SA CONVERSION
« Or Saul, ne respirant encore que menaces et que meurtre contre les disciples du Seigneur, s'étant adresse au souveraio sacrificateur, lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que s'il en trouvait quelques-uns de celte secte, soit hommes, soit femmes, il les amenât lies à Jérusalem. Or il arriva u'en marchant il approcha de Damas, et tout à coup une lumière resplendit du ciel comme un éclair tout autour de lui; et étant tombé par terre, il entendit une voix qui lui disait* Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Et il repondit : Qui es-tu. Seigneur? Et le Seigneur lui dit: Je suis Jésus que tu persécutes; il t'est dur de regimber contre les aiguillons. Alors, tout tremblant et tout effrayé, il dit : Seigneur, que veuxtu que je fasse? Et le Seigneur lui dit: Lève-toi et entre dans la ville; et là il te sera dit ce que tu dois faire. Or les hommes qui marchaient avec lui s'arrêtèrent tout épouvantes , entendant bien la voix, mais ne voyant personne. Mais Saul se leva de terre, et ses yeux étant ouverts, il ne voyait personne; c'est pourquoi ds le menèrent a Dnmas, en le conduisant par la main ; et il fut trois jours sans voir, et ne mangea ni ne but. Or, il y avait à Damas un disciple nomme Ananias: et le Seigneur lui dit en \ision : Ananias ! et il répondit : .Me \oici, Seigneur. Et le Seigneur lui dit : Lèvetoi, et t'en va en la rue nommée la Droite, et cherche, dans la maison de Judas, un homme appelé Saul. qui est de Tarse ; car voilà, il prie ; et il a vu en vision un homme, nomme Ananias, entrant et lui imposant les mains, afin qu'il recouvre la vue. Et Ananias répondit : Seigneur, j'ai entendu dire de cet homme à beaucoup de gens combien de maux il a faits à tes saints dans Jérusalem; et ici, il a autorité de la part des principaux sacrificateurs de lier tous ceux qui invoquent ton nom. Mais le Seigneur lui dit : Va, car il m'est un vase d'élection, pour porter mon nom devant les gentils, et les rois, et les eDfants d'Israël; car moi je lui montrerai combien il faudra qu'il souffre pour mon nom. Ananias donc s'en alla, et entra dans la maison ; et lui imposant les mains, il lui dit : Saul, mon frère, le Seigneur Jésus, qui t'est apparu dans le chemin par où tu venais, m'a envoyé afin que tu recouvres la vue, et que tu sois rempli du Saint-Esprit. Et aussitôt il tomba de ses yeux comme des écailles, et à l'instant il recouvra la vue; puis il se leva et fut baptise; et ayant mangé, il reprit ses forces. Et Saul fut quelques jours avec les disciples qui étaient à Damas; et il
PRÊCHA AUSSITÔT DAXS LES SYNAGOGUES QUE CHRIST ETAIT LE FlLS DE DlEU.
Et tous ceux qui l'entendaient étaient hors d'eux-mêmes, et ils disaient : N'est-ce pas là celui qui détruisait dans Jérusalem ceux qui invoquaient ce nom, et qui était venu ici exprès pour les amener lies aux principaux sacrificateurs? Mais Saul se fortifiait de plus en plus, et il confondait les Juifs qui demeuraient à Damas, démontrant que Jésus était le Christ. •
(Actes IX, 1-22.)
Tel arbre, tel germe. Un christianisme aussi éminent que celui que nous avons reconnu chez l'Apôtre, doit avoir pour point de départ une conversion qui dé-
passe toutes les proportions ordinaires. Aussi la conversion de Saul de Tarse en Paul apôtre est-elle le plus grand événement de l'histoire de l'Eglise primitive, après les faits de Jésus-Christ et du Saint-Esprit.
