NOUVELLES PRÉDICATIONS EN ASIE MINEDRE
Le départ des envoyés de Jérusalem laissait Antioche à elle-même, aux tendances qui, dès l'origine, l'avaient portée vers le pur christianisme. Cette carrière, où elle n'avançait jusque-là que timidement, s'ouvrait maintenant à l'inlini, dégagée de tout obstacle, nottoment tracée par les apôtres, par l'Égli? ■ juive elle-même. Les messagers de la Bonne Nouvelle y prirent un essor plus libre, plus impétueux. Paul et Barnabe étaient en tête de ces évangélistes; autour d'eux, Ti te, Marc, Silas; « avec nombre d'autres encore ils enseignaient et annonçaient la parole du Seigneur^ ». Jamais l'Église d'Antioche, si riche depuis en glorieux souvenirs, ne devait revoir pareille légion d'hommes apostoliques. Paul, au spectacle de cette vie qui débordait , sentit bientôt sa présence superflue et tourna de nouveau ses regards vers les chrétientés d'Asie Mineure qui restaient au loin, isolées, privée? de tout secours. Depuis le jour où il les avait abandon-
i Act., IV, 35.
nées à la grâce du Christ \ il ignorait ce qu'étaient devenues ces jeunes communautés, sa première œuvre et son plus vif amour. « Retournons, dit-il à Barnabe, visiter nos frères par toutes les villes où nous avons prêché la parole du Seigneur, et voyons en quel état ils sont-. » Barnabe agréa ce dessein, mais à la condition qu'on partirait, comme la première fois, en compagnie de Jean Marc. Paul ne s'attendait pointa une telle proposition; il se récria, rappelant comme ce disciple les avait quittés en Pamphylie au temps le plus périlleux du voyage. Marc n'avait mis la main à la charrue que pour regarder en arrière'; c'était une de ces âmes pusillanimes, sans générosité ni dévouement, que le Maître enjoignait de rejeter. Qu'attendre de lui d'ailleurs pour ces Églises de Galatie qu'il n'avait point évangélisées, et dont il ne connaissait ni l'esprit ni les besoins *? Paul fut d'autant plus ardent à ces objections qu'il redoutait l'empire que Marc avait pris sur Barnabe dès le début de leur première mission. Il retrouvait cet ascendant grandi , capable de lui faire échec. Résolu de le briser, il parla sans ménagement. Une sévérité si âpre émut Barnabe. Plus indulgent pour son cousin, le connaissant mieux, à bon droit peut-être en attendant un concours plus généreux, il le défendit avec la même véhémence que Paul mettaits a l'attaquer. De part et d'autre on s'aheurta, au point que le
» Act., XIV, 22.
î Id., XV, 36.
* Luc, II, 62.
* Act., XV, 38.
dissentiment tourna en démêlé ^ S. Paul comprit qu'il fallait renoncer à s'entendre et se séparer. Il le fit avec sa décision habituelle, mais le cœur brisé, car Barnabe était l'ami des premiers jours. C'est lui qui dans Jérusalem avait avant tous tendu la main au nouveau converti, lui qui l'avait introduit près des apôtres, lui encore qui l'avait cherché en Cilicie pour l'amener à Antioche et l'associer à son ministère. Placé par les anciens en tête de la mission précédente, Barnabe s'était efTacé devant son compagnon, il l'avait suivi aveuglément, bravant dangers et persécutions; jusqu'au dernier jour il s'était dévoué humblement à l'œuvre commune. De tels liens ne se rompent point sans déchirement; Paul l'éprouva. Toutefois, si fidèle, si délicat qu'il se montrât en amitié , l'apôtre était, pardessus tout, un esprit ferme, prompt, sacrifiant tout pour ne regarder que le but et l'atteindre. Aux âmes ainsi trempées, parler de conciliation, de demi-mesures dans les heures critiques, c'est tendre leurs ressorts et s'exposer à d'inflexibles résistances. Le tort de Barnabe, qui avait si longtemps pratiqué Paul, fut de ne prévoir ni de prévenir une rupture fatale en de telles circonstances; quant au fond du débat, à l'estime que Marc méritait, les faits donnèrent à Barnabe pleine raison : transformé peu à peu par la grâce, li^ disciple qui avait fui peines et dangers sur la rive
' Ce terme n'est pas trop fort pour rendre la vivacité du mol grec napo^jcpiù; (Act., xv, 39). « Paulus severior, Barnabas clernentior; uterquc in suo sensu abundat et tarnen dissensio habel aliquid hurnanae frag'lilatis. » S. Jérôme, Conlr. Pelag., ii, 522.
de Pamphylie, devint un cœur grand, désintéressé, coura^'cux. Paul le reconnut loyalement, quand dix ans plus tard il vit Marc venir à lui dans sa prison de Rome, pour l'aider et lui tenir compagnie '. Écrivant aux Colossiens, il le nomme avec reconnaissance parmi les rares fidèles « qui travaillaient alors avec lui pour le royaume de Dieu et qui étaient sa consolation ' ».
Barnabe et son compagnon, séparés de Paul, ne pouvaient plus songer aux missions d'Asie Mineure, ils se tournèrent vers Gypre, où les Juifs convertis avaient besoin, eux aussi, d'être visités et confirmés dans la foi. Barnabe exerça au milieu d'eux un ministère d'autant plus actif que toute liberté lui était donnée. Il continua du reste d'évangéliser comme il l'avait fait jusqu'alors , refusant l'aide des pieuses chrétiennes qui accompagnaient les autres apôtres, travaillant de ses mains pour n'être point à charge aux chrétientés'. La douceur de sa parole consola, ranima lésâmes que l'impétueuse vigueur de Paul eût peut-être abattues. Gypre lui dut de nombr-euses communautés qui s'unirent et formèrent avec le temps une Église célèbre. Au dire de certaines légendes, l'apôtre, Odèle à sa patrie "•, y revint mourir, et, une vision ayant révélé le lieu de sa sépulture , on trouva sur sa poitrine l'é-
' Philein., 24.
s Coloss., IT, 10, 11.
»I Cor., IX, 5, 6.
* a Joseph, surnommé par les apôtres Barnabe (c'est-à-dire fils de consolation), qui était lévite et originaire de Cypre. » Act., IV, 36.
vangile de S. Matthieu qu'il avait transcrit de sa propre main'.
Si les derniers actes de Barnabe ont jeté peu d'éclat, son enseignement paraît au contraire avoir eu grand renom, car à la lin du premier siècle, un chrétien d'Alexandrie, publiant un commentaire de textes de l'Écriture, ne crut pouvoir mieux l'autoriser qu'en l'attribuant à cet apôtre*. Sa pieuse supercherie eut plein succès; tous les anciens, les Pères alexandrins principalement, ont tenu cet écrit pour authentique', sans doute parce qu'ils y retrouvaient çà et là la prédication de Barnabe^. Sous l'amas d'interprétations
1 Acla apostolorum apocrypha, éd. Tischendorf (1851), 64-74. — Assemani, Bibliolheca Orient., ii, 81.
^ Les interprétations allégoriques de l'Écriture que renferme cette épitre et le crédit qu'elle trouva parmi les chrétiens d'Alexandrie indiquent qu'elle fut composée par l'un d'eux, à la fln du premier siècle, selon quelques critiques (Wieseler, Riggenbach, Luthardt, Weizsàcker, Hilgenfeld), selon d'autres au commencement du II» siècle (Héfélé, Volckmar, Gràtz, Jost, Harnack).
