‹ Saint PaulChapitre 12 sur 47 · I. — PHILIPPES · texte numérisé non relu

I. — PHILIPPES

La brise sbufflail du midi ' le jour où Paul et ses compagnons s'embarquèrent à Troas. C'était le vent le plus favorable; car sa force, dans cette partie de l'Archipel, va jusqu'à triompher du rapide courant qui descend des Dardanelles, entre la terre d'Asie et l'ile de Ténédos.

La barque des Apôtres, remontant cette passe ', rangea les bouches de l'Hellespont, puis à l'orient les côtes d'Imbros; de là, tournant au nord-ouest, elle vint jeter l'ancre, pour passer la nuit, à l'abri de Samothrace. Cette lie n'a point déport; mais ses monta-

1 L'expression eùOuSpotAf.ffajjLsv, a nous tirâmes droit » sur Samo- Ihrace, suppose que, se dirigeant vers le nord, ils naviguèrent ▼ent arrière et par le plus court chemin; ils firent, en deux jours, U trajet qui leur en demanda cinq plus tard, par un temps moins (favorable. Act., xi. 6.

- Les hauts fonds rendent !a navigation peu sûre entre Leinnos et Tenédos; aussi les marins passent-ils de préférence entre îlte dernière tle et la côte d'Asie. Purdys Sailing Directory, i. 158-189.

122 SATNT PAUL.

gnes, rivales de l'Athos en hauteur, fournissent un bon couvert contre les vents du sud; le mouillage y est excellent, et en eau paisible.

Aucun Grec ne naviguait en ces parages sans vénérer les cimes, d'où Neptune avait suivi les combats de Troie ^ beaucoup même pénétraient dans les chênaies de la montagne pour participer aux mystères de Samothrace, les plus obscurs de l'antiquité. Qu'étaient, d'où venaient les Cabires, divinités de ces hauts lieux? Nul ne le savait, mais comme l'initiation à ce culte mystique passait pour préserver de tout danger 2, on y accourait : Eleusis seule était plus fréquentée*. L'apôtre et ses compagnons connurent-ils la grande dévotion des païens à celte île sacrée? Nous en doutons. Paul, comme tous les Juifs, peu curieux de mythologie, n'en , étudiait dans chaque lieu que les détails utiles à sa] prédication. Il ne passa qu'une nuit aux rives de cette; terre sans y aborder : mystères et Cabires lui demeu-j rérent étrangers.

Dès l'aube suivante on fit voile vers la Macédoinel où les appelait l'Esprit de Dieu. Une journée suffit dej Saraothrace pour pénétrer dans la baie de Thasos et] gagner Neapolis^. La situation de ce port à Test di

' Homère, Iliad., xm, 10-15.

* On prétendait que jamais initié n'avait fait naufrage. Scolias d'Aristide, Panathen, p. 324. — Scoiiaste d'Aristophane, Pac. 278. — Hcrmann, Lehrbuch der gottesdienstlichen Alterthum der Griecken, § 65.

' PauJy's Real Encyclopàdie , Caviki et Svmotiirace. — Dare herg, Dictionnaire des Antiquités, Cabiri.

* La Voie Egnatienne était ainsi nommée d'Egnatia, le port d'Apulie, où aboutissait la voie Appienne ( Paulys Real Eticyclo».

golfe est médiocre : point de havre , une rade de bon ancrage, mais battue par les vents de sud-ouest, tellement que dans les grosses mers il faut l'abandonner et se réfugier à l'abri de Thasos. Cette station, toute défectueuse qu'elle fût, ne laissait point d'être fréquentée, parce que la voie Egnatienne ' y longeait la mer. Les Romains, traçant cette route ' 'Tavers la Macédoine, en avaient fait le grand chemm qui rattachait à l'Orient Dyrrachium, et, au delà de l'Adriatique, Egnatia, Brindes et toute l'Italie. Au lieu de la suivre dans toute sa longueur, les voyageurs pressés de couper au plus court vers lacôte d'Asie s'embarquaient à Néapolis. Cette ville parut à Paul peu différente de Troas : même concours de Grecs, de Levantins, de marchands avides qui se pressaient à toutes les échelles de la Méditerranée. Ce n'était point là le peuple de Macédoine que la vision céleste lui avait montré comme le propre objet de ses travaux. Il résolut de signer Fhilippos^,

pàdie, Vi\ Appi\). La continuation de la roule d'Orient sur la rive opposite de lAdiulique reçut de celto ville d'Jlalie le nom d'Egnatienne. Parlant de D\rracbium et d'A|iollonie, elle traversait l'Epire jusqu'à Theisalonique, puis la Macédoine et la Thrace, pour aboutir à Byzance.