Toutefois, ce n'est pas sur la grandeur de l'événement que je veux m'arrêter, c'est sur ses caractères; car si saint Paul nous est mis devant les yeux, ce n'est pas pour que nous l'exaltions, c'est pour qu'il nous instruise. Je veux, dans une conversion modèle, étudier la conversion dont chacun de nous a besoin pour faire sa part de l'œuvre à laquelle Dieu appelle aujourd'hui son peuple; et cette conversion modèle, je la trouve en Saul de Tarse. Chez cet homme vraiment extraordinaire, tout est si fortement accentué, dans la nature et dans la grâce, que la pratique emprunte la valeur presque d'une théorie : entre tous les traits de ressemblance qu'il offre avec son Maître, celui-là n'est pas le moins surprenant. On le dirait, tour à tour, plus homme qu'un autre homme dans l'état naturel, et plus chrétien qu'un autre chrétien dans l'état de grâce. Comme on étudie la peinture dans un Raphaël ou la poésie dans un Dante, parce qu'à la hauteur où de tels génies s'élèvent l'art semble se personnifier dans l'artiste et la poésie dans le poëte, ainsi l'on étudie l'Evangile presque aussi sûrement dans la personne de saint Paul que dans les pages du livre : dans cet apôtre, l'apostolat; dans ce saint, la sainteté ; dans ce croyant, la foi ; et aussi dans ce converti, la conversion.
Démêlons donc, dans la conversion de Saul, les caractères de toute vraie conversion : ce qu'elle est, où elle va, et d'où elle vient; sa nature, sa portée et son origine. Ce sera entrer dans la pensée de saint Paul luimême : « J'ai obtenu grâce, afin que Jésus-Christ montrât en moi le premier toute sa clémence, pour servir d'exemple à ceux qui viendront à croire en lui pour la vie éternelle l. »
La conversion, qu est-elle? A cette question, la conversion de Saul répond par des faits. Notre texte (et on reconnaît ici la Parole de Dieu) ne nous dit nulle part : Saul se convertit ; mais il nous le montre faisant des œuvres toutes nouvelles, et nous laisse le soin de conclure que son cœur a été changé. Il ne faut, pour reconnaître ce changement, que se rendre compte de ce qu'il était avant sa conversion, et de ce qu'il est après. Après : Paul, un apôtre de Jésus-Christ, plus encore, l'Apôtre de Jésus-Christ, de tous les apôtres celui qui a travaillé le plus % et celui qui a offert dans sa personne le modèle le plus accompli de foi et de vie chrétienne; avant : Saul, « un blasphémateur (c'est lui qui parle, ou le respect ne m'eût jamais permis ce langage), un persécuteur, un oppresseur, » ne laissant d'autre ressource à la grâce « que l'ignorance » où l'entretenait « son incrédulité3. » Que l'on comprend bien la sur-
» i Tim. I, 16. — 2 j cor. XV, 10. — ? 1 Tim. 1, 13.
prise naïve de ses auditeurs de Damas, qui, l'entendant confesser Jésus-Christ pour le Fils de Dieu, « étaient hors d'eux-mêmes et disaient : N'est-ce pas là celui qui détruisait dans Jérusalem ceux qui invoquaient ce nom, et qui était venu ici exprès pour les amener liés aux principaux sacrificateurs - ? »
Vous-même, supposez- vous étranger à l'histoire des Actes, et que l'on vous dise : Il y avait un homme, Saul, qui « persécutait la doctrine (de Jésus-Christ) jusqu'à la mort, liant et mettant en prison hommes et femmes 2; » qui « souvent, de synagogue en synagogue, les contraignait à blasphémer en les punissant » (c'està-dire en les torturant) ; qui , « transporté de rage contre eux, les persécutait jusque dans les villes étrangères 3, » et qui courait de Jérusalem à Damas, « pour amener liés à Jérusalem ceux qui étaient là, afin qu'ils fussent punis4. » Que l'on vous dise ensuite : Il y a eu un homme, Paul, qui a servi Jésus-Christ avec plus d'ardeur qu'aucun autre; qui a vécu et qui est mort, comme son Maître, pour le seul bien de l'Eglise ; qui, tourmenté cruellement par les païens, plus cruellement tourmenté par les juifs, « n'a fait compte de rien ni tenu sa vie même pour précieuse, » et qui a fini en couronnant par le martyre la carrière la plus active peut-être et la plus dévouée que la terre ait jamais connue. Pourriez-vous penser que ces deux hommes n'en soient
1 Actes IX, 81. — 3 Actes XXII, 4. — 3 Actes XXVI, 2. — * Actes XXII, 5.
87 — qu'un? Eh bien, forcez-vous à n'en faire qu'un, rattachez-les comme vous pourrez l'un à l'autre : la difficulté que vous y trouverez vous donnera la mesure de ce qu'est la conversion chrétienne, et de la distance qui la sépare d'avec tout ce qui n'est pas elle.