3 Bien que l'antiquité soit unanime à admettre l'authenticité de celte épitre, la plupart des modernes lui refusent ce caractère, et à bon droit; car on ne saurait admettre qu'un apôtre, compagnon de Paul, ait parlé de la loi juive d'une manière aussi erronée. A l'entendre, l'alliance de Dieu avec les Juifs, immédiatement ^ioléepar ceux-ci, n'a eu aucune valeur; par suite, tous les préceptes concernant les sacrifices, les jeûnes, la circoncision, le sabbat, la distinction des aliments, n'ont jamais obligé; le devoir des I.sraélites se bornait à entendre ces commandements au sens spirituel. Outre cette raison décisive, Héfélé oppose à l'authenticité de l'rpitre sept autres arguments. Patres aposiolici, p. 14. Cf. Ililgenfeld, Die Aposiolichen Vàter. — Muller. Erklâruvg des Barnabas-briefes.
* Nous n hésitons pas à présenter cette hypathèse, pour neuve et arbitraire qu'elle puis.se paraître, parce qu'elle explique, ù'uiie faron
.Uégoriques qui encombrent la lettre faussement at-
libuéeà cet apôtre, le fonds de doctrine qui lui donna
si grand crédit se laisse entrevoir. Parfois ce sont les
pensées , les expressions mêmes de Paul que Barnabe
s'approprie. « Tout est en Jésus et pour Jésus Par
la rémission des péchés et l'espoir au Sci^eur nou>
sommes renouvelés, recréés entièrement! Dieu
demeure vraiment en nous Il y prophétise, y habite, et cette habitation, ce temple saint consacré au
Seigneur est notre cœur Je vous écris en grande
simplicité afin que vous m'entendiez, moi la balayure de votre charité'. » Mais plus que l'influence de Paul, la bonté qui était le trait distinctii" de Barnabe se retrouve en ce petit traité , elle le pénètre en toutes ses parties, l'éclairé d'une lueur calme ci douce. « Fils d'allégresse, comprenez que le bon Seigneur nous a
plausible, comment l'authonlicité de cette lettre, rejelee par les modernes, a été admise sans conteste dans l'antiquité. 1 Funk, Opéra Patrum apostolicorum, t. I, Epist. Barnabx.
« in ipso (Christo) sunt orania et in ipsum » m, 7. [« Ex ipso
et per ipsum et in ipso sunt omnia. » Rom., xi, 36. « Propler quem omnia et per quem omnia. » Hebr., n, 10, etc.] « Accepta remissione peccatorum et spe habita in nomen Domini facti sumus novi, iterura ab integro creali : ideo in nobis, in ùomicilio nostro vere Deus habitat... Ipse in nobis prophetat... Hoc est ternplum
spirituale Domino constructum » xvi, 8-10. « Ternplum sanc-
tum Domino est habitatio cordis nostri a ri, 15. [Cf. II
Cor., V, 17. Ephes., ii, 10. II Cor., iy, 16, Coloss., m, 10. Hebr., VI, 6. Gai., Ti, 15. Ephes-, n, 15; w, 24. I Cor., m, 16, 17. II Cor., ?i, 16, etc.] n Simplicius vobis scribo, ut inlelligatis, ego peripsema cavitatis vestrae. » vi, 5. [ « Tanquam purgamenta hujus mundi facli sumus, omnium peripsema usque adhuc. » I Cor., IT, 13.]
tout dévoilé par avance En peu de mots je vous
indiquerai le moyen d'être joyeux dans le temps présent Soyez doux, soyez paisibles Mon principal
soin en vous écrivant est de mettre vos âmes en allégresse. Salut, fils de paix et de dilection'. Vivez dans la joie du cœur-. » Ce fut là apparemment toute la prédication de Barnabe; laissant à Paul sa théologie aux mystérieuses profondeurs , il se borna à présenter l'Évangile sous une face aimable , à montrer le bonheur dans l'éternelle charité.
L'apostolat de Marc, le compagnon de Barnabe, nous est mieux connu. Nous le retrouverons bientôt à Rome près de Paul captif : jusque-là deux traits forment son histoire : l'Egypte évangélisée par lui, la prédication de Pierre écrite dans le second évangile. Appuyé sur Eusèbe , nous avons placé ces deux événements avant le concile de Jérusalem ' ; la plupart des modernes reculent la composition de l'évangile d'une dizaine d'années , « au temps où Pierre et Paul prêchèrent à Rome ^ ». Le choix entre ces deux sentiments a peu d'importance , car l'aspect général de cette histoire n'en est point changé, et Marc y demeure tel que nous l'avons dépeint : personnel par nature , peu fait pour obéir, pour suivre Paul dans ses coups de hardiesse; de préférence s'attachant àdes hommes bons plutôt qu'énergiques, à Barnabe, à Pierre; grandissant
1 Funk, Epistola Barnabx, tu, i ; xix, 4 ; xii, 9. » Id., I, 6.
3 Voir Sai?if Pierre, chap. xx, p. 510, éd. in-80; p. 455, éd. in- 12 et Appendice m.
* S. Irénée, Adv. Hxres., m, 1.
UEUXitME MISSION. ASIE MINEURE. 97
toutefois au coiumcTce de ces nobles cœurs jusqu'à comprendre et aimer l'apôtre des gentils, jusqu'à devenir un de ses fidèles disciples.
Les infirmités de Paul, sa répugnance à vivre, à souffrir seul, ne lui permettaient pas de partir sans compagnon. Son choi.x fut promptoment fixé : il prit Silas, l'envoyé de Jérusalem, qui avait tout laissé pour s'attacher à lui. Ce disciple avait rang de prophète : généreux, large d'âme, dégagé des étroitesses judaïques, appartenant comme Jean Marc à l'Église mère, il avait grâce et autorité pour attester l'approbation donnée par Jérusalem à l'apôtre des gentils. A ces titres, Silas joignait un privilège important dans la vie hasardeuse où l'engageait la prédication de l'Évangile; de même que Paul, il était citoyen romain', et nous les verrons bientôt se prévaloir de ce titre devant leurs persécuteurs. Une assemblée des frères d'Antioche solennisa le départ des deux apôtres : comme au début de la première mission^, des prières furent faites « où on les livra à la grâce de Dieu ' ».
Paul et Silas visitèrent d'abord les chrétientés établies sur la côte de Syrie et dans la vallée de l'Oronte ; montant ensuite vers le nord , ils franchirent les Portes Syriennes * , long défilé qui traverse l'Amanus , à
I Le nom latia Silvaaus, que S. Paul, dès ses premières Ëpttres (IIThess, 1, 1;II Cor.,i, 19), donne à Silas. parait indiquer que ce disciple avait déjà vécu dans le monde romain ; peut-être y était-il né.
* Act., xiT, 25.
•id., iT, 40.
