‹ Saint PaulChapitre 16 sur 47 · II. — LES ÉPITRES AUX THBSSALONICIENS · texte numérisé non relu

II. — LES ÉPITRES AUX THBSSALONICIENS

Uuels que tussent les soucis de son apostolat dai^ Corinthe, Paul n'y oubliait pas ses chers fidèles de M^ cédoine. Timothée en avait apporté d'heureuses noi

' Act., iTin, 9, 10. » Id.. XVIII, 11.

» Rom., iTi, 1.

* PhiloD, De. legatione ad Caiuin, p. 1031.

* il Cor., 1, 1. Il Th.-ss., I, 4.

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elles : la fidélité d«s frères résistait aux persécutions ^cessantes, tous les supportaient patiemment, se rappelant que ces afflictions leur avaient été annoncées omme le partage des chrétiens et l'épreuve de leur A *. Les calomnies semées contre l'apôtre ne les avaient pas ébranlés davantage. Vainement l'accusait-on d'être un fourbe, le séducteur des femmes qu'il convertissait, un imposteur qui ne gagnait les esprits que par de basses flatteries, dans des vues d'ambition et de cupidité-. Le souvenir de l'apûtre menant au milieu d'eux la dure vie de l'ouvrier, travaillant nuit et jour de ses mains pour n'être à charge à personne ruinait ces perfides mensonges'. Comment le cœur de Paul ne se serait-il pas ému au spectacle d'une telle constance? Il épancha sa joie dans la première lettre qui soit demeurée de lui :

<i Paul et Silas et Timothée à l'assemblée des Thessalonicjens qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus-Christ. Grâce et paix à vous !

0 Nous rendons sans cesse grâces à Dieu pour vous tous, uous souvenant contiuuelienaeat de vous dans nos prières, et nous représentant, devant notre Dieu et Père, votre œuvre de foi, votre travail d'amour, et la fermeté de l'espérance <jue vous avez en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous savons, frères chéris de Dieu, comment vous avez été élus, car notre pKdicatioo de l'Évangile n'a pas consisté en paroles seulement, elle a été accompagnée de miracles, de la vertu de l'Esprit-Saint, d'une grande plénitude de ses dons. Et vous savez aussi quels nous avons été parmi vous pour votre salut. Aussi

' 1 Tb«3s., tu, 3, 4.

* Id., u, 3, 5. »Id.. 9

êtes-vous devenus nos imitateurs et ceux du Seigneur,* ayant reçu la parole parmi de grandes afflictions avec la joie de l'Esprit-Saint, de sorte que vous avez servi de modèles à tous ceux qui croient dans la Macédoine et dans l'Achaïe. Car la parole du Seigneur a retenti avec éclat' de chez vous non seulement dans la Macédoine et dans l'Âchaïe, mais partout votre foi en Dieu est devenue si célèbre que nous n'avons pas besoin d'en rien dire, car tout le monde raconte de nous quel a été le succès de notre arrivée parmi vous, et comment vous vous êtes tournés des idoles vers Dieu pour servir le Dieu vivant et vrai, et pour attendre des cieux son Fils qu'il a ressuscité d'entre les morts , Jésus , qui nous délivre de la colère à venir *.

Pour nous, frères, ayant été séparés de vous

pour un peu de temps, de corps non de cœur, nous avons d'autant plus cherché , d'un vif désir, à revoir vos visages -, c'est pourquoi nous avons voulu vous aller trouver. Moi Paul, plus d'une fois j'en ai eu le dessein , mais Satan nous en a empêchés. Car quelle est notre espérance, notre joie, la couronne dont nous nous glorifions ? N'est-ce pas vous devant Notre- Seigneur Jésus, au jour de son avènement? Car vous êtes notre gloire et notre joie. C'est pourquoi n'y tenant plus, nous vous avons envoyé Timothée notre frère, ministre de Dieu et notre compagnon d'oeuvre dans l'Évangile du Christ, afin qu'il vous affermît et vous encourageât dans votre foi , et que personne ne fût ébranlé dans les tribulations présentes , car vous savez que c'est à quoi nous sommes destinés. Au temps même que nous étions parmi vous , nous vous prédisions que nous aurions des afflictions à souffrir, et nous en avons eu en efl"et, comme vous le savez. C'est pourquoi, n'y tenant plus, je vous l'ai envoyé pour reconnaître l'état de votre foi, de peur que le tentateur ne vous eût tentés et que notre travail n'eût été rendu vain. Mais Timothée vient d'arriver de chez vous

