CHAPITRE IV
TUEME ET COMPOSITIOX DE L EP1THE.
Si le but de l'Épître est didactique, on doit pouvoir reconnaître le sujet ou Vargumentum de son enseignement. Et d'abord ce n'est pas une catéchèse élémentaire de la doctrine chrétienne. Paul la suppose plutôt connue, et il en rappelle dès le début les traits principaux, comme une sorte de mot de passe entre chrétiens : l'incarnation du Fils de Dieu, sa mort et sa résurrection; c'est la bonne nouvelle ou l'évangile annoncé par les prophètes (i, 2 ss.). Or il n'entend pas exposer les vérités que contient l'évangile, mais plutôt ce qu'est l'évangile comme principe d'action. Des prédicateurs de systèmes nouveaux, il n'en manquait pas dans l'antiquité. Mais apportaient-ils au monde la force morale nécessaire pour pratiquer la vertu qu'ils prêchaient? Leur action, à supposer qu'elle fût efficace parmi les hommes, avait-elle quelque influence sur leur existence après la mort? Y avait-il quelque moyen, en adhérant à une doctrine, de recevoir en même temps l'énergie pour faire le bien? C'est ce que personne n'avait osé dire d'une doctrine humaine, et c'est ce que Paul affirme de l'Évangile : C'est une vertu de Dieu, agissant pour le salut des hommes, et de tous les hommes, pourvu qu'ils croient, c'est-à-dire qu'ils embrassent la doctrine. Par là même ils demandent et reçoivent le don qui leur est offert, et c'est ainsi que se manifeste la justice de Dieu, en eux, puisque, en suite de leur foi, elle est un principe de vie. Tout cela est contenu dans les quelques lignes où Paul a tracé le programme de sa lettre (i, 16. 17); il y a ajouté : pour les Juifs d'abord et pour les gentils, indiquant ainsi qu'il aurait toujours en vue, en expliquant cette grâce, la façon dont Dieu a procédé dans l'histoire, instituant la Loi pour aboutir au christianisme. De sorte que son sujet n'est pas : quelle est la situation des chrétiens par rapport à la Loi, ou des gentils par rapport aux Juifs, ou réciproquement, mais essentiellement : qu'est-ce que la nouvelle doctrine comme principe de vie morale et comme gage de salut, en tenant toujours compte de ses rapports avec le judaïsme, et même en remontant dans l'histoire jusqu'au premier père du genre humain. Le sujet de l'Epître est donc bien ce qu'on nomme la grâce, comme l'a compris saint Augustin : Hoc ergo docere intendit, omnibus venisse gratiam Evangelii Domini nostri Jesu Christi. Quod prop•'
INTRODUCTION
terea cliam gratiam vocari osteiidit, quia non quasi debituin iustîtia redditinn est, sed gratia datum... et avec rallusion constante à l'Ancien Testament : utrumqiie populum tam ex ludaeis quam ex Gentibus connectit in Christo per vinculuni gratiae, utrisque auferens oninem superbiam meritoj'um, et iustificandos utrosque per disciplinam humilitatis assoclins (1).
Ainsi donc, Paul lui-même nous a fait connaître son thème dans une A'éritable propositio selon les préceptes de la rhétorique ancienne (2), mais il n'y a pas joint une partitio indiquant la division du sujet traité en ses différentes parties. Il y a peut-être cependant une indication de deux parties dans le passage cité d'Habacuc : « le juste en suite de sa foi vivra ». Quoi quil en soit, on aperçoit nettement deux parties dans le développement du thème : 1) ceux qui croient sont justifiés dans le sang de Jésus et les péchés leur sont donc pardonnes; c'est la justification (m, 21-30) qui, en elle-même, assure l-e salut (v, 1-11), δύναμις θεού ει; σοκηρίαν selon le thème de i, 16; 2) ceux qui ont été justifiés vivent selon l'Esprit qui est un gage certain du salut (vi et viii), et c'est la Λ'ie chrétienne, qui est aussi δύνααις Θεού ε?; σο^τηρίαν. Les passages que nous venons de citer sont, pour ainsi dire, le centre de la doctrine : ils sont parallèles et se terminent par la perspective du salut. D'après les premiers, le péché est remis; et cependant, d'après les autres, on lutte encore contre le péché ou la chair qui a gardé l'empreinte du péché. Mais la synthèse se fait dans l'idée de la vertu de Dieu qui s'exerce dans les deux cas. Celte vertu, principe de vie spirituelle, est en même temps principe de mort pour la chair. On vit en Jésus-Christ parce qu'on l'a reçue, et c'est elle qui a effacé le péché. Or cette vertu de Dieu, c'est précisément, comme le disait déjà le thème, la justice de Dieu (i, 17), justice qui est donc communiquée et qui constitue dans l'état de justice. De sorte que, quoi qu'il en soit des arguties sur tel ou tel texte, sur le sens de justifier et de justification dans tel passage, il résulte de la structure la plus intime de l'Épître que la justice de Dieu, donnée aux hommes, est le principe qui les fait mourir au péché pour vivre à Dieu dans le Christ.
