‹ Saint PaulChapitre 10 sur 47 · LA GALATIE · texte numérisé non relu

LA GALATIE

Sur le sommet du Taurus, les apôtres trouvèrent un monde d'aspect nouveau, ciel rude, terre désolée. Les nomades, qui, de l'Asie centrale, poussent leurs troupeaux à ces plateaux élevés ' ,,s'y croient encore dans leurs steppes : mêmes pâturages secs et maigres, une morne étendue sans arbres ni culture. Quelques traits plus doux néanmoins marquent le voisinage des côtes de Syrie; près des marais salés qui brûlent les yeux, des nappes d'eau fraîche s'encadrent d'arbustes et de fleurs; les cygnes sauvages y nagent avec grâce, et, l'été, des milliers de cigognes égaient la sombre verdure des roseaux-.

Les villes furent de tout temps clairsemées sur ce sol ingrat ; plus rares encore les cités opulentes. Aussi les Juifs, qui n'affluaient qu'aux centres de commerce

' Eq Phrygie, el dans la plaine d'Erzéroum, le plateau alteinl 2,000 mètres; l'altitude moyenne dépasse 1,000 mètres.

*, Les cigognes qui ont passé l'hiver en Egypte prennent leur quartier d'été en Asie Mineure; on en voit parfois jusqu'à 25 ou 30,000 au bord des marais.

et de richesse, y firent-ils peu d'établissements. Ils paraissent même n'y avoir pénétré qu'assez tard, à la suite des Romains et sous leur protection, car les seuls lieux où nous trouvons des juiveries de quelque importance sont des colonies romaines.

Paul, en s'avançant dans ces contrées peu connues, n'oublia point que des hommes de même sang que lui l'y avaient précédé. Là, comme ailleurs, bien que tenant la Synagogue un édifice ruineux, il était résolu à en faire le vestibule de l'Église, et à user de son titre de docteur de la Loi, pour y annoncer à tous le salut. Son premier soin fut donc de chercher une ville qui renfermât quelque communauté juive : on lui indiqua, au cœur du pays, Antioche de Pisidie, où les fils d'Israël se trouvaient en nombre et influents. Paul, tournant ses pas vers cette cité, franchit les landes qui la séparent du Taurus. On n'y rencontre que troupeaux, huttes de bergers, villages sordides aux toits plats; le soir, de noires tentes groupées, qu'éclaire un foyer central. Ce n'est qu'aux abords d'Antioche que le pays prend une face plus riante. Le lac d'Egherdir y charme le regard fatigué de la monotonie des steppes; les rives boisées aux pentes abruptes font une coupe à ses flots d'azur; des îles y trempent leur vert manteau; ai les Alpes ni l'Italie n'ont des eaux plus aimables.

Antioche s'élevait au nord de ce bassin ^ sur une éminence que domine la chaîne du Soullan Dagh ^. Des

' A quatre lieues environ de ses rives.

' Cette ciiaine de montagnes, appelée par Strabon la Pnroreia, s'étendait de TYriœum à Olmi, dans la direction du sud-est. D'à-

ruines superbes attestent encore sa splendeur ' . Elle la devait à Séleucus Nicator, qui, comprenant l'avantage de la situation-, transforma en une puissante cité le bourg fondé par des habitants de Magnésie '. L'importance d'Antioche alla croissant sous les Séleucides, puis au temps des Romains , qui en firent une colonie de droit italique *. Ce privilège y attira les étrangers des Romains surtout, à en juger par le grand nombre de monnaies et d'inscriptions latines retrouvées dans ses ruines *. Le gouvernement et l'influence de c^s nouveaux maîtres modifia l'antique caractère de la cité. Antioche, passant jusque-là pour ville sainte, tirait sa prospérité du temple où la lune était adorée

|)rès ce géographe, elle faisait partie de la Grande Phry^'e (Slrabon, XII, vni, 14; XIV, u, 29), mais Pline {Hist. Nat., v, 24), Ptoiéinée (t, 5, 4') et Etienne de Byzance (à ce m»t) marquent plus exactement qu elle appartenait à la Pisidie. S. Luc appelle également « Antioche de Pisidie » la ville fondée en cette région (Act., tiii, 14).

^ filles couvrent un espace considérable près du boarg de JaUvatch; 21 arches de l'aqueduc qui amenait à Antioche les eaux ds la montagne sont admirablement conservées. Arundell, Discovcries in Asia Minor, ch. xri-xv. — Hamilton, Researehes in Asia Mivor, vol. I. ch. XX VIL

2 C'était l'étape la plus importante de la routo, qui, partanr' de Smyrne et d'Ephèse, gagne Tarse par les Portes Cilicicnnes. Dr siède en siècle armées et caravanes ont Miivi cette voie.

2 Strabon. XII, viii. 14.

* Ce Litre lui a.ssiirait l'exemption de certains impôts et une organisation municipale analogue à celle des villes d'Italie. En souvenir d Auguste, qui lui octroyait ces faveur-s, Antioche ajouta à son nom celui de Césarée. Strabon, XII, viii, 14. — Pline, Hist. plat , V, "24. — Digeste, L, xv, 8. — Corpus Inscrip. Grxc., n° 1586, 281 1 b. — Eckbd , vol. 111 , p. 18.

* Le Das et Widdinglon, Inscript., rn, n'^' U89-H9J, 1815.

comme divinité virile sous le nom de Lunus, de Mèn Archaios '. Des millier? d'hiérodules y vivaient sur les domaines sacrés. Vingt-cinq ans avant l'ère chrétienne, Home ferma ce sanctuaire et en dispersa les ministres^; toutefois elle n'en effaça point le culte, de sorte qu'Antioche, reléguée dans la montagne, offrait à l'apôtre presque le même auditoire que les rives de la Méditerranée d'où il venait. Juifs, Romains, Orientaux y confondaient leurs doctrines et leurs superstitions.

Les Israélites, bien qu'en minorité dans ce peuple, y avaient grande autorité. Les femmes surtout subissaient leur ascendant; on voyait dans les offices de la synagogue les plus qualifiées^ se joindre aux Juives, plus ardentes même que celles-ci pour la parole sainte ; de nombreux prosélytes prenaient également place entre les hommes d'Israël * ; Antioche n'avait donc point d'assemblée, où les pensées fussent plus hautes, les cœurs plus ouverts aux vérités saintes : dès le premier sabbat, les deux apôtres s'y rendirent. Us n'y parurent point en inconnus ; car les coutumes de leur nation les obligeaient de saluer les frères à l'arrivée et de se présenter aux anciens, Paul comme docteur de là Loi, Barnabe comme lévite. Toutefois ils ne se prévalurent point de ces titres pour s'asseoir aux places d'honneur du sanctuaire ^, mais demeurèrent parmi la

' Slraboii, XH, vin, U.

' A^Ct., Xltl, 50. * 1(1., lin, 16. 26, 43.

^ Ces sièges étaient disposés autour de U chaire (n montaieQt le lecteur des livres saints et le rabbi qni eihortait l'assembléa; on

foule : c'était le précepte du Sauveur, qu'ils se gardaient d'enfreindre '.

Mêlés aux fidèles, comme eux la tête voilée et la face tournée vers Jérusalem, ils s'unirent aux prières par où commençait le service divin. Puis vint la lecture de la Loi et des prophètes -, après laquelle les chefs de la synagogue envoyèrent dire aux nouveaux venus : « Frères , si vous avez quelque parole d'exhortation pour le peuple, parlez. » Paul se leva, et de la main, selon sa coutume, il commanda le silence' : « Israélites, dit-il, et vous (prosélytes) qui craignez Dieu*, écoutez; » puis, montrant à ces derniers la partie juive de l'assemblée , il poursuivit : « Le Dieu de ce

les réservait aux chefs de la synagoj^ue et aux étrangers de distinction.

> Marc, XII, 38, 39. Luc, xx, 46.

* Nombre de commentateurs, à la suite de Bengel, croient pouvoir indiquer les leçons qui furent lues ce jour-là. Ils font observer que le lectionaaire actuel de la Synagogue, lequel remonte à une haute antiquité, marque, comme leçons du même jour, les premiers chapitres du Deutéronome et le premier d Isaïe. Or, S. Paul commente les faits historiques racontes dans ces passages de la Loi, et renouvelle la prédication de pénitence faite par Isaïe. Il y a plus : Tapôtre emprunte à cts textes deux mots OiJ/worEv et èTpoçoprjotv peu usités dans les saintes Lettres, et il les emploie dans le même sens que le Deutéronome et Isaïe. Cette ingénieuse hypothèse ne manque pas de probabilité.

3 Act., XIII, 16 ; XXI, 40 ; xxvi, 1.

* 01 ço@oû|j.€voi Tov 6EÔV, désigne les gentils , qui , sans accepter la circoncision et les rites mosaïques, pratiquaient la loi morale d'Israël, et révéraient Jéhovah comme le vrai Dieu. On les appelait •I prosélytes de la porte u ; a les prosélytes de la justice > ne se distinguaient en rien des Juifs. Voir Saint Pierre, chap. m, p. 73, éd. in-8*; p. 0.5, éd. in- 12.

PREMIÈRE MISSION. GAIATIE. 33

peuple ' a choisi nos pères, et a élevé- ce peuple pendant son séjour au pays d'Egypte, et il les en Ot sortir à bras élevé. »

Étaler ces gloires du passé aux yeux des gentils, c'était conquérir dès le début toute la synagogue ; Paul en dévoila la suite merveilleuse : Dieu, pendant les quarante années du désert, « prenant soin d'Israël comme une mère de son enfant' »; l'héritage de sept nations* livré en leurs mains; les juges suscités pour les délivrer^; sur leur demande, des rois mis à leur tête; « Saiil de la tribu de Benjamin », David « l'homme selon le cœur de Dieu, de la semence duquel Dieu venait de donner à Israël un Sauveur, Jésus ». La prédication de Jean Baptiste avait apparemment fait

' <( Hoc dicit Pisidis, Judœos digito monstrans. » Grotius, in loco.

» Tôv ),aôv C']/w(Tev est probablement une allusion au passage d'Isaïe, I, 2, ïloùî èYÉwTiffa xai vJvjxoua, « J'ai nourri et élevé des fils »>, où le mot « élevé » a le sens d'amener à la maturité, à la force virile.

3 Le texte reçu, suivi par la Vulgate, porte èTpoTtoçôpïiffev : « mores eorum sustinuit », « il a supporté leur^mœurs, leur conduite » ; mais la variante èTpoçôçopYiaev est la vraie leçon, car nou« la trouvons dans le manuscrit Alexandrin, dans celui d'Éphrem. le Codex I.audianus (vi* siècle), les versions Italique, Syriaque, Arabe, Copte, Sahidique, Éthiopienne, et en de nombreux Pères, Constitutions Apostoliques, S. Atbanase, S. Cyrille d'Alexandrie, Hésychius, etc. Ce mot parait une allusion au Deutéronome (i, 31) où nous trouvons ce môme terme employé par les Septante.

* Les sept nations détruites sont les Hittites, les Girgashiles, les Canaanites, les Amorites, les Perizzites, les Hivites, les Jébusites. Deut., vu, 1. Josué, m, 10. Neh., ix, 8.

* Voir, sur la difficulté chronologique que présente ici le texte des Actes, M. Vigouroux, Manuel biblique, t. II, p. 47-50.

I^rand bruit à Antioche de Pisidie , et son autorité y demeurait sans conteste, car Paul n'allégua que sa parole pour établir que Jésus était le Messie. Tout décisif que parût ce témoignage du précurseur, restaif le scandale de la croix : un sauveur cloué au gibet par les princes de la nation. Paul ne le dissimula pas, mais ce fut pour tirer de cette infamie même une preuve éclatante de la mission de Jésus. « Les Juifs de Jérusalem et leurs chefs , méconnaissant Jésus et les paroles des prophètes qui se lisent chaque sabbat, ont accompli celles-ci en le jugeant. » Tout ce qui était prédit de lui a été réalisé : descendu de la croix, mis dans le sépulcre, Dieu l'a ressuscité des morts le troisième jour. « Pendant plusieurs jours, ceux qui étaient montés avec lui de la Galilée à Jérusalem l'ont vu ressuscité, et ils en rendent encore aujourd'hui témoignage devant le peuple. » « Frères, conclut l'apôtre, sachez-le ; c'est par lui que la rémission du péché vous est annoncée : quiconque croit en Jésus est justifié par lui de toutes les choses dont vous n'avez pu être justifiés par la loi de Moïse. »

Ces dernière mots formaient le capital du discours'.

i s. Luc a écrit ce discours sur des notes recueillies à Antioche, ou pins probaWement sur l'analyse que kii en fit S. Paul : il n'y faut voir qu'un sommaire, assez étendu toutefois pour donner une idéi' de ce qu'était la parole de l'ajwtre daas tes premières missions. Les détails, les allusions aux textes divers qu'il commentait changeaient avec les lieux,, mais le fond des idées et de l'argumentation restait le même. Semblable par la forme aux prédications de 8. Pierre et de S. Etienne, cet enseignement renfermait brièvement, mais nettennent exposées, les grandes vérités qiie S- Paul

PREiMlÉRE MISSION. GALATIE. 33

Paul y proclamait la révélation qu'il avait, plus que tous, charge de répandre, « son propre Évangile' », comme il l'appelait. La théologie de la justifleatioa et de la grâce, telle que l'apôtre la léguera à l'Eglise, n'était qu'en germe dans ces premiers enseignements, mais le dogme essentiel, immédiatement pratique, s'y trouvait dévoilé : le salut pour tous par la seule foi en Jésus sans l'asservissement au mosaïsme.