' Aujourd'hui Cavala, échelle turque assez importante. Cousinery {Vo'jaye de Macédoine, vol. H, p. 116) place Néapolis à trois lieues de là, au suil-ouesl, à Eski C avala, où se trouve un bon et vaste port; mais cotle hypothèse a contre elle les distances marquées sur les itinéraires entre Philippes et Néapolis, les inscriptions, les débris antiques trouvés à Cavala, l'éloi^nemeni A'Eski Caiatatie la Voie Egnatienne. VoirLewin, Life ofS. Paul, t. I, p. 201, note 22. — Tafel, de Via EgnaLia, II, p. 12 et suiv. — fleuzey. Mission de Macédoine, p. 11 et suiv.

' 11 ne reste que des ruines sur l'etnplacement de Philippes. Le

cilé considérable séparée de la mer par la chaîne du Pangée, mais l'une des étapes de la voie Egnatienne. Les apôtres s'élevèrent donc le long des pentes de cette route taillée en plein roc au-dessus de Néapolis \ ei, au débouché du chemin qui coupe profondément la crête, ils aperçurent à perte de vue la belle plaine de Philippes^. En face d'eux, par delà les marais qui baignent le pied du Pangée, la ville s'avançait du nord sur une colline formant promontoire*. Vaste, florissante alors, elle en couvrait tout le sommet, puis descendant sur le versant méridional débordait aux alentours dans la plaine. La voie Egnatienne, traversant cette dernière partie dePhilippes, divisait au midi la ville basse avec son forum et ses quartiers populeux de la cité haute où se trouvaient l'acropole , le théâtre, les temples des divinités*.

C'est aux mines qui l'entourent que Philippes dut son

▼illage turc de Filibedjik, qui conservait encore le nom de celte rille, a disparu, i Ce passage traverse le mont Symbolum des anciens. Dion Cas-

Sius, XLTII, 35.

' La distance de Néapolis à Philippes est de trois à quatre lieues. Heuzey, Mission de Macédoine, p 19.

3 a Un massif de montagnes peu élevées s'avance, en forme de coin, dans la plaine, à la rencontre du mont Pangée. Au sommet d-i l'âpre colline qui fait le tranchant de ce coin , des tours ruinées se dressant sur un promontoire signalent de loin l'emplacement de la ville antique. Une distance de neuf kilomètres sépare encore ce promontoire de Philippes des derniers contreforts du Pangée; mais lespace intermédiaire est barré presque tout entier par un lac marécageux dont les cartes ne font pas assez com|)iendre l'importance. » Heuzcy, Mission de Macédoine , p. 33 et 34.

* Heuzey, Mission de Macédoine, p 67 à 90,

origine. Elles avaient un renonn fabuleux dans l'antiquiti^ * ; l'or enlevé par la pioche y renaissait , disait-on, aussi vite que l'herbp coupée dans les champs. De telles ressources ne pouvaient échapper à la cupidité des rois de Macédoine. Le père d'Alexandre, Philippe, s'empara de toute la région minière, y organisa le travail, et, pour le protéger, éleva la place forte qu'il appela de son nom-. L'occupation romaine ne lit que donner à ce poste militaire une vie plus active. Octave en avait reconnu l'importance , quand il vint en ce.> lieux gagner la bataille de Philippes. Dès qu'il fut maître de l'empire, il y envoya une colonie et en assura la puissance en lui conférant \e jusitalicum'.

Débris du parti d'Antoine , vieux soldats, habitants de l'Italie, ces émigrants apportèrent aux frontières de Macédoine et de Thrace la probité, le sérieux, l'austérité de vie qui régnaient encore dans les légions et les campagnes du Latium * . Les déités rustiques de la vieille Rome furent amenées par eux à ces plages lointaines ; Sylvain y eut un collège, chargé de son culte, et composé de membres dont les noms se retrouvent dans les Actes et les Épttres, Crescens, Secundus, Tropbimus, Aristobulus, Pudens, Urbanus, Clemens *. Ces dieux •nouveau-venus se mêlèrent à ceux de la région; près de leurs temples, en effet, nous retrouvons I23 sanctuaires

' Strabon, vn, Fragm., 34. — Hérodote, vi, 46, 47; t, 23, 12S. - Tliucydide , i, 100. — Diodore de Sicile, xti, 3.