La conversion n'est pas seulement une réforme de conduite. Nous ne voyons pas qu'il y ait eu rien à reprendre dans la conduite de Saul. ïl en appelle hardiment au témoignage de tout son peuple, pour « la vie qu'il a menée dès sa jeunesse1. » Nous ne saurions donc nous le représenter autrement que réglé dans ses mœurs, honnête dans les affaires, exact dans les sacrifices de la piété, libéral dans ceux de la bienfaisance, en un mot homme honoré et honorable. Mais avec tout cela, Saul était encore Saul, et Paul n'avait pas commencé. — La conversion n'est pas seulement une soumission, même intérieure, à la loi morale. Nous ne pouvons douter que Saul ne fût, dans le sens intime et élevé du mot, un homme moral, subordonnant la volonté propre au devoir, jusqu'au renoncement et au sacrifice. Il se rend le témoignage, en écrivant aux Philippiens, que « quant à la justice de la loi, il avait été sans reproche2; » et ce n'était pas peu de chose, pour le juif consciencieux et croyant, que cette justice de la loi, « ce joug pesant, dit saint Pierre, que ni nous ni nos pères n'avons pu porter3. » Mais avec tout cela,
' Actes XXVI, 4. — 2 Phil. III, 6. — s Actes XI, 10.
Saul était encore Saul, et Paul n'avait pas commencé. — La conversion n'est pas seulement l'acceptation T même sincère, de certains principes religieux. Saul était Israélite croyant, juif zélé, pharisien rigide, exact entre les exacts l; soumis aux Ecritures, servant le vrai Dieu, espérant au Messie, également scrupuleux à observer toutes les ordonnances de Moïse et ardent à les défendre. Mais avec tout cela, Saul était encore Saul, et Paul n'avait pas commencé. — La conversion n'est pas même seulement un développement graduel, une amélioration progressive de toutes les bonnes dispositions que nous venons de reconnaître à Saul. Elles auraient eu beau se développer, beau s'améliorer, fût-ce pendant un siècle : elles n'auraient jamais pu donner que ce qu'elles contenaient en germe; Saul n'aurait fait que continuer Saul, et Paul n'aurait jamais commencé.
La conversion est le point de départ d'une vie nouvelle, contraire à l'ancienne dans sa direction générale : c'est ce qu'indique le nom même dont elle se nomme, puisqu'il marque un retour et un revirement de chemin. Par elle, Saul ne devient pas meilleur, mais il devient autre; il n'est pas plus fidèle qu'autrefois à ses principes, mais ses principes sont changés; ce qu'il tenait pour mal, il le tient pour bien, ce qu'il appelait lumière, il l'appelle ténèbres; il fait l'expérience personnelle de ce qu'il devait exprimer si énergiquement plus
1 Actes XXVI, 5; Phil. III, 5, 6.
tard : « Si donc quelqu'un est en Christ, c'est une nouvelle création; les choses vieilles sont passées, voici, toutes choses sont faites nouvelles1. » C'est qu'un germe nouveau, inconnu, étranger, a été déposé au fond de son être : ce germe, c'est la foi en Jésus, le Christ, le Fils de Dieu. Désormais, ce qu'il cherchait dans la loi, il ne le cherche plus que dans la grâce; ce qu'il attendait de sa justice propre, il ne l'attend plus que de la justice de Dieu en Jésus-Christ. Au reste, le voici peint au naturel par lui-même, dans ces paroles à la fois si remplies de vérité et si brûlantes d'amour : « Ce qui m'était un gain, je l'ai estimé comme une perte pour l'amour de Christ. Et certes, j'estime toutes choses comme une perte, pour l'amour de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour duquel j'ai fait la perte de toutes choses, et je les estime comme des balayures, afin que je gagne Christ, et que je sois trouvé en lui, ayant non point ma justice qui est de la loi, mais celle qui est par la foi en Christ, la justice qui est de Dieu par la foi2. »
Voilà la conversion de Saul : la voilà reconnue dans ses fruits visibles, et la voilà recherchée dans son germe secret. Saul est converti, du jour, de l'heure, du moment que, se reconnaissant en lui-même mauvais, indigne, perdu, et à jamais privé de toute justice devant Dieu, il substitue le nom de Jésus-Christ au sien propre
