme: l'art de donner le change aux autres et à soi-même, de concilier les pires faiblesses avec l'aspiration et la prétention à l'idéale sainteté. Selon les circonstances ou le caractère des orateurs, c'est tel ou tel de ces traits, qui prédomine, mais sans supprimer ni cacher les traits opposés ou divergents.
Telle est déjà la physionomie oratoire de la plus ancienne réunion épiscopale des futurs schismatiques : réunion où, tour à tour, se donnent carrière la prétention ambitieuse, la faiblesse, le cynisme, la violence et l'intimidation, enfin, la politique des compromis hypocrites ^ Le 5 mars 305, une douzaine d'évôques numides s'assemblent à Cirta, sous la présidence de leur primat, pour y ordonner Silvanus, leur nouveau collègue. La .séance s'ouvre sur une manifestation très évangélique, expression d'un scrupule d'où allait sortir l'un des principes du Donatisme : un sacrement ne peut être conféré que par un clerc irréprochable. En conséquence, le président propose de s'assurer que tous les assistants sont dignes de procéder à la consécration. Aussitôt, passant en revue ses collègues, il pose à plusieurs d'entre eux des questions précises, sur leur conduite dans la persécution. Successivement, quatre évéques avouent leurs capitulations passées, en s'excusant comme ils peuvent. Mais un cinquième, accusé de meurtre, proclame cyniquement ses forfaits : pour toute justification, il incrimine à son tour le primat, qu'il regarde en face et défie. On s'attendrait ensuite à de nouveaux éclats, à une explication décisive, à une rupture. Nous sommes loin de compte. Pour rétablir la paix et la bonne entente, il suffit d'un mot murmuré à l'oreille du primat par un autre évoque, son neveu, qui, en diplomate avisé, propose de jeter un voile sur le passé. Alors, le président bat en retraite, oublieux du principe affirmé solennellement au début. Tous approuvent, heureux de s'en tirer à si bon marché ou de n'être pas mis sur la sellette. On s'accorde pour ne rien préciser, pour laisser à Dieu le soin d'absoudre ses élus. Dans le procès-verbal de ces confessions épiscopales chante déjà toute la gamma de l'éloquence donatiste.
1) Optât, I, 14; Augustin, Contra Crcscoinum, 111, 27, 30.
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Lu note qui dominera dans cette éloquence, c'est a no aiguë du réquisitoire. On le constate dès 312, dans le concile qui décida le schisme. Réunis à Cartilage sous la présidence de leur primat, les évoques numides prétendaient aviser aux moyens de conserver intactes la pureté de l'Eglise et la tradition africaine. Mais, cette fois, ils ne songèrent ni à se confesser euxmêmes, ni à se confesser entre eux : ils se contentèrent de confesser copieusement leurs adversaires absents. Rééditant toutes les calomnies populaires des années précédentes, y ajoutant môme des accusations nouvelles, ils prononcèrent en séance des discours violents contre Ca^cilianus de Garthage et ses partisans, surtout contre ses consécrateurs^ Félix d'Abthugni, Novellus de Tyzica, Faustinus de Thuburbo'. Après avoir déposé Cuîcilianus et ordonné Majorinus, ils notifièrent leurs décisions à toutes les ]:]glises africaines par Une lettre synodale qui avait toutes les allures d'un pamphlet. Ils envoyèrent partout, nous dit-on, « des lettres écrites sous la dictée de la haine... Etant encore à Garthage, ils se firent précéder de leurs lettres, afin de glisser dans toutes les oreilles de fausses rumeurs; et la renommée répandit le mensonge dans les foules- ». Avec ces lettres et ces discours apparaît, au concile de 312, l'un des principaux genres littéraires de l'iiiglise dissidente, un de ses instruments de guerre. Et le réquisitoire se montre ici déjà sous deux formes, également chères aux meneurs du Donatisme : le réquisitoire parlé, discours de concile ou d'audience, qui justifiait le schisme en rappelant l'indignité des adversaires ; le réquisitoire écrit, pamphlet ou lettre circulaire, qui transmettait le mot d'ordre à toutes les Eglises du parti.
L'assemblée de 312 inaugura encore, chez les dissidents, une autre espèce de discours : le vote motivé et développé [sanLentia). Hantés par le souvenir de Gyprien et du grand concile de 256, certains, d'ailleurs, d'intimider et de rallier les hésitants par l'obligation d'une déclaralion publique, les évoques numides qui voulaient déposer Ciecilianus firent décider que chacun des assistants donnerait à haute voix son aA'is. On obtint ainsi le résultat visé. A l'unanimité, les soixante-dix évoques présents déclarèrent « qu'ils n'étaient pas en communion avec Gascilianus et ses collègues '''. » Du contenu et du ton de ces soixantedix- petits discours, on peut juger d'après la senLenlia de Mar-
1) 0[)lfil,l, 20; Augustin, Brevic. Col- CaUiolicos Epislula contra Donalislas,2ô, lai., m, 14, 2G ; Ad Doiiulislas posl Col- 73.
lai., 22, 38. 3) Augustin, Brevic. Collai., 111, 14,
2) Opiat, 1, 20. — Cf. Augustin, Ad 2().
cianus. Cet évoque commence par alléguer un texte de l'Évano-ile, la parabole sur la vigne et le vigneron. Il conclut en ces termes : (c De même que les branches stériles sont coupées et jetées, de même les brûleurs d'encens, les traditeurs, et ceux qui dans le schisme sont ordonnés par les traditeurs, tous ceuxlà ne peuvent rester dans l'Eglise de Dieu : à moins qu'ils ne se fassent reconnaître par leurs cris de détresse et ne soient réconciliés par la pénitence. C'est pourquoi il ne faut pas être en communion avec Gfecilianus, qui a été ordonné dans le schisme parles traditeurs K » Ce discours de Marcianus est animé déjà du plus pur esprit donatiste : appel aux textes de. l'Ecriture, pour déchaîner le schisme ; prétention de justifier par l'Évangile une intransigeance et des anathèmes de sectaires; métaphores et paraboles bibliques au service d'une œuvre de discorde et de haine.
Parmi les premiers orateurs du Donatisme naissant, trois figures se détachent avec quelque relief. Ce sont trois évoques numides : Secundus de Tigisi, Purpurius de Lima ta, Silvanus de Constantine.
Secundus de Tigisi, dès l'année 304, était le doyen-primat des évêques de sa province. C'est en cette qualité qu'il présida en 305 la réunion épiscopale de Cirta, et, en 312, le concile de Carthage. On le soupçonnait d'avoir montré en face des païens, pendant la persécution, plus de souplesse que de fermeté ; mais il n'en était que plus empressé à exalter l'héroïsme des martyrs, et le sien. Le danger passé, il affecta une grande sévérité pour autrui : il osa demander des comptes à ses collègues, et môme, faire la leçon au chef de l'Eglise africaine. A ces prétentions de Secundus se rapporte tout ce que nous possédons de lui : sa lettre à Mensurius, et ses discours de Cirta.
Dans la lettre à Mensurius de Carthage, écrite en 304, on voit poindre plusieurs des thèmes et des procédés de polémique qui devinrent chers aux Donatistes, et que leur imposait d'ailleurs le malentendu d'où était sorti leur schisme. Habileté à esquiver la question : Secundus, qui se sait lui-même suspect, évite d'absoudre iNIensurius, comme de l'attaquer franchement. Prééminence du martyre : Secundus fait un éloge emphatique des confesseurs de Numidie, insiste sur le culte qu'on leur doit. Prétention à l'héroïsme, à la sainteté : Secundus se donne orgueilleusement en exemple, lui qui d'un mot, dit-il, a su arrêter les perquisitions dans son église, en répondant aux
1) Coiilra FulijcnUnm, 2G.
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ol'ficiers indiscrets : « Je suis chrétien et évêque, non un traître ^ »
Cependant, le primat fut moins heureux ou moins éloquent, l'année suivante, dans ses discours de Girta. Sans doute, il ouvre la séance en homme sûr de lui ; par scrupule de conscience, il veut s'assurer que tous ses collègues sont dignes de participer à une ordination ; il interroge sévèrement quatre •d'entre eux, qui avouent avoir faibli, et qui s'excusent piteusement. Mais, quand on l'accuse lui-même, il perd sa belle assurance, écoute les conseils de prudence, renonce précipitamment à son enquête. Il se tire d'affaire par une phrase équivoque : « Vous vous connaissez, et Dieu vous connaît. Prenez place. » On lui répond par un « Grâces à Dieu! », où se devine un peu •d'ironie ~.
Secundus n'en conserva pas moins son prestige. Sept ans plus tard, à Garthage, il présida le concile des dissidents qui provoqua Ja rupture ; il vota le premier la déposition de Ga^cilianus, et ordonna Majorinus''. Il alla donc avec les violents jusqu'au bout, jusqu'au schisme. Gependant, d'après ses discours de Girta •et sa lettre à Mensurius, il parait avoir été surtout un politique, un ambitieux, jaloux des prérogatives de l'évoque de Garthage, et entraîné, un peu malgré lui, jusqu'aux décisions extrêmes. A en juger parce que nous savons de son rôle, de son tour d'esprit et de son éloquence, Secundus de Tigisi est le premier de ces évêques donatistes qui, dans les circonstances difficiles, excelleront à sauver la face : diplomate autant que sectaire, intransigeant sans doute, mais en théorie, et surtout à l'égard des adversaires ; décidé ou résigné à suivre son parti, comme il convient à un chef, mais clairvoyant dans son fanatisme de commande, <3t attentif à éviter les fautes de tactique; volontiers indulgent pour les péchés des amis, habile à étouffer les questions, à faire le silence pour le bien de la secte, à transiger avec les principes dans l'intérêt de la paix donatiste.
