‹ Saint PaulChapitre 19 sur 47 · LES ÉGLISES DE LA PROVINCE D'ASIE · texte numérisé non relu

LES ÉGLISES DE LA PROVINCE D'ASIE

Aucune des villes où Paul avait prêché jusque-là ne !ui offrait les mêmes avantages qu'Éphèse pour la diffusion de l'Évangile. Antioche, Thessalooique , Corinlhe étaient d'admirables foyers de prédication, car le mouvement des affaires et le concours des éti-angers y donnaient à la parole du Seigneur un éclat presque universel * ; •mais les alentours de ces grands por-tg manquaient de vie ou d'importance. La haute Syrie oe formait entre la mer de Gypre et le désert qu'une bande étroite, lisière de l'Empire^, sévèrement gardée par quatre légions ^. Dix-sept villes seulement prenaient part aux fêtes célébrées par toute la Syrie '' dans Antioche, qui absorbait en soi toute la province. De mé pour Thessalonique. Son port, où aboutissait la v

' 'Aç'y(iwv èÇïj)f»5Tat 6 Àôyo; tov xypîou èv Jia-.TÎ xàm^

I Thess., I, 8.

- C'était le seul point en effet où la frontière orientale de l'Empire romain touchait immédiatement celui des Parthes; partout ailleurs des États vassaux les séparaient.

3 Tacite, Annales, iv, 5.

♦ Libanius, Epist., 14ôi.

THOTSIÉME MISSION. LA PROVINCE d'aSIE. 267

Egnntienne, eu faisait un des centres les plus fréquenlés de la Méditerranée ; mais autour d'elle se trouvaient la Macédoine , province de faible étendue *, sans grandes cités, la Thessalie dépeuplée^, l'Épire à demi déserte « où il ne restait que villages et naasures^ ». Quant à Corinthe, nous avons vu quelles ruines l'entouraient : aucune région de l'Empire ne demeurait plus dévastée : « Dans la Grèce entière, dira bientôt Plutarque, on ne trouverait pas trois mille hommes de guerre ■'. »

11 en allait autrement d'Éphèse : rivale en fortune des grands marchés où Paul avait fondé ses principales Églises, elle avait sut eux l'avantage d'être la capitale d'une province populeuse entre toutes. On y comptait jusqu'à cinq cents villes ^, partageant pour la plupart la prospérité de leur métropole et entretenant avec elle un commerce actif. C'était là, selon limage de Paul, une large porte ouverte sur le monde païen ^ ; pendant deux années, les évangélistes que forma l'apôtre sortirent d'Éphèse si ardents à répandre la parole du Seigneur, « quetous ceux qui habitaient en Asie l'entendirent, tant Juifs que^ntils^ ». Les grandes Églises que saint Jean y trouva plus tard . Smyrne, Pergame, Thyatires, Sar-

' De Tibère à Claude (15 à 44) elle fut réunie à rAchaïc. Tacite, Annales, i, 76, 80; v, 10. — Suétone, Claudius, 25. — Dion Cassius. LX, 24.

» Strabon, IX, v, 15.

» Id., vu. VII, 9.

* Plutarque, de Defectu oraculor., viii.

* Josèphe, Bell, jud., II, xvi, 4.

* 1 Cor., XVI, 9.

» Act., XIX, 10.

des, Philadelphie S furent-elles dès lors fondées? Nous l'ignorons; mais le récit des Actes met hors de doute qu'un si court espace avait suffl pour répandre la foi dans toute la contrée'. Pour bien apprécier l'importance d'une si belle conquête, il est à propos de rappeler l'étendue et les ressources de cette région.