* Diodore de Sicile, xti, 8.

s Dion Cassius, li, 4.

* Mission de Macédoine , p. 74-73.

» Id., Y. 72.

i-26 SAINT PAUL.

le Minerve, de Diane, de Mercure, d'Hercule, du Men asiatique * . Nous connaissons à Philippes mieux qu'ailleurs le détail de ces dévotions populaires, car les vcs. tiges en demeurent dans la haute cité. Des roches de marbre blanc y perçaient le sol et le rendaient sur beaucoup de points inhabitable. Quelques-uns de ces blocs furent taillés à l'image des dieux; d'autres creusés en niches pour de petites statues , ou couverts de bas -reliefs et d'inscriptions. A parcourir ce curieux musée des dieux de Philippes, il est visible que, si les colons importés par x\uguste dominaient, un fonds de population macédonienne avait subsisté.

Nulle race d'ailleurs n'était mieux faite pour s'allier à la romaine : des deux parts même génie, mêmes mœurs, des hommes de labeur et de pâturage, rudes, braves, d'une fidélité proverbiale, aussi fiers que fidèles, aimant l'ordre, l'autorité, qui les groupait en phalange invincible. Gomme Rome et avant elle, ils avaient subjugué le monde, non plus en l'inondant de multitudes asservies, ainsi que les monarques d'Assyrie et d'Égj'pte, mais par la discipline, l'art militaire, la valeur de quelques légions. Autant que Rome, ils méprisaient leurs voisins de Grèce; autant et plus qu'elle peut-être, ils gardaient le culte de la famille, le respect de la femme. Les inscriptions macédoniennes nous montrent la mère et l'épouse plus honorée en ces régions que la matrone romaine. Elle y est saluée de maîtresse de la maison; jouit d'un droit de propriété; 5on nom, comme ailleurs celui du père, atteste la des-

^ Mission de Macédoine , p. 79-86.

cendance; parfois mémo des mormmenls publics sont dressés en son honneur ' .

Le travail des champs, qui occupait la plupnrt des Macédoniens, réloif;noment des villes corroiiiymes, expliquent en partie cette conservation des mœurs; mais nul doute que la religion n'y contribuât puissamment. La Thrace était voisine, qui gardait dans ses mystères dionysiaques les hauts enseignements d'Orphée. On entendait dans les temples macédoniens de Sabazius^ ces chants admirés des premiers chrétiens, où l'immortalité et la vie future revêtaient d'irrésistibles attraits, où se révélait le Dieu un, existant par lui-même, visible aux seuls esprits, remplissant tout de sa présence. Grâce au charme de ces hymnes, les âmes s'élevaient, s'épuraient, celles des femmes surtout, si promptes aux pieux élans. Paul allait trouver parmi elles ses premières et plus chères néophytes.

La difficulté était de se frayer accès dans ce nouveau champ si plein de promesses, car Philippes n'avait point de juiverie organisée, comme les villes que Paul avait évangélisées jusque-là, point de synagogue où il pût lier commerce avec ses compatriotes et ren-

1 BiPckh, 1958, 1965, 1977, 1997, 1999.

- Sabazius, également honoré ea Thrace et en Phrygie, était unt divinité orientale, analogue à Altis, à Mithra, à Corybas; les Grecs l'assimilèrent tantôt à Zeus, tantôt à Corybas. Son culte, en Thrace, avait beaucoup de rapport avec les mystères d'Orphée où de baute:: révélations étaient faites aux initiés sur l'immortalité et la vie future. Hcuzey, Mission de Macédoine, 28-39. — Appien, de lielli^ civilibus, IV. 106. — SIrabon, X, ni, 15, 16. — Macrobe, Saiurn., I, 18.