L'émotion des auditeurs fut unanime : l'Écriture nous les peint s'en allant et demandant à entendre au prochain sabbat la suite du même discours ; mais déjà cette première prédication en avait gagné plusieurs. Paul et Barnabe furent suivis par une troupe de Juifs et de prosélytes au sortir de la synagogue; ils continuèrent de les instruire , et trouvèrent en ces néophytes tant de docilité qu'ils n'eurent bientôt qu'à encourager leur persévérance. Ces conversions causèrent d'autant plus d'émoi que la vie des deux apôtres repoussait tout soupçon de lucre ou d'ambition. Là comme ailleurs , Paul sans nul doute avait repris son métier, et en vivait; pour entendre le Juif qui tenait an tel langage, il fallait le trouver dans le quartier populaire , mêlé aux tisseurs et comme eux travaillant de ses mains. Mais cette vie d'artisan avait son éloquence, et si puissant fut l'attrait du Juif inconnu, qu'au sabbat suivant presque toute la ville s'assembla pour entendre la parole de Dieu.

âvait mission de faire triompher : la justification par là foi en Jésus, l'impuissance de la loi mosaïque à effacer le péché. ' Gai., I, 11 ; II, 2. Rom., xvi, 25.

Les Israélites furent peu satisfaits d'un si grand concours. Leur haute situation dans Antioche, une propagande poursuivie durant de longues années n'avaient amené à la sjuagogue qu'un petit nombre d.? prosélytes; en huit jours, un étranger la remplissait; cette nouveauté leur parut intolérable. Dès que Paul ouvrit la bouche, leur jalousie éclata, et ils commencèrent à contredire tout ce qu'il disait , raillant ses applications des prophéties à Jésus : le Christ, en qui l'apôtre montrait le salut, ils le chargèrent de blasphèmes. Vainement prosélytes et gentils, émus d'une telle haine , témoignaient à Paul leur bonne volonté ; la fureur des Israélites devenait à chaque instant plus violente. L'apôtre se vit impuissant à maîtriser c ■ déchaînement de rage et d'insultes. Barnabe était près de lui : tous deux, disent les Actes, « s'enhardissant », lancèrent aux Juifs ces paroles de réprobation : « C'était à vous premièrement qu'il fallait annoncer la parole de Dieu; mais, puisque vous la rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle , voici que nous allons maintenant aux gentils car le Seigneur nous l'a ainsi commandé : Je t'ai établi pour être la lumière des gentils, afin que tu sois leur salut jusqu'aux extrémités de la terrée »

Les païens ne virent pas cette rupture sans une secrète joie, car la foi qu'annonçait Paul, en leur offrant les mêmes biens que le judaïsme, les affranchissait de la circoncision et de pratiques gênantes. Ils reconnurent dans cette prédication « la parole du

» Act., XIU, 46, 47.

Ï'ÏŒMIÈRE MISSION. 6ALATIE. 37

Seigneur » et « la glorifièrent* ». « Tous ceux-là crurent qui étaient destinés à la vie éternelle ». La Bonne Nouvelle franchit même l'enceinte d'Anlioche et « s€ répandit par tout le pays d'alentour^ >^. Ce fut pour les Juifs un grand dépit. Ils avaient cru ôter aux apôtres tout crédit en les chassant de la synagogue, et, loin d'affaiblir la parole sainte , ils n'avaient fait que lui donner plus de fécondité. Tenaces dans leur haine, ils recoururent à l'intrigue, et manièrent ces armes avec leur dextérité habituelle.

L'influence des femmes dans la religion, sensible de tout temps et par tout pays, était prépondérante en Orient. Strabon n'hésite pas à dire qu'elles y étaient maîtresses du culte, qu'elles amenaient les hommes aux fêtes, aux ablutions, à leurs rites favoris'. Dans Ântioche de Pisidie, les plus considérables d'entre elles, affiliées au mosaïsme, s'y obstinaient contre le courant qui entraînait la ville à la foi chrétienne. Les Juifs intéressèrent leurs scrupules et gagnèrent par elles les principaux de la cité, les Romains surtout, qui avaient le pouvoir en main. Plus experts aux controverses tbéoiogiques que ces hommes de loi et d'épée, puissants sur eux par leur union et par leurs trésors , ils leur persuadèrent facilement que la prédication nouvelle troublait l'ordre établi : c'en fut assez pour l'interdire. Un arrêté municipal chassa les nouveaux venus d'Antioche et de tout le territoire. Les deu»'

' Act., xin, 48.

« Id.. 49.

6 Strabon, VII, m, 4.

exilés, selon le précepte du divin Maître, secouèrent sur la ville la poussière de leurs pieds et partirent. Cette marque de réprobation ne s'adressait qu'aux infidèles obsti.iés, car il restait dans la cité une Église fervente qui devint pour toujours la gloire et la consolation de l'apôtre. Le bannissement de leurs chefs ne refroidit pas l'ardeur de ces néophytes. A quelques étapes d'Antioche , Paul reçut des nouvelles du troupeau qu'il était contraint de quitter; il les a resserrées en deux mots : « Les disciples étaient remplis de joie et de l'Esprit-SaintV »

Les apôtres n'avaient qu'à marcher vers le couchant pour trouver des villes riches et prospères à l'égal d'Antioche, car la vie avait pénétré dans cette portion des monts de Phrygie; près de lacs aux eaux douces, en de vertes campagnes qui rappellent l'Ionie, s'élevaient Baris, Apamée Kibotos, Apollonie. Mais toutes ces cités étaient trop florissantes pour échapper à l'empire des Juifs; Paul, harcelé et dénoncé par eux, eût essuyé des magistrats romains les mêmes défiances et les mêmes persécutions; il tourna les yeux vers la Lycaonie. Les peuples de cette région voisine de Tarse ne lui étaient pas inconnus; il les savait grossiers, mais sincères et probes ; c'en fut assez pour l'attirer : en quatre ou cinq marches, les apôtres atteignirent Iconium^.

• Act., un, 52.

' Comme laPisldie, la Lycaonie dépendait de la province romaine de Gtlatie. Dion Cassius, liu, 26. — Corpus Inscript. Grxc,

Cette ville commande à l'occident l'abord des haut> piate&UK d'Asie Mineure. Des monts nei^'eux la ceignent de tous côtés excepté vers l'est , où les steppes s'étendent à perte de vue. Comme Damas , elle semble jaillir du désert , et des sources abondantes en font un ilôt de verdure dans la mer des sables; aussi loin que coulent les ruisseau.^, jardins et vera^ers rafraichissenî le regard. La principale gloire d'Iconium i^Konieh^ vient des Turcs , qui en firent la première résidence de leurs sultans: les remparts de cette époque, encore debout, attestent la puissance des tribus tartaies qui submergèrent l'empire arabe et depuis lors y dominent. Sans avoir un pareil éclat aux jours de l'apôtre ', la ville ne laissait pas d'attirer l'attention des maîtres de l'empire, car Claude, à peu près vers ce temps, lui donna le titre de colonie -.

L'octroi dun tel priulège suppose la présence en ces lieux de nombreux Romains. Les Juifs, li comme partout, venus à leur suite, y avaient si rapidement prospéré, qu'une synaiiogue , où affluaient les prosélytes, s'éle%*ait dans Iconium. Paul et Barnabe y entrèrent ensemble et parlèrent avec tant de succès , qu'une multitude de Juifs et de Grecs embrassèrent la foi ^ Ces conversions soulevèrent les mêmes colères qu'à

1 Strdbon (Vil, ti. 1) la dépeint owuiue une ville |>etite, nais popnlease.

* Corpus [nseript. Grxc, 3991. 3993. — Eekhel. vol. 111. p. 31-33. Colonisée à nouveau sous .\drien elle prit le titre de Colonta Àelia ieoniensis (Hioartet, III. p. s35, n. 13). V. Marquardt. Rômische Staatsverwaltung, t. I, p. 36i.

» Act., xiT, 1 /-

Antioche de Pisidie; les Israélites qui ne croyaient pas, irrités de se voir abandonnés par leurs frères, excitèrent l'esprit des gentils. Ce premier orage toutefois ne fit que gronder sans éclater encore; « Dieu, dit une variante du texte sacré * , leur rendit promptement la paix. »

Les apôtres en usèrent pour fonder une Église. « Ils demeurèrent longtemps en cette ville et parlèrent hardiment, appuyés sur le Seigneur. » Dieu, « opérant par leurs mains miracles et prodiges, rendait témoignage à la parole qui annonçait sa grâce ^ », dételle sorte que leur prédication fut aussi active que féconde. Au nombre de leurs conquêtes fut Thècle, la plus illustre vierge des temps apostoliques. Nous ne connaissons cette jeune païenne d'Iconium que par la tradition, et confusément, car ses actes furent vite embellis de pieuses fictions. Dès la fin dul" siècle, un prêtre d'Asie accréditait un récit en partie imaginaire des Voyages de Paul et de Thècle. S. Jean', et après lui l'Église, ayant rejeté cette œuvre apocryphe*, les Pères des âges suivants n'en recueillirent sans doute que les traditions autorisées , dont ils firent un portrait qu'on peut croire fidèle î^.

' '0 Sè Kupto; êSuxev ta/y elpi^vriv. Celte variante est donnée par le Codex. Bezae (d) ; on la trouve aussi dans un manuscrit de la Vulgate (lu" siècle) et en marge de la version syriaque de Philoxène. Le Codex Laudianus donne une leçon semblable. 'O ôè KCpto; tipTivriv ïno'vr[<jVK

- Acl., XIV, 3.

3 Terlullien, de Baptismo, 17. — S. Jérôme, de Vir. illui>lr., 7.

* Baronius, 47, § 2.

•■ L'accord de nombreux Pères (S. Méthode, S. Jean Chrysostome,

Thècle y est dépeinte comme fiancée à un des priiicrpaux de la ville avant rarrivée de Paul. L'amour des biens éternels enflamma tellement son cœur que, pour appartenir au Christ, elle résolut de demeurer vierge : pieux dessein, qui, traversé par ses proches, changea sa vie en long martyre'. Elle n'en devint que plus ardente à recueillir « la parole de vie- ». Versée, diton, dans les lettres profanes, elle s'élevait sans peine aux plus hautes doctrines du Maître; elle paraît même avoir suivi Paul lors de son départ d'Iconium et être devenue la plus fervente de ses disciples. La sagesse de Thècle demeura célèbre en Asie Mineure. Trois siècles plus tard, un évêque de Lycie, Méthode, lui donnait la place d'honneur dans son Banquet des dix Vierges, au-dessus d'Agathe, de Marcella, de Domnina : i< A elle, proclamaient ses compagnes, la plus

s. Grégoire de Nysse, S. Grégoire de Nazianze , S. Ainbroise) sur les faits principaux de la Vie de sainte Thècle ne permet pas de refuser toute autorité à leurs témoignages. Les nombreux manuscrits et les versions des Acta Pauli et Theklx offrent de telles divergences qu'on ne peut voir dans les textes actuels l'œuvre primitive. La critique moderne s'est ingéniée à retrouver celle-ci sous les retouches et les additions qui la défigurent, et elle a réuss; a dégager un certain nombre de traits historiques , vraiment dignes de créance. Ramsay les a mis en vive lumière dans ses Acta or Padl a!«(d Thekl\. The Church in the Roman Empire, part. II, chap. XVI.

1 Les Bollandistes (Mai, t. I, p. 42, 2) estiment que Thècle ne mourut pas dans les supplices. A la vérité, elle est appelée « première martyre » par quelques Pères (S. Isidore de Pelusc, 1. 3, p. 109; S. Grégoire de Nazianze , Or. 3, p. 7; Evagrius, 1. 3, c. 8); mais dans ces temps primitifs il suffisait d'avoir beaucoup souffert en confessant la foi pour obtenir ce titre.

' Philip., Il, 16. Eph., t, 26.

belle, la plus fleurie des couronnes, ear plus que toute autre, elle a brillé en vertu '. »

Les apôtres continuant infatigablement celte prédication et Dieu la fécondant, il y eut bientôt deux tille.s dans Iconium, l'une chrétienne, où Paul dominait, l'autre restée aux mains des Juifs 2. Lémolion de ceux-ci ne s'était calmée qu'en apparence; au fond, la haine subsistait. Comme leurs frères d'Antioche de Pisidie, ils avaient compté que les missionnaires. méprisés et rejetés par eux, perdraient tout crédit. Trompés dans leur attente , ils résohirent d'user des pleins pouvoirs que chaque communauté juive avait sur ses membres. Leurs chefs toutefois ne voulaient rien tenter sans le concours de la population païenne; ils s'y répandirent donc et la soulevant l'entraînèrent à leur dessein, qui était de se jeter sur les étrangers « pour les outrager et les lapider ». L'outrage apparemment était le fouet infligé dans la synagogue'; si ce châtiment ne réprimait pas l'audace des novateurs , on les ferait périr sous les pierres, selon la sentence <le la Loi. Les apôtres connaissaient trop leur race pour affronter son fanatisme : prévenus du danger, ils s'enfuirent d'Iconium.

Le double exemple d'Antioche et d'Iconium avait appris à Paul ce qu'il devait attendre désormais des

♦ S. Méthode, Convivium decem vir^num. Or. 11, cap. 1.

' Acl., XIV, 4.

' 'ïôci'.a'xi. Act., xtr, 5. A la Térité, la flagellation n'élafit ftoiiil fîiardée par Ips Juifs comme infamante, mais il n'en était pas de fiième aui yeux des g.-ntii», onis ici aux Juifs dans le dessein d'infliger ce supplice aux apôtres.

ommunautés israélites établies dans les grandes cités. !1 s'en détourna pour un temps, en gagnant l'intérieur de la Lycaonie que sa pauvreté avait mieux défendue contre l'approche des Juifs. Les plateaux qui forment celte région sont tristes et froids ; les steppes s'y étendent dans toute leur nudité, marécageux l'hiver, l'été fendus par le soleil, n'offrant que des mornes pâtis aux troupeaux de brebis et d'ânes sauvages qui les tondent*. Les apôtres, traversant ces landes, marchèrent vers le Taurus cilicien, qui ferme au sud la province de Lycaonie. En avant de cette chaîne, le sombre

.:assif d'un volcan éteint, le Kara Dagh^, se dresse .sole dans la plaine. Deux petites villes, Lystres' et

- Amynlas, arant de devenir roi du pays , et n'étant encore qu un chef de nomades, possédait dans ce steppe trois cents troupeaui. Strabon, Xll, vi, 1.