Tout autre est Purpurins de Limata, et dans son attitude et dans son éloquence. Gelui-là est de la race des tribuns : c'est le prototype de ces évêques farouches de l'Eglise dissidente, Donat de Bagaï ou Optât de Thamugadi, qui lancèrent sur le pays les bandes de Girconcellions. On voit Purpurins à l'œuvre dans l'assemblée de Girta et dans le concile de Garthage. On l'accusait
1) Augustin, BrcvLc. Collai., 111, 13, 2) Contra Crcsconium, III, 27, 30.
25; Ad DoiialisLas post Collai., 14, 18; 3) Opt;it, I, 19-20; Auguslin, Brevic.
Conlra Gaudcnliiim, I, 37, i7. Collai., III, 14, 26.
d'avoir tué à Milev ses deux neveux. A Cirta, en 305, le primat
le
frayei
curateur et le Conseil ont sommé de remettre les Ecritures ? Comment t'es-tu tiré de leurs mains, si ce n'est que tu as tout livré ou fait livrer? On ne t'a pas laissé aller sans raison. Eh bien! oui, ]'ai tué, et je tue qui me gêne. Ne va pas me provoquer, et m'en faire dire davantage! Tu sais que je ne ménage personne'. » A Cartilage, en 312, on annonce au Concile que Cjccilianus offre de transiger et consent à se laisser ordonner de nouveau par les évéques dissidents, comme s'il était encore diacre : « Eh bien ! s'écrie Purpurins ; que (]a!cilianus vienne ici : sous prétexte de lai imposer les mains pour la consécration épiscopalc, on lui cassera la tête pour sa pénitence-. » En ce temps-là, Purpui'ius de Limata n'était pas l'homme des transactions. Et cependant, effet de l'âge ou de circonstances nouvelles, il se révélera diplomate huit ans plus tard, comme on le verra, dans les deux lettres si curieuses que nous possédons de lui ^.
Cynique autant que Purpurins, mais d'un cynisme inconscient et presque naïf, plus égoïste qu'intransigeant, et plus sot que violent : tel se montre à nous Silvanus de Constantine, dans les IVag'ments conservés de ses discours.
Sous-diacre à Cirta en 303, lors des saisies du 19 mai, il se distingua par son zèle à rendre fructueuses les perquisitions des jDaïens. Après un premier inventaire, le magistrat avise un groupe de clercs, et les somme de remettre les objets qu'on a pu oublier. Silvanus et un de ses collègues répondent aussitôt : « Tout ce qu'il y avait ici, nous l'aA^ons livré, le voici. » Cependant, quand on passe dans la bibliothèque de l'église, Silvanus apporte encore un petit chapiteau et une lampe d'argent, qu'il déclare avoir trouvés derrière- un tonneau. « Tu étais mort, lui dit un greffier, si tu n'avais pas trouvé cela. » Le magistrat ajoute, en se tournant vers le clerc si obligeant : « Cherche avec soin, pour qu'il ,n.e reste rien. » — a II ne reste rien, répond Silvanus; nous avons tout remis '', » — Toujours prêt à rendre service, le sous-diacre accompagne les autorités municipales dans leurs perquisitions chez les lecteurs. Au cours de ces visites
1) Augustin, Contra Gresconium, lll, 3) Gcsia apiul ZiinophiUiiu, p. l'S'J-l'JO 27, 30. — Cf. Optât, J, 13-14-. Ziwsa.
2) OpUit, 1, l'J. 4) lbid.,i). 187.
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domiciliaires, le magistrat lui demande des adresses. Silvanus répond : « L'évêque a déjà déclaré que les greffiers Edusius et lunius connaissent tous les lecteurs. Ils t'indiqueront leurs demeures. » Jusqu'au bout, avec deux autres clercs, Silvanus suit le cortège de maison en maison. A la fin des perquisitions, le magistrat leur dit : « Si tout n'a pas été remis, vous en serez responsables K » Ce magistrat était bien ingrat envers le sous-diacre, qui avait tant travaillé pour lui.
C'est sans doute par sa noble conduite et ses discours héroïques du jour des saisies, que Silvanus mérita de devenir l'homme le plus populaire dans la communauté chrétienne de Girta. Toujours est-il que deux ans plus tard, lors de l'élection épiscopale, la l'ouïe acclama la candidature du sous-diacre, le porta en triomphe, l'imposa au clergé, et le fit évoque, malgré les protestations des notables 2. Le primat deNumidie et d'autres prélats s'empressèrent de venir l'ordonner 3. Dès lors, Silvanus fut un des chefs du parti des martyrs et des mécontents. En 312, à Carthage, il vota la déposition de Caicilianus''^ Il devint l'une des lumières et l'une des gloires de l'Eglise schismatique. Dans l'intervalle, il avait justifié sa popularité par des concussions et des vols •'. 11 finit, cependant, par lasser la fortune. En 320, il commit l'imprudence de se brouiller avec son diacre Nundinarius, qui le dénonça et le poursuivit devant le gouverneur de Numidie, produisit un formidable dossier et de nombreux témoins, délia les langues, dévoila tout le passé de l'évoque, ses trahisons, ses intrigues, sa vénalité, ses prévarications ^. Le prélat, qui s'était gardé de comparaître, n'en fut pas moins condamné et envoyé en exiP.
Par une singulière ironie des choses, ce Silvanus est, à notre connaissance, le plus ancien des sermonnaires donatistes. Quelques années avant l'audience et le scandale de Thamugadi, il avait prononcé notamment, dans sa basilique de Constantine, un sermon qui ne manquait pas d'originalité. Malgré toutes les faveurs dont l'avait comblé la fortune, il savait que l'opposition des notables n'avait pas entièrement désarmé, et que bien des gens, même parmi les fidèles de son Eglise, ne lui pardonnaient point son passé. Il espérait se justifier, en payant d'audace. Un jour, au cours d'un sermon, il évoqua lui-même le souvenir
1) Gesla apud Z enophilum, ]}.18S. 5) Gesta apud Zenophilum, p. ll)o-197
2) Jbid.,i^. 192-197. Ziwsa.
3) Augustin, Contra Crescoiiiuin, III, (!) Jhid., p. 185 et suiv.
26, 29 ; 27j 30. 7) Augustin, Contra Crcsconium, 111,
4) Ibid., m, 27, 31. 30, 31.
des scènes de 303, et prit le peuple à témoin des exagérations malveillantes de ses ennemis. D'ailleurs, pour faciliter l'apologie, il n'hésita pas à corriger un peu les faits : « Pourquoi donc, s'écria-t-il, pourquoi dit-on que je suis un traditeur? A cause de la lampe et du petit chapiteau? — Eh bien ! oui. On m'a donné une lampe d'argent et un petit chapiteau d'argent, et je les ai livrés ^)) L'homme se peint tout entier dans cette déclaration cynique du sermonnaire, avec son inconscience naïve de parvenu sans scrupule et d'intrigant sans vergogne.
Ainsi, de 303 à 312, dans les documents et l'histoire de cette période troublée qui précéda la rupture définitive, on surprend déjà bien des manifestations littéraires de l'esprit donatiste. En 303, ce sont les réponses des clercs de Girta; en 304, la proclamation des martyrs d'Abitina, et la lettre à Mensurius; en305, les scènes populaires de l'élection épiscopale à Girta, et les confessions d'éA'-éques numides ; en 312, les réquisitoires, les votes motivés et les lettres synodales du concile de Garthage ; vers le même temps, le sermon de Silvanus. Et dès lors, avec Secundus de Tigisi, avec Marcianus, avec Purpurius de Limata, avec Sil- A^anus de Gonstantine, on entrevoit de curieuses physionomies d'orateurs dans ce parti de mécontents et d'intrigants sectaires qui dcAdendra le Donatisme.
Esquisse d'une littérature donatiste au lendemain du schisme (313-320). — La requête des évoques dissidents à Constantin. — Pampiilels contre dnecilianus de Garthage. — Le JÀbellus Ecclesuv cailioiica; criininuin CœciUaiii. — Le DeminUatloiiLs libellas adversas CœcllLaniim. — La diatrilîo contre Cœcilianus et les Galholiques, dans les Actes des martyrs d'Abitina. — Les pamphlets donatistes et les famosi libelli d'Afrique. — Les orateurs donatistes aux conciles do Rome et d'Arles. — L'éloquence judiciaire. — Réquisitoire de Maximus, avocat des Donatistes, en ?y\A. — Les discours d'ingentius et le réquisitoire d'Apronianus. — Les Donatistes à l'audience proconsulaire de Tliamugadi en 320. — Le Libellas et le réquisitoire de Nundinarius. — Discours de clercs donatistes. — Le grammairien Victor. — Correspondances donatistes. — Les lettres de l'évoque Purpurius. — Les lettres de Fortis. — Les lettres de Sahinus.
Au lendemain du schisme, de 313 à 320, se dessine nettement toute une littérature donatiste, dont il reste bien des fragments, même des pièces intactes. Ge sont des requêtes, des
1) Gesla apud Zenophilum, p. 193 Ziwsa.
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pamphlets et des réquisitoires, des discours de tout genre, des correspondances, sans parler des relations de martyre.