Autour de ces points fondamentaux, les autres parties de l'Epître se rangent assez naturellement.
Et d'abord, une fois le thème posé, l'Apôtre a préludé à la révélation de la justice par le tableau de ce qu'était le monde auparavant, et qu'on pouvait qualifier de révélation de colère (i, IS-ii). Avant la venue de Jésus-Christ, l'humanité, peut-on dire, tournait le dos au salut. Les gentils avaient eu celte connaissance de Dieu que la création révèle à
(1) Inchoaia eorposith, 1.
(2) QuiNTiLiEN. Insliliit., Vil, i, 4.
INTRODUCTION
tous (i, 18-20), mais ils n'en avaient pas profité et n'avaient pas rendu à Dieu le culte qui lui était dû; ils étaient tombés dans l'idolâtrie (i, 21- 25), en suite de quoi Dieu les avait livrés à des vices que leur raison elle-même condamnait (i, 26-32). Mais les Juifs, critiques sévères de ces vices, ne valaient pas mieux. Ils étaient mieux instruits de leur devoir, sans doute, mais le tout n'est pas d'avoir une loi, — les gentils avaient bien la leur! — le tout est de l'observer (ii, 1-16). Or les Juifs qui se glorifient de la Loi la violent (ii, 17-24); ils se vantent de la circoncision et n'en ont pas l'esprit (ii, 25-29).
11 semble qu'après cela, le besoin qu'a l'humanité de la vertu de Dieu est assez clair. ÎNIais nous voyons se faire jour la préoccupation secondaire de l'Apôtre.
Il ne lui suffît pas de mettre dans sa lumière le don de Dieu. Ou plutôt, il appréhende, en mettant dans tout son jour la nouveauté du mystère chrétien, qu'on n'en conclue à une incohérence dans les desseins de Dieu. Dès ce début, et quand il a montré le besoin que les Juifs avaient de la grâce, il prend soin de sauvegarder la valeur de l'intervention divine consignée dans les Écritures et la véracité de Dieu (m, 1-8), pour conclure avec plus d'assurance que tous, Juifs et gentils, ont besoin du pardon de Dieu (m, 9-20).
C'est pour le même motif que, la première partie du thème posée (m, 21-30), Paul se demande si la justice qu'il prêche peut s'appliquer au cas d'Abraham, le saint le plus auguste de l'Ancien Testament. Et il se sert de l'objection pour montrer que les desseins de Dieu sont toujours les mêmes et que la foi d'Abraham est comme le premier tracé de la foi de ceux qui croient en Jésus (iv).
C'est donc en parfaite sécurité qu'il pose le deuxième terme de la vertu de Dieu agissant dans la justification; l'amour de Dieu répandu dans nos cœurs nous est un gage du salut (v, 1-11).
Et voici encore une considération historique. Mais celte fois, l'Apôtre remonte jusqu'à Adam. Il ne lui sulTisait pas de montrer la justice de Dieu dans chaque fidèle; le péché n'est pas seulement un fait personnel; il est répandu dans toute l'humanité par le fait d'Adam. L'acte du Christ est donc pour toute Ihumanité un acte réparateur (v, 12-19). Et comme la Loi est toujours à l'horizon, l'Apôtre lui assigne son but intermédiaire entre le débordement du péché et la surabondance de la grâce (v, 20. 21).
C'est ici seulement selon nous que le thème de la première justification est épuisé (1). Vient ensuite celui de la vie chrétienne, inaugurée par le baptême. Nous sommes morts au péché, nous devons vivre à
(1) On n'indique ici que les grandes lignes. Le commentaire donnera des raisons plus déiaillée?.
ΧΧΧΥΙΙΙ IXTUODUCTIOX.
Dieu. La vie morale est indissolublement liée à l'initiation religieuse, les deux vies n'en font qu'une. L'effort est nécessaire. Paul y exhorte les fidèles avec chaleur. Dans cet ensemble dogmatique, une large part est faite à la morale (vi). Ce qui fait défaut et qu'on retrouvera plus loin, ce sont les applications à des cas particuliers. Puis l'exhortation se termine par l'espérance de la vie éternelle.
Pour la quatrième fois, la considération de la Loi ancienne se présente; il est clair qu'un chrétien mort dans le Christ en est affranchi (vu, 1-6). Mais alors quel était donc le rôle de la Loi? quel est le rôle du précepte divin, de toute ordination divine positive? Réponse : une telle loi a pour but de faire connaître le mal, mais, s'il n'y a rien de plus en présence de la loi que la nature humaine, le péché sera le plus fort, et la connaissance du mal ne fera qu'augmenter le nombre des transgressions (vu, 7-24). Ce tableau si sombre serait déprimant s'il ne se terminait par un appel à Jésus-Christ qui déjà nous a délivrés (vu, 25). L'Apôtre reprend donc la description de la lutte, mais non plus entre la raison et le péché ; elle a lieu entre la chair et l'esprit de Dieu qui habite en nous (viii, 1-13). Cet esprit sera certainement vainqueur, et la vertu de Dieu s'exercera pour noire salut. Et en effet, ce qu'il se proposait, ce n'était point un plan limité aux conditions de la vie mortelle. 11 entend donner des frères à Jésus-Christ pour partager sa gloire (vm, 14. 17). Ce dessein ne sera point frustré (viii, 18), tout le suggère : l'aspiration de la créature (vm, 19-22), les gémissements de ceux qui espèrent (vm, 23-25), l'Esprit lui-même qui prie en nous et pour nous (vm, 26-27), et surtout la volonté de Dieu qui a tout ordonné à cette fxQ (vm, 28-30). Arrivé à ce point culminant, l'Apôtre est pris d'un saint enthousiasme pour celle merveille de l'amour de Dieu dont rien ne saurait le séparer (vm, 31-39).