* " La Montagne noire. »

^ La situation de Lystres est restée longtemps douteuse. Ilamilton [Asia tMinor, II, p. 317) la plaçait à Bir bir KiHisseh; Kiepert, dans *a carte d'Asie Mineure , à l'est de l'Assar Dagh, à mî-route «ntre Iconiuin et Caraman-, plus clairvoyant, le colonel Leake, dès 1820, indiquait comme emplacement probable Khatonn Serai (Leake, yl5«a Minor, p. 102 et s.). Sa conjecture s'est trouvée de nos jours pleinement vérifiée. En 1885. M. le professeur Sterretl découvrit dans les ruines que borde ce village une inscription où la colititic de Lystres rend un reconnaissant hommage à Auguste, son fondateur. La [.osilion de cette ville s'est trouvée ainsi sûrement detenninée. Quant ao fait important (pi 'une colonie romaine avait elé établie en ce* lieux, il se trouve confirmé par trois médaille» récemment entrées dans les collections du British .Muséum, de M. Vaddington et du docteur Imhoof-Blumer. L'inscription >uivaate relevée par M. Sterrett à Antioche en fait également foi : « A la très brillante colonie d'Anlioche. sa sœnr, la très brillante ■colonie de Lystres rend honneur en lui ofl'rant la statue de la

Derbé ^ , stluées aux abords de celte montagne, offrirent à l'apôtre ce qu'il souhaitait, une terre toute païenne ^, une population simple, pauvre, vivant de ses troupeaux. Les brigands, maîtres des montagnes voisines, tenaient à distance l'étranger; là où les Romains ne pénétraient qu'à peine, les Juifs ne se hasardaient guère; ni Lystres, ni Derbé n'avaient de synagogue. Paul retrouva donc toule facilité de prêcher et il le fit avec succès, car les païens qui l'entouraient, inculles de mœurs et d'esprit, étaient fort religieux. Nulle part en A.sie Mineure la foi à l'intervention des

Concorde. » Voir sur celle découverte de plus amples détails dans Ramsay, The Church in ihe Roman Empire, part. I, chap. ii, 6.

' Derbé était dans l'Isaurie, aux confins de celte région et de la Cappadoce (Strabon, XII, vi, 3). Citadelle importante, elle se trourail près d'un lac (çpouptov xal ),iiatqv [lisez ),Î!J.v)r)], Etienne de Bylance) qui ne peut être que TAk-Ghieul, car la partie de la Cappadoce à laquelle touchait Derbé était le pays de Caslabala et de Cybislra, situées entre Tyane et les portes Ciliciennes, par conséquent à l'est de l'Ak-Ghieul (Strabon, XII, i, 4. — Ciceron, ad Fam., xT, 2 et 4; ad AU., v, 18 el 20). Hainiltoa a trouvé en ce lieu les ruines d'une ville qu'il identifie avec Derbé. Il fait observer toutefois que, plus au sud, Divlé garde le nom de l'antique Derbé, appelée au^si Delbia; mais Divlé n'a point de lac dans ses environs «t répond moins bien aux détails donnés par ÉUenne de Byzance. *^ir Ilamilton. Researches, II, p. 313 et s.

* Nous ne croyons pas, comme l'admet Lewin [Life of S. Paul, t. I, p. 131, 146), que toule cette région fil partie du royaume d'Antiochus de Commagène. A la vérité, une médaille de ce princ»^ portant au revers le mot Auxaovow (Ëchkel, m, 25.S), on en peut conclure que Caligula, donnant à Anliochus la Cilicie montagneuse (Dion Cassius, lix, 8), y joignit quelques districts de la Lycaonie; mais il serait excessif d'entendre par là l'Isaurie entière comprenant Lystres et Derbé. Pline mentionne expressément les Lyslréniens parmi les peuples qui formaient la province romaine de Galalie illist. Nat., V, 42;.

PUEMIÈRE MISSION. GALATIE. 4")

dieux, à leur présence parmi les humains ne gardail plus de force. Jupiter et Mercure surtout passaient pour apparaître souvent et parcourir le pays. Ici l'on racontait comment Lycaon, pour s'être raillé d'eux, avait été changé en loup ' ; ailleurs on montrait des traces plus aimables de leur présence, deux arbres mêlant leuis troncs et leurs feuilla^j'es; c'étaient Philénion et Baucis, qui, en retour de leur pieuse hospitalité, avaient obtenu de confondre ainsi leur destinée ^.

Cette superstition donna lieu à un curieux incident dont Lystrcs fut le théâtre. Paul y prêchait' : parmi ses auditeurs il aperçut un homme impotent gisant à ses pieds; cet infortuné, perclus dès le sein de sa mère, n'avait jamais marché. L'apôtre flxa sur lui ce regard qui pénétrait les cœurs, et, voyant qu'il avait la foi pour être sauvé, il lui dit ;\ haute voix : « Lèveloi droit sur tes pieds. » L'infirme obéit, et dans la surprise de cette agilité inconnue pour lui, « il sautait et marchait » à la fois. La foule regardait ce prodige; elle éclata bientôt en cris de joie et de religieuse frayeur. « Ce sont des dieux, disaient-ils en lycaonien, ils ont pris figure d'homme pour descendre vers nous. » Barnabe avait grand air près de son compagnon petit, laid, chétif d'extérieur. « Ils l'appelaient Jupi-

' Ovide, Melam., i, 220-241.

1 Ostendit adhuc Tyaneius illic

Incola de gemino vicinoa corpore truncos. OviDK, Met., viii, 621-7'25.

' En grec évidemment, seule lani^ue commune aux diverses pro- Tinces de l'empire romain. Les habitants du pays ne laissaient pas pour cela de parler entre eux leur propr* dialecte.

46 SAINT PALT.

ter, et Paul, Mercure, parce que c était lui qui portait ia parole ' . »

Les apôtres, ignorant la langue du pays*, ne compriient point ces paroles du peuple ' et se retirèrent en leur demeure. Pendant ce temps, le bruit du miracle, se répandant dans la petite ville, la mit sur pied; on courut au temple de Jupiter, qui était en dehors des portes, avertir le prêtre que son dieu était dans Lystres, et on le pressa de venir pour lui sacrifier. Les victimes préférées de Jupiter et de Mercure, des taureaux, furent amenés "*, le front chargé de guirlandes -^ prêtres et peuple se parèrent eux-mêmes de

1 L'Hennès \6yiot: était le dieu quinvoijuaient les orateurs, le (lieu de léloquoHce et de la parole. Prcller, Griechische Mythologie, l. I, p. 263. — Orphée, Ilymn., 28, 4. — Ovide, Fast., v, 668. — Lncien, Gallus, 2.

) Les éradits ne s'accordent pas sur la langue lycaonienne. Jablonski y Toit une corruption de l'assyrien, Guhling un mélange de grec et de syriaque. Ces dissentinienls n'ont rien d'étonnant, car nous ne connaissons de ce dialecte qu'un seul nom de plante, le genévrier, Sé/êsta.

3 S. Paul déclare aux. Corinlbiens (I Cor., iiv, 18) qu'il a le don des langues, mais il ne dit i)as qu'il parle toute langue. Nous ne voyons pas, en effet, que les dons surnaturels fussent chez lui un pouvoir permanent, universel, dont il fût libre d'user à son gré. Quand Dieu jugeait opportun à la dilTusion de l'Évangile que l'a- ; ôtre parlât diverses langues, qu'il prophétisât ou accomplit des miracles, il lui donnait d'opérer ces prodiges; mais, en dehors de ces circonstances particulières, Paul était homme comme nous.

* Le bœuf est la victime consacrée à Jupiter (Marquardl, liomische Staatsverwaltung, t. III, p. 167); mais il était aussi au nombre des oflVandes qu'on faisait à Afercnre Perse, SaC, il, 44-

* On ornait les victimes de guirlandes. Stare, Theb., iv, 4î9. — Prudence, Peristeph., xiv, 1021, etc.. — a IpscB deniquc fores et

PRIiMItW ^ISSIOV. GALAXIE. ^1

couronnes, et à flots pressés la procession s'avança vers la demeure des apôtres *.

Paul et Barnabe venaient d'apprendre le sacrilège qui les menaçait. Saisis d'horreur, ils déchirèrent leura vêtements et s'élancèrent sur la foule : « Que faitesvous? s'écricrent-ils, nous sommes des hommes comme vous, sujets aux mêmes inûrmités que vous. Ce que nous vous prêchons, c'est que vous vous convertissiez de ces vaines superstitions au Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent. » Et ils leur parlèrent du Dieu suprême que ces païens méconnaissaient si grossièrement, excusant leur erreur toutefois par les ténèbres où ils avaient vécu jusqu'alors. Dieu en effet, « dans les générations passées, laissait les peuples marcher dans leurs voies »; bien que, sous ces ombres même . sa présence fût sensible. Il se révélait dans les biens prodigués aux hommes, car c'est « lui qui envoie du ciel la pluie et les saisons fécondes, lui qui remplit les cœurs de nourriture et de joie ».

Vaine* paroles! la populace, entêtée de sa méprise , avait peine à s'en détacher. Que lui parlait -on de renoncer pour un Dieu invisible aux divinités qu'elle

ipsa» hostùe el aras, ipsi ministri ac sacerdotes eorum coronantur. » Terlullien, de Corona, i.

• 'Eni Toù; TtwXûvaç paraît désigner, non les portes du temple du Jupiter, mais celles de la maison où se trouvaient les apôtres IluXwv a fréquemment cette signification. (Luc, xvi, 20. Act., x, 17 ; m, 13. — Jullius Pollui, Onomasticon , i, 8, 77. — 11. Etienne, Thésaurus, à ce root.) Bon nombre de commentateurs adoptent cette interprétation, Cornélius a Lapide, Patrizi , Beelen , Plumptre, Alford, Lewin, Farrar.

venait de voir et de toucher? Comment sacrifier tous les biens qu'elle s'imaginait tenir avec Jupiter et Mercure? L'idée juive que le ciel fait des miracles à l'appui d'une doctrine était trop subtile pour ces esprits grossiers, ils n'envisageaient dans le prodige que la toute-puissance de ses auteurs et s'obstinaient à les adorer. Il fallut une vraie lutte et toute l'énergie de Paul pour conjurer ce sacrilège. La foule se retira domptée, mais gardant au fond du cœur un dépit dont les effets se firent bientôt sentir.

Sur ces entrefaites, des Juifs arrivèrent d'Antioche de Pisidie et d'iconium; ils étaient envoyés par les Synagogues de ces villes dont la haine s'attachait aux pas des apôtres afin d'entraver partout leur zèle. Ils trouvèrent à Lystres un terrain favorable, le peuple incertain, mécontent qu'on eût repoussé son hommage. Ils lui persuadèrent aisément que les prodiges de ces étrangers n'étaient qu'imposture, leur parole si mensongère, que, rejetés d'Antioche par leurs compatriotes, ils n'avaient échappé à la lapidation qu'en fuyant d'iconium. C'étaient donc deux impies que Lystres avait reçus, des criminels frappés par les lois de leur nation. L'esprit mobile ' de ce peuple passa bientôt à la fureur : ils se jetèrent sur Paul , qui fut lapidé dans les rues mêmes de la ville ; puis , le croyant mort, on le traîna hors des murs.

Toutefois la Bonne Nouvelle avait déjà germé dans

1 Le Scoliaste de l'Iliade (iv, 88-92) cite un témoignage d'Arislol^ sur le peu de fond qu'il convenait de faire des Lycaoniens. Cicéro- (Ep. ad AU., ▼, 51) parle de ces populations avec grand mépris.

les cœurs et suscité le courage avec la foi. Si la violence faite à Paul n'avait pu être empêchée, du moins ses disciples s'empressèrent à lui rendre de pieux devoirs. Or, tandis qu'ils entouraient le corps sanglant, l'apôtre reprit ses sens ; il se releva entre les mains des frères et rentra avec eux dans Lystres. Nombre de maisons lui demeuraient ouvertes; il choisit vraisemblablement celle qu'une femme juive, nommée Eunice. habitait avec sa mère Lois et son jeune fils, Timothée. L'apôtre avait pénétré toute cette famille d'une vive foi : nulle demeure ne lui était plus chère en ces lieux. Entouré de soins, consolé par le dévouement de ses disciples, Paul, dès le lendemain, avait recouvré assez de forces pour quitter Lystres. Huit heures de marche le menèrent à Derbé, petit bourg situé plus à l'est, près du lac d'Ak-Ghieul. En ce pays tout païen, les apôtres trouvèrent enfln le calme et la sécurité, car les Juifs, tenant sans doute leur ennemi pour mort, ne s'occupèrent plus de contrecarrer sa mission.

Paul et Barnabe usèrent de cette liberté pour redoubler leurs efforts. Ils firent à Derbé beaucoup de disciples, et créèrent ainsi, dans les principales villes de Lycaonie, des chrétientés composées presque entièrement de païens convertis. Aucune de ces petites Églises ne formant une métropole comme l'était Antioche de Syrie, Paul prit l'habitude d'en appeler les fidèles « les Galates », du nom de la province romaine à laquelle ils appartenaient. Toutes ces régions avaient fait partie de la monarchie d'Amyntas ' : à sa

> Douze tétrarques goarernaient les Galales à l'origine; mai,

r.O SAINT PAUL.

mort, elles constituèrent la province de Galatie, la^ quelle, outre « le pays galalique ' » proprement dik, compreiiait la Phrygie montagneuse, la Pisidié, la Ljxaonie et llsaurie^. Cette contrée avait donc été sur toute son étendue, d'Antioche de Pisidie à Derbé, le théâtre de la prédication apostolique; par suite son nom devint, dans le langage de l'apôlre, celui des Églises qu'il y laissait, toutes nées dans le même temps, et animées d'un même esprit'.

leur nombre diminua peu à peu, et, au temps de Pompée, Déjolare, tetranjue des Tolistoboies, régnait seul sur toute sa nation. Son secrétaire, Amyntas, qui lui succéda , fut le dernier roi de ce pays. Appien, Bel. Civ., ii, 71. — Dion Cassius, xlix, 32 ; i., 13; Li, ?. — Strabon, Xn, v, 4; vi, 1-i; vu, 3.