La requête des évoques dissidents, remise au proconsul Anulinus et transmise par lui à l'empereur le 15 avril 313., n'est pas seulement un précieux document historique ; c'est encore une œuvre littéraire, où se trahit un état d'âme. 11 est intéressant de noter la sécheresse impérieuse du ton et la confiance intrépide des signataires : « Nous t'adressons une requête, ô Constantin, excellent empereur. Tu es d'une race juste ; ton père, seul parmi les empereurs, n'a pas déchaîné la persécution ; et, grâce à lui, la Gaule est restée à l'abri de cette criminelle entreprise. En Afrique, il y a des difficultés entre nous et les autres évéques. Nous demandons que ta piété nous fasse donner des juges de Gaule'. » — 11 est clair que les auteurs de cette requête n'ont pas douté un instant de leur bon droit. S'ils ont commis l'imprudence de mêler le gouvernement à leur querelle, c'est qu'ils se croyaient sûrs de gagner leur cause. Ils n'ont môme pas admis l'hypothèse d'un écliec. On s'explique ainsi pourquoi ils s'adressaient alors avec tant de confiance au pouvoir séculier, et pourquoi, après leur défaite, ils se tourneront contre ce même pouvoir. Vrais sectaires, certains détenir la vérité, ils respectent le gouvernement, à la condition que le gouvernement se mette à leur service. Plaideurs dans l'âme, ils encensent leurs juges avant le procès, sauf à les maudire et à les accuser après la sentence.
Dès les premiers mois qui suivirent la rupture, on voit se développer, dans l'Eglise dissidente, une curieuse littérature de pamphlets. A la requête de 313 était joint un violent libelle contre Ca.'cilianus de Garthage. La pièce était intitulée « ^Mémoire de l'Eglise catholique, contenant ses accusations contre C.'ecihanus )) [Libellas Ecclesioî catliolicœ. criininum Cxciliani''-). Le titre seul indique assez l'objet et l'esprit de l'opuscule : la prétention ou l'illusion des dissidents, qui croyaient ou disaient représenter en Afrique la véritable Eglise, l'Eglise catholique, et leur espoir de faire confirmer par les juridictions d'outremer la sentence de leur concile. Par la logique môme des faits, les schismatiques furent amenés à multiplier les attaques et les l^amphlets contre l'évoque de Garthage qu'ils avaient déposé. Au mois d'octobre 313, un de ces réquisitoires fut produit par les accusateurs au concile de Piome : un « Mémoire de dénonciation contre Giccilianus » [DenuntlaLionis Ubellus adversus
1) Optut, I, 22 ; III, 3. 2) Augiislin, Eiàsl. 88, 2 ; 9B, 4, 13.
LKS DEBUTS
Cœcilianum^). Tous ces libelli ne pouvaient que se répéter : ils contenaient tous un résumé des calomnies populaires dont on poursuivait depuis dix ans le malheureux Ga^cilianus, et des o-riels qu'on avait produits contre lui en 312 dans les réquisitoires du concile de Garthage. Des libeUi perdus, on devine aisément le contenu et le ton, d'après les diatribes que renferment les œuvres conservées de cette période, surtout les relations donatistes de martyre.
Le plus curieux spécimen des pamphlets du temps se trouve dans l'Appendice qu'un sectaire crut devoir ajouter à l'édition donatiste des Actes des martyrs d'Abitina-. Avant de commenter le manifeste de ces confesseurs et leur fin lamentable, l'auteur éclate en malédictions contre les Catholiques, qu'il rend responsables de tout. Il voit en eux les plus perfides des persécuteurs, des ennemis plus redoutables et plus malfaisants que les agents de Dioclétien: « Après. les cruelles tempêtes, dit-il, et les horribles menaces de la persécution, après les coups dirigés par la rage d'un tyran contre la religion chrétienne, comme pour faire briller ensuite, plus pure et plus sereine, la paix éternelle du nom chrétien, après toutes ces épreuA^es, on a vu encore se déchaîner la perfidie de tous les traditeurs, une conspiration fatale des naufragés : conspiration ourdie avec un art diabolique, sous prétexte de religion, pour assaillir la religion, renverser la foi, bouleverser la Loi divine, j) A en ci-oire le Donatiste, l'évoque Mensurius et son archidiacre se seraient acharnés contre les confesseurs emprisonnés, dont ils s'ingéniaient à augmenter les tortures en les privant de tout secours : « On a même vu. Mensurius, poursuit-il, on a vu jMensurius, jadis évoque de Carthage, qui venait de se souiller en livrant les l]critures, on l'a ami procUimer publiquement la folie de son crime par une férocité encore plus coupable. Oui, ce Mensurius qui, pour avoir laissé brûleries IIam-cs saints, aurait dû solliciter les martyrs et implorer d'eux sou j)ardon, ce Mensurius aggravait ses crimes j)ar de plus grands forfaits : il persécutait les martyrs aA^ec la môme ardeur qu'il montrait précédemment à trahir les Lois divines. Ce Mensurius, plus impitoyable qu'un tyran, plus cruel qu'un bourreau, choisit comme instrument de son ci'ime un ministre digne de lui, son diacre Ca'cilianus. » Dès qu'il a prononcé le nom de Cœcilianus, l'écrivain scliismatique perd toute mesure. Dans le chef de l'Eglise rivale, il n'aperçoit qu'un bourreau, et la haine le rend éloquent: «Alors,
1) Ephl. {?•,, 5, U. 2 AcUi Salnrnini l(î-20 Baluzc.
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dit-il, alors Giecilianus mit en faction, devant les portes de la prison, des gens armés de fouets et d'étrivières, avec ordre d'empêcher d'entrer et d'approcher, de tenir à l'écart, en les frappant sans pitié, tous ceux qui apportaient aux martyrs, dans la prison, à boire et à manger. Et G<.ecilianus frappait au hasard ceux qui venaient avec de la nourriture pour les martyrs. Tandis que mouraient de soif, à l'intérieur, les confesseurs enchaînés, on brisait des coupes devant le seuil de la prison, et l'on jetait aux chiens la nourriture. On voyait étendus, devant les portes de la prison, les pères et les saintes mères des martyrs, que l'on empêchait brutalement de contempler une dernière fois leurs enfants, et qui pourtant s'obstinaient à veiller nuit et jour près des portes. On entendait d'horribles gémissements, les lamentations désespérées de toutes les personnes présentes, indignées de voir qu'on refusait à tous la consolation d'embrasser les martyrs, qu'on interdisait à des chrétiens le devoir de piété. Et tout cela, sur l'ordre de Coîcilianus, l'impitoyable tyran, le cruel bourreau ^ w Dans ce tableau d'un pittoresque farouche, où d'ailleurs la plupart des traits sont suspects à l'historien, on voit à l'œuvre l'imagination populaire, la rancune des schismatiques, et l'àpre éloquence de leurs pamphlétaires.
Il y a du pamphlet, aussi, dans la Passio DoncUi^ où Cai'cilianus est traité presque aussi durement. Pour l'auteur de cette relation, c'est Ctecilianus qui, en 317, dirige la persécution contre les Donatistes, et qui lance. les troupes sur les basiliques, et qui ordonne les massacres. Le comte d'Al'rique et les officiers chargés de rétablir l'unité sont les instruments de l'évêque, qui a « pour conseiller le Diable- ». Dans la basilique où ont succombé tant de victimes, dans les inscriptions gravées sur les tombeaux dos martyrs, « se conservera jusqu'à la fin des siècles le souvenir de la persécution de Gaîcilianus ». Et ainsi, « à l'avenir, le parricide ne pourra pas tromper, par son titre d'évêque, les autres personnes qui ignoreraient la réalité ^ ». Gomme la plupart des Donatistes de cette période, l'auteur de la Passio Donati se représentait Gœcilianus sous les traits d'un bourreau. Quatre ans plus tard, jusque dans la requête où ils imploraient la clémence de l'empereur, les évéques schismatiques appelaient GiCcilianus un scélérat, un vaurien [iiehulo '>■) .
1) Acki Salarnini, 17 Buluite. 4) Augustin, Brcvic. Collai., III, 21,
2) Passio Donati, 2, • 39.
3) Ibicl, 8.
On retrouve donc, éparse dans la littérature du temps, la substance de ces pamphlets donatistes qui furent composés de 313 k 320, et qui pendant un siècle fournirent un aliment à la polémique du parti. On peut résumer ainsi le contenu, à peu près identique, de tous ces réquisitoires : violences et tyrannie de Gœcilianus, qui avait fait mourir de faim les confesseurs emprisonnés ; irrégularité de son élection, nullité de son ordination • indio-nité de ses consécrateurs, et complicité directe ou indirecte de tous ses partisans ; décisions de l'assemblée des soixante-dix évêques, réunis à Garthage en 312 ; nouvelles violences de Gœciliahus après la sentence de déposition. A ces aro'uments plus ou moins sérieux, à ces récits plus ou moins exacts, que l'on joigne des réci'iminations, des déclamations sur les traditeurs, des textes bibliques sur les caractères de l'Eglise, sur la pureté, sur la sainteté, et l'on aura une idée assez juste des mémoires accusateurs de 313 et des Adolents pamphlets des années suivantes.