1 'EÇrJxriTai, a a retenti comme une trompette », ôanep aâXniYYcc Xa(jLnpov ^x^ua9i«. S. Jean Chrysostome, in loeo. » I Thess., I, 1-10.

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auprès de nous; il nous a rendu bon témoignage de votre foi et de votre amour, nous a dit que vous gardez toujours bo i souvenir de nous, désirant ardemment de nous voir, comme nous aussi nous désirons vous voir; par là, frères, nous avons été consolés dans nos angoisses et nos tribulations, par vo.is, par votre foi ; car nous vivons si vous demeurez fermes dans le Seigneur. Et certes, comment rendre à Dieu assez d'actions de grâces pour la joie dont nous sommes comblés deva it lui à cause de vous? Aussi le prions-nous nuit et jour, très instamment, qu'il nous accorde d'aller vous voir et de suppléer à ce qui manque à votre foi. Que notre Dieu et Père , que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous conduise vers vous; et vous, que le Seigneur vous fasse abonder et surabonder en amour les uns envers les autres et euvers tous, comme nous aussi envers vous, qu'il affermisse vos cœurs, les rende irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père , au jour que Jésus-Christ Notre-Seigneur paraîtra avec tous les Saints '. »

Aux louanges joyeuses qui remplissent cette lettre, quelques reproches sont mêlés discrètement sous forme d'exhortations. Évidemment le rapport de Timothée , pour consolant qu'il fût , n'avait point caché que, sur quelques points, la pureté des mœurs, la charité fraternelle, l'application au travail, des défaillances étaient à déplorer. II importait de rappeler « les commandements du Seigneur Jésus » à ce sujet : Paul le fit avec sa vigueur habituelle ^.

Le plus dangereux écueil de l'église de Thessa'onique était la fascination qu'exerçait sur elle l'attente de la fin du monde. Cette croyance que nous retrouverons constamment dans la première génération chrétienne

' Thess., n, 17; m, 13.

« I Id., IV, 1-11.

y causa des effets tout divers. Nombre de fidèles en concluaient an devoir de veiller dans le labeur et de faire fructifier aussi activement que possible le lal«nt confié par le Maître ; d'autres, au contraire, n'y voyaient que l'inutilité de toute prévoyance et de tout travail à la veille de mourir. L'apôtre pendant son séjour à Thessalonique avait eu à lutter contre cette tentation et était parvenu à la vaincre; mais, depuis son départ, plusieurs morts survenues dans la petite communauté avaient troublé les cœurs. Qu'allaient devenir les premiers fidèles endormis dans le Seigneur? Leur condition ne serait-elle pas moins heureuse que celle de leurs frères qui vivraient encore au retour de Jésus? Folles inquiétudes , que Paul dissipa en montrant avec quelle soudaineté tout s'accomplira au dernier jour.

« Nous ne voulons pas, mes frères, que vous demeuriez dans rigaorance touchant ceux qui se sont endormis, aûn que Tons ne vous attristiez pas comme les autres qui n'oat i point d'espérance. Si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité , nous devons croire aussi que Dieu amènera à Jcsus ceux qui se sont endormis en lui. Ce que nous vous disons ici, nous l'avons appris du Seigneur. Nous, les vivants, qui demeurons jusqu'à la vrnue du Seigneur*, nous ne «tevanceronB