I Act., iTi, C.

î Strabon, Xll, v, I;vi, 5; vu, 3; XIV, v, 6; XVII, m, 25. — Dion Cassius, un, 26. — Pline, Hist. nat., v, 23. Voir, sur les changements de limites que subit cette province, Marqnardt, R'ômiscke Staatsverwaltung , t I, ch. ii, p. 358 et suiv., Galatia.

3 Le sentiment des modernes (Mynster, Niemeyer, Tliiersch, Hausrath, etc.), qui identifie les Églises de Galatie auxquelles S. Paul écrivit et les chrétientés fondées par lui en sa première mission, parait si plausible, qae nous n'hésitons pas à l'adopter. Les Actes , en effet , rapprochés de l'Épître aox Galates , raetlenl hors de doute que les fidèles auxquels celte lettre est adressée avaient reru la foi avant le concile de Jérusalem (Act., xiir-xv, Gai.. I, h). Or, Paul ne visita « le pays galalique a proprement dit 'AcL, ivi, 6) qu'après cette réunion des apolres, dans son second voyage en Asie Miaeure. De plus Barnabe, dont l'autorité sur ces chrétiens est manifeste (Gai., n, 1,9, 13), ne fut le compagnon de S. Paul que dans la première mission de Lycaonie; au second voyage il s'était séparé de l'apôtre. Une considération non moins décisive est que l'Épilre aux Galates suppose un commerce intime, un long séjour parmi les chrétiens auxquels parle l'apôlro Tout s'explique et concorde avec le cccit des Actes, si le mot de Galates dé&igne les ûdèles de Pisidie et de Lycaonie ; au contraire,

PREMIÈRK MISSION. «AlATIE. 51

Paul garda toujours une tendresse particulière à ces chrétientés, les premières qui loi appartinssent en propre, les premières où il put donner à sa prédication la forme pure de tout alliage que nous rei'ouvons dans l'Épitre aux Galates. En ce pays de gentils, à l'exception des grandes villes où les Juifs avaient pris pied, le niosaïsme était comme inconnu; l'apôtre y prêcha donc l'Évangile dans toute sa simplicité, « teLjju'il l'avait reçu du Seigneur, sans y mêler rien de l'homme ' ». C'était là une importante nouveauté, car en Palestine, en Syrie même, le christianisme s'était développé jusqu'alors au sein d'Israël, et, par suite, apôtres, fidèles, prosélytes avaient conservé les formes extérieures da judaïsme. En Lycaonie, la foi naissait sur une terre vierge : Paul n'eut garde d'imposer aux païens qu'il convertissait la circoncision, les observances l'égales qu'il estimait « aussi

l'embarras est inextricable s il s'agit de la Galalie piopreinenl d'ite, car nulle trace n'est restée que l'apolre y ait exercé un lonj; apostolat. Deux fois il ti-arerse cette région (Act., ivi, 6; xtiii, 23), prêchant, fondant des Églises sans doute, mais sans y demeurer. Les communautés établies alors dans « la Phrygie et le pays ^alale » (Act., ivi. 6) formèrent avec celles de Lycaonie « les Églises de Galalie « (Gai., i, 2) auxquelks l'apôtre écrivit sa lellre. Il l'adressait à toutes ensemble, mais la destinait pai ticulii'.remenl iui chrétientés fondées lors de la première mission dans la région il'Antioche de Pisidie, d'iconium et de Dcrbé. vraisemblablemenl iiarce que le judaïsme y exerçait plus de ravages. — On trouvera longuement exposé, dans l'Introduction au Nouveau Testament du Pore Cornély (p. 415-422) l'ensemble des preuves dont nous ne pouvons ici que donner quelques traits. Cf. Renan, 6'ain< Paul (p. 61, note 3j.

' Gai.. I, 11, 12.

défectueuses qu'impuissantes » , « les cérémonie? charnelles », « les fêtes » du rituel mosaïque ^ Np voyant dans la Loi que « les premières et plus grossières instructions que Dieu avait données au monde », il la laissa dans l'ombre pour montrer les promesses faites à Abraham s'accomplissant en Jésus, et le salut de l'humanité dans la foi à ce divin Sauveur^. « Par cette foi qu'anime la charité, l'âme croyante livrée au Christ ne vit désormais que pour Dieu », ou plutôt, elle ne vit plus, c'est Jésus qui vit en elle ^. Le chrétien, en effet, devient « un être nouveau» « dont l'Esprit-Saint est le souffle, le mouvement », et qui produit les fruits de cet Esprit : charité, joie, paix, fidélité, humanité, bonté, persévérance, douceur, foi. modestie, continence, chasteté* ».

Paul n'éleva point sans peine à de si hautes croyances les montagnards à demi sauvages qu'il évangélisait. Ce fut l'œuvre d'une longue éducation où l'apôtre déploya de tels efforts, qu'il en compare l'angoisse à celles de l'enfantement ^; mais il y fut soutenu par le dévouement des hommes simples et bons qu'il instruisait. Leur attachement le toucha d'autant plus, qu'il éprouva au cours de cette mission de violents accès du mal auquel il était sujet ^ et qui rendait son extérieur méprisable et repoussant. Paul n'oublia ja-

• Gai., V, 1-6; iv, 9;TI, 12; iv, 10. ^ Id., IT, 3; lll, 5-9.

» Id., T, 6; II, 19, 20.

*■ Id., VI, 15; V, 13, 22-23.

^ Id.,iv, 19.

* Voir sur la nature de cette maladie Saint Pierre, chap, vii, p. 169, éd. in-80; p. 151,éd. in-12.

loais les soins et le respectueux amour de ses chers Galates : « Vous savez, leur écrivait-il quelques années plus tard, que lorsque je vous ai annoncé l'Évangile pour la première fois, c'a été parmi les afflictions de la chair. Et vous ne m'avez point méprisé, ni rejeté %\ec dégoût à cause de ces épreuves que je souffrais en ma chair; mais vous m'avez reçu comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ même... Je vous rends ce témoignage que, s'il eût été possible, arrachant vos propres yeux, vous me les eussiez donnés *. »

L'excès de cette générosité montre à quel point la foi nouvelle exalta les chrétientés d'Asie Mineure. Une sainte joie y transportait les cœurs enivrés de l'amour du Christ; c'était l'enthousiasme de captifs arrachés aux ténèbres et saluant les premiers rayons de la lumière : « Que vous étiez heureux ^ I » s'écriait l'apôtre, au souvenir de ces beaux jours. Mais plus que jouir, souffrir ensemble unit les âmes; c'est par ce lien de communes souffrances que Paul se sentait étroitement attaché à ses fidèles Galates. Plus tard, songeant dans la prison de Rome aux longues épreuves de sa carrière, il s'arrêtait de préférence « aux persécutions d'Antioche, d'Iconium, de Lystres », et il rappelait à un témoin de ces afflictions « combien grandes elles avaient été , et comment le Seigneur les en avait délivrés' ».

Cette mission dura longtemps, plusieurs années*

' Gai., IV, 14, 15.

2 Id.. IV, 15.

3 II Tim., III, 10, tl.

* Quatre ou cinq ans dans le système de chronologie que nous adoptons, de 45 à 50.

54 SAIM PAtT.

apparemment, car Paul n'avait pas alors v. la sollicitude de toutes les Églises * », qui feifont bientôt de sa vie une course aussi rapide qu'incessante. Dans le monde des incirconcis, qui formait son propre domaine, il n'avait encore en vue que ces chrétientés d'Asie; il s'y attacha longuement, sentant la faiblesse de ces nouveaux convertis, « de ces petits enfants^ », comme il les appelait, et voulant avant de s'éloigner « achever de former en eux le Christ '. » Cette sollicitude fît reprendre aux apôtres la route qu'ils avaient déjà parcourue. Ils passèrent de nouveau à Lj'stres, à Iconium, à Antioche de Pisidie , non plus sans doute , comme la première fois, préchant publiquement et affrontant les Synagogues; car les Juifs, toujours redoutables, ne l'eussent point toléré. Sans bruit, sans éclat extérieur, ils visitèrent ces Églises, « fortifiant les âmes des disciples, les exhortant à persévérer dans la foi, leur rappelant que c'est par beaucoup d'afflictions qu'il faut entrer dans le royaume de Dieu'' ».

Il était impossible de laisser sans gouvernement ces communautés déjà nombreuses ; en chacune les apôtres choisirent quelques anciens, puis, ayant ordonné un jeûne et des prières, ils leur imposèrent les mains et leur donnèrent, avec la consécration sacerdotale^, la

* II Cor., XI, 28.

'' Gai., IV, 19.'

» Id., IV, 19.

* Act., XIV, 21.

* c Cuin yeipoTovîav hanc cornilarenlur jejuniam et prêtes, iiiil)ilare non posâumus. si ad loeum parallelmn (xiiu 3) aitteadiinus. quin xeipoTovîa, quae hic dicitur, sumenda sil de consecratri«e ma-

PREMIÈUE MISSION. GAIATIE. 55

charge d'exercer en leur nom l'autorité sur le troupeau: La persévérance de ces Églises isolées au cenlrt de l'Asie ne laissait pas de leur inspirer quelque inquiétude; ils w les recommandaient, » en leur disant adieu , « au Seigneur en qui elles avaient cru ^ >>.

A mesure que les apôtres se rapprochaient des lieux, où avait commencé leur prédication, le désir de revoiries frères de Syrie qui les avaient envoyés s'avivait dans leur cœur. KnPisidie ce souhait était devenu un forme dessein : gagnant les passes du Taurus, ils descendirent en Pamphylie. Perge, qu'ils n'avaient fait que traverser à leur venue, les retint cette fois quelque temps. C'était une ville populeuse dans la saison salubre, la seconde de la province^. Les habitants, grecs pour la plupart, l'avaient ornée de monuments, portiques, théâtres, stades pour les luttes et les courses, temples nombreux '. Mais le grand attrait de Perge était le sanctuaire de Diane, qui dominait sur la ville; chaque année, des fêtes célébrées en l'honneur de la

nuum impositione, hoc est de sacra orJmalione. » Beelen , t'um. in Acta , in loco.

» Act., liv, 22.

* Side était la première, Aspende la troisième. (Marquardt, li'omische Slaatsverwaltung , t. II, p. 378.) Bien que la Lycie et la Pamphylie eussent été reunies par Claude (43) en une seule province romaine (Suétone, Claudius, 25. — Dion Cassius, n, 17), chacune de ces régions formait, sous l'autorité d'un même gouveriiiur, un corps de nation distinct.

^ Ces rnooMments n'offrent plus que des ruines; cependant quelques-uns sont assez bien conservés, le stade notamment, et le !liK;jlrc, qui est le plus rt'imr(|aau!e, après celui d'Aspende.de tous ceux que l'on rencontre en .^sie Mineure.

déesse attiraient un grand concours '; même en dehors de ces solennités, les processions, la présence des pè lerins entretenaient autour du lieu saint des pensées de religion et de culte. Paul profita de ces dispositions pour annoncer la Bonne Nouvelle, et là encore il la fit agréer. Ce fut la dernière prédication des deux apôtres. Cinq heures de marche seulement les séparaient d'Attalia^. Ils gagnèrent ce port, le plus fréquenté de la côte de Pamphylie, assurés de trouver quelque navire en partance. Ils s'y embarquèrent pour Séleucie et de là regagnèrent Antioche, où les frères « les avaient livrés à la grâce de Dieu pour l'œuvre qu'ils venaient d'accomplir'. »

Si longue de durée qu'ait été cette mission, elle eut un champ fort restreint. Cypre en doit être exclue, car les apôtres n'y firent que chercher leur voie, allant de synagogue en synagogue, sans prise sur les gentils. L'œuvre de Paul ne commence qu'à Antioche de Pisidie. De ce point jusqu'à Derbé, dernière ville que nomment les Actes, on comptait environ dix jours de

i Strabon. XIV, iv, 1. — Mêla, i. U — Cicéron, in Verr. 2», Art, I, 20.

* Celte Tille doit son norn à Attale, roi de Pergame, dont le* domaines s'étendirent de l'Hellespont à ces côtes méridionales. Ce prince, trouvant le lieu propice pour dominer le commerce de la Syrie et de l'Égjpte, y établit on port qu'il aménag^'a arec soin et fortifia de remparts (Strabon, XIV, iv, 1). A droite et à gauche la rire, formée de hautes falaises, cache an navigateur non seulement U plaine où coule le Catarractes et qui est située derrière la rille, mais les montagnes mêmes qui ferment l'horizon. La Tille d'Adalia, qui garde le nom et l'emplacement de I ancienne Attalia, est encore aujourd'hui un port très fréquenté.

' Act.. HT, 26.

PREMIÈRE MISSION. GaLATIE. 57

marche *. L'apôtre fut contraint, par les difficultés de l'entreprise, de demeurer en ces étroites limites. Jusque-là en effet les prédicateurs de l'Évangile, à l'exemple des missionnaires juifs, ne se rendaient qu'aux lieux où leurs compatriotes déjà établis les accueillaient, leur fournissaient le vivre et le couvert. Paul , résolu de s'affranchir d'Israël, entendait ne lui rien devoir. Le pain de chaque jour, il le demandait au labeur de ses mains; ce fut comme artisans que Barnabe et lui allèrent de bourg en bourg, cherchant de l'ouvrage, s'arrétant plus ou moins selon l'état des esprits et les facilités du travail. Môme aux endroits propices, il fallait du temps pour se faire accueillir et écouter par des inconnus; il en fallait plus encore pour les amener

la vie chrétienne, car la grâce, tout abondante qu'elle fût, ne transformait que peu à peu ces âmes incultes.