contrer les prosélytes de la gentilité. Les apôtres al-j tendirent le premier sabbat, ne doutant point de trouver ce jour-là quelques Juifs réunis. Dans les villes,} en effet, où les flls d'Israël étaient en trop petit nombre pour posséder un sanctuaire, ils se ménageaient] toujours un lieu d'assemblée et de prières. Ces oratoires, appelés proseuques, étaient de simples enclos ,1 quelque jardin, quelque champ souvent sans abri, mais proche de la mer ou d'un cours d'eau, pour les ablutions ^ La proseuque de Philippes se trouvait à l'occident de la ville sur la rive du Gangitès ^. On y arrivait de la cité par la voie Egnatienne, au travers de campagnes alors verdoyantes, car les sources qui jaillissent des montagnes voisines baignaient cette plaine aujourd'hui sèche et nue. Le saule et le platane y répandaient leur ombre, les roses à cent feuilles originaires du Pangée ' se mêlaient à de riches cultures de légumes. Bordée de ces jardins, la voie romaine formait la plus belle promenade de Philippes; elle menait à l'endroit où, cent ans plus tôt. Octave avait battu et repoussé des rives du Gangitès les légions de

• Philon, Leg. ad Caium, 23; in Flac, 14. — S. Epipliane, Hxres, liixi. — Josèphe, Andq. jud., XIV, x, 23.

' Philippes était environnée de sources (Hcuzcy, p. 52); de lA son ancien nom de KpfiviSe; (les sources); mais elle ne compte près d'elle qu'une rivière digne de ce nom (Ttapà itoTaixov, Act., xvi, 13) : cest le Gangas ou Gangitès (auj. Dounarbachi); ce cours dVau sort de» montagnes qui ferment au nord la vallée de Drama, il pas.s«; à l'ouest de Philippes et va se perdre au sud de la plaine dans le marais qui baigne le nord du Pangée.

' Théophra;>ti', llistorvc planlarum, iv, 19; vi, 6. Causx plan/» tarum, iv, 14. — Pline, Hisloria naturalis , xxi, 10.

Brutus : un arc de triomphe y rappelait ce grand fait d'armes'. C'est près de ce monument que les Juifs avaient leur oratoire.

Paul et ses compagnons n'y trouvèrent aucun homme; quelques femmes seulement étaient venues prier. L'apôtre s'assit; et, conversant avec elles, il leur annonça le Sauveur Jésus. L'accueil de ces femmes fut favorable; l'une d'elles, surtout, se distingua par l'empressement de sa foi. C'était une étrangère, païenne de naissance, mais « craignant Dieu », c'est-à-dire appartenant à cette classe de prosélytes qui, sans observer toute la Loi, en gardait l'essentiel et adorait Jéhovah -. On l'appelait Lydia, la Lydienne, parce qu'elle 'était de Thyatires en Lydie. Elle faisait le commerce de teintures pour lesquelles son pays d'origine avait grand renom ^, et principalement de pourpre*, substance coûteuse dont le trafic nécessite un grand apport de fonds. « Lydie nous écouta, dit S. Luc, et le Seigneur lui ouvrit le cœur pour entendre ce que Paul disait. Après qu'elle eut été baptisée , ainsi que sa famille, elle nous fit cette prière : « Si vous jugez que « je suis fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et « y demeurez. » Et elle nous y força '. »

Cette hospitalité acceptée par la troupe apostolique est un honneur sans pareil pour Lydie , car nulle part

' Mission de Macidoine , p. 119.

' Act., XVI, 14.

' Homère, lliad., ir, 141. — Sirabon, .\1II, iy, 14. — Claudion, Rapt. Proserp., i, 270.

* Act., XVI, 14.

• Id., XVI, 14 el 15.

130 SALN'T PAUL.

Paul ne consùutit à vivre ainsi aux dépens de ses fidèles. Pour que l'apôtre, si jaloux de son indépendance, donnât à cette femme une telle marque de confiance , il fallut que dès la première heure il l'estimât grande, généreuse, d'une foi à toute épreuve. Dès lors aussi i entrevit le concours que lui prêteraient les Macédoniennes dans la condition libre et respectée que leur donnaient les mœurs du pays. A la différence des Juives et des Syriennes qui , confinées à l'intérieur, ne répandaient leurs croyances que dans le cercle restreint de leurs familles et de leurs amies, les femmes de Macédoine agissaient, vivaient au dehors, épanchaien! leurs sentiments sans nulle contrainte. Elles allaient coopérer ardemment à- la diffusion de l'Évangile, devenir les prémices de ces chrétiennes d'Occident qui ' par leur foi aimable, leur zèle discret, la souplesse, l'essor de leur charité , sont demeurées jusqu'à nos jours ce qu'elles ont commencé d'être à Phihppes, le» semeuses de la Bonne Nouvelle.