1 11 s'agit ici des vivaots qui demeureront à la fin du monde, et qui, par exception à l'anét porté contre l'humanité (Hebr., rx, 27), comparaîtront soudainement devant Dieu. Voir sur cette interprétation du texte sacré le P. Corluy, Spicilegium Dogmatico-Biblicum. t. I. p. 332-338. Par ces paroles, « nous les vivants, qui de- )neurons jusqu'à la Tenue du Seigneur », l'apôtre ne désigne pu exclusivement sa génération. Comparant l'état où se trouveront, à | l'heure du jugement général, les fidèles déjà morts et ceux qui alon i

pas ceux qui se sont endomns. Car le Seigneur iui-roéiue , à un cri de comniandetnent, à la voix de l'Archange, au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel; alors cfux qui seront morts dans le Christ ressusciteront les premiers, puis uous, !es vivants, les demeurés, nous serons emportés avec eux vers les nues pour aller au-devant du Seigneur dans Tair; et ainsi nous serons poui- toujours avec le Seiiinenr. Consolez-vous donc l'un l'autre par ces paroles'. «

L'apôtre n'abandonna pas ce sujet sans rappeler aux

Thessaloniciens que, s'il fallait toujours veiller, l'œil à

l'horizon, il était inutile d'y chercher par avance le

iour, l'heure d'une catastrophe qui apparaîtra rapide

omme l'éclair :

« Quant au temps et au mouieut, vous n'avez pas besoin, frères, qu'on vous en écrive, car vous savez vous-même parfaitement que le jour du Seigneur vient comme un voleiu* dans la nuit. C'est quand ils diront : « Paix et sécurité, » que subitement la destruction tombera sur eux comme les douleurs sur la femme qui enfante, et ils n'y échr..i.eront pas. Mais vous, frères , vous n'êtes pas dans les ténèbres pour que ce jour vous surprenne comme un voleur; vous êtes tous liis de la lumière et fils du jour; nous ne souuîies pas de la nuit ni des ténèbres. Ne dormons donc pas comme les autres, mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment durant la nuit, et ceux qui s'enivrent, s'enin-ent durant la nuit. Pour nous qui sommes du jour, gardons-nous de l'ivresse , revêtant la cuirasse de la foi et de l'amour, prenant poui casque l'espérance du salut, car Dieu ne nous a pas choisis

seront encore vivants, il ne se distingue pas de ces derniers, employant la même figure de langage qui nous fait dire dans le symbole : « Dieu viendra juger les vivants et les morts. » ' ITliess., IV, 12-17.

pour être des objets de sa colère, mais pour nous faire acquérir le salut par ^'otre-Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous, a un que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivions toujours avec lui '. »

Ces paroles destinées à rassurer les Thessaloniciens eurent un effet contraire ; car Paul, lui-même, s'y montrait incertain de l'heure où le monde finirait. S'il voyait, en effet, dans les révélations divines, la suite des événements qui formeront la catastrophe finale, un point lui échappait, le temps où elle se produira. Cette ignorance même, Jésus l'avait aussi prédite. « Le jour, l'heure, personne n'en a connaissance, pas même les anges de cieux; mon Père seul la sait 2. » Pour que cette parole fût vraie, il fallait que les apôtres demeurassent dans la même incertitude que leurs disciples, ne sachant si la fin du monde arriverait de leur vivant ou après leur mort.

Un événement sur lequel plus de clartés leur étaient données cuntribuait à accroître les craintes. Jérusalem allait bientôt périr. Le Seigneur l'avait annoncé, et l'Esprit-Saint leur dévoilait qu'à cet égard les paroles de Jésus devaient être prises à la lettre. Or, nul fils d'Israël ne concevant le monde sans Loi , sans temple, sans cité sainte, la fin de Jérusalem, aux yeux des fidèles sortis du judaïsme, aux yeux même des prosélytes imbus de leurs idées, paraissait être celle du monde entier. De là, non seulement à Thessalonique mais dans toutes les communautés chrétiennes, l'o-

' 1 Thess., V, 1-10.

