‹ Saint PaulChapitre 13 sur 47 · II. — TUESSALONIQUE · texte numérisé non relu

II. — TUESSALONIQUE

Paul et Silas, prenant la Voie Egnatienne, se dirigèrent vers Amphipolis. Une journée de marche les y mena au travers de champs fertiles, arrosés d'eaux vives. Bien que Philippes, surtout depuis qu'elle était colonie romaine, ne cessât de grandir, Amphipolis i d-îmeurait toujours, ce qu'elle avait été avant la réduction du pays en province de Rome, la métropole] de cette partie de la Macédoine ^. Bâtie dans une presqu'île que forme le Strymon, à une lieue de son embouchure', elle commandait les nombreuses routesl qui partent de la côte pour s'enfoncer dans l'intérieur] du pays *. L'importance de cette situation avait décidôj

> Philip., I, 23-27.

s Paul Emile, après la bataille de Pydiia (168 av. J-C). divisa la] Macédoine en quatre régions et assigna à la première comme capitale, Amphipolis. (Tite Live, xlv, 29). En dépit de ce litre, Philippes, devenue colonie romaine, l'effaçait et était regardée, selon] l'expression des Actes (xvi, 12), comme la principale, « la première | ▼ille » de cette partie de la Macédoine : 1)ti( èari TcpÛTTi xô; (jiEpCSo; rÇj; MaxeSoviai; 7i6)>ii;, xoXwvia. Ce dernier mot , xoXûvix, donne la raison de l'importance attribuée à Philippes.

^ De là son nom d'Amphipolis, « la ville entre deux rivières ». Thucydide, i, 100; iv, 102. Un village, appelé par les Grecs Neochorion, par les Turcs /e/it Acné, occupe l'emplacement d'Amphipolis.

* Le lac Cercinilis (auj. Takenos) s'étend au nord-ouest de cette

ville «ur une longueur de sept lieues, et est dominé, au nord, par

de^ montagnes; par suite, toutes les routes passaitînt, au sud du

lac, à Amphipolis, qui devait à cette situation son nom primitif

DEUXIÈME Mlà.SION. LA MACltDOINE. 141

l"s Athéniens à y établir une colonie; depuis lors la ville était demeurée grecque d'esprit et de race. Paul et Silas ne s'y arrêtèrent point,

La Voie Égnatienne, au sortir d'Amphipolis, longeait la baie du Strymon , d'abord au pied des monts qui bordent le rivage de la mer, plus loin au travers de bois et de prairies. Elle quittait ensuite la mer pour couper à sa base la péninsule Ghalcidique , courant au fond des vallées qui séparent celte haute presqu'île des montagnes du continent. Un ravin, le Val d'Aréthuse, ouvre cette longue coupure'. Euripide y avait son tombeau sous les chênes et les platanes^. Au delà s'allongent deux lacs dans un étroit bassin que bordent des monts couverts d'oliviers; les ruisseau.x qui s'y jettent entretiennent sur les rives de la verdure et des fourrés. Apollonie, la seconde étape des apôtres, était située dans cette région des lacs^. Paul n'y séjourna pas plus qu'à Amphipolis, et pour les mêmes causes sans doute : l'absence de Dis d'Israël et la population toute grecque. « La synagogue des Juifs était à Thessalonique'' », disent les Actes; c'est là que tendaient les apôtres.

(l'Ewea ô8oi. a les neuf voies ». Une de ces routes était la Voi tlgnalienne.

' CldTke , Travels , IV , p. .381.— Leake, Travels in no>t/irr^i Greece, ni, 170 et suiv., 461.

2 Plutarque, Lycurgus, 31. — Pline, Disloria naturali.^. xxxi. 19 — Aulu-Gelle, xv, 20. — Ammien Marcellin, xxvii, 4.

3 Entre les deux lacs, selon Tafel, aux Fieux où se trouve le bout;; moderne de Klisali ; plus à l'est, selon Leake et Cousini'r\, au villaj^e de PoZ/na, situé sur une colline' au sud du lac Bolbe.