Lydie était la plus influente de ces zélatrices; mais, dans sa demeure devenue le sanctuaire de Philippe», se pressèrent bientôt d'autres femmes gagnées par Paul à la proseuque, toutes rivalisant de ferveur; deu.\ d'entre elles surtout, Evodie et Syntyché, contribuèrent activement à établir l'Évangile ' . A ces premières conquêtes se joignirent bientôt de nobles et vaillants hommes, Épaphrodite, que Paul appelait « son frère, son compagnon d'armes et de labeur 2, » « Clément, et

' Philip., IV, 2, 3.

* Id., II, 25.

DEUXIÈME MISSION. LA MACÉOOliNE. 13î

d'î^utres encore qui l'aidèrent dans son nciinistère^ » Ces néophytes se donnèrent si pleinement, que l'apôtre tenait leur persévérance assurée et « leurs noms écrits dans le livre de vie^; » aux uns, Macédoniens de naissance, cette loyale fidélité était naturelle; Rome avait façonné les autres à son image, virils, honnêtes, entiers en leurs desseins. Les esclaves et les affranchis ne manquaient point assurément parmi eux, l'Église de Philippes étant, comme toute chrétienté, ouverte aux plus humbles; il semble toutefois que les personnes libres dominaient et tiraient quelque vanité de leur titre de colons romains; c'est à elles sans doute que l'apôtre rappelait « que notre vrai droit de cité est dans les cieux, d'où nous attendons le Seigneur Jésus' ». Ainsi formée en notable partie de membres que distinguaient leur fortune ou leur condition, l'Eglise de Philippes se développa dans un calme que l'apôtre n'avait jamais connu ; les Juifs, peu nombreux, n'osaient rien. La persécution, qui venait d'eux partout ailleurs, ne se déchaîna qu'à la longue, fortuitement, et eut pour cause , non la religion , mais les intérêts lésés de que^Jies païeas.

Bien que la maison de Lydie fût la demeure de Paul, et probablement le sanctuaire où le pain sacré était rompu, les apôtres ne laissaient pas de fréquenter la proseuque pour y annoncer Jésus. Or, sur la route qui menait à cet oratoire , habitait une jeune esclave ayant

» Philip., iT, 3.

î Id.

* Id., m, 10,

lli-2 SAINT PAUL.

Tesprit de Python. Ces devineresses, pour la plupart ventriloques, avaient beaucoup de clients*; par suite, quand elles étaient de condition servile, elles enrichissaient leurs maîtres. Il y a lieu de croire que celle de Philippes possédait des qualités remarquables, car plusieurs païens s'étaient réunis pour l'acquérir, et ils exploitaient en commun son triste métier. Soit que cette fille fût Juive ou que la curiosité l'eût conduite à la proseuque, elle y avait entendu les dpôtres et mêlait à ses transports de pythonisse les lambeaux de vérité chrétienne qu'elle avait recueillis. « Nous la rencontrâmes, raconte S. Luc, comme nous allions au lieu ordinaire de la prière. Elle se mit à nous suivre Paul et nous, en criant : « Ces hommes-là sont les serviteurs « du Dieu Très Haut qui vous annoncent la voie du « salut, » et elle fit cela pendant plusieurs jours. » Si importune que fût cette poursuite, Paul prit d'abord patience ; mais , craignant enfin que ces acclamations de possédée ne compromissent l'Évangile, il se retourna vers elle, et dit à l'esprit qui l'agitait : « Je te commande au nom de Jésus-Christ de sortir d'elle. « A l'heure même, le démon fuyant, la pythonisse se retrouva calme, libre, mais impuissante désormais aux divinations qui faisaient tout son prix. Les maîtres virent bientôt, au changement opéré en elle, que tout l'espoir de leur gain était perdu. Dans leur dépit, ils se jetèrent sur Paul et Silas, auteurs de la guérison, et

1 Plutarque, de Defect. Orac, '> — Scoliaste d'Aristophane, ad Vesp., 1014. — Suidas et Hesychius , au mot IlOôwv. — S. Augustin, de Civ. Dei, ii, 23.

les menèrent à l'Agora, devant les magistrats de la ville*.