* Cette route de montagne s'appelle aujourd'hui « le passage de Beyiaa »
trois mille pieds de hauteur, et joint la Syrie à la plaine de Gilicie. La voie que suivaient les apôtres descend au golfe d'Issus; la ville de ce nom, Alexa' dria, autre souvenir de la conquête macédoniennt , Mopsueste, Adana, furent les grandes cilés qu'ils rencontrèrent en cheminant vers Tarse. Dans toutes apparemment, ils trouvèrent des fidèles, car c'est à cetf'^ portion de la Gilicie que de Tarse * comme d'Antiocbi l'action de Paul s'était plus facilement étendue. Ci chrétientés, voisines des Églises syriennes, entretenaient avec elles d'amicales relations, avaient mêmes sentiments, mêmes doctrines. Aussi, quand les zélateurs de la circoncision troublèrent Antioche , l'émotion gagna aussitôt les communautés de Gilicie et jeta dp telles alarmes , que l'Église mère leur écrivit en mêm temps qu'aux chrétientés de Syrie pour les éclairer et les mettre en repos'. Paul eut la joie de porter luimême par toute la Gilicie ces lettres apostoliques qui autorisaient sa doctrine. G'était le triomphe de son évangile; mais, à ses yeux, c'était surtout l'afixanchissement des âmes, leur union plus pure, plus intii au Christ Jésus. Voyant affermies dans cette foi Tar^
1 Outre son enfance passée à Tarse, Paul avait séjour.né « danles pays de Syrie et de Cilicie » , quand, trois ans après î& convei sion, il fut contraint de quitter Jérusalem (Gai., i, 21; Act., Ji 30). Ce fut à Tarse que Barnabe vint le chercher pour l'amener Antioche (Act., ii, 25).
^ Panl avait, trois fois, évaogèlisé longuement Antioche > légion d'alenlour. Act., xi, 25, 26; m, 24 et sq. ; xiv, 27.
3 La lettre apostolique porte cette adres.se : « Les apôtres et le anciens et les frères aux frères d'entre les nations qui sont à Antioche et en Syrie et en Cilicie : Salut I a Act., xv, 23.
sa patrie, et les chrétientés de la région, il continua sa course vers les Églises de Galatie et s'engagea dans les ftéOlés du Taurus.
Cette longue chaîne qui sépare les rives méridionales de l'Asie Mineure des plateaux du centre était déj i connue de l'apôtre : par deux fois il l'avait franchi^' dans sa première mission. Mais le Taurus de Pamphyiie n'a rien de comparable à la sauvage àpreté de cemonts en Cilicie. Le long passage qui les traverse es^; une fissure de la montagne à laquelle les anciens donnaient le nom de Pyles ou Portes cilicieimes '. Cetlt* route , au sortir de Tarse , côtoie le Cydnus au milieu le collines boisées; bientôt les hauteurs se dénudant approchent leurs flancs , se redressent , s'élèvent , fornent une goi^e si étroite, qu'aux temps de guerre or. a fermait par des portes ^. Serrée entre deux paroi igantesques, battue parles torrents qui la longent, la oie ne s'élargit qu'au sommet du Taurus', d'où l'une
' Aujourd'iuii Gulek-Boghaz.
* « En 18j6, Ibraliiin-Pacha, le vainqueur de Nizib , avait puisamment fortilié le Guleh-Boghaz pour barrer la rouleaux armée;-
rques; en outre, tous les sentiers qui traversent la crête étaient sndus impraticables par des travaux d'art; tout le Taurus cilicieji
tait transformé en imprenable citadelle An-dessus du chemin
ui pénètre dans le Gulek-Boghaz on dislingue parfaitement les îstes d'une ancienne route taillé." dans le roc par les Assyriens ou s Perses; dans la partie la plus étroite de la gorge se Toient le.s bris d'un autel et de deux labiés votives dont los inscriptions tnt effacées, ainsi que le» marches d'escaliers au-dessus desquels aient placées les portes qui se fermaient en temps de guerre. » (dus, Géographie universelle, l'Asie antérieure, t. IX, p. 473,
* Le défilé proprement dit se termine à 4,000 pieds an-dessus du
de ses branches monte au nord vers Tyane , l'autre s'inclinant vers l'ouest, gagne Derbé, Lystres et Iconium. Ce défilé, l'un des plus effrayants des pays montagneux, rattache l'Asie Mineure, et par elle l'Europe fi la Syrie ; aussi a-t-il été de tout temps fort suivi. Cyrus , Alexandre , Romains , Sarrasins , Croisés * l'ont tour à tour parcouru. Il est probable que, pendant l'occupation romaine, là comme partout, la main des légionnaires avait aplani le chemin, car Cicéron établit son quartier général sur le plateau, au débouché de la gorge, afin de pouvoir à la fois proléger sa province de Cilicie et maintenir la Cappadoce ^.
Quatre ou cinq jours de marche ' à travers ces ré gions amenèrent les deux apôtres au pied du Kara Dagl au centre des chrétientés de Lycaonie. Ils les retroi vèrent calmes, ferventes, accrues en nombre. Tout aj bonheur de revoir le grand apôtre, ces fidèles donnôi
niveau de la mer, sur un p:;til plateau de 1,500 mètres de largiJ Au delà, la roule monte par de nouvelles gorges jusqu'au faite df Taurus, d'où elle débouche peu à peu dans la grande plaine de Lyj caonie.
1 Les Croisés furent tellement frappés des dangers de ce pa^ sage, qu'ils lui donnèrent le nom sinistre de Portes de Judas.
2 « Iter in Ciliciara feci per Tauri pylas. » Cicéron, Ep. ad Ait. ~ V, 20. « In Cappadocia extrema non longe a Tauro apud oppidum Cybislra castra feci, ut et Ciliciam tuerer et Cappadociam tenens nova ûnitimorum consilia irapedirem. » Ep. ad Fam., xv, 4. Cybistra, où Cicéron prit ses quartiers, est proche de Derbé.
> Bien que de Derbé à Adana il n'y ait qu'une trentaine de lieues, le major Rennell estime qu'il faut au moins quarante heures pour j faire la route. M. Ainsworth, au mois de novembre, a mis six jouis pour aller d'Iconium à Adana (Conybeare and Howson, t. I, | p. 306, note 1).
DEUXIÈME MISSION. ASIE MINEURE. iOl
rent peu d'attention à l'absence de Barnabe. Paul, dans sa première mission, dominait tellement, qu'il avait tout rempli de sa parole et de son autorité : c'est de lui qu'on se souvenait, lui que l'on était heureux de revoir et d'entendre.
Il donna ses premiers soms à Derbé, puis vint à Lystres où le ciel lui réservait l'aide dont son âme aimante ne pouvait se passer, l'ami fidèle qui allait désormais le soutenir dans les peines de son apostolat, y répandre , selon la parole du sage , « un baume de vie et d'immortalité' ». Au temps de la première mission, nous avons montré dans une maison juive de Lystres une vénérable aïeule nommée Lois , sa fille Eunice et leur jeune enfant Timothée-. Ces deux femmes étaient de ferventes Israélites, car saint Paul loue la sincérité de leur foi', leur zèle à nourrir Timothée lies Saintes Écritures \ Toutefois, elles pratiquaient le '.nosaïsme comme on le faisait souvent dans la Dispersion, s'attachant à l'esprit plus qu'à la lettre, transigeant même sur des points qu'on tenait en Judée pour sacrés et inviolables, l'interdiction des mariages mixtes, la circoncision. Eunice avait épousé un païen' 'et poussé la condescendance pour lui jusqu'à ne pas
1 a Amicus tidelis medicamentum vitae et immortalitatis, et qui inetuunt Dominum iavenient illuin. » Eccli., vi, 16.