Des obstacles si nombreux et toujours renaissants contraignirent l'apôtre à tourner son impétuosité naturelle en une patience aussi énergique que persévérante. Pendant plusieurs années, au travers de la persécution, de la maladie , des tracas habituels aux gens de métier, il ne perdit pas de vue son dessein principal : tirer de la genlilité des communautés chrétiennes.

> Lewin {Life of S. Paul, p. 145, 148, 151) marque 60 milles anglais dAntioche de Pisidie à Iconium, 40 d'Iconium à Lystres, 20 de Lystres à Derbé, en tout une cinquantaine de lieues. Les auteurs anciens estiment à huit lieues environ la marche d'une journée (Procope, Dtf Reb. Vandal.. i, 1. — Tite Live, xxi, 27. — Polybe, m, 42, etc.); mais il est probable que de pauvres artisans, Toyagcant à pied, comme les apôtres, ne faisaient pas plus de cinq lieues par jour.

38 SAINT l'ALL.

Les incirconcis n'étaient entrés jusque-là qu'nn à un dans l'Église; ils y demeuraient confondus dans la foule des Juifs baptisés, souvent même partageaient leurs observances. Aux yeux des juda:ïsants, leur exemple passait pour exception regrettable, une dérogation provisoire au principe immuable : nul accès au Christ que par le mosaïsme. Le moyen d'en finir avec ces arguties était de créer des Églises de gentils. Paul le sentait, et avait hâte de déclarer par là sa mission; toutefois, si pressé qu'il fût de frapper ce coup, il usa, pour le rendre plus sûr, de sages lenteurs ; il s'appliqua à rendre ses chrétientés d'Asie Mineure nombreuses , viriles, courant dans les voies de Dieu ^ afin que. si cette nouveauté révoltait Israël, le Christ y parût en telle gloire, que les plus obstinés fussent contraints de s'incliner.

Le succès répondit à ses efforts. Quand les deux apôtres, revenus à Antioche , « eurent convoqué l'assemblée des frères et exposé tout ce que Dieu avait fait par eux- », Paul, résumant d'un mot leur mission, proclama le changement survenu dans l'Église : « Dieu a ouvert aux gentils la porte de la foi ^ ^>

' Gai., T, 7.

2 Act., iiF, 26,

3 Id., XIV, 26.

CHAPITËE TROISIÈME.

l'assemblée de Jérusalem.

Les années que Paul et Barnabe venaient de passer en Galatie avaient été une suite continuelle de souffrances et de travaux. Ils retrouvèrent le calme à Antiocbe et toute facilité de poursuivre l'entreprise commencée chez les païens de Pisidie et de Lycaonio, l'abandon du mosaïsme. La Syrie, plus que l'Asie Mineure, étaiit un sol propice à ce développement de la révélation. Dès l'origine, nous l'avons vu, « le Seigneur Jésus y avait été annoncé aux Grecs * » et les Israélites de la région n'avaient point combattu, comme ceux d'Antioche de Pisidie et d'Iconium , la libre prédication de l'Évangile; depuis lors, les Juifs syriens qui étaient convertis vivaient en plein accord avec les gentils baptisés, respectant leurs idées et leurs coutumes. Cette diversité de conduite entre hommes de même race et de même foi est pour surprendre. Il importe donc d'en rechercher les causes ; car elle se présentera constamment au cours de cette histoire et lui donnera une apparence de perpétuelle contradiction. Nous ne pouvons le faire mieux qu'en rappelant ici ce que nous

1 Act., XI, 20.

avons dit ailleurs des Hébreux dispersés en terre étrangère ' .

Israël , exclusif et fanatique quand il vivait isolé ou au milieu de peuples grossiers qu'il dominait, Israël devenait souple, accommodant, curieux de nouveautés dès qu'il se trouvait en société polie et cultivée , parmi des hommes dont la science lui imposait. Jadis Ninive et Babylone avaient eu sur les Juifs cet empire; Rome, Alexandrie, Antioche l'exerçaient au temps qui nous occupe. Les Israélites de ces grandes cités , où la sagesse antique jetait un vif éclat, voyaient leur Loi en son vrai jour, éternelle, immuable , supérieure par les vérités sublimes et la pure morale qu'elle enseigne, moins importante quant aux prescriptions qui réglaient le culte et les actes de la vie humaine. Cette distinction, manifeste pour tout esprit non prévenu, saisissait également les Juifs de la Dispersion et les païens prés desquels ils vivaient. En retour elle échappait aux docteurs de Jérusalem, qui, détournant les yeux des nobles enseignements de leur Loi, ne songeaient qu'à en multiplier les pratiques.

Deux courants partageaient donc les fils d'Israël. En Judée prévalait l'esprit juridique. Les livres de Moïse et, dans ces livres, la partie législative était principalement étudiée; le rituel compliqué des cérémonies, les sacrifices, les expiations, les plus futiles observances formaient l'objet de longs commentaires, de discussions poussées à l'infini. Là se bornait communément l'enseignement des écoles de Jérusalem, doctrine de com-

> Saint Pierre, chap. ni.

l'assemblée de JÉRUSALEM. 61

pilateurs.de légistes, de ca?uistes, aussi ardue que desséchante.

La Loi était vue d'un autre œil par les Juifs delà Dispersion; ses dogmes, ses préceptes de morale surtout, unique objet de leurs éludes, leur apparaissaient une voie ouverte à tous pour y courir librement, le cœur dilaté'. Ces larges vues eurent le double effet d'incliner nombre d'entre eux à la foi nouvelle et d'attacher les autres plus étroitement au mosaïsme ainsi épuré : d'où le partage qui s'est manifesté à Antioche de Pisidie et à Iconium, et que nous retrouverons dans les autres synagogues que Paul visitera. Le triomphe de l'apôtre dans ce démembrement du judaïsme fut que partout l'élite d'Israël vint à lui. Les causes qui lui ménagèrent en tout lieu ces conquêtes de choix intéressent trop notre récit pour que nous omettions de les exposer en quelque détail.

Les prédicateurs de la Loi , tout dissemblables à l'étranger de ce qu'ils étaient à Jérusalem , eurent la part principale dans cette préparation des âmes au christianisme. Les Scribes, dont les études sacrées formaient l'unique soin, se réservaient en Judée le droit d'instruire Israël : dans le monde des gentils , au contraire , les communautés juives n'avaient d'autres prédicateurs que ceux de leurs fidèles qu'une piété plus vive, la maturité de l'âge , le don de la parole recommandaient pour ces fonctions. Nulle formation , nulle preuve de savoir, nulle consécration n'était requise - ; le tout était

' Ps. cxTin, 32.

* Les seules restrictions mentionnées dans le Talmiid sont que

62 SAINT l'AUL.

de plaire à l'assemblée * . Habituellement sans doute le fidèle ainsi désigné se trouvait parmi les chefs, et les conseillers de la synagogue, « les hommes de loisir^ > comme on les appelait, auxquels leur fortune donna plus de liberté; mais ces loisirs dans les ghettos étaietii rares , car alors comme aujourd'hui le vrai fils d'Israël vivait non d'études spéculatives, mais de négoce, d» banque ou d'un métier lucratif. Le sabbat venu, quai: ce peuple de changeurs et de boutiquiers s'assenriblait au sanctuaire, c'était l'un d'eux qui se transformait en prédicateur, qui priait au nom de tous; il revenait au comptoir après le service , aussi naturellement que les riches négociants du Caire affiliés aux derviches tourneurs déposent la robe blanche, leur ronde achevée, et rentrent dans leurs bazars .

De tels docteurs étaient incapables de profonds commentaires, de discussions juridiques, de tout cet ap-

risraélite au-dessous de treize ans et celui qui est en haillons ne peuvent officier devant l'arche. Mishna Magilla, iv, 6. — Mishna Berachoth, v» 3.

1 « Si quelque ancien, dit le Talraud , si quelque sage se trouve dans la congrégation, rien n'oblige de lui confier l'accomplis sèment des rites sacrés. On choisit l'homme le phis propre à cet office, l'homme qui a des enfants, une famille sans taclie, une belle barbe, des habits décents, une voix agréable, qui sait lire la Loi , les prophètes et les Hagiographes , qni sait les interpréter et donner les bénédictions du service. » Mishna TaaAith, u, 2. — Maimonides. Jad Ua Chezaka Uilchoth Tephila, vin, 11, 12.

- Les dix Batlanim sans lesquels une synagogue n'avait pis d'existence légale. Megllla, i, 3. — Maimonides, Jad Ha Cheza/c(i Bilchoth Tephila, ii, 1. Herzfeld identifie ces personnages de marque avec les dix chefs ou juges des communautés juives dont il est fait mention dans Aboth. m, 10 {Geschichte des Volkes Israël , i, 392/.

l'assemblée de Jérusalem. G3

pareil de science qui illustrait les maître? de Jérusalem. Us allaient au clair, au vif des Saintes Lettres, aux prophètes surtout dont le style imagé, les invectives, les merveilleuses promesses offraient à l'éloquence populaire une matière autrement féconde que le code des lois judaïques. Cet enseignement , borné aux grandes vérités religieuses et morales, agréait au peuple aussi peu versé que ses maîtres dans les subtilités juridiques. 11 suivit de là que peu à peu les uns comme les autres n'étudièrent que superflciellement une loi compliquée , souvent impraticable en pays étranger : on la lisait par respect, on ne la commentait plus. De l'indiflérence à l'oubli, au dédain, la pente est rapide : nombre de prédicateurs y glissèrent \ et la foule, entraînée par eux , pencha de plus en plus à l'omission des observances.

1 Les passages où les prophètes condamnaient l'accom plissement exleiieur dos cérémonies sans foi, sans pénitence de cœur, pou- Talent passer, à ne regarder que la lettre, pour un décri des observances. « A quoi me sert la multitude de vos victimes, dit l'Éternel : je suis rassasie d'holocaustes, de béliers, et de bêtes grasses; je ne prends pas plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des toucs .. Ne m'apportez plus de vaines offrandes; l'encens m'est une abomination, ainsi que la nouvelle lune et les sabbats et la convocation des assemblées; je ne supporte pas l'iniquité unie aux fêtes solennelles. 'Vos nouvelles lunes et vos assemblées, mon ârae les hait; je suis las de les souffrir. » Is., i, 11-14. Cf. Id., lviii, 5-7, et Jér., VI, 20. La parole d'Amos (v, 21-28) n'est pas moins véhémente : « Je hais, je méprise vos fêtes et je ne puis souffrir vos assemblées. En vain vous m'offrirez des holocaustes et vos offrandes de gâteaux , je ne les agréerai pas ; quand vous me sacrifieriez les hosties les plus grasses pour acquitter vos vœux, je ne daignerai pas le» regarder. Otez de moi le bruit de vos cantiques ; la musique de vos luths, je ne l'écouterai pas. »

64 SAINT PAUL. i

Une autre cause de relâchement fut la méthode accréditée par les Juifs d'Egypte de tourner toute la religion en allégorie. D'Alexandrie le mouvement s'était communiqué aux juiveries du monde romain, les ébranlant plus ou moins selon leur culture intellectuelle. Partout où dominait cette tendance, on ne vit, on ne chercha plus dans le dédale des lois et des cérémonies que la vérité dont elles paraissaient le symbole. La pratique devint donc l'accessoire du judaïsme, tandis que le capital était d'en découvrir le sens.

Cet abandon des formes traditionnelles avait d'ail leurs été une nécessité immédiate pour les cérémonies du culte, la plupartdes sacrifices ne pouvant être offerts que dans le temple de Jérusalem. De proche en proche, il s'étendit aux prescriptions qui séparaient Israël du monde païen. De telles barrières, tolérables en Judée, où elles n'entravaient qu'accidentellement la vie sociale, étaient une gène constante à l'étranger. Sous peine de passer la vie à se purifier, il fallut négliger les ablutions ordonnées au moindre contact d'un objet profane. Ainsi alla-t-il des relations avec les gentils; loin d'y renoncer, on les multiplia, car c'était pour lier com merce avec eux qu'Israël se répandait dans tout l'empire romain. La stricte observation de la Loi fut bornée quelques points d'une importance plus manifeste : la circoncision, l'interdiction des mariages entre Juifs et païens, la distinction des viandes permises.

Mais, même ainsi réduit , le mosaïsme engendrait de continuels scrupules au milieu des gentils. S'il était relativement aisé d'éviter les mariages défendus , pou vaiL-on s'abstenir, en bien des cas, de mets impurs

l'aSSëIMBLÉE de JÉRUSALEM. 63

Outre les animaux et les poissons déclarés tels, certaines parties grasses de toute bête\ ainsi que tout aliment, tout liquide qu'on avait négligé de couvrir dans la demeure d'un mourant étaient prohibés ^ ; même injonction pour la chair du chevreau bouilli dans le lait ou la graisse de sa mère '. En outre , c'était l'usage commun chez les païens de vendre au marché les restes des sacriflces idolâtriques. Comment s'asseoir à la table de gens qui non seulement ne tenaient aucun compte des prescriptions judaïques, mais encore achetaient indifféremment de ces viandes sacrilèges? On ne sortait d'embarras qu'en vivant à part , ou en déclarant CCS lois rituelles non obligatoires à l'étranger. L'Israël de la Dispersion offrait sans doute alors les mêmes divergences que de nos jours : ici , des familles rigoristes n'usant que de viandes choisies, saignées par leur mohel; ailleurs des Juifs également fidèles à Jéhovah, mais bornant à cette foi presque tout leur culte et se mêlant librement aux infidèles. Il n'était pas jusqu'au signe sacré de la circoncision qui ne perdît peu à peu son antique prestige. Les païens en riaient volontiers , ce qui en rendait la marque importune aux bains ou au gj'mnase. Plusieurs en rougissaient et s'efforçaient de dissimuler ce qu'Israël avait tenu de tout temps pour le sceau glorieux de sa divine alliance •*. A voir les Juifs en user de la sorte, on conçoit que

i Exod., XXII, 13-22. Lev., m, 4-10; ix, 19. '2 Num., xiï, 15.