Le cœur de la province romaine d'Asie était l'antique lonie, la Grèce d'Homère, de Thaïes, de Pythagore, d'Heraclite et d'Hérodote. Race et génie , tout y venait des Hellènes et brillait, non plus ramassé comme sur la côte opposée d'Europe dans la seule ville d'Athènes, mais épars en de nombreux foyers, Pergame, Smyrne, Éphèse, Milet, Halicarnasse , Chios, Lesbos. Un même souffle passant sur les deux rives de l'Archipel y avait porté la philosophie, l'art et la poésie à des hauteurs que l'esprit humain n'avait jamais atteintes. Le même ciel les éclairait, revêtant d'or et de pourpre les rochers de l'Attique, baignant d'une chaude lumière la riche végétation de l'Ionie. C'est par cette fécondité du sol que la Grèce asiatique diffère de celle d'Europe et l'emporte sur elle. Tout est prodigué aux vallées dont le réseau enlace la région; leurs terres arrosées d'eaux vives rendent au centuple; les richesses minérales abondent : les produits qu'y verse l'intérieur de l'Asie créent et alimentent des industries nombreuses; dans

' Apoc, I, Il

'^ 11 nous montre en eiFet Démélrius, l'insligaleur de la i>ei°séculion qui chassa l'apôtre de cette contrée, disant au peuple qu' ameutait : « Vous le voyez, vous l'apprenez; non seulement 4 Éphèse, mais presque par toute l'Asie, ce Paul, usant de persuasion, a détourné une grande foule. » Act., xn, 26. ,

TROISIÈME MISSION. LA PROVINCE d'aSIE. 269

lArchipel tout proche la culture et le négoce trouvent mille débouchés.

De tels pays sont pour servir d'appât à tous les voisins. Les rois lydiens ne ravirent l'Ionie aux colons grecs que pour la céder aux Perses. Des mains de ceux-ci elle passa aux successeurs d'Alexandre , à Antigone, à Lysimaque, àSéleucus, aux roisdePergame, dont le dernier, Attale Philométor, légua au peuple romain tous ses domaines. La prospérité de la contrée s'était maintenue au travers de ces révolutions ; elle ne déclina point sous le sceptre de Rome. Alors qu'en Épire, en Grèce et dans les lies, la conquête avait été et demeurait une dévastation ; pour l'Ionie tout s'était réduit à un changement de maîtres. Cette mutation accomplie sans violence avait épargné au pays les charges d'une occupation militaire; les légions n'y firent que passer : quelques colonies seulement furent fondées * ; multipliées à dessein dans les provinces séditieuses, elles étaient inutiles chez des peuples plies de tout temps au joug étranger. On se contenta, pour faciliter les levées d'impôts, de répartir en quarantequatre districts ^ les cinq cents villes de la région ' ; un gouverneur romain s'établit à Éphèse avec ses officiers, et tout reprit comme auparavant, avec plus de sécurité toutefois, et par suite avec un nouvel essor. A l'époque

1 Marquardt, Rômische Staatsverwallung, t. 1, p. 387.

* Cassiodore, Chronicon, ad ann. 670. « His conss. Asiam in LLiiu regiones Sulla distribuit. » Le manuscrit de Munich porte xl.

» Philostrate, Vitx Sophisfarum, p. 56, 21 ; éd. Kayser. — Joèphe, Bell. Jud., II. ivi^ 4. — Stace {Silv., I. V, n, 57) parle de ,000 cités.

de Paul, rionie était plus peuplée et plus active qu< jamais. Les ports de la côte, Smyme, Éphèse, Miletj regorgeaient de marchandises et de denrées précieuse^ apportées d'Orient; l'intérieur n'était pas moins prospère. Des plateaux de la Phrygie à l'Archipel , dans toutes les vallées les villes se touchaient et disputaient de richesse. Bronzes, poteries, fer ciselé, marbres rares, tapis, étoiles milésiennes, teintures éclatantes, mille objets de prix en sortaient pour se vendre sur tous les marchés de l'empire, à Rome notamment. Ce commerce, joint à une féconde agriculture, répandait par tout le pays l'aisance et les charmes de la vie. Les artisans y formaient de vastes corporations étroitement unies, assez puissantes parfois pour entreprendre des travaux publics et bâtir des monuments *. Au-dessus d'eux une élite de citoyens usait noblement de la fortune; le goût des lettres et des arts y était commun, les largesses royales. D'opulentes familles ornaient A l'envi leurs villes de temples, de portiques, de théâtres^ dont les ruines, belles encore, parent la région^. Lt cité était tout pour ces hommes déshabitués d'uni vaste patrie par des siècles de domination étrangère. Rome favorisait ces tendances, auxquelles elle devait une possession tranquille, une province prospère. Elle traitait cette belle conquête avec mansuétude , laissantà la plupart des Tilles leurs franchises, leur constitution municipale. En retour elle obtenait une soumif»

^Corpus inscr. graec, n" 3154, 3i92, 3304, 3408, 3422,3480, 3i85, 349.'), 3499, 3504, etc.