Mais d'autres n'ont pas le même bonheur. La question juive revient encore, et Paul la traite, comme toujours, moins pour combattre~les prétentions des Juifs que pour résoudre une difficulté élevée contre la Providence de Dieu. C'est un fait que les Juifs pour la plupart n'ont pas écouté le Messie, et c'est d'eux f[u'il était venu et par conséquent à eux qu'il était envoyé. Λ quoi donc leur ont servi leurs privilèges (IX, 1-6)?
N'est-ce point, l'Apôtre le laisse entendre sans le dire, un échec pour le plan divin? — Non, répond-il, parce que l'incrédulité des Juifs ne suppose pas moins la toute-puissance de Dieu que leurs privilèges d'antan. Dieu les avait choisis, par pure faveur; il en choisit d'autres (ix, 7-18). Et ce n'est point là injustice de la part de Dieu. Il y a dans sa conduite un mystère que la créature ne doit pas avoir la prétention de sonder (ix, 19-21). Dieu peut, sans injustice, tolérer patiemment des pécheurs pour manifester sa miséricorde en faveur de ceux qu'il appelle,
INTHODUCTION.
Juifs ou gentils (ix, 22-29). D'ailleurs Israël est en faute : il ne veut pas comprendre quelle est la vraie justice où se trouve le salut, il s'est obstiné, il s'obstine encore à chercher sa justice propre (ix, 30-x, 4), tandis que la vraie justice est dans le Christ. Or cette vraie justice, que Moïse lui-même avait laissé pressentir (x, 5-8), elle a été prêchée par l'évangile (x, 9-15). Les Juifs peuvent-ils objecter qu'ils n'ont pas entendu (x, 18), ou qu'ils ne pouvaient comprendre (x, 19)? Mais non, ils ont agi comme Isaïe le leur reprochait déjà (x, 20-21).
Aussi bien la réprobation d'Israël n'est ni totale (xi, 1-10), ni définitive (xi. 11-21). Quand les gentils seront convertis, les Juifs viendront à leur tour (xi, 25-32), et ce sera le triomphe de la sagesse, de la bonté, delà puissance de Dieu (xi, 33-3G).
On voit que le thème une fois proposé (i, lC-17), il y a comme une préparation à la démonstration (i, I8-11). La démonstration elle-même a un double objet ou plutôt porte sur deux moments de l'action divine : d'abord dans la justification, ensuite dans la vie chrétienne, et soit la justification , soit la vie chrétienne , ne doivent être comprises que comme l'inauguration ou l'attente de la vie éternelle. Les deux thèses sont : 1) la justification n'est point le fait de l'homme agissant pour conquérir sa justice propre, mais le fait de Dieu qui justifie celui qui croit; 2) la vraie vie chrétienne n'est point une lutte inutile de la raison impuissante à observer la loi, mais un triomphe de l'esprit sur la chair.
A côté de ces points positifs, il y a les regards jetés par l'Apôtre sur l'économie ancienne pour montrer l'harmonie des desseins de Dieu, objections qui l'aident à développer plus pleinement sa pensée. On pourrait donner au squelette de l'argumentation la forme suivante :
THEME DIRKCT.
Proposition (i, 16. 17).
Triste situation des gentils et des Juifs (i, I8-11).
I a) La justice est donnée par Dieu à la foi (m, 21-30).
b) Elle est, par la charité de Dieu, le gage de la vie éternelle (v, 1-11).
II a) Morts au péché, nous devons vivre à Dieu dans le Christ fvi).
THKME SECONDAI lîE.
Dans la proposition les mots : Iu~ daeo primiun et graeco (i, 16).
(Juont donc de plus les Juifs (m,
Qu'en est-il donc d'Abraham (iv)?
Qu'en résulte-t-il pour l'humanité par rapport au péché hérité d'Adam et qu'est venue faire la Loi (v, 12-21)?
Quelle est donc notre situation par rapport à la Loi (vn, 1-6)?
XL INTRODUCTION
b) La vie des enfants de Dieu sous la conduite de l'Esprit assure aux chrétiens la vie éternelle
Et celle de la loi en général dans la lutte de l'âme avec le péché (vii, 7-25)?
Pourquoi donc les Juifs n'ont-ils pas embrassé le christianisme