3 Exod.,xxm, 19; xxxiv, 26. DeuL, xiv, 21. * I Mac, I, 16. — Celse, de Medic, Tir, 25. — Josèphe, Antiq. jud., Xll, T, 1. — Martial, vu, 29, 5.

les prosélytes païens montrassent peu d'empressemenl à la circoncision ; presque tous s'en abstenaient, tacitement approuvés par le commun des Israélites , quelquefois même dissuadés du rite sanglant. Ainsi fut-il des princes de l'Adiabène dont Josèphe a raconté l'initiation au mosaïsme. Ananie , le marchand juif qui les convertit , forma le roi Izate « à vénérer Dieu , selon la coutume des Israélites » ; mais il le détourna de la circoncision qu'il estimait aussi inutile en soi que dangereuse pour l'autorité de son royal néophyte ^ C'était l'application des doctrines de l'école d'Hillel, où d'illustres maîtres professaient qu'une simple ablution suffisait pour introduire le prosélyte au nombre des fils d'Abraham ^ : la purification du cœur que symbolisait ce baptême constituait pour eux l'essence du mosaïsme.

Les docteurs de Jérusalem n'ignoraient pas à quel point ce courant entraînait les Israélites dispersés : aussi n'épargnaient- ils rien pour fortifier le rempart des croyances : en terre sainte, multipliant les préceptes, ils relevaient « haie sur haie' » autour de l'orthodoxie menacée; à l'étranger, ils répandaient des zélateurs qui « couraient les terres et les mers * » pour conjurer le désordre , redresser les communautés défaillantes, les ranger aux étroites observances. Ce fut sans doute un de ces émissaires qui survint en Adia-

' Josèphe, Antiq. jud., XX, ii, 4 , 5. » Jebamot, 46 a.

» Abot., I, 1.

* Mail., lîiii, 15.

l'assemblée de JÉRUSAirM. 67

bène, lorsqu'Ananie eut conTerti les princes de cette région. Tenant le marchand juif pour un nnissionnaire d'aventure, il prit le contrepied de ses doctrines relâchées, et n'eut de repos que quand il vit lo roi Izate circoncis *. Rien, en effet, n'importait plus que ce pré- • cepte selon le jugement des zélateurs; ils l'estimaient au-dessus de tous les autres réunis^, en faisaient le principal, le tout de la Loi. Quelques-uns allaient sur ce point à un fanatisme que l'Islam n'a point surpassé : « Le bon roi, dit le Pseudo Baruch, est celui qui ne laissera vivre sur la terre aucun incirconcis ^. »

Gas enseignements, qui en imposaient encore aux juiveries éloignées du monde policé, ne trouvaient plus créance là où Israël subissait l'influence de la Grèce et de Rome, à Alexandrie, à Antioche. Dans cette dernière ville, en particulier, les Juifs étaient depuis longtemps affranchis de tout pharisaïsme; ils l'avaient témoigné par leur empressement à recevoir l'Évangile, à le communiquer aux païens qui les entouraient"* : convertis, il le déclarèrent plus hautement encore en approuvant la mission de Paul ^. Loin de prendre scandale des Églises fondées par l'apôtre chez les gentils, i!s y virent le développement naturel du christianisme et applaudirent à cette innovation comme au triomphe de leur foi. Paul ne pouvait trouver un milieu plus favorable à son œuvre; aussi la

' Josèphe, Antiq. jui., XX, ii, 5.

^ Nedarim, f. 32, 1.

» Pseudo Baruch, 561 , 66.

* Act., Il, 19-21.

' Id., XUI, 2-4; XIV, 23-27.

continua-t-il en Syrie plus librement encore qu'en Asie Mineure. Bientôt même il ne se contenta pas de prêcher son évangile des incirconcis ' ; il choisit Tite, l'un d'eux, pour compagnon de ses travaux. C'était • prendre parti avec éclat dans le problème qui, depuis la vision de Joppé , agitait les esprits. Les formes judaïques étaient-elles de l'essence du christianisme? La tige grossière qui venait de donner au monde la vie divine devait-elle continuer à végéter, ou se flétrir et disparaître après avoir porté son fruit?

Pour les fidèles de Jérusalem la question était depuis longtemps tranchée , ou plutôt elle n'avait jamais fait doute. L'évangile de S. Matthieu formait le sujer habituel de leurs méditations; nous y voyons ce qu'ils écoutaient de préférence : c'étaient les discours du Maître qui supposent le dessein « de parfaire la Loi, non de l'abroger ^ ». « Jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, un seul iota, un seul trait de lettre ne passera pas de la Loi que tout ne soit accompli. Celui qui violera le moindre de ces commandements, ou apprendra aux hommes à le violer, sera regardé comme le dernier dans le royaume des cieux '. » « Les Scribes et les Pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Gardez et faites tout ce qu'ils vous diront*. » Appuyés sur ces paroles de Jésus, mêlant aux pensées chrétiennes toutes les pratiques juives, les fidèles de

1 Gal.,n, 7.

« Mal., V, 17.

3 fd., V, 17-19.

* Id., XXIII, 2, 3.

LASSËMBLblE DE JÉRUSALEM. 69

la ville sainte tenaient leur manière de vivre pour la forme définitive, la consommation du christianisme. Beaucoup oubliaient la révélation de Joppé; les autres en détournaient les yeux comme d'une vision importune. Les Douze, au reste, et, après leur dispersion, Jacques et les anciens qui l'entouraient, semblent n'avoir jamais ravivé ce souvenir. L'occasion ne s'en présentait guère dans une Église composée presque uniquement de fils d'Israël. On y demeurait, tel qu'on y entrait, Juif de mœurs et de rites; le seul relief qui à l'extérieur distinguât les chrétiens était la piété, l'élévation d'âme avec laquelle ils pratiquaient la Loi. Les plus stricts pharisiens ne pouvaient qu'admirer et envier cette exactitude ; aussi beaucoup entraientils dans la communauté nouvelle, pour y chercher la perfection de leur foi judaïque. Par ces pharisiens l'Église de Jérusalem resta en relation avec le temple, le sanhédrin, les écoles orthodoxes. Déviant de son esprit primitif à partir de la mort d'Etienne, elle en vint à partager les préjugés et les soucis des chefs d'Israël pour le mosaïsme alors si menacé. Un grave incident, raconté par les Actes et par S. Paul, montre combien vive était cette préoccupation chez les chrétiens de la ville sainte.

Le bruit de la libre prédication de Paul vint à Jérusalem sans y causer grande surprise, car on y était déjà instruit des hardiesses habituelles aux églises de Syrie. Cette fois pourtant la nouveauté parut de telle conséquence, que plusieurs membres de l'Église mère partirent pour Antioche afin de suivre de plus près ce mouvement suspect. N'avant de mission ni du corps

apostolique ni des pasteurs de Jérusalem, ces hommes dissimulèrent le dessein qui les amenait. Paul n'en parle qu'avec mépris : « C'étaient de faux, frères, ditil , des espions ' qui s'étaient glissés à la dérobée pour observer la liberté que nous avons en Jésus-Chvist, et nous réduire en servitude. » L'apôtre, ne se défiant pas d'eux, continua de parler avec son indépendance accoutumée , préchant dans les sanctuaires d'Antioche « révangjle des incirconeis- », le salut par la grâce et la foi en Jésus, l'inutilité des œuvres de la Loi, de la circoncision elle-même pour effacer le péché ^. C'était plus que les émissaires de Jérusalem ne voulaient savoir et ne pouvaient entendre. Ils sortirent de l'ombre, protestant au nom de l'Église mère, et à tous, païens comme juifs, ils tentèrent d'imposer leur enseignement : « Si vous n'êtes pas circoncis, comme le veut Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés *. »

On ne pouvait tolérer cette prétention , sans sacrifier « la vérité de l'Évangile^ «.Paul ne souffrit pas un tel abaissement du Christ « même pour une heure »; Barnabe et lui s'élevèrent avec force contre les hommes de Jérusalem et défendirent si fortement la liberté

> KaTaoxoTôiffai, Gai., Il, 4. « Verbum caslrense » , dit Grotius. ils se glïBseat comme des espions dans un camp ennemi.

- Cal-, n, 7.

2 Id., II, 15-21.

* Act., XT, t. L'addition que nous trouvons dans le manuscrit de Bèze et à la marge de la version syriaque de Philoxène :.xat tw 16e» M(i)u<î£w; it£piiiàtr,TE, indique que l'obligation de la circoncision impliquait, dans la pensée des fidèles jndaïsants, celle de toutes les observances mosaïques.

<■ Gai., Il, &.

l'assemblée de JÉRUSALEM. 71

chrétienne *, que la controverse tourna en vive dispute et jeta le trouble ^ dans l'Église d'Anlioche. " Les gentils qui s'étaient tournés vers Dieu' » tombèrent en ane grande incertitude. Pour la première fois ils voyaient l'autorité de Paul contestée, sa prédication tenue pour unp corruption de J'Évangile. Le plus sûr moyen de terminer le débat était de consulter l'Église mère; trois apôtres des plus considérables, Pierre, Jacques et Jean, se trouvaient à ce moment dans la cité sainte; on saurait d'eux ce que Jésus avait enseigné. Ce recours « aux anciens et aux apôtres de Jérusalem * » paraît avoir été résolu de commun accord ; il est probable néanmoins que la démarche fut proposée par les zélateurs venus de Judée et considérée par eux comme un acte de déférence obligatoire', car Paul ne l'entreprit que sur un conseil venu d'en-haut ; « J'allai à Jérusalem, dit-il, par suite d'une révélation®. » La volonté de Dieu connue, il partit intrépidement, montrant par le choix de ses compagnons

i « Paul afhrnaait énergiquemeat ({Xsyev âiiaxu(>ti;o|<£VQ;) que tei gentils devaient demeurer tels qu'ils ètaieot au moment où ih ayaieut cru. u Addition du manuscrit de Bèze mise en marge dans la Tersion syriaque de Philoxène.

2 revo(tïvTi; oiv (rciffêoi; xaX av'^-t\-rf,stu>z oûx ôityr);. Act., XV, 2. Le mot de W'^TJ'; a dans les .\ctes (?i. 9; xxvni, 29) la signification de discussion violente, de dispute. Itoicti; signifie une insurrection; S. Luc l'emploie en ce sens dans son Évangile, xxni, 19.

3 Act., XV, 19.

* Id., XV, 2.

5 Une varianle du manuscrit de Bèze indique que l'antiquité entendait ainsi le texte des Actes. napr,YY£i^av aÙToï; xû> TlxQta xaî xû> BotpviSa xa'. Tiaiv 4>,>,0'.; àvaêaîvEiv jtpà; toù; àJiOdtdXou;.

« Gai., n, 2.

qu'il entendait mettre la question au vif : l'un était Barnabe, qui avait fondé avec lui les Églises de païens ; l'autre ce gentil d'Antioche * , Tite , dont Paul avait fait un de ses plus fidèles disciples. Il l'emmena pour manifester à Jérusalem le triomphe de la grâce dans un incirconcis. L'importance de leur. mission frappait tellement les esprits, que les fidèles les accompagnèrent solennellement à leur sortie d'Antioche; pour eux, « traversant la Phénicie et la Samarie , ils y racontèrent la conversion des gentils et causèrent par là une grande joie à tous les frères - ».

Tout autres étaient les dispositions dans la ville sainte. Vingt ans s'étaient écoulés depuis que les Douze sortant du Cénacle avaient constitué l'Église. L'un d'eux avait déjà subi le martyre; les autres, dispersés dans la gentilité, « prêchaient à toute créature' ». Jacques restait seul pasteur de Jérusalem , d'autant plus attaché à la Loi , lui et son troupeau , qu'ils la voyaient ailleurs plus délaissée. Le zèle de la communauté croissait même avec les conversions, car les prosélytes étaient presque tous, comme nous l'avons dit, des pharisiens attirés par le désir de porter la piété juive à sa perfection. Entrés dans le bercail de Jésus, ils y fortifiaient le mosaïsme nar leur vie sainte et redon-

' Les Actes (xT, 2) nous montrent les frères d'Antioche envoyant à Jérusalem o Paul, Barnabe et quelques-uns d'entre eux ». Ces derniers mots, selon toute vraisemblance, désignent des fidèles, non seulement appartenant à l'Église d'Antioche, mais originaires de «ette ville. Tite était l'un d'entre eux. Gai., ii, 1.

» Act., XV, 3.

• Marc, ivi, 15.

l'assf.mblée de Jérusalem. 73

naient à des observances caduques un souffle de vie en les pénétrant de l'esprit chrétien. Si étroites que demeurassent la vertu et la foi de ces néophytes , elles t'îtaient sincères, admirables chez beaucoup d'entre eux; jamais la Loi qui allait mourir n'avait porté de plus beaux fiuits. Jacques n'avait de regards que pour ce dernier honneur de l'antique alliance; près de lui Jean le contemplait silencieusement. Pierre seul eût pu rompre le cercle étroit où s'enfermaient les saints de Jérusalem : il se trouvait alors au milieu d'eux , chassé de Rome par l'édit de Claude', qui en avait banni Juifs et chrétiens; la vision de Joppé ne lui laissait aucun doute sur le déclin fatal du judaïsme , mais il savait aussi que le dessein de Dieu était de ne rien précipiter, de laisser les institutions d'Israël succomber d'elles-mêmes. Gomme Jean, Pierre se taisait. Le premier acte de Paul et de Barnabe fut de paraître dans l'assemblée des frères devant les apôtres et les anciens. Ils y racontèrent les grandes choses que Dieu avail faites par eux-, « comment à leur voix une terre toute païenne s'était couverte de chrétientés. Si éclatant que fût ce triomphe, une ombre l'obscurcissait aux yeux des tidèles de Jérusalem : pourquoi n'avoir pas imposé les observances judaïques à ces nouvelles Églises^? Plusieurs des pharisiens convertis se levèrent sur l'heure pour protester; ils soutinrent que l'œuvre de Paul était incon^Dlète, « qu'il fallait circon-

' Suétone, Claudius, 25.