» Mal., xxiY, 36.

pinion que tout allait flnir avec la génération présente.

Les apôtres se laissaient-ils entraîner à ces impressions? Nous ne le pensons pas. Malgré leur éducation toute judaïque, d'une part l'inspiration divine les empêchait de rien dire de faux à ce sujet, de l'autre l'assistance particulière que leur prêtait l'Esprit-Saint pour guider et éclairer l'Église, ne permet pas d'admettre qu'ils aient annoncé à leurs frères que le dernier jour du monde les trouverait encore vivants. La parole absolue du Sauveur : « personne ne sait le jour ni l'heure ' », excluant toute détermination précise, ils se gardaient bien d'indiquer une époque, un espace d'années que le monde ne devait point franchir. Plus que tout autre, Paul gardait à ce sujet une constante prudence. Quand ses disciples lui demandaient de marquer le temps de la grande catastrophe , il se contentait de répéter, comme il le fait ici aux Thessaloniciens, la parole du Maître : « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur - ; » c'était dire que pour tous cette heure sera inopinée, et que pour tous par conséquent elle demeure obscure et incertaine : elle est le secret du Père.

Le message de Paul, avidement reçu à Thessalonique, médité, commenté de toutes parts, échauffa les esprits. On y vit à tort, prévue et pour ainsi dire prédite, la fin imminente des temps : les uns. à l'appui de leurs rêveries , invoquaient des révélations particulières, d'autres se communiquaient de fausses lettres de

> Marc, XIII, ti.

« Malth., xiiv, 42-44. Luc, xu, 39, 40. I Thes3., v, 2.

l'apôtre * ; mais ce qui devint plus grave , c'est que les nombreux artisans de la communauté s'autorisèrent immédiatement de ces sombres présages pour s'affermir dans l'indolence que Paul avait si vigoureusement combattue. Déclarant désormais tout labeur, tout souci d'avenir superflu, ils abandonnèrent leur métier et passèrent le temps à songer au grand événement, à en épier les signes ^. C'en était fait de l'Église de Thessalonique, si, la contagion s'étendant, l'oisiveté transformait l'active communauté en secte d'illuminés, sans travail ni pain, ne vivant que des aumônes de leurs frères.

Paul, instruit des conséquences déplorables qu'on tirait de sa lettre, reprit aussitôt la plume pour gourmander ces rêveurs et leur rappeler que l'action est le premier devoir de toute vie chrétienne : « Nous apprenons, leur dit-il, qu'il y a parmi vous des brouillons qui cessent de travailler et se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Nous enjoignons à ces personnes et nous les exhortons dans le Seigneur Jésus-Christ de manger leur pain en travaillant paisiblement ^. » L'apôtre au reste, pour ramener ces égarés dans le droit chemin, n'eut qu'à rappeler les instructions et les exemples qu'il leur avait donnés pendant son séjour à Thessaloiiique, car dès lors, démêlant dans ce monde d'artisans un penchant à l'oisiveté, il avait pris soin « de ne manger du pain chez personne gratuitement, mai?,

' II Thess., II, 2.

' Id., III, 11, 12.

dans la peine et le labeur, de travailler nuit et jour pour n'être à charge à aucun d'eux ' ». Non certes qu'il oubliât son droit de vivre de l'Évangile , mais pour servir de modèle à ses compagnons d'œuvre et donner autorité à la parole qu'il leur redisait souvent : « Qui ne veut pas travailler ne doit pas manger^. » Ces souvenirs et ces exhortations suffiraient- ils à arrêter le mal? Paul en doutait, car il prescrivit en cas de résistance une mesure de rigueur, l'excommunication, dont nous trouvons ici le premier précepte : « Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous ordonnons, notez-le et n'ayez point de commerce avec lui '. » Dans la crainte toutefois qu'on excédât dans le châtiment, il s'empressa d'ajouter : « Ne le tenez pas pour un ennemi , mais avertissez-le comme un frère *. »

Paul ne s'arrêta pas là ; il reprit les instructions qu'il avait données sur la fin des temps, et montra ce qu'elles contenaient à la fois de terrible et de rassurant. Le fond de son enseignement à ce sujet, pour lui comme pour les autres apôtres, était le tableau tracé par Jésus luimême des derniers jours de l'univers. Cette peinture a trouvé sa place et tout son développement dans notre Vie du Sauveur 5 ; mais il est nécessaire d'en refaire ici une esquisse rapide pour montrer quelle précision Paul donnait à ce point des discours évangéliques. On |se souvient de ce que nous avons dit alors : que la fin

* Il Thess., III, 7, 8.