Notons pourtcuit que ces pamphlets ne devaient pas attaquer seulement Ga;cilianus et ses consécrateurs, ou les Gatholi(|ues en général, et que bien d'autres évéques du pays ont du être poursuivis par les schismatiques. Le Gode 'j'héodosien nous a conservé plusieurs constitutions impériales de ce temps-là, qui Absent spécialement l'Afrique et les nombreux libelles difl'amatoires [fcunosi libclli) signalés alors dans la région, envoN'és même aux gouverneurs romains. ]3eux de ces lois, affichées à Garthage le 20 mars 319 et le 25 lévrier 320, sont adressées au vicaire d'iVfrique Verinus et au proconsul d'Afri(fue yElianus ', Dans ces constitutions, l'empereur interdit à ses gouverneurs de tenir aucun compte des dénojiciations anonymes contenues dans les libelles ; il prescrit même d'en rechercher les auteurs pour les puuii'. Selon toute apparence, on doit établir un rap- })Ort direct entre les liùeUi diffamatoires des Donatistes et les fainosi libelU du Gode Théodosien, mentionnés dans les constitutions du même temps affichées à Garthage. Les pamphlets et libelles des sehismati(|ues africains pénétraient alors ou se glissaient partout : sous forme de dénonciations, dans les bul'eaux des gouverneurs de provinces; sous i'ormo de re(|uêtes, dans les archives de la chancellerie impériale ; sous forme dci ré([uisitoires, dans les salles d'audience ou les concil(!S.
En effet, c'est encore la matière, le ton et l'espiit des pamphlets, que l'on reconnaît dans les fragments ou les analyses
1) Cad. Thcod., 1\, :U, 1-2.
des discours prononcés alors par les orateurs donatistes dans les conciles d'oiitre-mer. Le 2 octobre 313, à la première séance du concile de Rome, les délégués des dissidents se répandirent en invectives contre Cœcilianus et ses partisans. Devant ce tribunal d'évô([ues, froidement impartial, qui attendait des faits et des preuves, ils péroraient, déclamaient et fulminaient, comme en Afrique devant leurs auditoires de fanatiques, tout vibrants des passions populaires sous un ciel de feu. Quand on demandait à ces délégués de justifier leurs accusations, ils se contentaient d'invoquer l'autorité de leur s^mode de Carthage, de rappeler avec emphase à leurs dix-neuf juges que la sentence avait été prononcée par soixante-dix évêques, de répéter que l'élection et l'ordination de Giecilianus avaient été irrégulières. Quand on les invitait à fournir des preuves, ils battaient piteusement en retraite, promettant de produire des témoins, dont aucun ne se présenta. Quand on les mettait eux-mêmes en cause, ils avouaient avec une naïveté cyni([ue, enveloppée de phrases sonores. Et toujours, ils en appelaient à la conscience des foules'. Leur principal orateur, nous dit-on, « voulait ramener toute raffair<3 à l'opinion des foules du parti de Majorinus, c'est-à-dire d'une multitude séditieuse, en révolte contre la paix de l' l'église. Par ces foules, apparemment, il voulait faire accuser Caicilianus : par ces foules qui pouA^aient, croyait-il, avec le tumulte seul des clameurs, sans documents à l'appui, sans examen de la vérité, égarer à volonté les esprits des juges"' ».
L'année suivante, au concile d'Arles, les orateurs donatistes lassùi-ent également la patience de leurs nouveaux juges par la violence haineuse et l'insolence de leurs discours, où l'injure tenait lieu de faits et de preuves: « Ici, déclarent les membres du concile, ici, nous avons dû supporter des injures odieuses et mortelles contre notre loi et notre tradition, les attaf[ues d'hommes à l'esprit sans l'rein. A ces hommes étaient si étrangères l'autorité toujoui's présente de noti'e Dieu, la tradition, la l'ègle de véi'ité, qu'ils n'avaient plus aucune réserve dans leurs discours, aucune! mesure dans l'accusation, aucun souci de prouver ce qu'ils avançaient'^. » Cette plainte discrète, consignée au nom de tout un concile dans un document ori'iciel, en dit long sur les scandales de l'éloquonce donatiste dans les débats de l'assemblée d'Arles.
1) Augustin, /i'p/s/. iS, 5, M-IG, Silveslrc : Appciidix d'OpiuUn. i, p. 2U7
2) //;/./., 43, ô, 14. Ziwsit.
3} LcUro du concile d'Arles au pape
On s'explique aisément la stupeur des évêques-juges de Rome ou d'Arles. Les Donatistes avaient créé à leur usage et sur loinmesure, dans leur synode de Cartilage, un genre nouveau d'éloquence, bon pour des sectaires d'Afrique, qu'ils avaient eu lu maladresse d'emporter avec eux en Italie et en Gaule, mais qui devait rester toujours en honneur dans les réunions du pai-ti. Eloquence de tribuns à prétentions évangéliques et de façons vul^'aires, où s'accusent nettement plusieurs traits : une altitude d'apôtres toujours purs et toujours saints, purs et sainL>i entre tous, et en dépit des faiblesses apparentes ; une intransio-eance oro-ueilleuse et un fanatisme de sectaires; la haine de l'autre Eglise, celle des pécheurs ; les récriminations contre le passé, contre le présent, même contre les menaces de l'avenir; un riche répertoire d'injures, et la manie des anathèmes ; l'appel aux textes bibliques et aux passions des foules, la confiance dans le nombre; enfin, le dédain ou l'oubli de la logique, les rodomontades, les promesses toujours renouvelées de produire les preuves décisives, et, au dernier moment, l'art de se dérobei* en ayant l'air de combattre, ou, du moins, en donnant à la défaite les a^Dparences d'une victoire morale.
Dès le début, dans l'histoire du schisme africain, les tribunaux ont tenu presque autant de place que les conciles : non ]n\s seulement les tribunaux ecclésiastiques, comme les assemblées de Rome et d'Arles où les Donatistes jouaient déjà un rôle de plaideurs, mais les tribunaux: ordinaires, civils ou criminels. L'Eglise dissidente a toujours eu ses avocats, choisis natundlement parmi les gens du parti ou dévoués au parti. Dans ia littérature donatiste, l'éloquence judiciaire apparaîl* en ;)14, avec le procès de révôcjue Félix d'Ablhugni. Parmi les pièces du dossier figurent le réquisitoire d'un avocat donatiste, et les discours d'un agent des schismati([ues, témoin à charge.
A l'audience de la curie de Garthage, l'avocat Maximus se présente comme mandataire de l'Église dissidente : « Je parle, dit-il, au nom des seiilores du peuple chrétien de la Loi culliolique. » Aussitôt, il explique l'objet de son intervention, relative à une enquête préliminaire sur l'évéque Félix d'Abthugni, dont le procès doit être instruit par le tribunal de l'empereur : a Devant les très grands empereurs, continue l'avocat, devra être plaidée notre cause, contre Ga;cilianus et Félix, qui, par des violences de tout genre, s'efforcent d'usurper le premie;- rangdans l'iiiglise de cette Loi. Pour les combattre, on recherche les preuves justifiant les accusations. •» L'évéque Félix est un traditeur ; le fait sera établi par une lettre et par le témoignage
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d'Alfius Cfftcilianiis, qui, au temps de la persécution, était duumvir d'Abthugni : « Quand éclata, ajoute Maximus,la persécution contre les chrétiens, sommés de sacrifier ou délivrer aux flammes toutes leurs Écritures, Félix, qui était alors évêque d'Abthugni, consentit à faire remettre par la main de Galatius les Ecritures qui devaient être brûlées. En ce temps-là, le magistrat d'Abthugni était ifVlfius C<Bcilianus, ici présent devant vous ; à lui incombait alors le devoir d'exécuter les ordres du proconsul, de faire sacrifier tout le monde, de se faire remettre, suivant la sainte loi des empereurs, toutes les Ecritures des chrétiens ^. » En terminant, l'avocat demande au président de faire recueillir, pour le procès futur, la déposition de l'exduumvir, qui, en raison de son grand âge, ne peut se rendre en Italie : « Voici donc, dit-il, ma rec[uête. Alfius Ciccilianus ici présent est vieux, comme tu le vois, et ne peut se rendre à la cour sacrée de l'empereur. Je demande qu'on dresse ici le procès-verbal de sa déposition. Est-il vraiment l'auteur de la lettre en question, comme l'indique le compte rendu de ses déclarations antérieures ? Et, ce qu'il a dit dans cette lettre, est-il vrai ? Son témoignage permettra de dénoncer, devant le tribuntd sacré de l'empereur, les actes et la bonne foi de nos adversaires-. »
Conformément à la requête de l'avocat, le président donne la parole à l'ex-duumvir, qui raconte ses souvenirs du temps de la ])erséeution et déclare avoir écrit la lettre compromettante pour l'évoque Félix. Maximus en prend acte : « Qu'on présente, ditil, la lettre au témoin, pour qu'il la reconnaisse. » Le vieil Alfius Gaicilianus jette un coup d'œil sur la pièce, qui lui paraît authentique. — « Eh bien ! dit l'avocat. Puisqu'il a reconnu sa lettre, je la lis, et je demande qu'elle soit insérée tout entière au procès-verbal. » Après lecture de la pièce, Maximus ajoute : « Puisqu'on a inséré an procès -verbal le texte de cette lettre que le témoin reconnaît avoir écrite, nous demandons que les })aroles du témoin soient également consignées dans le procèsverbal ■". » L'avocat avait son idée, qu'il suivait à travers ses petits jeux d'audience : le sort de l'éA^èquc Félix dépendait de la lettre du vieux magistrat païen d'Abthugni.
Or, cette lettre avait été pei-fidement interpolée : on y avait ajouté à la fin plusieurs phrases, qui en changeaient complètement le sens et la portée. Il est à remarquer que, ce jour-là,
1) Ada pnr<jaUonis Fclicia, p.l98Zhvsa. 3) Acia punjaLionls Fclicis, p. 199-200.
2) Ibkl., p."l99.