12 Cor. V, 17. — sphil.ni, 7-9.
dans toutes ses espérances de vie éternelle, et se jette sans réserve au pied de la croix, comme un pauvre pécheur qui n'a pas d'autre ressource au monde que le sang de l'Agneau de Dieu. Mais ce même Saul, du jour, de l'heure, du moment qu'il est converti, entre tout entier dans l'esprit, dans les pensées, dans les œuvres de ce Sauveur qui l'a racheté. Ce n'est pas seulement son nom dont il se couvre, c'est sa justice dont il se revêt, c'est tout son être auquel il s'unit. Comme il ne vit plus que par Jésus-Christ, il ne vit plus aussi que pour Jésus-Christ, devenu à la fois le germe et le fruit, le principe et la fin, l'alpha et l'oméga de sa vie nouvelle. Eh bien! toute conversion véritable, commençant comme celle de Saul, finit aussi comme elle. Elle commence par Jésus-Christ vivant et régnant dans le cœur, devant Dieu l; elle finit par Jésus-Christ vivant et régnant dans les œuvres, devant les hommes2, et les obligeant, par le contraste de la vie ancienne avec la vie nouvelle, à dire comme on faisait pour Saul à Damas : « N'est-ce pas là celui » que nous avons connu si différent3? tant le converti est transformé, tant on a de peine à le reconnaître en lui-même. Cet homme, si jaloux de ses devoirs et si coulant sur ses droits, n'est-ce pas celui dont la susceptibilité s'offensait du moindre reproche et la volonté propre s'irritait de la plus petite contrariété? Cet homme, si doux, si respectueux, si grave, n'est-ce
i 2 Cor. XIII, 5. —2 1 Jean II, 6. — 3 Actes IX, ?1.
pas celui qui s'emportait à tout propos, prenait à partie Dieu et les hommes, et mêlait le saint nom du Seigneur, avec une légèreté profane, aux intérêts les plus vulgaires, les plus frivoles, les plus indignes? Cet homme, si libéral, si prompt à donner, en recherches d'occasions pour faire le bien et ne voyant dans sa fortune qu'un dépôt que Dieu a commis à sa foi, n'est-ce pas celui à qui on avait tant de peine à arracher une modique souscription, ou pour le service de Dieu, ou pour le soulagement du pauvre? Cet homme, qui vit une vie de prière, de renoncement, d'activité sainte, de dévouement généreux, n'est-ce pas celui qui prenait son plaisir dans les passe-temps du monde, dans ses fêtes, dans ses vanités, dans ses convoitises ?
Faites que l'on puisse parler ainsi de vous : alors, votre conversion sera une conversion ; alors aussi, vous aurez votre place marquée dans le travail du peuple de Dieu; alors, mais seulement alors... 0 vous donc, qui vous flattez d'appartenir au Seigneur, qui lui appartenez, je l'espère, en vérité, ne vous arrêtez point que vous n'ayez prouvé votre conversion à tous les yeux par la possession d'un « homme nouveau, » sanctifié jusqu'à cette glorieuse contradiction avec votre « vieil homme! » Mais de ces conversions insignifiantes, qui, touchant à peine à certaines notions de tête et à certaines habitudes de surface, laissent subsister chez le prétendu converti les goûts, les dépenses, les dissipations, l'avarice, la cupidité, les péchés peut-être d'autrefois,
ne m'en parlez plus, en présence de la conversion de Saul de Tarse !
Aussi, cette conversion, voyez où elle va, je veux dire quelle influence elle exerce dans le monde; par où vous connaîtrez de quel poids sera votre propre conversion aux yeux des hommes, quand elle aura les caractères que nous venons de reconnaître à celle de Saul.