*■ Acl., XVII, 1.

Ils n'étaient plus séparés de celte ville que par les collines qui ferment à l'ouest le bassin lacustre de Mj'gdonie. Ces hauteurs franchies, ils aperçurent au midi les sommets neigeux de l'Olympe ; à l'occident les plaines qu'arrose le Vardar; Thessalonique était à leurs pieds, tout au nord du golfe, garantie du vent de mer par les escarpements de la péninsule Chalcidique. Paul n'avait d'yeux que pour cette cité dont il comptait faire un des foyers du Christianisme. Dans toute la Grèce en effet, à l'exception de Corinthe, aucun port n'est mieux situé : sûr mouillage, rade paisible comme un lac , vallées qui ouvrent des routes vers l'Épire et la Haute Macédoine'. Cette position , qui de nos jours vaut à Salonique une fortune inespérée^, était déjà très favorable au commerce. De Ittalie et des pays d'Europe, négociants, légionnaires, préfets et délégués de Rome suivaient la Voie Egnatienne pour gagner les régions asiatiques. Thessalonique, placée au centre de ces mouvements, offrant d'ailleurs aux navires le meilleur havre de la côte, était devenue l'une des escales les plus fréquentées de l'ArchipeP.

1 Les vallées du Vardar et de YIndjé-Karasoxt.

* Thessalonique n'avait pas l'importance qu'elle prend de nos jours, où Ifs voies ferrées dirigent vers elle le grand courant de l'Occident cl de l'Orient: toutefois, la Voie Egnatienne l'unissait, à l'est avec la Thrace et Byzance, à l'ouest avec l'Épire, Dyrrachium et Brindes.

3 Thessalonique ne fut longtemps qu'un bourg, appelé Thermae , des sources chaudes et salines qui se trouvent dans le voisinage. Cassandre, un des généraux d'Alexandre, frappé des avantages de la baie, y transporta les habitants des villages voisins et lui donna le nurn de sa femme Thessaloni'iue, fille de Philippe (Slrabon, Excerp.

Des vaisseaux de toute provenance la quittaient chaque jour, emportant au loin, avec de riches cargaisons, les nouvelles recueillies aux rives de Macédoine. Par ce commerce incessant, l'Évangile proche à Thessalonique devait se répandre promptement dans tout le bassin de la Méditerranée. Nous voyons en etfet l'apôtre écrire, quelques mois après son départ, aux Thessaloniciens : « De chez vous la parole du Seigneur a retenti non seulement dans la Macédoine etl'Achaïe, mais en tous lieu.\ '. »

Le trafic maritime n'était point toute la vie de Thessalonique : une grande partie de la population Sb livrait à l'industrie , au tissage principalement; alors, comme aujourd'hui, on y façonnait les tapis de laines aux vives couleurs et les grossières étoffes en poil de chèvre. C'est dans ce peuple d'ouvriers que l'Évangile devait faire le plus d'adeptes. Paul le pressentit, à voir la vie laborieuse , l'esprit sérieux et réfléchi des artisans. Son premier soin fut de prendre place au milieu d'eux. Ayant trouvé logement chez un Juif, nommé Jason, il se mit aussitôt à tisser jour et nuit pour gagner sa vie et ne rien devoir à personne-. Le

ex. 1. VII, 21). Elle est aujourd'hui, sous le nom abrégé de Salonique (Saloniki), la seconde ville de la Turquie d'Europe, et Rarde les vestiges de son long et glorieux passé : ruines cyclopéennes, arcs de triomphe et restes de temples romains, édifices byzantins et vénitiens.

i l Thess., I, 3.