» Strabon, XII, viii, 16; XIV. L 42.

TROISIÈME MISï-ION. LA l'ROVINCE d'aSIE. 271

«ion et des respects qui allaient jusqu'à l'adulation.

Comment en pareil sol, au milieu des buissons, qui représentent dans la parabole du Sauveur les sollicitudes mondaines', l'Évangile put-il germer, cette divine semence ne croissant d'ordinaire qu'au sein de la pauvreté, en rude et austère climat? La prompte conversion de rionie ne fut pas une dérogation à cette loi du christianisme. Là comme ailleurs la parole sainte ne saisit ni les heureux ni les sages^; mais elle descendit au-dessous d'eux dans le cœur des humbles, et ce fut parmi les dernières classes que la Bonne Nouvelle trouva le plus d'accueil. L'apôtre l'indique dans \e tableau de l'état général de l'Église, tracé vers la fln de son séjour à Ephèse : « Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages; il a choisi les faibles selon le monde pour couvrir de honte les puissants; il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, et ce qui n'était rien, pour détruire ce qu'il y avait de grand , afin que nul homme ne se glorifie devant lui'. »

L'attrait du christianisme pour ce bas peuple d'Ionie Tenait des mêmes causes qui avaient déterminé de nombreuses conversions dans les grands centres, tels qu'Antioche et Corinthe. Le luxe et le contraste des

• Mat., XIII, 22.

* Ces derniers ne manquaient pas dans la région. Bien que la proTince d'Asie n'eût pas le même renom pour ses écoles que Rhodes, Tarse, Athènes ou Alexandrie, elle ne laissait pas d'avoir des centres d'étude. Plusieurs de ses villes envoyèrent à Rome des rhéteurs et des lettrés. Un des maîtres préférés d'Auguste, Apollodore, venait de Pergame (Strabon, XIII, iv, 3).

' I Cor.. I. 27-29.

fortunes y rendaient la misère plus humiliante , l'iso lement et l'impuissance des faibles plus sensibles. Aux cœurs ainsi déshérités de la terre l'Évangile apparaît romme une consolation inespérée, un relèvement, une rédemption. Le désintéressement de Paul en accroissait encore le prestige. Rien, en pays riche surtout, ne discrédite et ne paralyse l'apostolat comme l'esprit de lucre chez celui qui l'exerce ; de simples apparences | de cupidité , des demandes d'argent importunes suffisent à entraver son ministère. Paul prévenait tout soupçon par une vie pauvre et laborieuse, refusant, | nous l'avons vu , jusqu'aux plus légitimes secours de ses néophytes. Il sortait d'Éphèse plein des sentiments qui l'y avaient animé, quand il adressa aux Corinthiens ces fières paroles : « C'est vous que je cherche, non vos biens; car ce ne sont pas les enfants qui doivent amasser pour leurs parents, mais les parents pour leurs enfants. Pour moi, je donnerai volontiers tout ce que j'ai, et je me donnerai encore moi-même pour le salut de vos âmes, si même vous aimant beaucoup plus, je devais être moins aimé ^ . »

L'apôtre, astreint à d'incessants labeurs pour maintenir cette indépendance, n'eut guère loisir de sortir d'Éphèse pendant ces deux années; mais qu'en était-il, besoin alors que toute la province d'Asie venait à lui?^ L'école dç Tyrannus, la boutique d'Aquila, les maisons des néophytes, les rues, les places de la ville offraient un assez vaste champ à sa parole. Ceux qu'il gagnait à Jésus devenaient autant d'évangélistes, et de retour

» II Cor., m, 14, 15.

Page 1