L'impression produite par la conversion de Saul a été aussi profonde qu'étendue. On le voit d'abord par les juifs de Damas : « Tous ceux qui l'entendaient étaient
comme ravis hors d'eux-mêmes Et Saul se fortifiait
de plus en plus, et confondait les juifs qui demeuraient à Damas, prouvant que Jésus était le Christ1. » On le voit aussitôt après par toutes les églises chrétiennes de la Judée, que cette nouvelle remplit à la fois de surprise et de consolation, et qu'elle excite à «glorifier Dieu à cause de lui2. » On le verra plus tard par tous ceux à qui elle parviendra dans le monde entier, et qui y trouveront la vérité de l'Evangile et sa puissance rendues visibles comme à l'œil. L'Apôtre savait si bien le fruit que le monde devait recueillir de sa conversion, qu'il en fait un des arguments favoris de sa prédication: sur les cinq discours qui nous ont été conservés de lui dans les Actes, il y en a deux dont elle lui a fourni le sujet3, sans parler des allusions réitérées qu'il y fait
1 Actes IX, 22. — 2 Gai. I, 22-24. — 3 Actes XXII, XXVI.
dans ses épîtres1. Il compte avec le peuple juif, il compte avec Agrippa, il compte avec les églises, il compte avec tous sur les sentiments que doit éveiller dans toute âme candide une intervention si éclatante de Dieu en faveur de la doctrine de Jésus-Christ.
Il a raison d'y compter. Après la résurrection de Jésus-Christ et la descente du Saint-Esprit, l'histoire évangélique n'a pas de témoignage qui égale la conversion de Saul de Tarse. On l'a senti dans tous les temps; et tel esprit réfléchi s'est rendu devant cette page de l'Evangile, qui ne s'était rendu devant aucune autre. Je le comprends sans peine : les moins croyants d'entre vous en feront autant, s'ils veulent seulement prendre le soin de peser sans prévention le récit de mon texte.
Un jeune juif, en qui la naissance et la parenté fortifient le préjugé religieux, appartenant à la branche la plus rigide de la secte rigide des pharisiens, disciple de Gamaliel, mais plus ardent que son maître, ou entraîné plus loin que lui par la situation nouvelle que la hardiesse de saint Etienne avait faite à l'Evangile2, croit servir Dieu en persécutant jusqu'à la mort les disciples de Jésus-Christ3. Il fait son coup d'essai au martyre de saint Etienne, et la vue de ce premier sang ne fait qu'animer sa fureur ; si bien qu'après avoir épuisé son œuvre « de menaces et de meurtre » dans Jérusalem et dans la Judée, il sollicite du Sanhédrin la faveur de l'al-
1 1 Cor. XV, 9; 1 Tim. I, 12-16, etc. — 2 Actes VI, 14. — 3 Jean XVI, 2.
1er transporter dans les villes étrangères ( comme Paul apôtre devait ambitionner plus tard l'honneur de porter l'Evangile en des contrées où il ne fût point encore parvenu). Saul donc, muni de lettres et de commissions officielles, s'achemine vers la populeuse Damas, où l'Evangile avait trouvé beaucoup d'accès, soit auprès des juifs, qui y étaient fort nombreux, soit auprès des païens prosélytes, qui l'étaient plus encore, surtout parmi les femmes. Mais le voici qui, en approchant de cette cité, subit un changement si extraordinaire dans ses convictions et dans ses desseins, qu'on lui voit, après trois jours de jeûne, substituer, dans Damas même, l'office de Paul apôtre à celui de Saul persécuteur. Voilà le fait moral, dégagé d'avec les circonstances surnaturelles qui l'accompagnent dans le récit de saint Luc, et sur lesquelles je ne m'arrête pas pour le présent. Ce fait, comment l'expliquer? car enlin, il n'y a pas plus d'effet sans cause dans le monde moral, qu'il n'y en a dans le monde physique.
Si l'Evangile est vrai, si Jésus-Christ est le Fils de Dieu, si Dieu est intervenu, tout est éclairci. Dieu ne prodigue pas les miracles ; mais on comprend sans peine qu'il y ait eu recours pour donner une telle preuve de l'Evangile> et pour lui assurer un tel ministre. Mais, si Dieu n'est pas intervenu, si Jésus-Christ n'est pas son Fils, si l'Evangile enfin n'est pas vrai, comment, je le demande, expliquer le changement de Saul ?
On ne songera pas à l'expliquer par l'intérêt — ce
grand mobile des actions humaines dans l'homme irrégénéré, hélas! et trop souvent dans le régénéré lui même. La conversion de Saul compromettait trop visiblement tous ses intérêts : à la place d'une carrière brillante d'honneur, de crédit, de fortune, elle mettait le nom de Saul rejeté de son peuple, ses puissants amis tournés en ennemis, sa famille vraisemblablement armée contre lui, sa personne devenue le point de mire de la persécution, sa vie toujours menacée et réservée tôt ou tard au martyre. Tout cela est si manifeste qu'il serait superflu de s'y arrêter : tout était désintéressement, renoncement, sacrifice, dans la conversion de Saul.