' i id.. Il, 9. II Tbess., iii, 8 et suiv. Il est probable que le Juif Jason traiiqusit Je grossières étoffes et que, pour cette cause , l'apôtre prit logement chez lui, tissant dans cette demeure les objets que vendait son hôte.

sabbat venu , il se rendit à la synagogue et y discourut avec ses frères d'Israël. Leur grand souci à Thessalonique, comme dans toute la Dispersion, était la royauté du Messie; ils l'attendaient glorieuse, triomphante, donnant aux adorateurs de Jéhovah l'empire du monde. Paul s'efforça de dissiper cette chimère. Appuyé sur l'Écriture qu'il exposait, il y montra prédit que le Christ devait souffrir, puis ressusciter d'entre les morts. Ces prophéties étaient réalisées en Jésus crucifié et ressuscité à Jérusalem. « C'est lui, concluait Paul, qui est le Messie et je vous l'annonce'. » Vainement, pendant trois sabbats, l'apôtre essaya de faire agréer ces vérités , les Juifs s'obstinaient à repousser un Sauveur pauvre, humilié, mourant dans l'opprobre. « Peu d'Israélites furent persuadés et se joignirent à Paul et Silas ; » en retour la Bonne Nouvelle trouva grand écho parmi les prosélytes. Plusieurs femmes du premier rang qui fréquentaient les synagogues se donnèrent au Christ; il alla de même pour nombre de Grecs affiliés au mosaïsme et « servant Dieu^ ').

L'Église de Thessalonique se trouva ainsi presque entièrement composée de pa'ïens, auxquels Paul, abandonnant ses compatriotes, se donna tout entier. La masse de ces convertis, à la réserve de quelques nobles dames, étaient des artisans. L'apôtre les instruisit, non plus dans la synagogue, comme il l'avait fait pen. dant les trois premières semaines, mais en allant et

» Act., iTii, 3. » Id., XTii, 4.

venant au milieu d'eux, dans les maisons particulières, dans celle de Jason surtout où il logeait. On s'y réunissait, loin du bruit ot de l'agitation de la rue, et Paul, en travaillant, parlait de Jésus. La promicre Épltre aux Thessaloniciens donne l'idée de cette prédication lamilière où Paul, assis « comme un père au milieu de ses enfants », exhortait ses compagnons d'oeuvre, « les consolait, les conjurait de marcher d'une manière digne de Dieu, qui les appelait à son royaume et à sa gloire' ». Loin de donner carrière à son naturel fougueux, il n'avait dans cette formation des cœurs qu'un souci, se montrer doux, calme, d'une patience inaltérablp; selon sa propre image, il cherchait à être une mère, une nourrice pour ses chers enfants^. Les tendresses d'un grand esprit ont un charme presque impérieux. Celles de Paul, inspirées par la passion des âmes, tiraient de son énergie même des séductions irrésistibles; nulle part elles ne ûrent de plus touchantes conquêtes. Sa parole était reçue non plus comme « une parole humaine, mais comme la voix de Dieu ' » ; elle opéra de telles transformations et suscita tant de vortus, que les merveilles par lesquelles se manifestait alors la plénitude de l'Esprit apparurent parmi les fidèles, prophéties, dons des langues et des miracles*.

Une communauté de gentils où Dieu se révélait si

' I Thess., n, 11, 12.

» Id., II, 7.

» Id., II, 13.

* Id., I, 5.

visiblement n'éfHTouvait pas le même attrait que les ûls d'Israël pour les li^Tes mosaïques. A en juger par les Épilres adressées à cette Église, Paul usait peu avec elle de ces allégations de l'Ancien Testament, si fréquentes dans les prédications apostoliques. 11 leur exposait la foi nouvelle, les devoirs de la vie, « los commandements du Seigneur Jésus ' ». « La volonté de Dieu, leur disait-il, votre sainteté est que vous vous

absteniez de la fornication Dieu ne vous a pas

appelés à l'impureté, mais à la sainteté. C'est pourquoi celui qui méprise ces règles méprise non un homme, mais Dieu qui vous a donné aussi son Eçprit-Saint. Quant à l'amour fraternel , vous-mêmes êtes enseignés de Dieu à vous aimer l'un l'autre, et c'est ce que vous faites à l'égard de ^tous l^s frères de Macédoine , mais nous vous exhortons , frères , à y abonder de plus en plus ^. »

Sur ce fond de prédication morale dominait un mystère qui occupait fort l'esprit des Thessaloniciens, la consommation des siècles. Le troisième évangile, où S. Luc a recueilli la Bonne Nouvelle que son maitFe annonçait, nous montre sous quel jour l'apôtre présentait cette fin des temps :

« Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre une angoisse des nations ec perplexité devant le grand bruit de la mer et des flots, les hommes séchant de frayeur dans l'allente de ce qui doit arriver sur la terre habitée , car les vertus di

I I The ■.<>.. IV. 2.