' Voir chapitre ii, p. 48.
3 II Tim., I, 5.
*■ Id., III, 15.
* Le silence des Actes et des Épitres sur le père de Timothée donne lieu de croire que ce gentil était mcrl pendant que son fils était encore en bas âge. D'où venait la femme juive qu'il avait épousée? Pent-ôtre de la colonie que trois siècles auparavant An-
102 SAINT PAfL.
circoncire son fils. Paul, lors de sa première mission, n'eut aucune peine à gagner des cœurs ainsi disposés, il convertit les deux Juives et baptisa Timothée'. En partant, il laissait aux pieuses femmes , qui avaient si bien pris l'esprit de la Loi, le soin de féconder le germe déposé au cœur de l'enfant et de développer en lui la vie de Jésus.
Il trouva au retour cette formation achevée , Timothée « à l'état d'homme parfait, dans la plénitude du Christ^», aussi aimable par grâce que par nature. Le désir de l'avoir pour compagnon de ses travaux s'éveilla au cœur de l'apôtre; il n'y céda point toutefois sans prendre l'avis des Églises au milieu desquelles Timothée avait grandi. Non content des bons témoignages que les frères de Lystres rendaient au jeune disciple, il voulut connaître le sentiment des fidèles d'Iconium'; tous s'accordèrent aux mêmes louanges. Paul n'hésita plus : non seulement il fit de Timothée l'associé de ses labeurs , mais , dès ce moment , il l'éleva par le sacerdoce au rang des pasteurs de l'Église"*. Ce disciple, tout jeune qu'il fût, se montrait déjà
tiochus avait transportée de Babylone en Phiygie (Josèphe, Antiq. Jud., XII, m, 4), peut-être anssi des familles errantes, si nombreuses en Israël, qui couraient le monde en vue de négoce, «'établissant dans les lieux propices à leur commerce.
' Paul, en l'appelant « mon propre fils dans la foi », ywifftt* TÉxvu èv mÎCTTEt (I Tim., i, 2) indique par là qu'il lavait initié à la foi chrétienne.
■'' Ephes., IV, 13.
' a Huic testimonium bonum reddebant qui in Lystris erant et Iconio fratres. » AcL, xvi, 2.
♦ « S. Paul lui confia, dit S. Jean Chrysostome, toute l'économie
aussi fort que courageux pour les saints combats de la toi; laprofessian qu'il venait d'en faire en présence de nombreux témoins avait été admirable * : de leur côté, los prophètes de Lycaonic, éclairés d'en haut, le désignaient pour le sacerdoce^. Paul s'entoura des prêtres que Barnabe et lui avaient consacrés dans leur première mission, et tous ensemble imposèrent les mains au fils d'Eunice^. La grâce descendit en ce jour avec un éclat que l'apôtre n'oublia jamais; à ses derniers moments il en parlait encore comme d'un feu qui avait consumé dans son disciple « l'esprit de crainte », propre à l'antique alliance, pour n'y laisser que l'esprit de Jésus, « esprit de force, d'amour et de sagesse* ».
Paul, heureux d'un tel dégagement du judaïsme, ne laissait pas d'en redouter de graves embarras. Timofhée, incirconcis, connu pour tel, ne pouvait ni parler dans les synagogues, ni frayer librement avec ses frères d'Israël. Or, le dessein de l'apôtre était de continuer ce qu'il avait fait jusque-là, de prêcher d'abord
fi le ministère de la prédication , quoiqu'il fût encore bien jeuno , de sorte qu'il fut fait en même temps disciple et maître, sa vertu ♦•xlraord inaire suppléant au défaut d<; l'âge. El aussi il parait que le sentiment de S. Chrysostome a été que Tiinothêe fut fait évêque aussitôt après sa circoncision. » Tillemont, Mémoires pour servira {histoire ecclésiastiqv.e, t. II. S. Timothée. Le sentiment commun est que l'ordination de Timothée eut lieu à ce moment.
> I Tim., VI, 12.
î Id, I. 18; IV, 14.
3 Id., T, 14. II Tim., I, 6.
* 'Ava(i.i(jLvï;iîyti) at àval^u-upïTv xô yip'.ff jia toû 6£ow, 6 èiriv èv o-o; Scà T»j; èrtt6é(T£a); tÛ)>( x-'P'^'' M°"" "^ T^P Êôwxev r,aîv o 6ei; itvsû|ia ^EtXîaç, à).),à $'jva{i2Û; xal RvaTCTi; xai <Tto?povtiaoy. II Tim., I, 6, 7-
aux Juifs, puis aux gentils. Sa résolution fut prompte. « Prenant Timothée, il le circoncit lui-même à cause des Juifs qui étaient en ces lieux-là et parce que tons savaient que son père était païen'. » Autant il avait refusé énergiquement de soumettre Tite au rite mosaïque , parce que cette concession eût été un triomphe pour les judaïsants, autant il se montra conciliant dans les circonstances présentes. Le rite extérieur lui importait peu; ce qu'il ne tolérait à aucun prix, c'est qu'on l'imposât comme nécessaire au salut. « La circoncision n'est rien , disait-il, non plus que l'incirconcision , le tout est d'observer les commandements de Dieu^. »
Timothée, irréprochable devant Israël, put désormais suivre son maître en tous lieux et « le servir dans la prédication de l'Évangile comme un enfant sert son père' »; il devint, à partir de ce moment, le plus cher et le plus fidèle de ses compagnons. Leurs caractères s'accordaient, si divers qu'ils fussent. A la vérité, Timothée n'allait point à l'action comme Paul, par impétuosité naturelle; faible de tempérament^, prompt aux larmes, aux vives émotions^, il n'affrontait la lutte qu'avec répugnance; d'instinct il se tenait dans une timide réserve^; mais si son âme manquait d'essor, elle était d'une sincérité, d'un désintéressement
* Act., XVI, 3.
» I Cor., VII, 19.
3 Philip., u, 22.
* I Tim., v, 23.
» II Tim., I, 4.
« I Tim., IV, 12, 16; ▼, 20, 21; VI, 11, 14. II Tim., Il, 1-7.
absolus. C'est par cette franche générosité que Timo- Ihée se rapprochait de l'apôtre des gentils. « Je n'ai personne, assurait Paul, qui soit autant qne lui uni avec moi de cœur et d'esprit'. » Dans cette intimité précieuse à tous deux, l'âme virile de l'apôtre communiquait à Timothéo la vigueur des pensées et de la doctrine; en retour, il trouvait en ce jeune frère la tendre affection dont les plus austères génies ont besoin'. A la différence des apôtres que des sœurs suivaient et servaient, Paul n'admettait que des frères pour compagnons 3. Le ciel lui ménagea dans l'un d'eux une âme pure, élevée, capable de s'étendre aux plus hautes vues, de les adopter si parfaitement, que son maître trouvait en lui un autre lui-même, « la même âme"* », disait-il.