S'en prendrait-on à l'influence — à laquelle les plus sincères sont les plus accessibles ? Saul n'a-t~il pu se laisser persuader par le sage et vertueux Ananias, dans un moment de grand trouble intérieur, que sa doctrine était erronée et l'Evangile véritable"? Soit, quoiqu'il reste alors à rendre compte de ce trouble intérieur qui a précédé la rencontre de Saul avec Ananias ; soit encore, quoiqu'aucune influence humaine ne suffise pour produire un changement à la fois si prompt, si radical et si particulier ; je le veux, Ananias a pu persuader Saul — s'il a eu de bonnes raisons à lui donner, en d'autres termes, si l'Evangile est véritable. Mais on ne comprendra jamais qu'un homme aussi engagé que l'était Saul, d'action, de passion, de volonté propre et d'àmour-propre, se fût rendu sans raisons solides ; lui surtout, un homme si énergique, plus accoutumé à exercer
des influences qu'à en subir, ou, s'il en subissait, comme il peut arriver aux hommes les plus énergiques, ayant la place prise, l'esprit gagné, le cœur donné, et tout cela dans un sens directement contraire à l'humble crédit d'Ananias.
Il est une troisième explication à laquelle on pensera pouvoir en appeler avec un peu plus d'apparence, c'est l'exaltation religieuse — un homme aussi ardent que Saul ayant pu, sans délibération bien mûrie, passer d'un fanatisme à un autre. Mais cette hypothèse ne tient pas contre quatre minutes de réflexion, pour qui se rappelle ce qu'a été F apôtre Paul. Son exaltation naturelle, Paul avait de quoi la satisfaire dans sa foi judaïque et pharisaïque, tandis qu'en devenant disciple de Jésus- Christ, il dépose tout cela: au lieu d'entrer dans un nouveau fanatisme, il rompt avec l'ancien. Etrange fanatisme, en effet, que celui d'un homme qui parle, jusque dans les occasions les plus excitantes, un langage marqué au coin « de la vérité et du sens rassis l; » d'un homme qui prend toutes ses mesures avec la prudence la plus consommée, jaloux de tous ses droits, même sociaux et civils, quand ils peuvent servir la cause de l'Evangile, ou seulement lui épargner une douleur inutile2; d'un homme qui s'applique à aller toujours, dans l'intérêt de son ministère, jusqu'à l'extrême limite des concessions que la sagesse conseille et que la conscience
i Actes XXV, 25; 1 Cor. X, 15. — 2 Actes XVI, 37-39; XXII, 25. ,
— 97 — ■ autorise, « faible avec les faibles, juif avec les juifs, sans loi avec ceux qui sont sans loi1; » d'un homme enfin qui poursuit, durant trente années, l'exercice de son ministère dans ce même esprit, sans se réveiller jamais de son rêve, même en présence du martyre, qu'il a mis, comme autrefois son Maître, autant de soin à reculer, qu'il met d'obéissance à l'accepter quand l'heure de Dieu est venue !
Non, vous dis-je, vous avez beau faire, vous n'en sortirez raisonnablement que par la foi ; à moins qu'impuissant pour expliquer autrement l'inexplicable changement de Saul, vous n'essayiez, en désespoir de cause, de le nier, et de traiter de fable le récit entier de mon texte. Mais ne voyez-vous pas que ce serait vous jeter dans une difficulté plus grande que toutes les autres, puisque cette conversion, qui est le point de départ de Paul apôtre, explique seule tout ce qu'il a fait? Niez le changement de Saul de Tarse, oui ; mais chargez- vous alors de faire tenir en l'air Paul apôtre, et le mouvement immense qu'il a déterminé dans le monde connu ; prodige permanent, dont le témoin, c'est l'humanité; dont le théâtre, c'est l'Asie et l'Europe; dont le résultat, c'est l'histoire et la civilisation renouvelées ; dont le fruit, c'est moi qui vous parle, c'est vous qui m' écoutez, si ce n'est par la foi que nous avons apprise de notre apôtre, c'est du moins par les bienfaits sans nombre que nous