» Id., IT 3-10.

ciel seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l'homme venant sur une nuée avec grande puissance et majesté. Pour vous, quand ces choses commencerontà arriver, regardez en haut et levez vos têtes, parce que votre rédemption est proche. En vérité, je tous dis que cette génération ne passera point, que tout ne soit arrivé'. »

L'impression que ces dernières paroles laissaient dans les cœurs était l'imminence des catastrophes finales, impression d'autant plus vive que le monde païen s'agitait alors en de semblables terreurs. Le règne de Claude s'achevait : l'empire , dépouillé de son prestige parles folies de Caligula, était tombé aux mains de femmes perverses. Messaline avait péri, mais Agrippine régnait toute puissante sur son imbécile époux, sur Néron qu'elle formait. La Rome d'Auguste et de Tibère semblait s'abîmer dans l'infamie ; les présages sinistres s'y multipliaient. Une comète, des pluies de sang, de monstrueux fœtus d'hommes et d'animaux, le monument de Drusus foudroyé, le temple de Jupiter Victor s'ouvrant de lui-même , tout inspirait l'effroi'. De l'Italie ces terreurs s'étaient vile propagées le long de la Voie Egnatienne; on s'en émouvait à Thessalonique, aussi bien dans les réunions païennes que dans les assemblées de chrétiens. Ces derniers, se tournant vers Paul , lui demandaient : « Ne sont-oe »int là iles signes avant-coureurs? N'est-ce point le

> Luc, m, 25, 32.

» Tacite, Annales, xii, 64. — Suétone, Claudiiu, iS^W. — Dion Tassius, LX, 34, 35.

jour? « L'apôtre n'avait d'autre réponse que la parole du Maître : « Nul autre que mon Père ne sait ce jour et cette heure, pas même les anges du ciel '. » « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur pendant la nuit. On parlera de paix et de sécurité , et tout à coup la destruction tombera sur l'homme comme les douleurs sur la femme qui enfante; nul moyen d'y échapper'. » La conclusion de l'apôtre était qu'il fallait laisser à Dieu le secret de l'avenir: «vivre sans trouble, vaquer à ses affaires et travailler de ses propres mains, afin de marcher honorablement devant le monde et n'avoir besoin de personne'. »

Sur ce point il eut peine à se faire obéir; pleins de leur foi nouvelle et de l'espérance que tout finirait bientôt, les artisans chrétiens de Thessalonique ne se donnaient plus que mollement aux métiers qui les faisaient vivre. Vainement l'apùtre, préchant d'exemple,! tissait jour et nuit; le dégoût de la vie active, le désœuvrement devint le défaut capital de cette chrétienté, et y produisit l'indigence. Paul, toujours le premiei à souffrir, en éprouva plus que tous les dures et hU' miliantes extrémités. Heureusement Philippes étal proche; Lydie et les chrétiens plus fortunés de cett( Église connurent le triste état où étaient réduits le! frères de Thessalonique ; par deux fois ils leur envoyé rent de larges aumônes, et Paul accepta, continuan pour eux de déroger à son grand principe de ne riei

' Mat., iiiT, 36.

* I Thess., V, 2, 3.