Toutefois, ce fut moins par les dons d'intelligence que Timothée fut précieux à Paul que par sa tendresse. Dans les crises douloureuses de la maladie, dans les épreuves de tout genre qui traversaient son ministère, l'apôtre, à bout de force, cherchait où s'appuyer. Timothée était là prêt à compatir, à consoler, à se dévouer pour le maître. Il demeura près de lui
' Philip., u, 20. « Tu as suivi, lui disail-i! i la fin de sa vie, lu as pleinement compris ma doctrine, ma conduite, la fie où je tends, ma fpi, ma tolérance, ma charité, ma patience. » II Tim., m, lo.
2 II n'en est guère qui n'aient subi l'influence de cœurs aimants d'une mère, d'une amie. S** Monique a eu ce rôle à l'égard de S. Augustin; S*« Chantai pour S. François de Sales, M"* Swetchinr pour Lacordaire. Nulle femme ne pouvait prendre sur Paul paivi! ascendant, car il n'en gardait aucune près de Ini.
» I Cor., IX, 5, 6.
* OiSéva yàp lyw îoôiî^j/ov. Philip., Ii, 20.
au cours presque entier de la seconde mission, il le suivit à Éphèse, à Jérusalem, à Rome^ Aussi jusqu'aux derniers jorurs, l'affection de Paul pour son compagnon de labeur resta ce qu'elle avait été dès l'abord , l'amour d'un père pour son enfant. Timothée n'était plus jeune quand l'apôtre, près de mourir, lui écrivit sa seconde lettre; mais aux yeux d'un père, son fils ne vieillit point : Paul lui parle encore comme au départ de Lystres.
Il y a lieu de croire que Timothée fut circoncis et consacré à Iconium, car, nous avons vu que Paul ne voulut se l'adjoindre qu'après avoir consulté les fidèles de cette chrétienté^. L'apôtre s'y trouvait au centre des Églises fondées dans sa première mission ; il les visita toutes depuis Derbé jusqu'à Antioche de Pisidie. « Allant de ville en ville, il leur donnait pour règle les ordonnances établies par les apôtres et les anciens de Jérusalem. Ainsi les Églises étaient fortifiées dans la foi et croissaient chaque jour en nombre 3. » Ayant achevé cet affermissement, l'apôtre songea à de nouvelles conquêtes.
Au nord d'Iconium s'étend le désert de l'AnatoIie centrale , steppes parsemés d'étangs saumâtres * et de
»Act.,ivi, 12; ivii, 14. I Thcss., m, 2. II Cor., i, 19. Act., XIX, 22. I Cor,, iT. 17; ITI, 10 et 11. Il Cor., i, 1. Act., xi, 3-6. Philip., I, 1; II, 19. Colos., i, 1. Philem., 1. II Tim., iv, 21.
2 Act., ivi, a.
î Id., XTI, 4, 6.
♦ Le plus vaste de ces bassins, appelé Touz-€ôl, • le lac salé », couvre une centaine de kilomètres en longueur et douée au moins en largeur.
ruisseaux salés. Cette région, entièrement nue, n'avait point de voies, peu d'habitants. Les voyageurs qui partaient de Lycaonie évitaient de la traverser. Leur route pour gagner la Galatie et la Bithynie était la vallée aux fraîches eaux qui s'étend entre le Soultan Dagh et l'Emir Dagh. Laodicée (aujourd'hui Ladik), Philomelium yAk-Sher), Synaada {Eski-Karahissar) y ont marqué de tout temps les étapes du chemin. Cette partie du plateau central était, comme toute l'Asie Mineure, peuplée de races diverses; les Phrygiens toutefois, y dominant, lui donnaient leur nom^ Venus de Thrace-, ils s'étaient établis en ces lieux aux temps les plus reculés, plus anciennement, assurait-on, que les Égyptiens dans la vallée du NiP. Ils y demeuraient paisibles , s'adonnant à l'agriculture , fermés à l'étranger.
Leur culte tout primitif consistait dans l'adoration de Sabazius et de Cybèle, divinités semblables à celles qu'on vénérait sur les côtes de Syrie ^. Le Baal de Tyr,
' Il n'y eut de province romaine du nom de Phrygie qu'au temps de Dioclétien, quand celle d'Asie fut partagée en sept petites provinces (Marquardt, lîômische StaaUverwaltung , t. I, p. 347, o48). Au temps qui nous occupe, il faut entendre par Phrygie la partie occidentale des plateaux d'Asie Mineure ; ce territoire, dont il est difficile de prtciser les limites, faisait partie de diverses provinces romaines.
2 Strabon, VII, m, 2 ; X, m, 16-19. — Hérodote, vu, 73.
3 Hérodote, ii, 2. — Pausanias, I, iiv, 2. — Claudien, in EU' trop., u, 251-25i.
^ Les Grecs, quand ils lièrent commerce avec cette région, eurent grand'peine à trouver dans leurs dieux si corrects de formes et d'attributs quelque analogie avec ces déités asiatiques. Ils découvrirent, assez ingemeuseiiient, certains traits communs entre Saba-
le Moloch des Cananéens ne différait point du Sabazius phrygien ; l'Astarté de Sidon, la Baaltis de Byblos, rUranie d'Ascalon étaient l'analogue de Cybèle,« la Grande Mère des Phrygiens». A ces deux formes de divinité, l'une mâle, l'autre féminine, se réduisait l'Olympe de ces Asiatiques. L'éclosion des germes dans toute la nature, la génération de l'homme en particulier, étant à leurs yeux la plus éclatante manifestation de la puissance divine, ils vénéraient cette force suprême, fécondante en Sabazius, fécondée en Cybèle : de là le rôle de la volupté dans les rites phrygiens, en imitation de ce qu'on adorait.
Aux actes licencieux se joignaient de sanglantes pratiques, surtout dans les lieux où prévalait le culte de la déité féminine. L'homme y poussait le délire jusqu'à la mutilation de soi-même, et des troupes de prêtres ainsi dégradés environnaient les temples de la déesse. Plus rare en SjTie, ce fanatisme était commun parmi les Phrygiens qui honoraient Cybèle comme leur principale divinité. Paul avait connu ce culte sauvage dans sa première mission, car Antioche de Pisidie possédait un sanctuaire de la grande déesse et tout un peuple d'hiérodules. De si brutales supers- • titions ne l'avaient point empêché de saisir les esprits et de les gagner au Christ. Il réussit de même en Phrygie. La grossièreté de ce peuple agreste s'alliait avec
zius et Jupiter ou Bacchus. Mais la Grande Mère, dépouillée de toute personnalité, sans enfants, ne représentant que la fécondation de la nature, n'avait aucun rapport avec les déesses de l'Olympe grec, semblables aux mortels par tant de côtés.
des mœurs simples, la droiture et l'honnêteté de la vie, une tendance à respecter les dieux, à les voir partout présents et agissants. L'apostolat de Paul y fut îcrlainement fécond, car quelques années plus tard, :1 revint en cette région visiter les Églises qu'il avait fondées'.