» Id., III, 9, 10.

» Id., III, 14.

* Id.. III, 15.

* Vie dt N.-S. Jésus-Christ, livre vi, chap. m.

du monde entier et celle du monde juif, événements aux circonstances toutes semblables, se trouvent embrassées dans la prophétie du Seigneur. En S. Matthieu et en S. Marc les détails des deux faits sont mêlés de telle sorte qu'on a de la peine à les distinguer l'un dej l'autre. Paul, au contraire, veillait à placer les traits selon l'ordre indiqué par le Maître. De là, dans l'Évangile où S. Luc a recueilli sa prédication, un dessin plus] net des deux catastrophes. Au premier plan la destruction de Jérusalem et de son temple, précédée de nom-] breux signes : poursuite de i'Église devant les synagogues et les magistrats , guerres par tout l'empire,] tremblements de terre, pestes et famines, prodiges] dans le ciel, une armée de gentils environnant la villej sainte , massacrant ses habitants , la foulant aux pieds] jusqu'à ce que « le temps des gentils soit accompli ' ». Au second plan la fin du monde accompagnée d'indi-' ces plus effrayants encore, mais venant soudainement, tous d'ensemble, comme un coup de filet'.

Que durerait ce « temps des gentils ' » qui sépare les deux catastrophes? En quelques années « l'Évangile serait-il annoncé à toutes les nations ^, » ou la dernière période depuis la fin de Jérusalem jusqu'à celle du monde embrasserait- elle des siècles? Paul, comme tous ses frères d'apostolat, l'ignorait. Il se borna donc à rappeler que si le second avènement devait avoir la soudaineté de l'éclair, le premier, au contraire, serait

' Luc, IXI, 8-2i.

* Id., XII, 25-36.

* Kaipol iôvwv. Luc, m, 24.

* Marc, xiu, 10.

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précédé de signes avant-coureurs qui n'avaient point encore paru. Deux de ces pronostics sont particulièrement signalés dans cette seconde lettre aux Thessaloniciens, l'apostasie et la venue d'un « homme de péché » profanateur du temple '.

L'apostasie était l'abandon de la foi , l'hérésie gnostique, qui allait bientôt dévaster l'Église. Nulle des persécutions annoncées par le Maître n'inquiétait davantage les apôtres, mais cette corruption des âmes ne se manifestait pas encore ; les grains d'ivraie jetés par Simon le Magicien ne fermentaient que çà et là et sourdement.

Quant à « l'homme de péché », bien que le Seigneur ne l'eût pas nommé dans l'Évangile, il avait annoncé à ses disciples « qu'ils verraient dans le lieu saint l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel ^ ». Cet antique oracle n'avait donc pas eu son entier accomplissement dans Antiochus dévastant le sanctuaire de Jérusalem; d'autres profanations devaient suivre celle-là et l'une d'elles affligerait la génération présente. Quel serait l'auteur de ce sacrilège? Paul l'ignorait : ce qu'il en pouvait dire , c'est que ce monstre se révélerait comme un homme de péché, un fils de perdition, qu'il s'élèverait contre tout ce qui est objet de vénération, de telle sorte qu'il s'assiérait dans le temple de Dieu, se donnant lui-même pour Dieu^; qu'il serait, selon l'expression que l'Église emploiera

» II Thess.,ii, 3, 4.

« Malt., XXIV, 15.