Alfius Gœcilianiis ne se douta de rien : ce qui tond à faire supposer que Maximus avait lu seulement la partie authentique, le début. L'avocat ne peut guère avoir été dupe de ce faux ; donc, il devait être complice du ïaussaii'e. Voilà qui ouvre des perspectives iuquiétantes sur la mentalité de ce pi'eraier avocat des Donatistes. Sans scrupules, âpre et tenace, commeses clients, Maximus ne recule devant rien pour arriver à ses fins. D'ailleurs, il' défend habilement la cause dont il s'est chai'gé, il use adroitement des artifices de procédure : il aurait sans doute o-ao-né son procès, si l'honnête Alfius Gjecilianus ne s'était aperçu enfin de la fourberie et n'avait démasqué le faussaire Ingentius.
Ce faussaire, lui aussi, mérite une place dans la galeiie des orateurs donatistes ; ou, du moins, au pilori de leur éloquence judiciaire. Ingentius était un agent dévoué, trop dévoué, de l'Église dissidente. Personnage assez considérable et longtemps considéré dans sa province, scribe public d'Abthugni, décurion àQS Ziq lie uses \ mais très remuant, intrigant, et fanatique; capable de mensonge et de faux pour défendre ses amis ou perdre ses ennemis; beau parleur, jusqu'au moment où il s'empêtra dans ses machinations et dut aller méditer en prison sur le danger de trop parler. Donc Ingentius, qui détestait son ancien évêque Félix d'Abthugni, s'était chargé de le convaincre d'avoir livré les Ecritures pendant la persécution de Dioclétien. Pour compléter son dossier, il s'était présenté hardiment, de la part de l'évcque Félix, chez Alfius Gajcilianus, l'ex-duumvir de 303 ; et, là, il n'avait pas perdu son temps '. Aux audiences de Cartilage, il pi'oduisit deux pièces que nous possédons encore partiellement, et qui renfermaient des charges accablantes contre l'accusé : deux lettres adressées, l'une à Félix par Alfius C.'ccilianus, l'autre à Ingentius lui-même par Félix ~. Malheureusement, de ces deux lettres, la première était odieusement interpolée, et la seconde, d'un bout à l'autre, était un faux.
Tout marcha au gré d'Ingentius, jusqu'à la fin de l'audience a la curie de Garthage. Mais, à l'audience proconsulaire du 15 février 314, Alfius Gajcilianus, dont les yeux s'ouvraient enfin, déclara hautement que sa lettre à Félix avait été dénaturée par un faussaire-'. Alors, devant le tribunal du proconsul, un véritable duel oratoire s'engagea entre le scribe Ingentius, agent des Donatistes, et l'avocat Apronianus, défenseur de l'évêque Félix.
1) Acla piirgationis Felicis, p. 201-202. 3) Acia pun^aliunis Felids, p. 200-202-
22 LITTÉRATURE DONATISTE
Dès la première révélation du faux:, Aproiiianus prend l'offensive. Il prononce un violent réquisitoire contre le faussaire et SOS amis, dont il flétrit la mauvaise foi, les calomnies, les intrig-.ies : « C'est ainsi, s'écrie-t-il, c'est ainsi qu'ils procèdent toujours, par le mensonge et l'intimidation, par des comédies, par des fourberies sacrilèges ; c'est ainsi qu'ils se sont toujours conduits, ces gens qui n'ont pas voulu s'entendre avec l'jiglise catholique. Quand Paulinus remplissait ici les fonctions de ■vicaire des préfets, ils ont suborné un individu qui, déguisé en courrier, allait trouver les l'idèles de l'unité catholique, pour les s î>luire ou les teri'oriser. » Après cette sortie contre le parti des dissidents, l'avocat dénonce à son tour et précise le double faux d'tngentius, agent des Donatistcs : « Donc, cette fois encore, îe compiot est découvert. On voulait, par le mensonge, perdre 5e ti'ès saint évô([ue Félix, le convaincre d'avoir livré et brûlé Ses Ecritures. On a suborné Ingentius, sans crainte de compromettre l'honnête et ]03^al Cnïcilianus : Ingentius, muni d'une pi'étendue lettre de l'évé([ue Félix, devait se présenter au duumvir GîiBcilianus, en se donnant comme le mandataire de Félix. Q;i'on lise le texte môme de la fausse lettre... '. » Aa'cc l'autoris-ition du président, Apronianus donne lecture de cette lettre, fabriquée par Ingentius, qui devait lui permettre de se présenter au nom de l'évèque. L'avocat conclut en exigeant lacom- ]) irution du coupable : « Donc, il faut interroger là-dessus Ini>'entius. Il faut lui demander la raison de ces machinations et <:le ces faux, lui demander pourquoi il a voulu circonvenir le în-\gistrat et le faire mentir en déshonorant Félix. Ingentius doit nous dire par qui il a été envoyé... ~. »
Alors commence l'interrogatoire du faussaire. Ingentius feint d'abord de ne pas comprendre. Sommé de s'expliquer, il cherche à donner le change par des bavardages. Il affirme n'être l'ins- Irument de personne; s'il accuse Félix, c'est pour venger nn évè:|ue de ses amis : « Personne ne m'a envoyé, dit-il... On s'était réuni pour instruire le procès de Maurus, évoque d'Uti- <[ue, qui a acheté son titre d'évéque. Dans la ville vint prêcher S'évoque d'Abthugni, P'elix; et il dit : « Que personne ne reste « en communion avec Maurus, car il a commis un faux. » Alors, mVi, j'ai crié à Félix, bien en face: «Ni avec toi, ni avec lui, •« car tu es un traditeur. » Je prenais le parti de Maurus, et je le |»laigaais, parce qu'il était mon hôte : j'avais été en relations avec lui à l'étranger, au temps où je fuyais la persécution. En-
1) Acla purgalionls Fclicis, p. 200. 2) yicla piinjalioiiis Felicls, p. 201.
suite, je suis allé dans la patrie de Félix lui-même; j'ai emmené avec moi trois seiiiores\ pour leur faire constater si Félix était oui ou non un traditeur... '. » A ce moment, intervient Apronianus : « Ce n'est pas vrai. Il est allé trouver GcCcilianus. Demandez-le à Gaîcilianus. » Sur l'ordre du président, l'ex-duumvir raconte ce qui s'est passé : comment Ingentius est venu le trouver à deux reprises, et l'a trompé, et l'a décidé à écrire la fameuse lettre'-^.
Ino-entius proteste : « Moi aussi, je suis un homme honorable • et l'on veut me déshonorer. Nous avons pourtant la lettre du témoin, » Le président lui enjoint de se taire, sous peine de torture. Gœcilianus poursuit sa déposition, et affirme de nouveau que la fin de la lettre est un faux. Invité à déclarer quel est, suivant lui, l'auteur de l'addition à la lettre, l'ex-duumvir répond sans hésiter : « Ingentius*^ ».
D'où un nouvel interrogatoire. Sous la menace des tortures, Ingentius se décide à avouer une partie de la vérité, sauf à couvrir sa retraite par d'autres mensonges : « Oui, dit-il, j'ai commis une erreur, j'ai ajouté à cette lettre, pour venger Maurus, mon hôte. » Pressé de tout dire, il cherche un faux-fuyant : « J'ai avoué déjà, et sans la torture. » Mais l'avocat Apronianus ne se tient pas encore pour satisfait, et, se tournant vers le proconsul : « Daigne lui demander en vertu de quels ordres, pour quelles machinations et quelle folie, il a parcouru toutes les Maurétanies et aussi les Numidies ? Dans quel dessein a-t-il soulevé des émeutes contre l'Eglise catholique ? » Le président demande à Ingentius : « As-tu été dans les Numidies ? » — « Non, seigneur. J'attends qu'on le prouve. » — « Et en Maurétanie non plus? » — « J'y suis allé pour mes affaires. » — « Il ment encore, seigneur, s'écrie l'avocat. On ne va pas en Maurétanie sans traverser les Numidies. liment, quand il dit être allé en Maurétanie, mais non en Numidie '"-. »
Dans le reste de l'audience, Ingentius n'ouvre plus la bouche qu'une fois, pour déclarer qu'il est décurion. Silencieusement, il assiste à la ruine de ses plans et de son honneur : on l'entraîne en prison, tandis que le juge proclame l'innocence de l'évoque Félix ^ L'avocat Apronianus tire la morale de l'audience en flétrissant d'un mot les chefs et les orateurs de l'Église schismatique : « Ce n'est pas nouveau, chez eux, ces procédés. Ils ont ajouté aux documents ce qu'ils ont voulu. C'est leur manière '', »
1) ^ctopurgcitionis Fellcis, p, 201. 4) Acla pargaiionis Feiicts, p. 203.
2) Jbid., p. 201-202. 5) IbUl., p. 203-204.
3) Ihid., p. 202-203. 6) lOid., p. 203.
On n'a rien dit de plus dur, ni sur les Donatistes, ni sur Ingentius, ce patriarche des faussaires du parti.
Six ans plus tard, à l'audience de Thamugadi du 8 décembre o20, dans l'enquête sur Silvanus de Constantine, l'éloquence judiciaire des schismatiques se montre encore sous des aspects variés. Il s'agit, cette fois, d'une querelle entre Donatistes : saul: le juge et les grel'fiers, tous les personnages appartiennent à l'Eglise dissidente. Nous assistons aux joutes oratoires de ces frères ennemis : nous entendons successivement un acte d'accusation, un réquisitoire, les brèves réponses d'une série de clercs, les longs discours d'un témoin bavard et menteuj'.