Les routes de Phrygie menaient sur divers points au pays des Galates'^. Les apôtres y pénétrèrent, attirés sans doute par la singularité qu'offrait cette province de Gaulois égarés en pays d'Orient. Depuis trois siècles, la région avait cet aspect, car ce fut vers 279 avant Jésus-Christ que des hordes de race celtique, repoussées de la Grèce, passèrent en Asie Mineure où elles se répandirent. Ces nomades, appelés par les anciens Galates ou Gaulois, demeurèrent d'abord en troupes mobiles, se pressant, se poussant comme les flots, étendant jusqu'en Syrie l'effroi de leur nom; mais, arrêtés par les villes d'Ionie qu'habitait une population riche et disciplinée, battus en 230 par Attale, roi de Pergame, ils se retirèrent au nord-est de la Phrygie, dans une région montueuse, coupée de belles vallées. Là, selon la coutume de leur race, ils se cantonnèrent par tribus', et vécurent en
' Acl., xviu, 23.
* D'après la table de Peutinger, la voie romaine, que IfS apôtres suivirent appareininenl, allait dePhiloineliurn à Syunada(25 lieues), puis à Docymée (13 lieues), et ensuite à Dorylée (13 lieues). De cette ville, la route de Galatie tournait vers l'est; on y trouvait, à 11 lieues, Midaeium et 11 lieues plus loin Tricomia, la derniirif ville de Phrygie sur les frontières galates.
• Les tribus étaient au nombre de trois : au sud « les Tolislo-
confédération, puis en royaume indépendant jusqu'au jour où Rome les mit sous le joug. La Galatie n'était plus, au temps de Paul, qu'une province romaine administrée par un proprétèur. Toutefois, si le gouvernement était devenu romain, tout le reste, religion, mœurs, vie privée, demeurait tel qu'auparavant. Le> Galates y dominaient en nombre , reconnaissables au?, yeux bleus, aux cheveux blonds des Geltes\à leur
Doies », ayant pour capitale Pessinonte; vers l'est, aux coiUins Ju Pont, les Trocmes, dont la ville principale était Tavium; entre le.s deux, les Tectosages avaient pour centre Ancyre. Originairement ces trois tribus étaient partagées en tétrarchies ayant chacune leurs chefs civils et militaires. Les délégués de ces télrarchies formaient un parlement qui réglait les affaires de toute la nation. Son nom, Sp'jfxaivETov (Strabon, XII, v, 1 , du celtique drw « chêne » et natned « temple » rappelle les réunions druidiques tenues sous les grands cbën s de Gaule qui servaient a la fois de temple et de lieu d'assemblée. Peu à peu le nombre des tétrarques diminua, eî au temps de Pompée, le pouvoir suprême fut commis aux mains d ■ Déjotare, tétrarque des Tolistoboics (Strabon, XII, v, l. — Appien De bellis civilibus, ii, 71. — Florus, iv, 2, 5). Amyntas, qui avait été secrétaire de Déjotare, lui succéda dans le gouvernement du pays (Oion Cassius, xux, 32; l, 13; Li, 2, 7). Amyntas ayant péri dans une embuscade, en 25 av. J.-C, la Galatie devint province romaine et fut gouvernée par un propréteur. Marquardt, R'omuche Staatsverwaltung , I, p. 358 et sq.
^ « Les Arméniens d'Angora se distinguent de ceux de Constaati nople par une plus grande cordialité, une humeur plus loquace ei plus gaie, par moins de réserve dans les relations avec les étraa' gefs. Le type ditfére aussi ; dans la capitale de la Galatie, la plu part des Arméniennes u'out pas ce teint brun, ces traits un pe grossiers, ce visage trop arrondi que l'on remarque d'ordinaire cb le^ fiMnmes haïkanes de la Turquie; un grand nombre ont les che veux blonds, les yeux bleus, la ligure ovale, la jihysionomie de occidentaux. M. Perrot se demande s'il ne faut pas voir, dans lei Arméniennes d'Angora, une race mêlée, descendant en partie d
DELJQÈME MISSION. ASIE MINELP.E. 111
dialecte dans lequel, quatre siècles plus tard, saint Jérôme retrouvait encore la langue des Gaules'. Leur :aractère gardait également los traits de race que toute l'antiquité a relevés : esprit vif, curieux de nouveautés, aussi prompt aux émotions qu'à l'oubli, fougue irrésistible dans le premier élan , mais nulle consistance , l'abattement au moindre échec, légèreté. mobilité d'âme qui les entraînait aux querelles et aux trahisons ^ .
A ce fond de population celtique se mêlaient les Phrygiens, vieux habitants du sol que l'invasion galate avait submergés sans les détruire, puis les colons venus de Rome , de Grèce et des régions voisines. Les Juifs notamment y formaient un corps imposant, par son crédit près de l'empereur; les faveurs et privilèges que Rome leur octroyait s'étalaient orgueilleusement dans Ancyre , gravées aux parois du temple d'Auguste^ Forts de ce patronage, les fils d'Israël affluaient, attirés par la richesse du pays. La Galatie, en
Galales, « les Français d'autrefois », comme disent les Arméniens. De même les Musulmans de la Galatie, qui passent pour les plus beaux et les plus sociables de l'Anatolie, auraient une faible part de sang gaulois dans les veines. « El. Reclus, Asie antérieure, p. 574.
i S. Jérôme, in Ep. ad Gai., 1. ii, prœf.
2 « Au début des combats ce sont [lus que des hommes, disait Tite Live, à la fin moins que des femmes » (x, 28;. — César, de Bel. Gai., u, 1; m, 10; iv, 5. — Themislius, Or., xxni, p. 299 a. — Animien Marcellin, iv, 12. — Diodore de Sicile, t, 28 et 31.
•5 .5';sèi^ili3, Antiq. jud., XVI, vi, 2. Le testament d'Auguste, ou ce prince avait consigné les gloires de son règne, fut inscrit dans le temple d'Ancyre; l'original latin se trouvait sur la paroi intérieure ùd sanctuaire, une traduction grecque à l'extérieur. Outre ce testa-
elTet, n'était point, comme les plateaux de Lycaonie et de Phrygie, un bassin clos où les ondulations du steppe ne forment que des lacs salés. Deux fleuves au cours sinueux, l'Halys et le Sangarius,y étendent leurs bras et la rattachent aux côtes de la mer Noire. Le sol est riche, le climat sain, les vallées fertiles; celle dWngora donne des fruits renommés dans toute lAsie Mineure; d'innombrables chèvres au poil soyeux broutent les montagnes'. Durant la domination romaine, des voies sûres la coupaient, menant de l'Hellespont en Arménie. Les Juifs n'eurent garde de négliger une situation si avantageuse , et là comme ailleurs leurs synagogues, marquant la route de Paul, le menèrent aux grandes villes, à .\ncyre, « métropole de ia région^ », à Pessinonte, un des principaux centres de négoce', à Tavium que traversaient des routes importantes''.