» Id., iT.'ll.

devoir aux fidèles *. Huit ans plus tard il leur rappelait ce témoignage de conliance unique dans sa vie : « Nulle autre Église ne m*a fait part de ses biens et je n'ai rien reçu que de vous seuls '. » '

L'apôtre était tout entier à cette communauté d'ouvriers chrétiens quand la persécution vint l'en arracher. Les Juifs, irrités de voir les plus nobles femmes et nombre de prosélytes déserter la synagogue, avaient hâte d'en éloignorles deux étrangers cause de tout ce désordre. Quelques propos des chrétiens touchant la politique leur fournirent l'occasion cherchée. A la vue de Claude s'éteignant, du trône incertain, livré à des intrigues de femmes chacun murmurait : A qui l'empire? Paul répondait en élevant les pensées de ses frères au-dessus du monde qui passe : « Votre vrai roi , c'est Jésus '. » Cette parole devint aux Juifs une arme dangereuse. Ils la répandirent parmi les oisifs des places publiques et leur peignirent les nouveaux venus comme des séditieux et des conspirateurs. Cette populace, prête à tout mouvement, les suivit volontiers. Ils assaillirent avec elle la demeure de Jason et y cherchèrent les apôtres pour les livrer au peuple ; Paul et Silas étaient absents : à leur défaut, saisissant Jason et quelques frères qui se trouvaient là , ils les traîné-

> Philipp., IT, 15, 16. La nécessité de subvenir aux besoins de BOiobreux frères peut seule expliquer comment Paul, qui se suffisait partout ailleurs a^ec son travail, fut contraint, à Thessalo nique, d'accepter les secours des Philippiens.

» Philipp., IT, 15-16.

» Act., XTii, 7.

rent devant les politarques ^ Tout était en émoi sur leur passage et on n'entendait que ces clameurs : « Ces gens-là ont bouleversé le monde entier ' , et les voilà ici. Jason les a reçus chez lui. Tous sont rebelles aux édits de César, car ils disent qu'il y a un autre roi que l'empereur, Jésus. » C'étaient là de redoutables accusations dans un temps où une parole , un geste contre le prince , un oubli de déférence pouvait devenir crime capital*.

A la vérité , la loi de Majesté si tyrannique depuis Tibère n'exerçait pas les mômes ravages dans les provinces qu'au centre de l'empire; Thessalonique particulièrement, étant ville libre, gardait à ce titre une certaine indépendance , sa législation particulière , ses

' Le titre de politarques que donnent ici les Actes (ènl xoù ito)iT(xpy.aî , XTil, 6) est inconnu dans la littérature classique; mai il se retrouTC dans les inscriptions de Th^salonique. Sur l'arc de triomphe élevé en souvenir de la victoire de Pïulip^>it$ {la. Porte de Vardar) , nous lisons le nom des politarques qui gouvernaient U ville au temps où l'édiâce fut construit. Cet arc a été récemment détrait, mais les fragments ont été portés au British Muséum en 1876. Voir l'inscription dans Backh, n* 1967, et dans M. Vigour roux (le Aouveau Testament et les Découvertes archéologiques , p. 223-238) cinq autres inscriptions où les politarques sont mentionnés.

* n Pro t^iv olxovHiévïjv legitur in Vulgate urbem, quam vocem conlexta oralio non patitur : haud dubie legendum est orbetn. Beelen, Commentarius in Acta Apostolorum, xvn, 6, 7.

3 La loi des xii tables avait étroitement limité le crime « de trahison » imputé aux apôtres : « Quiconque excite l'ennemi contre la république ou livre un citoyen à l'ennemi est puni de mort. » Digeste, xlviii, 4, 3. Mais, depuis César, les lois Juliennes retendaient de plus en plus (Digeste, xlvui, 4, 5. — Tacite, Annal., i 74). « Le crime de lése-majesté, dit Tacite, était alors le complérneni nécessaire de toutes les accusations. •• Aimai., m, 33.

politarques chargés de l'administration et de la justice, mais elle ne jouissait de ces privilèges que sous [e b"on plaisir de Rome; pour les conserver il fallait en user sagement, par-dessus tout maintenir l'ordre et la paix. Les magistrats le sentaient plus vivement que jamais en ces jours où toul fermentait dans l'empire. Ils s'émurent donc à voir toute la ville en trouble et une bruyante accusation portée devant leur tt-ibunal. La présence du gouverneur de Macédoine qui résidait à Thessalonique, accroissant leurs craintes, les rendait prudents. Ne sachant que penser de cette querelle entre Juifs et chrétiens, ayant d'ailleurs devant eux non les accusés, mais leurs hôtes saisis et amenés à leur place, ils ne voulurent rien décider sur l'heure. Pour calmer la foule ils contraignirent Jason et ses amis à verser une caution, puis ils les relâchèrent, remettant le jugement sans fixer le jour.