« II Thess., II, 4.

bientôt, le Messie de Satan, le faux. Christ, l'Antéchrist'. Quelques années auparavant, on avait cru toucher à raccomplissement de cette prophétie. Caligula, venu à ce point de démence de se faire adorer, substituait partout ses autels à ceux des autres dieux ^ et il avait donné l'ordre de placer son image dans le Temple. La^ mort de ce fou couronné prévint le sacrilège, maisj l'impression était demeurée dans Israël que l'abomination prédite viendrait d'un des Césars divinisés par Rome. De Claude qui régnait en ce moment on n'avait rien à redouter; ce prince faible d'âme, timide, irrésolu , achevait de vieillir au milieu des femmes et des affranchis qui le dominaient, incapable de grands cri^ mes comme ^e grandes actions. Un seul culte étrangei avait eu à souffrir sous son règne, celui des Druides, et pour des causes toutes politiques. Partout ailleurs les dieux des provinces conquises étaient respectés, est juste , écrivait Claude aux Juifs , que chacun vivi selon la religion de son pays -. » Mais ce régne pen-1 chait à sa fin. Agrippine , maîtresse de l'empereur et" de l'empire, s'était déjà essayée au meurtre. On pressentait l'heure où Claude ferait place à Néron. Paul découvrait-il dans une lumière prophétique la vie du nouveau César? Rien ne le marque dans ce qu'il dit de « l'homme de péché », et aucun trait n'y répond particulièrement au.\ crimes qui ont illustré le successeur de Claude. Apparemment tout ce que savait l'apôtre, c'est qu'il serait un monstre d'impiété, ennemi

' I Joan., Il, 18, 22; it, 3. II Joan., i, 7. * Josèphe, Antiq.jud., XX, i, 2.

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du nom chrétien, que de lui viendrait l'ordre d'investir et de ruiner Jérusalem : C'étaient là des stigmates de VAntechrist. A quel point Néron remplirait-il l'wi^e de ce personnage? N'en serail-il que le précurseur? Dans l'impossibilité de rien préciser à ce sujet, Paul ' contenta de rappeler aux Thessaloniciens ce qui lui •ait révélé sur le dernier assaut de Satan, sur l'homme > tcrilège en qui s'incarneront à la fin des temps tout^^ la puissance et la séduction du péché.

« Nous vous conjurons, frères, en ce qui concerne l'appari tioa de Noire-Seigneur Jésus-Christ et notre réunion à lui . de ne pas vous bouleverser trop promptement dans vos pensées, dt ne vous laisser effrayer ni par des manifestations de l'Esprit, ni par des paroles, ni par de prétendues lettres de nous , vous annonçant que le jour du Seigneur est proche. Que personne ne vous égare en aucune manière; car ce jour ne viendm pas que l'apostasie ne soit arrivée auparavant et qu'on B'ait vu paraître l'homme de péché, le fils de la perdition, l'ennemi, qui s'élèvera lui-même au-dessus de tout ce qui s'appelle Dieu, ou qui est adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, et à se présenter lui-même comme étant Dieu. Ne vous souvenez-vous pas que, quand j'étais encore auprès de vous, je vous disais ces choses? Et maintenant vous savez bien ce qui l'empêche de se révéler. L« mystère d'iniquité se prépare*, mais seulement jusqu'à ce que celui qui lui fait obstacle disparaisse. Alors se découvrira l'impie que le Seigneur Jésus consumera par le souffle de sa bouche et qu'il anéantira par l'éclat de sa présence. Quant à l'avènement de cet impie, il sera, par la puissance de Satan, accompagné de toutes sortes de miracles , de signes , de prodiges trompeurs , de toutes les séductions qui portent à l'iniquité ceux qui pé-

'• To LHjffTriotov i^Sr) èvîpYsîTïi trii; àvouLÎa;. Nspwva èvTaOOa «priffiv, iit S. Jean Chrysostome.