Les apôtres y trouvèrent le paganisme sous les faces diverses que, l'un après l'autre, les maîtres de cette province lui avaient imprimées. Ancyre (Angora) avait son temple d'Auguste, le plus jeune des dieux, de tous le plussecourable; Tavium, son Jupiter grec '; Pessinonte, la vraie religion du pays : une pierre noire tom-
inent, le temple parait avoir renfermé les décrets impériaux qui concernaient les provinces d'Asie et notamment les Juifs.
' (( Galatia, provincia optima, sibi sufficitus. » Miiller, Geoyr. Min., Il, p. 251.
- Bocckh, <:orp. fnscript., u° 4015.
3 Slrabon, Xil, v, 3.
* Id., \1J. V, 2.
» Id.. .\1I, V, 2.
bée des deux el figurant Cybèle , y était adorée sous le nom d'Agdistis '; à elle s'attachait le vieux culte phr}'gien, rites sauvages, orgies voluptueuses au sou des cymbales; pour prêtres des eunuques fanatiques, jouissant de revenus et de pouvoirs princiers. Entre cette religion asiatique et celle des Gaules, ses druides, ses sanglantes expiations, les rapports étaient nombreux. Les Galates, le sentant, se mêlèrent peu à peu au culte du pays, et finirent par n'en avoir plus d'autre. O'Jand le consul Manlius envahit la région, les députés qu'il vit venir à lui étaient des Galles', revêtus de leurs habits sacrés; ces prêtres de Cybèle proclamaient dans leurs chants barbares que la déesse, passant aux Romains, leur livrait le pays •'. Du Taurus aux rives de la mer Noire, sur toute l'étendue du plateau central, « la Grande Mère », déesse de la nature féconde, régnait donc en souveraine. C'est elle que Paul venait combattre, elle dont il énumérait les fruits de mort , aux habitants de cette région sous le nom « d'oeuvres de la chair, fornication, impureté, impudicité, adultère, idoLâtrie, empoisonnements, inimitiés , querelles , jalousies, colères , intrigues , divisions . sectes, envies, meurtres, ivresses, orgies et crimes semblables, au sujet desquels je vous déclare, comme je l'ai déjà dit, que ceux qui les commettent n'hérite-
' Tile Livo, XXIX, 10, 11; xxiviii, 18. — Diodore de Sicile, m, 58. — Arnobe, vi, 11; vu, 46.
* Le nom de Galles, porté par ces prêtres, désigne, dans la langue de Bilhynie, la mutilation qu'ils subissaient.
3 Polybe, ixii, 20. — Tite Live, ixxviii, 18.
i 14 SAINT PAUL.
ront pas du royaume de Dieu' ». Nous ignorons le nom des chrétientés qui reçurent la parole apostolique dans cette mission de Phrygie et de Galatie. Paul les constitua sans doute sur le modèle des communautés de Lycaonie , indépendantes Tune de l'autre , gouvernées chacune par un corps d'anciens. Toutes ensemble formèrent ces Églises de Galatie que les judaïsants allaient bientôt troubler, et auxquelles l'apôtre écrira la plus vigoureuse de ses Épîtres.
Le dessein de Paul en quittant la Galatie était de^ porter l'Évangile aux fertiles vallées qu'arrosent le Caystre et le Méandre. Éphèse en était la capitale, et des villes populeuses les remplissaient : Smyrne, Pergame. Sardes, Philadelphie, Colosses, Laodicée, Hiérapolis, Tralles, Milet. L'Asie Mineure n'avait point de plus vivante région; c'était l'Ionie des temps héroïques, la Lydie qui, aux. âges suivants, étendit son empire à toute la péninsule. Depuis deux siècles environ, les Romains en avaient fait leur province d'Asie^ et y maintenaient tout en ordre et prospérité , arts , écoles, commerce, juiveries influentes. Paul, attiré par ce groupe de cités se touchant presque et toutes florissantes, sortait de Galatie pour aller vers elles, quand l'Esprit-Saint l'arrêta, lui « défendant d'annoncer lai
• Gai., Y, 19-21.
- Cette province comprenait la Phrygie, la Mysie. la Carie et lai Lydie (Cicéron, pro flacco, 27). Dans le Nouveau Testament, cel nom désigne la réî?lon limitée au nord par le Caïcus, au sud par] le Méandre; elle comprend, à l'est, le pays des Méoniens, avec sa] capitale TLyalires et la région brûlée (KaTay.Ey.otujjiév»i\ ainsi nom-
ée des Tolcans et des feux souterrains qni 1 agitaient.
parole de Dieu en Asie ». Si célèbres que dussent être les sept Églises de celle région, l'heure n'était pas encore venue de les évangéliser.
Ce fut aux frontières de Mysie que les apôtres entendirent cet ordre, sur les montagnes d'oii jaillis.sont IHerinus et le Rhyndacus*, le premier tombant au golfe de Smyrne, le second à la mer Noire. Du côté de ces dernières eaux, vers le nord, la longue crête de l'Olympe leur indiquait la Bithynie, province moins riche que celle d'Asie , florissante néanmoins et destinée, elle aussi, à une grande gloire dans l'Eglise, à lui donner ses premiers conciles, Nicée, Chalcédoine. Paul et ses compagnons se disposaient à passer en cette région, mais « l'Esprit de Dieu » se manifestant de nouveau « ne le leur permit pas ». Les routes du nord et du sud ainsi fermées, il ne leur restait que de pousser devant eux au travers de la Mysie. Cette dernière région, montagneuse, faiblement peuplée, ne les arrêta guère ; ils gagnèrent la côte de Troade , descendant aux dernières marches les pentes de l'Ida, traversant les champs où fut Troie , et qu'arrosent le Simoïs et 1<» Scamandre; souvenirs fameux, mais qui n'étaienC p«s pour émouvoir ces hommes d'Orient; les débris même de cette gloire n'adrêtèrent point leurs regards , car douze siècles passant sur Ilion détruite l'avaient ense-
' Parlant d'Angora pour gagner la province d'Asie, Paul dut |iasscr le Sangarius aux environs de Kiutaya, étape très fréquentée de nos jours sur cette route. Un peu à l'ouest, près d'Aezani, il «e trouva aux confins de la province d'Asie, de la Bithjnie et de la Mysie, sur la ligne de partage des eaux qui coulent au nord, ▼ers la mer Noire; à l'ouest, vers l'Archipel.
▼elie. Paul alla droit au port de Trous, situé à une heure de marche proche l'entrée des Dardanelles.
Le nom complet de la ville, Alexandria-Troas , rappelait que des lieutenants d'Alexandre l'avaient fondée *, en mémoire du culte de leur maître pour cette terre sacrée. Nulle part en effet le conquérant ne s'était livré k de plus vifs transports de religion. Non content d'y vénérer les moindres vestiges du passé, de sacrifier aux héros de Troie, il prit leurs armes pour marcher sur l'Orient et le subjuguer -. Plus tard, les Romains, fils d'Énée, n'eurent pas moins de vénération pour une région qu'ils regardaient comme leur berceau. César rêva de transférer à Troas le siège de l'empire' ; Auguste en fit une colonie jouissant de tous les privilèges de l'Italie"'. Sous cette protection toute -puissante la ville croissait de jour en jour, et telle devint son importance, que Paul en fit, dans la suite, une étape habituelle de ses courses apostoliques. Toutefois son dessein à ce premier passage n'était pas d'évangéliser la cité, il n'y venait que pour prendre la mer, poussé par l'Esprit de Dieu vers les rives d'occident.