Ce délai ne conjurait point le danger qui menaçait l'apôtre ; l'Église le pressa de s'éloigner. Selon toute apparence Paul et Silas s'y refusaient, craignant que la vengeance des Juifs ne retombât sur Jason, rendu garant de ses hôtes; mais les frères ne leur permirent point d'exposer ainsi leur vie; « dès la nuit suivante, disent les Actes, ils les conduisirent hors de la ville, et leur firent prendre le chemin de Bérée '. »

Lescraintes de Paul pourses chers néophytes n'étaient que trop fondées. Quelques mois plus tard il leur écri vait : « Mes frères, vous êtes devenus les imitateurs

' Act., XTii, 10.

des assemblées de Dieu qui onl embrassé la foi dej Jésus-Christ en Judée , car vous aussi vous avez souffert de la part de vos compatriotes les mêmes persécu- 1 lions que ces Églises ont endurées de la part des Juifs ' . » Rien n'indique que ces violences aient été jusqu'au sang comme à Jérusalem - ; elles se bornèrent sans doute à confisquer, à piller le bien des fidèles', à les noter d'infamie. Mais la haine n'en fut pas moins acharnée. Toutes les fois qu'il sera question de Thessalonique, nous retrouverons cette Église « dans l'affliction et les tribulations^ », Après cinq années d'absence lei retour de Paul y réveillera les mêmes colères qu'aux premiers jours. « Lorsque nous arrivâmes en Macé- . doine , écrit-il aux Corinthiens ' , notre chair n'y eut aucun repos , mais nous fûmes affligés en toute manière; combats au dehors, frayeur en dedans. » Ces vexations n'eurent pour effet que de maintenir en grande ferveur l'Église de Thessalonique ; comme celle de Philippes, Paul l'appelait « sa joie et sa couronne de gloire* »; et il en tira de fidèles collaborateurs,, Secundus, un des compagnons de son dernier voyage,, Aristarque , qui le suivit à Rome et partagea ses fers '. Bérée', où fuyaient les apôtres, était un des plus,

1 I Thess., II, 14.

2 Act., TUi, 3; m, 2; XXTI. 10.

' Hebr., 1, 34.

* II Thess., I. 4.

t II Cor., VII, 5.

< i Thess., n, 19. Philip., IT, t.

' Act., XI, 4; xxvii. 2. Col., iv, 10. PLilem., 24.

* liérée lire son nom de Phérès son fondateur. Pheroea, dans U

sûrs abris qu'ofTiit la Macédoine '. Éloignée de la Voie Egnatienne où se portail tout le mouvement de la province, ayant peu de relations avec Thessalonique', elle vivait indépendante, isolée, prospère toutefois, car les Juifs, qui n'affluaient qu'aux centres de richesse , y étaient assez nombreux pour avoir une synagogue. Elle devait cette importance à sa situation, qui en fait aujourd'hui encore une des villes les plus attrayantes de la Roumélie. Bâtie sur les dernières pentes de l'Olympe, elle domine les vastes plaines qu'arrosent le Vardar et l'Indjé-Karasou; les platanes ombragent ses jardins et de vives eaux courent dans les rues. Les Juifs de Bérée étaient plus nobles d'âme que ceux de Thessalonique'; ils ouvrirent à Paul leur synagogue et écoutèrent sa parole avec empressement et bon vouloir; tous les jours ils parcouraient les Écritures, y vérifiant les textes allégués par l'apôtre*. Beaucoup d'entre eux crurent en Jésus; mais ce fut parmi les femmes surtout que les conversions se déclarèrent nombreuses et éclatantes : les plus nobles

Irude dialecte des Macédoniens, était devenu Berea. Le nom primitif revit dans l'appellation de la ville moderne Kara-Pheria.