Fonder une demande d'indemnité sur ce motif que des exorcismes avaient déprécié leur esclave était une prétention inadmissible : les plaignants n'y songèrent pas; mais, donnant un tour habile à leur vengeance, ils accusèrent les apôtres de prêcher une religion nouvelle. Rome imputait à crime ce prosélytisme, et le frappait durement, de la déportation pour les patriciens, de la mort pour les gens du peuple'. A la vérité, cette loi ne s'appliquait pas aux provinces qui gardaient pleine liberté de leur culte; mais Philippes n'était pas une ville ordinaire : colonie de droit italique', elle se modelait en tout sur la métropole, mêmes formes du gouvernement, -même législation *. Le langage des accusa-

1 Act., ivi, 16-19.

' M Qui novas et usu vel ralione incognilas religfones inducunt, ex quibus animi botninurn moveantur, honestiores deporlantur, huiiiiliores capile punmnlur « Jul. Paulus, Sentent., v, 21. — Scrïius, ad Virg. jEneid., viii, 187. — Dion Cassius, vu, 36.

' Digeste, L, xv, 6. Les inscriptions nous donnent le litre complet de rhilippes : Colonia Augusta Julia Victrix Philippensium , Heuzey, p. 18.

*■ Philippes avait, à i'irnilation de Rome, une curie, ou sénat, qui fixait la législation municipale-, la justice était conQée à deux magistrats annuels. a|)pelés duumvirs, entourés comme les consuls de licteurs, les ^aêSoO/ou; des Actes. Les inscriptions mentionnent aussi, parmi les magistrats de Philippes, des édiles (Ileuzey, p. 71) et un censeur. Le profire nom des magistrats supérieurs de la commune dans les colonies romaines était duumviri juridicundv. Dans certaines cités, ils prenaient exceptionnellement le litre de prêteurs, c;TpaTr,Yot, que leur donnent ici les Actes. Willems. Droit public romain, p. 544. — Marquardt, liomische Staatsverualtung, t. ], p. 149.

i34 SAINT PAUL.

leurs fit impression sur les duumvirs. « Ces homme disatent-ils, troublent tout dans notre ville; ils enseignent des coutumes qu'il ne nous est permis ni de r cevoir ni de pratiquer à aous qui sommes Romains. Ils ajoutaient perfidement : « Ce sont des Juifs ^ , » rappelant, par ce nom, que toute la race venait d'être expulsée de Rome 2 et dès lors ne méritait aucun égard. La vue des deux étrangers menés de force au tribunal, les clameurs des maîtres de la pytlionisse, avaient ému la foule d'oisifs qui couvrait la place publique^; toute cette populace accourut. Les juges troublés; croyant n'avoir devant eux que deux Juffs vagabonds et séditieux, ne prirent le temps ni de les interroger ni d'instruire l'affaire , pour tout finir ils commandèrent de les fouetter. Un poteau était dressé sur la place i publique pour ces exécutions ; les licteurs y entraînèrent les apôtres, arrachèrent leurs vêtements, et, les attachant mis au bois , ils les déchirèrent à coups de verges "*, Le sang coulant sous les yeux du peuple ne réussit point à l'apaiser; les duumvirs, afin de lui donner une nouvelle satisfaction, commandèrent de jeter les deux Juifs en prison et de les garder étroitement. Le geôlier, exécutant les ordres transmis , en-

» Act, XVI, lO, 21.

2 Par ledit de Claude en 52.

» C'est dans la ba.sse ville, au sud de la voie Egnatieuae, que S( trouvait le forum où Paul tl Silas furent t'outatés. Les qui'.trc; pi- ILt& massifs qui subsistent encore près de la porte orientale ei marquent peut-être l'emplacement. Lewin, Life of S. Paul, 1. 1 p. 211. — Heuzey, p. 87 à 90.

* Aulu Celle, x, 3. — Tile Live, ii, 5; viii, 32, 33.

i'erma les captifs au plus profond de ses cachots et mit leurs pieds dans les ceps', sorte de can^e où les membres étaient serrés.