L'acte d'accusation [libellus) est l'œuvre du clerc de Constantine qui avait dénoncé Silvanus et mis en mouvement la justice : le diacre Nundinarius. Ce libellas est la reproduction d'une lettre que Nundinarius, avant le procès, et dans l'espoir d'intimider Silvanus, avait adressée aux évèques et au clergé des Eglises dissidentes de Numidie. L'accusateur, prenant à témoin le Christ, énumérait ses principaux griefs contre Silvanus, coupable de traditio, de vol, de vénalité. Voici cette pièce, telle qu'on la lut à l'audience, sauf peut-être quelc[ues lacunes : « J'en atteste le Christ et ses anges : il y a des traditeurs parmi ceux avec ([ui vous êtes en communion. Par exemple, Sil- A'anus de Cirta est un traditeur, et un voleur du bien des pauvres. Et A'ous tous, évê(jues, prêtres, diacres, senlorcs^ vous savez à quoi vous en tenir sur les quatre cents folles de Lucilla, cette dame clarissime, dont Fargent vous a décidés à conspirer pour faire jMajoiinus évêque : élection d'où est sorti le schisme. Autre chose : Victor le foulon, en votre présence et en présence du peuple, a donné vingt /biles pour être nommé prêtre. Tout cela est connu du Christ et de ses anges '. » Ce petit mémoire, brutal et cyni([ue, où la menace gronde entre deux appels mystiques, jetait une lumière crue sur les origines troubles de l'Eglise dissidente. Il causa naturellement une très vive émotion dans les cercles schismatiques de Numidie, où l'on essaya d'étoull'er l'afl'aire. A l'audience, il servit de base à l'enquête, au ré([uisitoire et à tous les interrogatoires.
Le diacre Nundinarius soutint lui-même l'accusation. Son réquisitoire est original : tout en faits, en documents, en témoignages, en (|uestions, en mots incisifs, en vives reparties. D'un bout à l'autre, avec l'autorisation ou même sur l'invitation du
1) Gcala aptul /cnopliiluin, p. 189 Ziwsa.
président, Forateur surveille, et presque dirige, les interrogatoires. Il indique les- pièces à lire, les témoins à appeler, les points à éclaircir, les faits à préciser, les questions à poser. Si les témoins ne disent pas la vérité ou refusent de parler, Nundinarius tire de son dossier et l'ait lire les documents qui les confondent. Accusateur formidablement armé, avocat clairvoyant dans sa rigneur implacable, il ne perd pas son temps à disserter : il agit encore en parlant. Son ré([uisitoire, très morcelé, est comme dispersé d'un bout à l'autre de l'audience dans les petits drames vivants et réalistes des interrogatoires '.
Ces interrogatoires sont nombreux; et tous, en face du président ou de l'accusateur, mettent en scène des clercs donatistes de Gonstantine. Tour à tour défilent à la barre les fossoyeurs Victor Samsurici et Saturninus, le diacre Saturninus, le diacre Gastus, les sous-diacres Grescentianiis et Januarius. Ges braves gens, nn peu frustes, racontent naïvement ce qu'ils savent, répondent brièvement aux questions du juge -. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de tous ces interrogatoires, où l'éloffuence est courte, mais parfois d'une saveur populaire, aA-ec des traits pittoresques. En réalité, parmi tous ces témoins, il n'y a qu'un seul orateur : le grammairien A'ictor, G'est lui (ju'il faut voir à l'œuvre, dans son duel avec le terrible Nundinarius.
Lors des perqidsitions de 303, le grammairien Victor était lecteur dans l'Eglise de Girta. Ge jour-là, il n'avait pas montré plus d'héroïsme que ses collègues : comme les autres, sans se croire bien coupable, il avait remis au magistrat les manuscrits sacrés dont il avait la garde. G'est ce qu'atteste le procès-verbal des saisies, où est consignée sa réponse : « On arriva dans la maison du grammairien. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit au grammairien Victor : « Donne les Ecritures ffue tu as, pour obéir à l'édit impérial. » Le grammairien A'ictor remit deux codices et ([iiatre ' quiiiiones . Félix, flamine perpétuel, curateur public de Girta, dit à Victor : « Donne les Ecritui'es, tu en as davantage. » Le grammairien Victor dit : « Si j'en avais eu davantage, je les aurais données''. » — Les années passant, Victor oublia sa malencontreuse aventure. 11 devint donatiste, comme la plupart des chrétiens de Gonstantine, sans ! presque y songer. Tout alla bien pour lui, jusqu'au moment
où il fut cité comme témoin, dans le procès de son évoque Silvanus.
1) Ocsla apiid ZrnopJdhim, p. 186-197. ;3) Goila apud Zcnophilum, p. 188.
2) Ibid., p. 193-1!)7.
26 LITTÉRATURE DONATISTE
Le 8 décembre 320, à Thamugadi,il eut les honneurs de l'audience : comme il re l'usa longtemps de dire ce qu'il savait, il fut presque constamment sur la sellette. Son interrogatoire, coupé en deux par la lecture de nombreuses pièces, occupe une grande partie du procès-verbal. Dès le début de la séance, Victor est en scène. Il se présente le front haut, et fait les honneurs de sa personne. Gomme le juge l'interroge sur sa condition, sur son rang : « Je suis, dit Victor, je suis professeur de littérature romaine, grammairien latin... Mon père a été décurion de Gonstantine ; mon aïeul était soldat, et avait servi dans la garde. Notre famille est de sang maure. » Mais le ton change, dès qu'on arrive à la question. Interrogé sur les origines du schisme, le grammairien joue la naïveté, prétend qu'il ne sait rien : « Moi, déclare-t-il, moi, je ne connais pas l'origine du schisme; je suis un fidèle quelconque dans le peuple des chrétiens. Gomme j'étais à Garthage, l'évêque Secundusyvint un jour ; on trouva, dit-on, que l'évoque Gaîcilianus avait été ordonné irrégulièrement par je ne sais qui, et on élut contre lui un autre évêque. G'est ainsi ([u'à Garthage commença le schisme. Je ne puis bien connaître l'origine de la dissension. Notre cité n'a toujours eu qu'une seule Eglise ; et, s'il y a eu un schisme, nous n'en savons rien du tout^. » lléponse incohérente, où se trahit déjà l'embarras de l'orateur.
Get embarras redouble, quand on évoque les souvenirs du temps de la persécution. « On affirme, dit le juge, que tu sais autre chose, et de bonne source : c'est f[ue Silvaniis est un traditeur. Explique-toi sur ce point. » — ■ « Je ne sais rien làdessus », répond Victor. — « Oh! il sait fort bien, crie le diacre Nundinarius. Il sait, car lui-même a remis des manuscrits. » Ainsi mis en cause, le grammairien nie effrontément. Il déclare qu'il était absent le jour des perquisitions : « J'avais fui la tempête, raconte-t-il; si je mens, que je meure ! Quand nous avons vu se déchaîner subitement la persécution, nous avons fui dans la montagne de Bellone. Moi, je siégeais avec le diacre Mars et le prêtre Victor. Quand on a demandé à ce Mars tous ses manuscrits, il a dit qu'il n'en avait pas. Alors, le prêtre Victor a donné les noms de tous les lecteurs. On est venu dans ma maison, quand j'étais absent. Les magistrats sont montés, ils ont enlevé tous mes manuscrits. Quand je suis revenu, j'ai trouvé mes manuscrits enlevés. » — « Mais on lit ta réponse
1) Gesia apud Zenophilum, p. 185.
dans le procès-verbal, réplique Nundinarius. Tu as répondu que tu avais donné les manuscrits. Pourquoi nier ce qu'on peut prouver ' ? » Et l'accusateur t'ait lire par le grelïier le procèsverbal des saisies, où figure en toutes lettres la réponse du témoin en 303 2.
Malgré l'évidence, le grammairien s'obstine à nier : « Je n'étais pas là », répète-t-il ^. On passe outre; on lit d'autres pièces qui prouvent la culpabilité de Silvanus et la complicité de plusieurs évêques Numides^. Enfin, pressé par les questions du juge et de l'accusateur, le grammairien se décide à dire ce qu'il sait sur Silvanus : « Oui, il a été traditeur, mais pas en ma présence... C'est sous Tévèque Paulus qu'a éclaté la persécution, et Silvanus était sous-diacre... Moi-même, je l'ai combattu lors de l'élection épiscopale... C'était un traditeur... J'ai crié contre lui, comme le peuple. Nous demandions un vrai citoyen, un honnête homme... Nous A^oulions un honnête homme, un concitoyen. Je savais que cela nous conduirait devant les tribunaux des empereurs, quand on se confie à de pareilles gens ■-'. » Dès ([u'il a cru devoir lâcher son évê([ue, le pauvre grammairien le charge avec entrain, avec la conviction qu'il mettait naguère à cacher la vérité.
Les discours incohérents du principal témoin contrastent étrangement avec les réquisitoires nets et mordants de l'accusateur. Chose curieuse, c'est le même contraste qu'entre les deux orateurs du parti dissident au procès de 314 : Victor le menteur rappelle Ingentius le faussaire, comme Nundinarius fait songer à l'aA^ocat Maximus. Il y a là comme un double symbole de l'éloquence judiciaire des Donatistes : âpres, vigoureux, souvent heureux dans l'offensive ; incohérents, médiocres, maladroits dons la défensive.
Aux discours et aux pamphlets de ces premières années du schisme, il faut joindre des correspondances. Six lettres d'évêques donatistes de ce temps nous ont été conservées intégralement : lettres fort curieuses, relatives aux négociations ([ui suivirent en Numidie les démarches préliminaires de Nundinarius, et par lesquelles on s'efforça de prévenir le scandale en réconciliant Silvanus de Constantine avec son diacre. Les auteurs de ces lettres sont trois évêques numides : Purpurins, P^ortis, Sabinus'''.