> Pison, préfet de Macédoine, contraint de se cacher, comme S. Paul, partit do nuit de Thessaloniqne et « «e glissa dans la ville retirée de Bérée «. Cicéron, in Pison, 36.

» L'apôtre, au lieu de prendre la Voie Egnatienne jusqu'à Pella et de gagner de là Béree, suivit probablement la route moins fréquentée qui allait dir* ctement de Thessalonique à Bérée. La distance marquée entre les deux villes, sur l'Itinéraire d'Antonin, est de cinquante et un milles. •

« Act., XVII, 11.

* Id.

(lames embrassaient la foi, et, à:leur. suite, uû. grand nombre de païens '. Tous ces néophytes appartenaient à la race grecque; rien n'indiquant dans les Actes qu'ils fussent prosélytes, il en faut conclure que. Paul ne se renfermait pas dans la synagogue de Bérée, mais qu'il prêchait parmi les païens, et y faisait abondante moisson. Pout consolant que fût ce ministère, l'apôtre ne pouvait oublier Thessalonique ; deux fois il y voulut retourner -, mais les nouvelles reçues de cette ville montraient la synagogue si obstinée dans sa haine, que Paul dut renoncer à son dessein : bientôt môme, il vit l'orage atteindre sa retraite. Les Juifs de Thessalonique, apprenant qu'il prêchait à Bérée,, accoururent et mirent tout en œuvre pour le faire chasser :. ils échouèrent auprès de leurs compatriotes établis dans la ville; ces honnêtes gens demeurèrent pour les apôtres tels qu'ils s'étaient montrés d'abord , tolérants, respectueux, plus favorables qu'hostiles. Les émissaires de Thessalonique, désespérant de les entraîner à leurs manœuvres, se tournèrent vers la populace et la soulevèrent'. Paul se trouvait d'autant plus menacé que l'émeute cette fois ne s'en prenait qu'à lui; aussi les frères se hâtèrent de le faire sortir delà ville. L'apôtre s'éloigna, laissant Silas et Timo-j thée qui venait de le rejoindre. Il ne partit point seulf cependant; des fidèles dje Bérée raccompagnèrent poui? guider sa marche et l'assister en ces tristes moments j

» Act., xvii, 12 » I Th('5S., II, 18.

» Acl., XVII, 13

La petite troupe se dirigea vers la côte. Paul n'espérail plus ni paix ni liberté en Macédoine, car toutes les juiveries de la région, ameutées par la grande Synagogue de Thessalonique, menaçaient son ministère. Vainement celle de Bérée l'avait par exception courtoisement accueilli; ses ennemis avaient su l'atteindre. Il ne lui restait qu'un moyen d'échapper à leur vengeance , c'était de reprendre la mer. Paul se résigna à gagner le port le plus voisin, Dium selon toute apparence *. Une barque mettait à la voile pour Athènes. L'apôtre y prit place avec les frères de Bérée constants à partager sa fortune. Il s'éloignait triste sans doute, mais emportant des rives de Macédoine de belles espérances. Nulle part jusque-là, ni en Syrie ni en Asie Mineure, il n'avait trouvé des cœurs aussi ouverts à l'Évangile , plus généreux à s'y donner, plus fermes à s'y maintenir. Colons et légionnaires de Philippes, artisans de Thessalonique, Juifs et Grecs de Bérée, femmes gagnées en foule, et dans les plus hauts rangs, tous, liés par une foi vive, formaient à l'Eglise de Macédoine des assises aussi puissantes qu'étendues ; « les pluies pouvaient tomber sur elle, les fleuves débordés l'assaillir, les vents souffler et la battre ; rien ne rébranlerait, elle était bâtie sur le roc -. »

' C'était le port le plus proche d* Bérée i laquelle il était rattaché par uoe route peu fréquentée. La distaoce entre ce» deux Tilles, d'après lUinéraire d'Antonin , était de 17 milles.

» Mat., TU, 24-25.

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