Accusation, jugement, supplice, tout s'était précipité tumultueusement au milieu de tpls cris, que ni Paul ni Silas n'avaient pu se faire entendre. Ils subirent la flagellation en silence, fièrement, ressentant toute l'injustice de cet outrage, heureux toutefois de l'endurer pour Jésus-Christ. La prison ne fit qu'accroître cotte sainte joie. Sur le minuit, tout sanglants qu'ils fassent, ils se mirent en prière et entonnèrent des hymnes à la louange du Seigneur. Les autres prisonniers écoutaient ces chants monter du fond des cachots, quand « tout à coup la terre trembla si violemment, que les fondements de la prison en furent ébranlés; toutes les portes s'ouvrirent en même temps, et les liens des prisonniers furent rompus. » Le geôlier, éveillé en sursaut, accourut; il vit les portes ouvertes, s'imagina que tous s'étaient enfuis; désespéré, car il répondait de ses captifs -, il tira son épée et s'allait

• Cette cangue (îuXov, nervus) était parfois en fer (Isidore, Orig., IX), mais plus habiluelloment en bois, « lignea custodia ». Plante, Pœnulus, T, 6, 28. Elle avait souTent cinq trous, ce qui permettait d'y engager les pieds plus ou moins écartés, et d'accroître ainsi 4 volonté la gêne du captif :

Li^noqus plantas inscrit Divaricatis cruribus.

Prudence, Peristephanon, t, 251 , 252.

Voir l'image du lignum trouvé à Pompéi. Ed. Le Blant, Revue archéologique , mars-avril, 1SS9, p. 149.

^ "^îjcste, de Custcdia et Exhibitione reorum, XLVJII, m, u let 10.

tuer, quand Paul lui cria : « No le fais pas de mal. nous sommes tous ici. » Le gardien demanda de î lumière, s'élança dans les cachots. Tout s'y trouvait comme Paul l'annonçait, les portes ouvertes, les prisonniers sans liens, mais tous présents, et en grand-, stupeur. Seuls, les apôtres se montraient calmes, sans effroi sur cette terre qui venait de trembler, ayan* tout vu dans les ténèbres et l'état de la prison et î désespoir du geôlier. Cet homme, saisi de tels prod! ges, se jeta en tremblant aux pieds des captifs qu"; avait si rudement traités le soir précédent. Les parolde la pythonisse étaient venues jusqu'à lui; il sava; qu'elle avait appelé ces étrangers « les serviteurs di. Dieu Très Haut » , leur prédication « la voie du salut ' y. « Seigneurs, leur dit-il tout tremblant, que dois-j-^ faire pour être sauvé? » « Croyez au Seigneur Jésulai répondirent-ils, et vous serez sauvés vous et votr famille. »

Ces dernières paroles s'adressaient à toute la maisor qui était accourue autour de son chef et écoutai' Paul et Silas leur annoncèrent la parole du Seigneur dans le feu de cette prédication les apôtres oubliaient le triste état où ils étaient demeurés depuis la flagellation; mais leurs vêtements en lambeaux, le sillon des verges saignant encore, furent remarqués de leurs néophytes; on ne supporta pas qu'ils parlassent plus 1 jngtemps ainsi. Une fontaine était proche dans l'intérieur dp la prison. Leurs plaies y furent lavées, « el aussitôt » disent les Actes, à ces mêmes eaux « le

i Act., XVI, 17.

goôlier reçut le baptême avec toute sa famille ». La grâce avait saisi , transformé ces âmes ; elle n'y laissait d'autres sentiments qu'une vive joie d'être chrétiens. Introduits dans la demeure de leur gardien , les apôtres prirent place sur les lits de repos, des tables furent dressées et toute la maison se réjouit d'avoir cru au Seigneur. On était encore au."^ temps heureux où TEucharistie terminait les repas chrétiens; il y a lieu de croire que le festin du geôlier de Philippes fut une de ces agapes, que Paul y rompit le pain sacré et communia ses nouveaux frères au corps de Jésus.