1) Ge.'sla apud Zenopliiluin, p. 186. 4)Ge!iki apudZcnophUuni,]^.lSdGli^uiv.
2) //>j(/., p. 186-188. r>) Ibid., p. 1^2-im.
3) Jbid., p. 188. 6) Ibid., p. 189-192.
2<S LITTÉRATURE DONATISTE
Le promier de ces personnages est Purpurins de Limata, cetribun brutal et sanguinaire, (|ue nous aA^ons déjà vu à l'œuvre^ comme orateur. Dans ses lettres, qui sont de beaucoup postérieures à ses discours, il se montre sous un aspect nouveau. Peut-être s'était-il un peu calmé avec l'âge. D'ailleurs,, les circonstances avaient changé. Devenu l'un des chefs de l'Eglise dissidente. Purpurins devait redouter pour elle, et pour lui-môme, les indiscrétions d'un débat public, où l'on pai'lerait de la persécution de Dioclétien, des largesses de Lucilla, et des exploits de certains prélats dn parti, soupçonnés de iraditlo^ de prévarication, même de a^oI ou d'assassinat. Donc, Purpurins s'efforça très sincèrement d'arranger les cJioscs : d'où ses deux lettres à révè([uc et au clergé de Constantine.
Dans son message à Silvaniis, il se montre bon diplomate. Il s'attache à ménager, l'amour-propre de son collègue, tout en essayant de l'amener à résipiscence. Il justifie d'abord son intervention : « L'évoque Purpurius à Silvanus, son co-évéque,. salut dans le Seigneur. — .l'ai reçu la visite du diacre Nundinarius, notre fils. Il m'a demandé de t'adresser cette lettre, pour intercéder auprès de toi, très saint collègue, et pour rétablir, s'il est possible, la paix entre lui et toi. » Puis il offre sa médiation : « Pour mon compte, je désire vivement que personne ne sache ce ([ui se passe entre nous. Si donc tu y consens, avisemoi par une lettre : j'irai seul là-bas pour la présente affaire, et je mettrai fin à la dissension qui vous sépare. » Purpurius touche ensuite au point délicat : que Nundinarius ait tort ou raison, c'est un adversaire dangereux, tro[) bien renseigné, et l'on doit empêcher à tout prix la publication de son mémoire : «Nundinarius m'a remis de sa propre main un mémoire ilibellus) sur l'affaire, mémoire à cause duquel il aurait été lapidé par ton ordre. Il n'est pas juste qu'un père châtie son fils, parce qu'il dit la vérité ; or, je sais que tout est vrai dans le mémoire qui m'a été remis. » Donc, il faut ménager le diacre, arranger l'affaire, d'accord avec les clercs et les notables de Constantine : « Cherche le remède, conclut Purpurius ; cherche le moyen d'étouffer là-bas le mal, avant qu'il n'en sorte des flammes ; car, ensuite, Tincendie ne pourrait être éteint que dans le sang des âmes. Convoquez les clercs et les seniores du peuple, tous les gens d'Eglise : qu'ils fassent une enf[uête approfondie sur ces dissensions, pour ([ue tout s'arrange selon les préceptes de la foi. Ainsi, tu ne t'égareras ni à droite ni à gauche. Méfie-toi, ne prête pas l'oreille aux mauvais conseillers qui ne veulent pas
la paix. Vous causez notre mort à tous... Adieu ^ » Purpiirius parlait d'or, en homme qui connaissait bien son parti. Siivanus eût fait preuve d'esprit en écoutant ces conseils pacifiques, d'autant plus significatifs qu'ils venaient du plus batailleur de ses collègues.
Mais Siivanus était un sot. Purpurins, qui s'en doutait, essaya . de lui forcer la main en provoquant une intervention du clergé et des notables de Gonstantine. En même temps qu'à l'évèque, il écrivit aux clercs et aux seniores. Il leur prodigue les compliments, les pressant d'agir, comme les y autorise la tradition : « L'évoque Purpurins aux clercs et aux seniores de Cirta, salut éternel dans le Seigneur. — Moïse crie vers tout le sénat des fils d'Israël, et il leur transmet les ordres du Seigneur. Rien ne se faisait sans le conseil des seniores. C'est pourquoi, vous aussi, mes très chers, vous qui possédez, je le sais, toute la sagesse céleste et spirituelle, montrez toute votre vertu, laites une enquête sur cette dissension, et rétablissez la paix. » Connaissant bien l'origine de la querelle, les gens de Gonstantine sont mieux placés ([ue personne pour arranger les choses : « D'après ce que m'a dit le diacre Nundinarius, ajoute Purpurins, vous connaissez toutes les causes de cette dissension entre lui et notre très cher Siivanus. Nundinarius m'a remis un mémoire où tout est consigné. Il dit que, vous aussi, a^ous êtes au courant de tout: je sais qu'il n'y a pas d'oreille indiscrète. )i En conséquence, Purpurins invite les clercs et les notables de Gonstantine à s'entremettre, à jouer le rôle d'arbitres entre l'évêquc et le diacre; autrement, ils risquent d'être eux-mêmes compromis dans l'affaire : « Cherchez un bon reniède ; trouvez le moyen d'étouffer cela sans ris([uer le salut dcA^otreâme. Craignez, sIa^ous accueillez la personne, d'être brus([uement traduits en justice. Jugez en toute équité entre les parties, conformément à votre dignité et à votre justice. Prenez o-arde de ne vous éu'arer ni à droite ni <à gauclie. C'est l'intérêt de Dieu qui est en cause, de Di(!U qui scrute les pensées de chacun. Veillez à ce que personne ne connaisse ce complot. Cela vous concerne, ce qui est contenu dans h; mémoire. Ce n'est pas bon... '■^. » On notera ([ue cette lettj'e se termine, comme la précédente, par un mot pessimiste : Purpurius, qui connaissait Siivanus, savait d'aA^ance que la raison aurait peu de prise sur l'esprit borné de son confrère.
L'évèque Fortis ne fut pas plus heureux ; et cependant, il intervint à Gonstantine avec une autoiité particulière, à cause des
1) Gcsla apud Zcnophilnm, p. 189. 2) Gesla apud Zcii'ipltiluni, p. 1S9-1D0.
liens d'amitié qui l'unissaient à l'évêque et à plusieurs prêtres de cette ville. Comme Purpurius, il écrivit alors deux lettres, à l'adresse des mêmes correspondants. A Silvanus, il ose parler ferme. Il déplore cette querelle, œuvre du Diable : « Fortis à son très cher frère Silvanus, salut éternel dans le Seigneur. — Notre fils, le diacre Nundinarius, est venu me trouver. Il m'a raconté ce qui s'est passé entre toi et lui, comme par l'intervention du Malin qui veut détourner du chemin de la vérité lésâmes des Justes. En apprenant cela, j'ai été au désespoir. Gomment une telle dissension a-t-elle pu éclater entre vous ? Comment un évêque de Dieu a-t-il pu en arriver à cette extrémité, si dangereuse pour nous ? » Il faut éviter à tout prix « d'en veuir à un procès public, où nous serions condamnés par des païens... Je demande au Seigneur de nous épargner ce scandale ». En terminant, Fortis invoque des souvenirs personnels : il a eu jadis des difficultés avec Silvanus, et les deux évêques n'en sont pas moins devenus amis. Que Silvanus, aujourd'hui, se réconcilie de môme avec Nundinarius : « Alors, j'ai recommandé mon âme à Dieu, et je t'ai pardonné... Dieu nous a. délivrés, et nous servons avec toi. De même ([u'il nous a été pardonné, de même vous devez vous réconcilier et faire la paix, pour que nous puissions tous, au nom du Christ, célébrer joyeusement la paix. Que personne ne le sache '. » Dans sa lettre au clergé et aux notables, Fortis juge sévèrement la conduite de Silvanus, ([ui a fait lapider son diacre. Il reproche aux clercs d'avoir laissé les cliosos aller si loin ; il les exhorte à intervenir, à prévenir Je scandale. Il s'adresse spécialement à ceux des prêtres de Constanliue qu'il connaît personnellement : « Fortis à ses frères et à ses fils, au clergé et aux. scnlofcs, salut éternel dans le Seigneur. — J'ai vu venir à moi mon fils, le diacre Nundinarius. Il m'a rapporté ce qui a été fait contre vous, iiin tout cas, vous auriez dû arranger les choses, arrêter une telle folie, ne pas laisser lapider les gens pour la vérité. Cela, nous le savons, vous et nous, comme vous nous l'avez rapporté... A-t-on pu en venir au point de donner un 4el exemple aux païens ! Et ceux qui par nous croyaient en Dieu, vont bientôt nous maudire, quand la chose sera connue du pnblic. Donc, il ne faut pas en arriver là. Vous, qu'anime l'Esprit, faites en sorte que personne ne le sache, pour que nous puissions célébrer en paix la Pâques. Exhortez-les à se réconcilier; suppi'iniez la dissension. Craignez, cpiand la chose arrivei'a au public, de courir vous-mêmes des risques. Si cela se produisait, vous pour-
]) Gcsla apud '/cnopkiluin, p. 19û.
riez plus tard vous le reprocher. Donnez-vous tout entiers à l'affaire, toi, Possessor, toi, Donatus, et tous les prêtres, Valerius et Victor. Vous savez tout ce qui s'est passé ; faites en sorte que la paix soit avec vous *. o Ces touchants appels à l'amitié de l'évéque et des prêtres de Constantine donnent aux lettres de Fortis un accent ému de lettres familières.