» Acl., XV, 4.

» Id., XV, 5.

s VINT PAUL, SES VISSIONS.

oire les gentils, et leur enjoindre de garder la loi de Moïse *. » Le débat qu'on venait vider devant l'Églis.^ mère se trouvait ainsi engagé dès la première rencontre. L'accepter sur ce terrain, sans précautions prisesdevant une assemblée prévenue , c'était risquer quelque éclat de fanatisme , compromettre la paix et la liberté. Paul, si prompt à la lutte dans Antioche, garda une prudente réserve à Jérusalem ; il laissa le temps , la réflexion, les entretiens privés mûrir les esprits.

Aux jours qui suivirent, « les apôtres et les anciens s'assemblèrent pour examiner l'affaire, » et en conférèrent à maintes reprises. La présence de Tite contraignait non seulement de prendre une décision, mais de la mettre immédiatement en pratique. Chaque semaine, en effet, chaque jour même dans la \ille sainte, rame, nait la célébration des agapes. Fallait-il en exclure ce , païen baptisé? Les rigoristes le prétendaient, car tout ! gentil, tout prosélyte même qui n'était pas transformé en vrai fils d'Israël par la circoncision et l'observance j entière de la Loi , demeurait à leurs yeux un être im- i monde avec lequel il n'était pas permis de communiquer. Ces zélateurs réclamaient donc à grands cris la | circoncision de Tite^ refusant tout rapport avec lui jusqu'à ce que le rite sanglant l'eût purifié. D'autres, plus modérés, répugnaient à traiter ainsi le compagnon de Paul , et voyaient en lui un frère auquel le baptême

' Art., XV, 7. Le mot c\i^,rixr,^z(ùi a ici le même sens que plus haut (xT, 2) et marque qu'à Jérusalem comme à Antioche le dissentiment relata parmi les fidèles arec une vivacité voisine de la violence.

l'assemblée de JÉRUSALEM. 75

avait conféré même rang, mêmes droits qu'à euxmêmes dans l'Église. Les deux partis se heurtèrent en de vifs débats * ; Paul évita de s'y mêler, résolu de ne traiter qu'en particulier avec les trois apôtres présents à Jérusalem, Jacques, Pierre et Jean.

Les deux derniers furent faciles à persuader : c'étaient les plus aimants des Douze; la charité du Christ avait dilaté leurs cœurs, étendu leurs regards; les larges vues de Paul n'étaient pas pour les scandaliser. Jacques lui-même dut bientôt se rendre; tout absorbé qu'il parût dans le monde judaïque, l'évêque "de Jérusalem subit à son tour l'inlîuence de Paul. Tous trois furent aussi touchés des respects de cet homme déjà illustre dans l'Éghse. Ils le retrouvaient tel quils avaient vu dix ans plus tôt , quand Barnabe le leur présenta pour la première fois 2. Son apostolat en Asie Mineure, l'autorité qu'il exerçait sur les chrétientés de Syiie n'avaient en rien diminué sa révérence pour le collège apostolique. Pierre, Jacques, Jean demeuraient à ses yeux les « hommes considérables », les « colonnes de l'Eglise^ ». « En particulier, dit-il, je leur exposai l'évangile que je prêche parmi les nations , de peur qu'en quelque manière je ne courusse ou n'eusse couru en vain ^. »

Le trait saillant de cet évangile était d'effacer toute distinction entre Israélites et incirconcis , par suite

> Act., XT, 7.

2 Id., IX, 27.

3 Gai., u, 2, 9.

* Id-, u, 2.

d'abolir pour ces derniers les rigueurs de la loi. De leur côté, les Juifs, même les plus obstinés, ne regardaient pas les observances mosaïques comme opérant d'ellesmêmes le salut. L'essentiel de leur religion, ils ne l'ignoraient pas , était « de craindre le Seigneur, de marcher dans ses voies, de le servir et de l'aimer de tout leur cœur et de toute leur âme* ». Ils savaient que « le bien, le précepte de l'Éternel consiste à faire ce qui est droit, k aimer la miséricorde, à majcher humblement avec Dieu- ». Mais quelque prix qu'ils donnassent à ces dispositions intérieures, ils les tenaient insuffisantes , quand l'extérieur du mosaïsme ne les consacrait pas. Paul réclama la liberté absolue, et il eut gain de cause près des chefs de l'Eglise. Un seul point, la circoncision, paraît avoir été discuté entre eux, assez vivement peut-être. L'omission de ce rite, tolérable à l'étranger, paraissait aux Juifs dans la cité sainte une licence injurieuse, un défi à Jéhovah et à son temple. Les trois apôtres demandèrent que Tite s'y soumît, estimant que ce serait là un acte de condescendance, un témoignage de charité donné aux Juifs convertis. Mais Paul ne voyait dans cette co cession qu'une faiblesse inutile, un danger pour la f( qu'elle asservissait; bien que seul à maintenir la liber chrétienne, il lutta victorieusement, et obtint que Tite ne serait point circoncis ^.

1 Deut., X, 12.

••« Mich., VI, 8.

3 'A)iX'o'JÔ£ TtToi;... ^(VaYxàffOT) 7:EpiT|iri8îSvai. Aià Ô£ toù; izipmjixtoy; '{(E'j^aJÉ/çovi; îva -riitâc y.aTaSo'j)w(Jou(7iv oï; oùSà irpà; wpav eîj»

l'assemblée de Jérusalem. 77

Nul doute que sur les autres points il n'ait également inspiré les résolutions que prirent les apôtres. Son long séjour en des Églises mêlées de Juifs et de païens, les oppositions qu'il avait essuyées en Asie Mineure fixaient à ses yeux la juste limite des concessions à faire de part et d'autre en vue du maintien de la paix. L'important parut que tous les frères pussent s'asseoir à la même table , et participer aux agapes qui accompagnaient l'Eucharistie. Dans cette vue on décida que les païens convertis s'abstiendraient de la viande des sacrifices, du sang, des bêtes suffoquées, souillures qui eussent éloigné les Juifs du repas commun ^ . En

Gai, II, 3-6. Deux interprétations ont été données de ce passage obscur des Galates. La traduction habituelle que nous adoptons est celle-ci : « On n'obligea* point Tile de se faire circoncire... et la considération des faux frères qui s'étaient introduits par surprise... pour nous réduire en servitude ne nous porta pas à leur céder, même pour un moment, et nous refusâmes de nous soumettre, afin que la vérité de l'Évangile demeurât parmi vous. » D'autres, au contraire, concluent, de ces paroles de l'apôtre, que Tite a été circoncis et rendent ainsi le texte : « Si Tite fut circoncis, ce n'est pas qu'on l'y eût forcé; il le fut à cause des faux frères, par une concession temporaire, en vue uniquement de vous assurer une liberté durable. » Tertullien {adv. Marc; v, 3) adopte cette interprétation, parce qu'il rejette les mois oî; oOSà comme interpolés, et que, dès lors, la seule traduction naturelle est : o Nous leur avons cédé pour un temps. » S. Irénée omet également ces deux mots et ■Victorin Primas assure qu'il ne les trouvait pas dans un certain nombre d'exemplaires latins ; mais les manuscrits, les versions, les Pères qui les conservent sont tellement nombreux, qu'il est impossible de ne pas les maintenir. La seule conclusion raisonnable qu'on puisse tirer du texte avec la leçon oU où5è , c'est que Tite demeura iucirconcis : le but de l'Épitre aux Galates, la marche des idées, le contexte amènent naturellement à cette interprétation. > M. Renan voit à tort, dans ces prohibitions, l'ensemble des pré-

retour les fils d'Israël n'imposeraient à la gentilité aucune autre observance. Le christianisme s'affranchissait à ce faible prix de la circoncision et des autres pratiques légales; c'était le triomphe de Paul, dont les grands apôtres autorisaient ainsi la mission. L'apôtre des gentils n'opposera jamais plus désormais à tous les assauts que cette approbation des chefs de l'Église : « Je leur ai exposé mon évangile, et ils ne m'ont rien appris de plus. Mais au contraire, ayant vu que l'évangile de l'incirconcision m'a été conûé comme celui de la circoncision l'a été à Pierre \ et ayant reconnu la grâce que j'avais reçue, Jacques, Géphas et Jean, qui étaient considérés comme des colonnes, me donnèrent la main, à moi et à Barnabe, pour marque de l'union e» de la société qui était entre nous, afin que nous pré chassions l'Évangile aux gentils et eux aux circoncis. Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres » de la ville sainte.

Cette prière de ne point oublier Jérusalem partait de cœurs à la fois tristes et résignés. Pauvre Sion, tant aimée de Jésus, qu'allait-elle devenir? Épuisée par l'entier dépouillement que pratiquaient ses membres, partageant de surcroît la misère qui désolait alors la

ccptcs noachique!t. Le code moral, ainsi nommé puce que, d'après les traditions rabbiniques, le patriarche lavait donné à sps fils a» sortir de l'arclie, comprenait sept préceptes interdisant l'idolâtrio, limpiélé, l'homicide, la fornication, le vol, la désobéissance aui lois, le sang pris en nourriture. Cinq de ces prohibitions sont passées sous silence dans le décret apostolique.

' Paul n'entend point par là que sa doctrine différait de celle Pierre, mais qu'il avait ^râce et mission pour la présenter «ai gentils sous la face qui leur agréait.

l'assemblée de JÉRUSALEM. 79

lée, elle végétait dans l'indigence. L'avenir qui s'oulit, pour les Églises de Paul, large et plein de presses, s'étrécissait pour elle à mesure que ces zélateurs s'obstinaient plus aveuglément à leur Loi. Elle s vouait par là à la solitude jusqu'au jour où ell? s\^teindrait dans la stérilité et l'abandon. Pressentant i ' déclin de l'Église mère, les apôtres voulaient au moins épargner à ses derniers jours l'amertume du dé- ^sement. Paul entra dans leurs vues avec tout l'élan me âme tendre et compatissante. Partout où il ira désormais, nous le verrons recueillant des aumùnes pour les saints de Jérusalem, établissant même les co.atributions des Églises et le mode de perception, de telle sorte que le denier de la chrétienté ne manquât jamais aux besoins de la ville sainte *.

Il restait aux apôtres de faire agréer à leur troupeau la résolution qu'ils venaient d'adopter : tâche ardue, à ea augurer par les violents débats qui agitaient la communauté. Cette charge revenait de droit à Pierre : devant les anciens et les frères assemblés - il parla avec autant de force que de hardiesse. De prime abord il rappela que depuis longtemps la question était résolue, et par lui-même; car Dieu l'avait choisi à Joppé pour ouvrir au.K gentils le royaume du Christ : « Dieu, qui

» Rom., IV, 26, 2". I Coi., ivi, 1-6. II Cor., ix, 1 s?q. Act , ixiv,

^ A dessein nous évitons de donner à cette assemblée aiioàtolique le nom de concile, qui ne peut lui être attribué, si le terme est pris dan» sa signification expresse et particulière : « Speciem quamdam el iniapine-.a Synodi in praedicta congregatione eminere. » Benoît XIV, de Synod., i, t-5.

connaît les cœurs, diL-il, a témoigné pour eux, leur i donnant le Saint-Esprit aussi bien qu'à nous. 11 n'a point fait de différence entre nous et eux, ayant puriûé leurs cœurs par la foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu en voulant mettre sur le cou des disciples un joug que nos pères ni nous n'avons pu porter! Nous sommes sauvés par la grâce du Seigneur Jésus; eux également «""^ sauvés de la même manière : telle est notre foi. »

A ces paroles qui mettaient hors d'usage la circoncision et le mosaïsme entier, nul ne répondit : soit stupeur d'une telle déclaration, soit respect pour le chef des Douze. Les deux missionnaires de l'Asie Mineure profitèrent de ce silence. Barnabe parla le premier, Paul après lui. Tous deux, sans entrer en discussion, firent le récit de leur apostolat, insistant sur les prodiges qui l'avaient illustré. Pierre, pour appuyer sa décision, n'avait apporté d'autre argument que l'abondance des dons surnaturels également accordée aux Juifs et aux gentils. Paul, à son exemple, justifia sa libre prédication par les miracles qui l'avaient autorisée. C'était là, aux yeux des Juifs, une preuve si manifeste de l'assistance divine , qu'on l'écouta 'jusqu'au bout.

Jacques se leva à son tour. La vénération dont il était l'objet donnait poids à sa parole. Inférieur à Pierre dans le collège apostolique, il le surpassait en autorité morale sur les fidèles de la cité sainte. On le savait inflexible, sans autre souci, sans autre vue que la vérité, mais d'une fidélité rigoureuse au mosaïsme. Tous avaient vu ce vieillard, exténué déjeunes, mener

l'assemblée de Jérusalem. 81

vie desnazirs, marcher pieds nus dans le temple, uvert de la blanche tunique des lévites. Quel moyen ■ résister quand cet apôtre, qui joignait à la majesté

I pontificat le prestige des anciens voyants, déclara ;i aussi que les rites judaïques n'étaient pas pour

liger toujours? Pierre avait embrassé et soutenu lo ntiment de Paul avec sa fougue habituelle, ouvrant i large la porte du salut et ne parlant que d'affranchissement. Jacques reconnut comme lui que ni la circoncision ni les observances n'étaient essentielles; mais il s'empressa de montrer à ses fidèles que cette révélation faite au chef de l'Église s'accordait avec les anciennes prophéties *.