Deux pays alors remplissaient tous les esprits, la Grèce et Rome; mais au premier l'apôtre ne songeait guère, peu touché de ses merveille» d'art et de poésie , mal instruit de sa philosophie qu'il connaissait seulement par les Stoïciens de Tarse. De Rome, au contraire.
' Fondée par Antigone. elle avait été achevée par Lysimaque * Diodore, xvii, 17, 18. — Arrien , i, Il et 12 3 Suétone, César. 79. — Slrabon, XIII, i, 27. *Du;)(5 italicum Digpste. IV, xv, 7. — IV, xt, 8, 9.
DEUXIÈME MISSION. ASIE MlNt:LRE. 117
il avait grande idée ' ; il admirait son génie fler, hardi. Lussi patient qu'impétueux, passionné de liberté et en in>^me temps respectueux de l'ordre, do la loi, des chos -s sacrées; le légionnaire surtout l'avait frappé par >i discipline, son patriotisme, son mépris de Id mort-. Nul doute que dès ce temps évangéliser Rom^^ ne fut la secrète ambition de l'apôtre. Six ans plus tard, écrivant aux fidèles de cette ville : « Il y a bien des années, leur disait-il, que j'ai eu un grand désir d'aller vers vous. » « Que de fois je l'ai souhaité ^I » Mais cet attrait si impérieux demeurait contenu par l'esprit de Jésus. Rome était le domaine de Pierre; Paul n'y devait venir que plus tard pour y joindre son apostolat à celui du chef de l'Église et consacrer l'unité catholique, en faisant de Rome le siège de Pierre et de Paul, mais de Paul soumis à Pierre ^
Les jours passés à Troas le furent donc dans l'obscurité et dans l'indécision. Paul penchait vers l'Italie , mais il hésitait et ne trouvait aucune lumière dans ses compagnons, habitués à le suivre plus qu'à le guider.
' Bien que l'apotre n'eût encore évangélisé que la Syrie et l'Asie Mineure, il ne laissait pas, au cours de ses missions, d'aroir de fréquents rapports avec les Grecs et les Romains. Il les avait connus à Jérusalem, à Antioclie, à Cypre, dans les nombreuses colonies romaines qu'il avait traversées.
2 Souvent nous verrons l'apôtre, pour donner à sa pensée couleur et relief, emprunter ses images aux exercices et à l'armemcnl des légionnaires. Rom., iiii, 11-13. II Cor., vi, 7. I Thess., t, 5-'< tplics.. VI, 10-17. II Cor., X, 3-6, etc.
» Rom., XV, 23; l, 13.
* De Sinedt, Disseriationes sclectx. Diss, i : De Rom. S. Pétri Episcop., cap. m : Utrum Petrus solus, an simul cum eo Paulus Romanam Ecclesiam rexerit.
118 SAIM PAUL.
Qael choix faire entre ces navires prêts à appareiller, * entre ces marins de toute race, Syriens, Italiens, Grecs distingués par leurs costumes, mais également étrangers? Une vision que l'apôtre eut pendant la nuit leva ses doutes. « Un homme de Macédoine lui apparut etïC lui fit cette prière : Passe en Macédoine et aide-noùs. » « Aussitôt, ajoute le texte sacré, nous cherchâmes à passer en Macédoine, ne doutant point que Dieu ne nous appelât à y prêcher l'Évangile. »
Pour la première fois ici , l'auteur des Actes paraît dans sa narration et se range au nombre des compagnons de PauP. C'était un gentiP, originaire d'Antioche ', médecin de profession \ qui se nommait Lucas ou Lucanus. Les médecins dans l'antiquité, esclaves, affranchis ou de condition libre, étaient communément savants et lettrés ^. Luc avait reçu cette culture intellectuelle, ses œuvres en témoignent; il écrit le grec
1 Un manuscrit du v» siècle contient au xi« chapitre des Actes (t. 28) la li^on suivante : « En ces jours des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. Il y eut une nombreuse assemblée, et quand nous fûmes réunis, l'un d'eux, nommé Agab, se levant, « etc. D'après cette variante, S. Luc, le narrateur, eût été, dès ce t(!mps, au nombre des fidèles; mais ce texte , donné par le seul manuscrit de Bèze, n'a trouvé aucun crédit, il n'est donc que l'expression d'un sentiment particulier.
2 S. Paul (Col., IV, 12-15) le nomme au milieu des gentils qui n'avaient pas reçu la circon( ision.
3 Eusèbe, Historia ecclesiastica, iii, 4. — S. Jérôme, de Vlr. illustr.. 7.
* u Lucas medicus carissimus, » Col., iv, 14. Le docteur Plumptre a relevé, dans le troisième évangile et les Arles, de curieuses traces des connaissances médicales de S. Luc (^The Expositor, a» 20, Aug., 1776).
'■ !Smith, Dictionary ofGreek and Roman Antiçuities. Medicob.
lus purement que les autres apôtres, compose avec lus d'art et de métliode. Ses connaissances précises ur la navigation ' et les routes de mer donnent lieu de croire qu'il avait exercé son art dans les villes maritimes, peut-être même à bord de quelque navire. Les infirmités de Paul, quelque accès plus grave de son mal, furent probablement loccasion qui lia ces deux âmes. Touché des paroles de l'apôtre , le médecin de Troas se donna au Christ, et du môme coup à la prédication de l'Évangile.
Ce prompt dévouement le rendit cher à Paul presque à l'égal de Timothée; comme ce dernier, il s'attacha aux pas du maître, partagea ses plus rudes labeurs, le naufrage de Malte, la captivité de Césarée et de Rome. « Luc est seul avec moi 2, » écrivait Paul à une heure où tous l'avaient abandonné. Moins que Timothée toutefois, Luc reçut l'empreinte de l'apôtre; l'admirant, se consacrant à lui sans réserve , il garda son naturel calme, doux, aussi modéré de parole que d'esprit. Les orages au travers desquels Paul l'entraîna ne troublèrent jamais en lui la juste mesure, l'égalité d'âme; il devint sans rien perdre de cet équilibre l'évangéliste et l'historien du plus ardent des hommes. L'Orient est peint dans ses récits avec ses passions changeantes brusques, impétueuses, mais sobrement, d'une touche ferme et sûre. Le ciel en disposait ainsi afin de nous
' Si Luc connaissait les termes, l'art de !a marine, ce n'était évidemment pas comme homme du métier. Smith, Voy. and Shipwreck, p. 15.
> II Tim., IV, 11.
ménager un double tableau de l'Église naissante, l'un, tracé par Paul en ses Épîtres, passionné, frémissant des ardeurs de la lutte, l'autre d'une main plus égale, mis en cette lumière paisible qui est celle de l'histoire. Avec Luc le génie grec pénétrait dans l'œuvre de Paul; il y apportait des dons inconnus à l'Orient et qui abondent aux belles rives vers lesquelles voguaient les apôtres : l'harmonie, la .«trace, les clartés sereines.