La nuit qui s'achevait si heureusement dans la prison n'avait pas été sans trouble pour les duumvirs. A y songer, cette exécution sans jugement lour parut grosse de périls si leurs victimes en appelaient au gouverneur romain de Macédoine ' ; d'autre part, Lydie et ses compagnons de foi n'étaient point restés assurément sans protester et témoigner leur indignation. Inquiets, souhaitant de sortir au plus tôt de cette affaire, les duumvirs envoyèrent dès l'aube leurs licteurs enjoindre au gardien de relâcher les prisonniers. Celui-ci tout joyeux accourut vers Paul : « Les magistrats mandent qu'on vous élargisse, dit-il, sortez donc maintenant , et allez en paix. » Les licteurs avaient suivi le gardien; Paul, se tournant vers eux : « Quoi! leur dit-il, après nous avoir publiquement battus de verges, sans condamnation, nous, citoyens romains, ils nous ont jetés en prison , et maintenant ils nous en font

' Cicéron, in Vencm II, i, 9. — Dion Cassius, lviii, 1. — Taoile hist., 1,6. — Philon, in Flaccum , 12.

sortir en secret. Il n'en sera pas ainsi; qu'ils viennent eux-mêmes nous en tirer. » Cette fière réponse, portée sur l'heure aux duumvirs, acheva de les déconcerter. Les lois Valeria et Porcia défendaient, en effet, de frapper de verges les citoyens * , et dans le cas présent le délit, grave en soi, devenait un vrai crime par l'absence d'enquête et de jugement. Que les étrangers se prévalussent de leur qualité, qu'ils fissent le récit de l'outrage fait en eux à la majesté du nom romain, tout était à craindre, non plus seulement du gouverneur, mais des colons même de Philippes, si fiers de leur titre. Les juges, tremblant devant leurs victimes, firent toutes les soumissions exigées; ils vinrent, prièrent les apôtres d'excuser leur méprise, et, les conduisant avec honneur hors de leur prison, ils leur demandèrent en grâce de quitter la ville afin d'éviter de nouveaux troubles 2. Paul comprit sur l'heure tous les avantages de ce .parti : un trop grand éclat venait de se faire autour de lui pour qu'il pût continuer sa prédication sans émouvoir et diviser la cité. Son départ, au contraire , après les réparations qu'il venait d'obtenir, laissait le nom chrétien en honneur, l'Église de Philippes assurée des respects de la foule, de la secrète recormaissance des magistrats. Il promit de

■ Cicéron, in Verrem II, v, 62, 66. — Tile Live, x, 9.

'■* Le manu.s<ril d des Actes contient ces additions, qui, pour n'avoir aucune autorité, ne laissent pas d'être intéressantes. « Les magistrats vinrent avec nombre de leurs amis à la prison, disant : « Nous ignorions que vous étiez des hommes justes; « s'excusant, les priant de se retirer, a dans la crainte, dirent-ils, que le peuple ne se soulève de nouveau contre nous criant contre vous »

s'éloignor, mais à la condiLion de le faire dignement, à son heure et en pleine liberté.

Paul, au sortir de la prison, se rendit avec Silas à la demeure de Lydie ; il y vit tous les frères et les consola. Selon sa coutume, il organisa la communauté qu'il lui fallait abandonner, et désigna les chefs qui la dirigeraient. Y mit-il dès lors la diversité des ministcres, établissant les diacres et les évoques qu'il saluera plus tard dans son Épître aux Philippiens ' ? Nous ne le pensons pas. Cette hiérarchie ne se développa que peu à peu, plus rapidement toutefois en cette Église qu'en toute autre, Romains et Macédoniens ne comprenant ni milice ni gouvernement sans une subordination de pouvoirs nettement constituée. Paul se contenta probablement de former un corps d'anciens, au nombre desquels il laissa Timothée et Luc, le premier pour quelques mois, l'autre pour un temps plus long, car cinq années s'écouleront avant que nous retrouvions Luc aux côtés de Paul. L'apôtre, en se privant de ses deux compagnons, témoignait aux Philippiens combien il les aimait, plus encore que ses chers Galates; leur affection, non moins vive, promettait plus de constance; ils demeurèrent en effet « sa joie et sa couronne' »; de sa prison de Rome il les louait « de lui avoir toujours obéi'; de l'avoir soutenu dans tous ses besoins ' avec une générosité

' Philipp., I, 1; II, 25.

2 Id., IV, I.

3 id., II, n.

* Id., IT. 15-17.

sans pareille; un de ses derniers souhaits fut de revenir parmi eux pour y attendre la venue du Seigneur ' .

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