II prit grand soin d'ajouter en manière de tempe" rament que la liberté laissée aux gentils ne serait pas absolue, qu'on leur enjoindrait d'éviter les souillures plus particulièrement odieuses, les viandes suffoquées ou offertes aux idoles, le sang, pris en nourriture. L'unique raison qu'il donna de ces restrictions fut que par le monde entier se trouvaient des Juifs dispersés, et

' Act., IV, 14-17. « Simon vous a raconté de quelle sorte Dieu a commencé de regarder favorablement les gentils poar choisir parmi eux un peuple consacré à son nom. Les paroles des prophètes s'y accordent selon qu'il est écrit : Après cela je reviendrai édi6er de nouveau la maison de David qui est tombée ; je réparerai ses ruines et je la relèverai , afin que le reste des hommes et tous les gentils sur lesquels mon nom aura été invoqué cherchent le Seigneur. Ainsi parle le Seigneur qui accomplira ces choses. » (Ainos, ix, 11, 12.) S. Jacques allégua ce texte selon la coutume des Juifs, de mémoire, en le paraphrasant, et ne s' astreignant pas à le citer mot pour mot. S. Luc mil dans son récit, destiné aux Grecs, la version des Septante, laquelle, en divers points, explique l'hébreu plutôt quelle ne le traduit littéralement.

82 SAINT PAUt.

que, la Loi leur étanl, lue tous les samedis, voir ses ordonnances violées leur sérail à scandale '.

Grâce à ces ménagements Tévôque de Jérusalem , restant maître de son troupeau, le rallia aux vrai? principes. L'union se trouva donc établie, et de commune voix rassemblée résolut d'écrire ces résolutions aux frères d'Antioche. Jacques demanda qu'au nombre des souillures qu'on allait interdire fût ajoutée la fornication, visant par là non plus seulement les païens, mais les Juifs même de Syrie. C'est apparemment une trace de ses entretiens avec Paul; il avait appris de lui à quel point dans le Liban, la Haute Syrie, à Gypre, en Phrygie les cérémonies religieuses étaient une occasion de licence-; de tous côtés les sanctuaires dissolus de ces régions offraient aux fils d'Israël les mêmes dan gers que jadis les tentes de Baal et d'Astarté à leurs ancêtres. Pour les prévenir contre une séduction de tout temps fatale à leur race, l'évêque de Jérusalem obtint qu'on mêlerait ce précepte de morale aux règles toutes juives dont l'observance était prescrite. Dans toute la lettre du reste il semble qu'on reconnaisse la main de Jacques et de ses anciens; ce sont eux qui parlent', en union avec Pierre et les apôtres sam^ doute, mais au nom de l'Église mère :

' Act-, XT, 21.

2 La dépravation des eâ{>rils était si profonde avant le règne da christ ianisrae, que non seulement la fornication passait pour un acte indiffèrent (Horace, ïSat., u, 31 ; — Térence, Adelpfi., i, 2. 21 ; — Cicéron, Pro Cœlio, 20), mais qu'elle faisait partie de la religion et devenait dans certains cullt-s un rite sacré.

3 « Comme nous avons oaï dire que quelques-uns, qui sont >ortit>

l'assemblée de JÉKUSALILM. 83

« Les apôtres et les anciens et les frères aux. frère? i entre les nations qui sont à Antioche, en Syrie et en 'lilicie, salut! GomiiKi nous avons su que queîques-uas jui sont sortis d'entre nous vous ont troublés par leurs i>cours et ont renversé vos âmes, sans que toutefois nous leur ayons donné aucun ordre , il nous a sembl '• bon, étant tous d'accord ', de choisir parmi nous des hommes et de les envoyer vers vous avec nos bienaimés Barnabe et Paul, qui ont exposé leurs vies pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous vous envoyons donc Juda et Silas, qui vous feront entendre les mémos choses de vive voix. Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous point imposer d'autres charges que celles-ci qui sont nécessaires, savoir de vous abstenir de ce qui aura été sacrifié aux idoles, du sang, des viandes étouffées et de la fornication. Si vous vous gardez de ces choses, vous ferez bien. Adieu. »

Cette lettre fut remise aux mains des députés choisis pour accompagner au retour Paul et Barnabe-. Deux

dentie nous, tous ont troublés... auxquels nous n'avons donne aucun ordre... o Acl., xv, 24. Cette phrase indique que ce sont les chefs de l'Église de Jérusalem qui parlent et qui écrivent.

* Le grec porte vsvoaévot; à\xo^-j'j.:tSov , que l'on peut traduire, comme le fait la V'ul^ate, par « colleclis in unura », étant asseiablés d'un commua accord, dans un même esprit

* Il est peu pro'^able, que Juda et Silas soient partis sans un de ces cortèges par lesquels les Orientaux prennent toujours soin de rehausser leurs ambassades. Les Actes, à la vérité, ne marquent pas expressément que des frères les accompagneront; mais ils le laissent entendre. Au retour, en effet, bien que Silas restât à Antioche, S. Luc dit au pluriel : « Ils furent congédiés », àreiCôriTav; indiquant par là que Juda ne revint point seul à Jérusileui.

84 SAIiNT PAUL.

d'entre eux, Silas et Juda Bar-Saba « tenaient le' premier rang parmi les chrétiens de Jérusalem ^ ». Ils avaient mission de communiquer aux fidèles d'Anlioche les résolutions de l'Église mère, et au besoin d'en expliquer de bouche toute la portée.

Les frères d'Antioche assemblés écoutèrent le décret apostolique et en reçurent une grande consolation, car ils y trouvaient leurs souhaits remplis; le désaveu des zélateurs qui les avaient un instant troublés , l'affranchissement d'observances aussi rebutantes par leur multiplicité que par leur rigueur, en somme des préceptes faciles à accomplir. La parole de Silas et de Juda combla leur joie; tous deux, hommes de science et d'autorité, avaient rang de prophètes - ; ils en usèrent pour exhorter à diverses reprises les fidèles d'Antioche ; ils les affermirent en leur foi, mettant hors de doute que désormais les Églises des gentils avaient toute « liberté dans le Christ Jésus*. »

Cette prédication retint quelque temps les députés de Jérusalem. Jugeant enfin leur mission remplie, ils demandèrent congé aux pasteurs d'Antioche, qui « les renvoyèrent en paix à ceux qui les avaient envoyés ». Tous cependant ne reprirent pas le chemin de Jérusalem; l'un d'eux, Silas, fut séduit par le charme de vie et de liberté qu'il trouva dans les Églises de Syrie; il demeura à Antioche et s'attacha à Paul, dont il devint l'un des plus fidèles compagnons.

1 Act., XV, 22.

» Id., XV, 32.

> Gai., n,4.

l'assemblée de Jérusalem. 85

La prompte conquête de Silas montre quel était dès cette époque l'ascendant de l'apôtre. Son autorité, haute déjà avant la conférence de Jérusalem, s'était encore accrue par son triomphe.' Après avoir été l'âme de cette réunion, il en sortait vainqueur du judaïsme, car au prix de quelques mesures transitoires, applicables aux « convertis d'Antioche, de Syrie et de Gilicie ' », il avait fait reconnaître sa mission d'apôtre des gentils, son indépendance, la vérité de l'évangile qui lui avait été directement révélé. De l'aveu des trois apôtres, colonnes de l'Église, Pierre, Jacques et Jean ', Paul était désormais le docteur, le guide infaillible des seules Églises qui eussent pour elles l'avenir, celles de la gentilité.

Un incident acheva de consacrer cette autorité aux yeux mêmes des judaïsants. Pierre avait suivi de prés à Antioche les députés de Jérusalem. Sa joie fut sincère à voir, dans la première Église fondée par lui en terre de gentils, la vie chrétienne s'épanouissant librement hors du mosaïsme. Loin de prendre ombrage de cet affranchissement, à l'exemple de Paul qu'il aimait ', il traita en frères les païens convertis , vécut et mangea

' Act., XT, Î3. Dès les années suivantes, en effet, nous verrons ». Paul dans ses lettres aux Corinthiens et aux Éphésiens ne faire aucun usage de ce décret pour régler la conduite de ses fidèles.

2 Le disciple bien-aimé de Jésus semble ne sortir de l'ombre qui le couvre aux premiers temps de l'Église que pour rendre à Paul ce témoignage. Il ne reparaîtra qu'à la mort de l'apôtre des gentils pour donner au dernier âge apostolique son évangile et l'Apocalypse.

3 II Petr., m, 15.

avec eux; mais celte paix fut bientôt troublée. Les riiroristes qui entouraient Jacques avaient repris empire; contraints dans l'assemblée apostolique d'affranchir les fidèles venus delà gentilité, ils entendaient maintenir sous le joug de l'ancienne Loi les frères nés dans le mosaïsme non seulement à Jérusalem, mais à travers le monde entier. Peu rassurés sur cet article parla mission confiée à Juda et à Silas, ils résolurent d'envoyer quelques-uns d'entre eux surveiller les églises do^ Syrie, Antioche particulièrement.

L'usage était dès lors que les pasteurs donnassent des lettres de recommandation aux fidèles qui passaient d'une chrétienté dans une autre '. Les judaïsants députés de Jérusalem abusèrent du nom de Jacques mis en tête des leurs; ils se donnèrent pour ses envoyés, et dés l'entrée en Syrie déclarèrent leur dessein. L'autorité de l'Église mère, dont ils se couvraient, l'attachement de Jacques à la Loi, exagéré dans leurs discours, perfidement exploité, ranima l'inquiétude dans les esprits. Pierre des premiers s'en alarma, et à l'excès. 11 restait, sous l'empire de la grâce, tel d'instinct et de nature que le montre l'Évangile, bon, sincère, aussi prompt que généreux dans ses élans, par là même ouvert aux vives impressions et y cédant sur l'heure ; sautant de la barque avec une foi qui le soutient sur les eaux, l'instant d'après doutant et perdant pied; au même jour proclamant la divinité du Christ, puis oublieux de cette confession jusqu'à reprendre le Maître; tirant l'épée pour le défendre , quelques heures |ilus

' Il Cor.' III, 1. TU., III, 13. Act., xviu, 27.

l'assemblée: de Jérusalem. 87

tard le reniant. Pierre n'était le roc où s'appuyait l'Église que par le fond de son âme confirmée dans la vérité et dans l'amour; hors du sanctuaire où la grâce de l'apostolat le gardait de toute erreur, dans la conduite privée et le cours ordinaire de la vie, il pouvait vaciller, se méprendre sur le meilleur parti à embrasser. L'assurance des émissaires de Jérusalem le déconcerta, lui flt redouter de leur part quelque éclat scandaleux, par crainte de les blesser, il se retira à l'écart, se séparant des gentils et ne mangeant plus avec eux. Son exemple entraîna les Juifs convertis. Barnabe lui-même, le compagnon de l'apôtre des gentils dans sa prédication, Barnabe se laissa gagner.

Le récit de Paul dans l'Epître aux Galates donne l'impression qu'il ne fut pas aussitôt informé de ce désordre; absent d'Antioche peut-être , ou distrait par d'autres soins, il n'avait pu rien prévoir, rien empêcher. Le péril, comme toujours, lui donna une sûreté de regard , une vigueur de décision incomparables. Il vit où allaient ces concessions et ces atermoiements, « cette hypocrisie', » (le mot est de lui), à contraindre les païens convertis ou de judaïser ou de vivre à part dans l'Église, à faire d'eux des dissidents, aux repas communs des excommuniés. Sur l'heure son parti fut pris de lutter à outrance. « Géphas était répréhensible, dit-il, je lui résistai en face *. » « Ils ne marchaient

' BapvaSa; duvair-riyO») «'jtwv t^ ùnoxpioei. Gai., U, 13.

- Quelques dorteurs. par un respect malentendu [lour le prince

d("s Apôtres , ont imagine que le Céphas de l'Epitce aux Galales

était non S. Pierre, mais un simple disciple. Leur conjecture a

entre elle l'ensemble de la tradition et l'Épître elie-inêsne, où

pas droit selon la vérité de l'Évangile; je dis à Céphas devant tous : Si toi qui es Juif, vis comme les gentils et non pas comme les Juifs, comment contrains-tu les gentils de judaïser * ?» La protestation de Paul suffit à tout calmer; Pierre et les circoncis se rangèrent aussitôt à ses côtés. Désarmés par ce fraternel accord, les délégués de Jérusalem n'eurent plus qu'à se dérober et à porter ailleurs leur déconvenue.

Cette déférence du prince des apôtres est le dernier trait de sa vie dont l'Écriture fasse mention ^ : c'en est un des plus glorieux. Entendre la vérité d'un inférieur s'y rendre humblement , sans arrière-pensée , sans un regard à soi-même et à sa primauté , n'en aimer que plus tendrement son contradicteur, pour rude qu'il soit, est un de ces actes dont les plus nobles cœurs

Céphas parait comme un personnage considérable , une colonne de l'Église (Gai., n, 9), l'égal au moins de Jacques, de Jean, de Barnabe qu'il entraîne à son sentiment (Gai., ib.), en telle situation aux yeux de la communauté d'Antioche, que Paul ne voit, n'attaque que lui. « Petrum sic non reprehendisset Paulus, dit S. Thomas, nisi aliquo modo par esset, quantum ad fidei defensionem. » Summ. TheoL, 2» 2*, q. 33, a. 4, ad 2. Voir Vigoureux, les Livres saints et la Critique rationaliste, t. IV, p. 536-553.

1 <t S. Pierre n'erra nullement dans la doctrine; son infaillibilité pontificale est hors de cause ; il adopta seulement une ligne de conduite qui avait des inconvénients.... L'ensemble et les détails du conflit, loin d'être inconciliables avec la dignité du chef de

lEglise, en rehaussent au contraire l'autorité et la puissance

S. Paul a dit un peu plus haut qu'il était allé à Jérusalem pour voir Pierre ou, comme porte le texte grec, Céphas , qu'il considère ainsi comme son chef. S'il lui résiste maintenant , ce n'est pas pour méconnaitre son autorité; son langage bien co:Tipris est, au contraire, un hommage, d'autant plus précieux qu'il est indirect, rendu à la primauté du Saint-Siège. » Vigouroux, loc. cit., p. 553.

2 Nous n'y trouverons i;>lus q-ieses deux Épîtres.

l'assemblée de Jérusalem. 89

sont seuls capables. Paul sans doute triompha en celle rencontre et se montra supérieur à tous par la justesse des vues et la viguo ur des actes. Moralement , Pierre s'y éleva plus haut et atteignit la suprême grandeur, celle de l'âme qui s'oublie pour ne voir et n'aimer qutîa vérité.

Page 1