rissent, parce qu'ils n'ont pas reçu l'amour de la vérité qui lesj eût sauvés. C'est pourquoi Dieu leur envoie un agent d'erreur] si puissant , qu'ils croiront au mensonge, afin que tous ceuxlà tombent sous son jugement qui n'auront pas cru à la vé-^ rite et auront pris plaisir à l'injustice *. »

Cette page reste une des plus mystérieuses de l'Écriture, car aux incertitudes de l'apôtre sur la fin des] temps se joint ici l'intention formelle de parler obscurément et de rappeler à mots couverts ce qui avait été] dit plus clairement en Macédoine. Nous ne voyons] d'autres motifs à cette réserve que la craint^ , si la lettre tombait en des mains infidèles, d'attirer sur l'Église 1 de nouvelles persécutions, non de la part des Juifs que partout l'apôtre affrontait, mais des magistrats de) l'Empire tolérants jusqu'alors et qu'il importait de ne pas s'aliéner. Au cours de ses entretiens à Thessalonique , Paul , apparemment , avait montré dans Rome et j les Césars déifiés le grand danger de l'Église. Claude] seul empêchait le mystère d'iniquité d'éclater, mais] après lui il faudrait tout craindre. De telles révélations, surprises dans une lettre, eussent paru séditieuses aux gouverneurs romains et armé leurs bras] contre les chrétiens. C'est pour parer à ce péril que l'apôtre ne parle ici qu'en termes voilés. L'Église, dès ce temps , se formait à la discipline du secret qui sera sa sauvegarde pendant l'âge des persécutions, mais qui, tenant caché l'intime de sa vie et de ses doctrines, rendra obscure sur bien des points l'histoire de son berceau.

> IIThess., u, 1-11.

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« Frères, disait l'apôtre au cours de cette lettre, priez pour que nous soyons délivrés des esprits intraitables et méchants '. » Il entendait par \h les Juifs de Gorinthe et flétrissait leur haine contre l'Évangile. Dans sa lettre précédente il leur imprimait une marque plus infamante encore : « Ils ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, nous ont chassés par la persécution, déplaisent à Dieu, et sont les ennemis des hommes : ils nous empêchent d'annoncer aux gentils la parole qui doit l«s sauver, comblant ainsi la mesure de leurs péchés. La colère de Dieu est sur eux et y demeurera jusqu'à la fin^. » Sénéque appelant Israël une race scélérate , Tacite lui reprochant de haïr le genre humain ', ne s'expriment pas plus durement que ne le fait ici l'apôtre.

Ces élans d'indignation donnent la mesure des persécutions qui assaillaient Paul au temps où il écrivait ces lettres ■•. Pendant un an et demi elles furent implacables, incessantes, sans aller toutefois, comme ailleurs, jusqu'à recourir à l'autorité romaine. Le pouvoir à Gorinthe était aux mains du proconsul qui administrait !a province romaine d'Achaïe ^. Les Juifs savaient le

> Il Thess., m, 2.

' 1 Thess., II, 15, 16.

» Sénèque, cité par S. Augustin, De Civitate Dei, vu, 36. — Tacite, IHslorix, v, 2-5.

* Ces deux lettres ont été écrites à Corinthe, vers la fin des deux innées qu'y passa l'apôtre. La présence de Silas (I Thess., i, l. 1 Thess., I, 1) que nous ne voyons plus auprès de Paul après c« éjoar en Acbaïe, le contenu des Épitres comparé aux Actes, ne

lissent aucun doute sur cette date.

* Au temps d'Auguste, l'Achaïe relevait du Sénat et était gou-

magistrat qui occupait alors ce poste trop équitable ou trop hostile à leur race pour espérer le circonvenir. Us n'osèrent rien sous son administration, mais leur premier soin, dès qu'il sortit de charge, fut de tâter so» successseur.