Sabinus était, évidemment, beaucoup moins familier avec les gens et les choses de Gonstautine : il remplace les souvenirs personnels par des citations bibliques. Très modeste, ou se jugeant peu en crédit hors de son diocèse, il compte naïvement sur son collègue Fortis pour détourner le danger. Il écrit à Silvanus : « Salut éternel dans le Seigneur. — Nundinarius, ton fils, est arrivé vers nous ; non seulement vers moi, mais encore vers notre frère Fortis. Il se plaint amèrement de toi. Je m'étonne que, malgré ta dignité, tu te sois conduit ainsi aA^ec ton fils, un homme que tu as élevé et ordonné... Là-dessus t'a écrit, lui aussi, notre frère Fortis. Voici ce que je demande à ta charité, ô frère très biem^eillant... Dompte et apaise la sédition de ceux qui n'ont pas voulu voir la paix régner entre toi et tou fils. Que ton fils Nundinarius célèbre la Pâques en paix avec toi. Que la chose n'arrive pas au public ; elle est déjà trop connue de nous tous. Je te prie, frère très bienveillant, d'accueillir mon humble demande. Que personne ne le sache ~. » Une seconde lettre est adressée à Fortis, que Sabinus presse d'intei'venir aussitôt à Constantine avec toute son autorité personnelle : « Sabinus à son frère Fortis, salut éternel dans le Seigneur. — Je saisquoHe est ta charité à l'égard de tous tes collègues ; cependant tu as toujours eu une amitié particulière..,, j'en suis certain, pour Silvanus. C'est pourquoi je n'ai pas hésité à t'euA'-oyer celle lettre. J'ai fait remettre ton message à Silvanus, pour l'affaire dt; Nundinarius. (^uand on agit avec diligence, on a toujours Dieu pour soi. N'allègue pas d'excuse. L'affaire nous occupe tout entiers ces jours-ci, elle presse, elle n'admet pas de répit : il faut aboutir avant la fête de Pâques, il faut que tu rétablisses une paix complète, pour que nous soyons jugés dignes de partager l'héritage du Christ. .. Je te demande encore d'agir... Je te souhaite le bonjour dans le Seigneur, et souviens-toi de nous. Adieu ; mais, je t'en prie, que personne ne le sache •'. » Très touchante encore, cette humble confiance de Sabinus dans son influent collègue Fortis, qu'évidemment il admire.
Telles sont ces correspondances si curieuses, qui nous font
1) Gcala ajnid Zenophihun, p. lOO-liJl. 3) Gcsla apnd Zcnopldlum, p. VJ2.
2) Ibid., p. l'Jl-li)2.
32 LITTÉRATURE DONATISTE
assister aux préliminaires du grand procès de Thamugadi et nous réyèlent les dessous de l'affaire. Elles ne changèrent rien au cours des choses : la diplomatie de Purpurins, l'amitié de Fortis, la confiance de Sabinus vinrent se briser contre l'obstination aveugle de Silvanus. Mais ces lettres ont pour nous un véritable intérêt littéraire et historique. Elles éclairent, avec les origines du schisme, la psychologie des premiers chefs de l'Eglise dissidente. Elles inaugurent un genre littéraire qui tiendra beaucoup de place dans l'histoire du Donatisme : la série de ces correspondances à visées pratiques, dont toujours les meneurs du parti useront largement pour gouverner leurs fidèles, pour se concerter, pour attaquer ou se défendre.
Caractères de celte première litlérature donalisle. — Le pamplilct. — Le sermon. — Le discours judiciaire. — L'éloquence de concile et réloquencc populaire. — La lettre. — Rôle i^rédominant de la polémique. — Violence du ton. — Persistance de tous ces traits dans la littérature donatistc des générations suivantes. — Témoignage d'Optat.
Gomme on l'a vu, la littérature donatiste est aussi ancienne que le schisme africain lui-même. Elle s'annonce, avant la rupture, dans les documents divers où se manifeste tout d'abord le mécontentement des plus sectaires parmi les chrétiens d'Afrique. Elle s'esquisse au moment où le fanatisme et l'intrigue coupent en deux l'Eglise locale. Elle se constitue dans les premières années du schisme, et présente dès lors la plupart des traits qu'on y observera jusqu'au bout.
Dans cet âge héroïque, du Donatisme, apparaissent presque tous les genres littéraires qui seront en lionneur chez les adeptes ■de ri*]glise dissidente. C'est le pamphlet et le réquisitoire, aA^ec le manifeste des martyrs d'Abifcina, avec les anathèmes du synode de 312, avec les mémoires accusateurs et les diatribes contre Ga;ci]ianus de Carthage. C'est le discours sous toutes ses formes : le sermon, avec Silvanus de Constantine; le discours judiciaire, avec l'avocat Maximus et le scribe Ingentius en 314, uvec Nundinarius et Victor en 320 ; l'éloquence de concile, avec les orateurs de Cirta en 305, de Carthage en 312, de Pvome en 313, d'Arles en 314; l'éloquence populaire, a'vec les manifestations tumultueuses de l'élection de Cirta, avec les farouches invectives de Purpurins. C'est la lettre, avecSecundus deTigisi, •avec Purpurius, Fortis et Sabinus, avec les synodales de 312.
LES I)ÉBUTS 33
C'est encore la relation de martyre et le sermon martyrologique, avec la Passio Doiiati, avec l'édition sectaire des Acta Saiuniini. Même le faux, dont certains schismatiques Tirent presque un genre littéraire, est inauguré en 314 par les élucubrations d'Ingentius. Tous ces genres, qui par dus mo3'ens divers tendent au même but, sont nés de la lutte, de la nécessité des choses : tous ont pour objet l'a glorification ou la défense de la nouvelle Église dissidente,
iWec les genres, se dessinent aussi, dès cette période des débuts, les principaux types d'orateurs et d'écrivains donatistes. Parmi les adversaires d'Optat ou d'Augustin, nous rencontrerons bien des sectaires dont la physionomie nous est connue d'avance, par celle de leurs aînés : des politiques inconséquents, et d'attitude équivoque, comme Secundus de Tigisi ; des tribuns, devenus diplomates sur le tard ou par nécessité, comme Purpurins de Limata ; des conseillers bien intentionnés, et jamais écoutés, comme Fortis ou Sabinus ; des ambitieux sans scrupule, têtus et bornés, comme Silvanus de Goustantine ; des avocats âpres et mordants, comme Maximus ou Nundinarius ; peut-être des menteurs ou des l"aussa;i'es, comme Ingentius ou Victor. L'histoire littéraire de l'Église schismatique, comme son histoire, ne sera en partie qu'un recommeucement.
Dans les documents conservés de cette première période, s'accusent avec une netteté brutale les traits qui toujours domineront dans la littérature donatistc. Presque tout y nait de la polémique, ou s'y ramène. C'est une littérature de controA^erse, do combat, d'anathèmes ])ibliques et d'injures ; une littérature de gens passionnés, toujours sous pression, et de sectaires ; une littérature d'intransigeance, de haine, de méfiance, et de l)rétentions évang'éliqu(.'S. On y observe souvent un défaut de sincérité, dont les individus ne sont pas entièrement responsables, et dont il faut chei'cher la cause dans le malentendu initial, dans les difficultés insurmontables d'une situation fausse. A ne considérer que l'expression littéraire, ces premiers J3onatistes, comme leurs successeurs, ont parfois une éloquence faroiu'he, assez |)ersonnelle, originale malgré l'excès d'une vigueur toujoui's tendue. Ils peuvent séduire aussi i)ar l'éclat imprévu de leurs saillies, parletirs allures de tri!)uns, })ar un air de négligence pittoresque, où se trahit le laisser-aller du latin vulgaire. Mais ils déconcertent 1(3 goût et lassent la patience par leurs déclamations et h;ur emphase de demi-lettrés ou de lettrés trop curieux de plaire aux foules, par les lourdes
34 LITTÉRATURE DONATISTE
ùlcgances d'une rhétorique maladroite, par les pointes émoussées de leurs antithèses, par leurs débauHies de couleurs crues. Enfin, cette littérature tapageuse laisse une impression de monotonie : toujours les mômes idées, souvent développées dans les mêmes termes, en un môme cadre, sur le môme ton.
Tous ces traits persisteront dans la littéi'ature donatiste des généj'ations suivantes : ils se retrouveront chez Donat te Grand ou dans les relations martyrologicpies, et, plus tard, chez les contemporains d 'Optât ou d'Augustin. Ils s'expliquent par l'action de l'esprit sectaire sur des tempéraments africains, comme par l'habitude et la nécessité d'une lutte de tous les jours contre les mômes adversaires : la polémique était le tout de l'écrivain, et la violence était dans l'âme avant de passer dans le langage. On peut dire de toute la littérature des Donatistes ce qu'Optât leur disait de leurs sermons : « Considérez les mots où s'affirme votre orgueil, considérez vos sermons, considérez vos mandements, ouvrez môme les Actes de vos conciles... Il n'y a personne parmi vous, qui ne môle à ses sermons des injures contre nous... Vous commencez par la lecture d'un passage des Livres saints, et, pour l'expliquer, vous nous outragez dans A^os sermons. Vous citez l'jiivangile, et vous insultez un frère absent. Dans l'esprit de vos auditeurs, vous versez la haine. Vous prêchez l'inimitié. Tous vos discours ne sont qu'un prétexte à scandales contre nous '. »
1) Oijtiil,, IV, 5.