‹ Saint Paul épitre aux RomainsChapitre 17 sur 94 · CHAPITRE \Ί · texte numérisé non relu

CHAPITRE \Ί

AUTHENTICITE ET INTEGRITE.

Nous avons jusqu'à présent traité la lettre aux Romains comme ayant été écrite par l'apôtre Paul, dont les Actes des Apôtres racontent la conversion et l'apostolat. C'est ce qu'affirme l'Epître elle-même, et son témoignage a été accepté comme authentique par toute l'antiquité. On a cru reconnaître des traces de l'existence de l'Epître dans la Ρ'' épître de s. Pierre qui se serait inspiré de sa doctrine; dans l'épître de s. Jacques qui aurait exposé une manière différente de comprendre le cas d'Abraham; enfin la doxologie (xvi, 25-27) est assez semblable à celle de s. Jude, 24. 25. 11 n'est pas douteux qu'on rencontre des réminiscences de l'Epître dans les lettres de s. Clément Romain, de s. Ignace et de s. Polycarpe. Marcion le premier l'a attribuée expressément à Paul, et cette authenticité, que personne n'avait jamais contestée durant des siècles, est encore aujourd'hui reconnue par la presque unanimité des critiques.

Elle fut attaquée cependant, et très violemment, dans la seconde moitié du xix'= siècle, en Allemagne et en Hollande (1).

Baur avait mis au-dessus de toute contestation l'authenticité des quatre grandes épîtres, Romains, I et II Corinthiens, Galates. L'école des exégètes libéraux protestants qui se réclamaient plus ou moins de lui poussa plus avant la négation relativement à d'autres épîtres, mais respecta celles-là.

Des doutes furent soulevés par Bruno Bauer en 1850 (2). Il fallait s'y attendre. Puisque Baur avait admis ou rejeté des épîtres sans tenir compte de la tradition, il était inévitable que la même méthode fût appliquée avec moins d'égards.

Les Tubingiens ne tinrent d'abord pas compte de ce qui passa pour une boutade excessive. Ils furent émus par les travaux des hollandais

(1) Pour êlre complet, il faudrait citer la négation contenue dans l'ouvrage de Edward Evanson : The dissonance of the four generalty received cvangelists and Ihe évidence of their respective aulhenticity , 1792.

(2) Kritik der paulinischen Briefe.

INTRODUCTION

Loman (1) et van Manen (2) et de rallemand Stock (3). Les objections portaient soit sur les témoignages extérieurs, soit sur de prétendues incohérences et invraisemblances. Les ultra-tubingiens imaginaient, à côté des églises qui se détachaient sans bruit et sans controverse des observances légales, une école gnostique qui aurait provoqué un retour offensif de l'ancien esprit judaïsant. Les lettres auraient paru de 120 à 140, en utilisant des fragments plus anciens. On pourra trouver dans l'ouvrage de SchΛveizer (4) des détails sur cette controverse qui n'intéresse que l'histoire des variations de l'exégèse paulinienne dans le protestantisme. Le hardi critique ne reconnaît à ce radicalisme qu'un mérite, celui d'avoir convaincu d'inconséquence les exégètes libéraux. Puisqu'ils voyaient dans la théologie paulinienne une sorte de compromis entre la doctrine juive et certaines idées grecques, il fallait laisser un temps assez considérable pour que cette fusion pût s'opérer. Mais cet avantage ne valait que contre un système fortement battu en brèche Les arguments positifs contre l'authenticité ont été reconnus caducs e^ en ce moment le litige est regardé comme terminé.

Encore plus vaine était la tentative de restaurer le texte primitif des épîtres. avant la soi-disant rédaction qui aurait transformé les textes primitifs. Weisse prétendait reconnaître ce qui n'était pas du style de Paul. Après une première émondation, il conservait comme noyau de l'Épître aux Romains les chap. ix-xi et xvi, 1-20, adressés à une communauté d'Asie Mineure. Son disciple Sulze eut le courage de publier le texte primitif reconstruit (5). C'était le vouer au scepticisme de la critique.

Vôlter estima qu'il était plus sûr d'opérer le discernement des idées (6). Ce qui est simple et naturel est primitif et paulinien, le reste est plus tardif. Michelsen prétendit distinguer un texte oriental et un texte occidental (7).

Ces travaux, du moins les plus récents, n'ont guère plus d'une

(1) A. D. LOMAN, Quaestiones paulinae, en hollandais, dans T/teologisch Tijdschvift, de 1882 à 188(3.

(2) ΛΥ. C. VAN Maxex, Paulus, trois volumes. Le deuxième : De Brief aan de Romeinen, en 1892.

(3) Rudolf Steck , Der GuJaierhi-ief nack seiner Echthcit iintersucht nebsl kritischen Dcmevkungen zii den paulinischen Ilauptbriefen, 1888.

(Ί) Geschichle der paulinischen Forschung von der Reformation bis auf die Gegenicarf. Tiibingen, 1911. Sur cet ouvrage auquel j'ai emprunté des renseignements, cf. RB., 1914, p. 288 ss.

(.5) Christ Herm. Weisse, Beitrilge ziir Krilik der paulinischen Briefe an die Galaler, Rômer, Philipper nnd Kolosser, herausgegeben von E. Sulze, 1867.

(6) Daniel Volter, Die AomposiUon der paulinischen Hauptbriefe, 1890.

(7) Krilisch ondezoek naar den oudslen lekst van « Paulus' » brief aan de Romeinen, 1886 à 1887. N'est pas cilé par Schwcizer.