Le nouveau proconsul, Marcus Ann»us Novatus., était d'une race illustre dans les leUres. Frère de Sénéque, oncle de Lucain, il avait été adopté par le rhéteur, Junius GaUion, dont il prit le nom. Il passait pour un des esprits les plus disUngués du siècle ';^^ également versé dans la littérature et les sciences na-. turelles^, noble d'âme, d'une courtoisie parfaite, U ■ était fort aimé dans le cercle littéraire des Sénèques '; on l'appelait le dou.t Gallion '. Sur ce renom, les Juifi crurent qu'il serait aisé d'en devenir maître et que pa^ inexpérience des aftaires, par amour de la paix, pouï se concilier un parti puissant , le nouveau venu les laiar serait juger à leur guise un des kurs et l'abandonnej rait à leur vengeance. i

Pleins de ces espérances,, ils s'enhardirent jusquj

rernée par des proconsuls (D.ou Cassius, tx. 24). Elle passa soM

ulorité dere.npereur durant le règnede Tibère e eut, poula*.

.ninistrer, de» propréteurs 'Jacite. Anna es, i, 76). «ou. Claud.,

die fut rendue au Sénat et redevint province proconsulaire (Su**

'^rsénlf "p. 'cîv, Consol. ad BeMam, 16. Qu.st. natur..n, ,rTX^ Annales, ., 3. xv. 73 xvi. 17. " «jon (^assiOT Li, 35; Lxi, 20, etc. Son frore lui dédia ses livres de I>a el^ Vila beata.

- Sénèque, Quxst. natur.,,%, H.

3 Id., IV, pieef.

*Slace, Sylv.,u, 7

DEUXIÈME MISSION. CORINTDE. 207

la violence, saisirent Paul et l'amenèrent au tribunal, Sosthène, le chef de la synagogue, était à leur tête : » Cet homme, dirent-ils, persnade les antres de servir Dif'U contrairement à la Loi. » Le fanatisme juif éclatait dans cette dénonciation haineuse, ne se bornant pas à réprouver le dissident, mais lui arrachant tous les privilèges, toutes les garanties dont jouissait Israël, le mettant hors la loi. On avait triste opinion des Juifs dans la société des Sénèques ; on les estimait aussi aveugles qne passionnés dans leurs querelles religieuses, capables de toutes les intrigues et de toutes les noirceurs. Gallion arrêta Paul qui prenait la parole pour se défendre : « S'il s'agissait, dit-il, de quelque injustice ou de quelque crime notable, je vous écouterais comme il convient; mais s'il s'agit de contestations de doctrines, de querelles de mots et de votre loi, mettez-y ordre vous-môme ; pour moi , je ne veux pas être juge de ces choses-là. »

Les Juifs ne s'attendaient pas à ce déni de justice; ils comptaient discuter longuement devant quelque Pilate, et ils trouvaient un magistrat intègre, ferme sous d'aimables dehors, perçant leur trame d'un coup d'œil, et les congédiant le sourire aux lèvres. Confondus, ne pouvant se résigner à ce piteux échec, ils s'obstinaient devant le tribunal. Gallion commanda de les expulser; cet ordre fut le signal d'un grand tumulte. A Corinth'j comme ailleurs, les Israélites, détestés du peuple, n'avaient guère que la force romaine pour défense. La foule qui entourait le prétoire , voyant les licteurs repousser les Juifs , se jeta sur Sosthène, le chef de la synagogue, et dans l'enceinte

même du tribunal le chargea de coups. Gallion laissa faire : il feignit de ne rien voir, dit une ancienne glose, et fit mettre tout ce monde dehors ^

Le Juif battu passe de l'arrogance à toute soumis-' sion; dégoûtés pour quelque temps de pareilles entre-] prises, ceux de Corinthe se tinrent en repos. Paul en profita pour demeurer quelque temps encore au centre de l'Achaie et travailler plus fructueusement que jamais; tout en ce moment y secondait son zèle, cari d'une part la tolérance du proconsul lui était assurée, de l'autre l'éclat jeté sur la petite communauté par lesi derniers événements lui attirait tous ceux qui avaient* les Juifs en dégoût.

1 « Tune Gallio fingebat enim non videre. » (Latin du Codex Bez».)

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