IXTnODLCTlOX.

vingtaine d'années, et cependant nous sommes tentés de sourire quand Lipsius prend la peine de nous informer — et il le fait très consciencieusement — de ce qu'efface Weisse ou Volter, ou Michelsen, ou quelque autre. Qui cela peut-il intéresser? Et qui oserait, si ce n'est en songe, comparer la lettre aux Romains, si vivante, si personnelle, à un ouvrage composé de pièces et de morceaux?

Celte seconde manœuvre, plus détournée, contre l'authenticité de l'Épître n'a donc pas mieux réussi que la première.

Qu'en est-il de l'intégrité ?

Cette question comprend deux cas distincts.

1. Comme partout ailleurs, on peut suspecter certains passages d'être interpolés dans telle édition, par exemple dans la Vulgate. C'est une question de critique textuelle à résoudre. Le commentaire indique et discute ces cas. Pour noter un passage, attesté par toutes les autorités diplomatiques, comme n'étant pas sorti de la plume de Paul, il faudrait de très fortes raisons. Si elles étaient bonnes, elles devraient rallier la grande majorité des suffrages. Dans quelle mesure une pareille opération serait-elle conciliable avec la canonicité ? nous n'avons pas à nous le demander ici, car le cas ne se pose pas d'une façon pratique. Lipsius, d'ailleurs très respectueux du texte, propose de rayer xv, 19''. 20''. 23-24.

Mais le plus grand nombre des critiques n'est pas touché des difficultés qui le déterminent. Et il en est encore ainsi, même pour la doxologie (xvi, 25-27), quoique les partisans de l'interpolation soient relativement nombreux. On peut dire que l'Épître aux Piomains se présente avec les meilleures apparences d'authenticité pleinement pauliniennes.

2. Mais on peut, à propos d'intégrité, soulever un autre, problème. Si toute l'Epître est de Paul, on a estimé, et plusieurs estiment encore, que le texte que nous possédons représente une fusion d'éléments que Paul lui-même aurait d'abord distribués autrement.

Voici les faits qui ont excité l'attention des critiques. Nous ne faisons que les indiquer, puisqu'ils sont discutés dans le commentaire en leur lieu. Ce qui suit n'est qu'une vue d'ensemble.

A. Faits à noter dans la tradition manuscrite .

L Iv 'Ρώμγι est omis dans i, 7 par le ms. gréco-latin Gg. et une scholie (47 ap. Tiscli.); de même dans i, 15, il est omis par Gg.

IL II a existé, mais seulement chez les Latins, une recension courte de l'Epître, omettant xv et xvi (sauf le souhait, xvi, 20'' ou 24), y compris la doxologie (xvi, 25-27).

III. La doxologie est placée après xiv, 23 dans la recension antiochienne; elle est placée à la fin de l'Épître dans tous les autres témoins; mais cependant elle est omise dans G^•. Quelques mss. l'ont placée aux deux endroits.

LXIY I.NTnODUCTlOX.

IV. Le souhait final se trouve tantôt xvi, 20'', tantôt xvi, 24, ou aux deux endroits, voire après le v. 27.

B. Faits qui relèvent de la critique interne.

I. On dirait que TÉpître a plusieurs terminaisons : 1) xv, 33, souhait de paix; 2) xvi, 20•^, souhait final; 3) xvi, 24, souhait final; 4) XVI, 25-27, doxologie. D'autant que de nouvelles salutations (xvi, 21- 23) viennent après le salut final,

II. Le passage contre les agitateurs juifs (xvi, 17-20'') ne conviendrait pas à cette Epître.

III. Le chapitre xvi (i-16 ou 1-20) s'expliquerait mieux dune lettre écrite à Éphèse.

Ce sont là des observations positives. Si les difficultés que soulève l'examen des mss. conduisaient aux mêmes conclusions que les difficultés que soulève la critique interne, il y aurait un certain préjugé en faveur de ces conclusions. Ce serait, pour le dire en un mot, que Paul aurait composé une lettre qu'il aurait adressée sous différentes formes à différentes Eglises; toutes ces formes auraient laissé des traces dans le conglomérat que nous possédons. Donc tout serait de l'Apôtre, et canonique, et inspiré. 11 y aurait eu seulement, du chef des copistes, un certain brouillamini. Il ne semble pas qu'on soit en droit de rejeter d'avance une semblable hypothèse au nom des principes théologiques. INlais d'autre part cette hypothèse manque précisément, comme MM. Sanday et Headlam l'ont bien remarqué, du fondement qui pourrait lui donner une certaine solidité, l'accord des faits diplomatiques et de la critique interne.

De la critique interne on serait tenté de conclure qu'il a existé une lettre qui aurait pu être envoyée soit à Rome, soit à Ephèse; la première comprendrait i-xv, la seconde i, 18-xiv et xvi. Ou bien, comme on n'a aucun indice que i, 18-xiv ait été envoyé à Ephèse, on aurait une lettre aux Romains, i-xv, et un billet aux Ephésiens, xvi. Or aucun fait de critique textuelle n'appuie l'une ou l'autre de ces hypothèses. La recension courte n'avait ni xv ni xvi ; aucune recension ne distinguait entre ces deux chapitres.

Inversement l'omission de à Rome (i, 7 et 15) suggère que l'Épître a eu le caractère d'une lettre sans destinataire indiqué. Mais pour la dégager il faudrait mutiler l'Epître de son commencement et de sa fin, très étroitement soudés au reste.

On doit donc examiner séparément les conjectures que suggère la critique textuelle et celles que suggère la critique interne.

Les faits diplomatiques s'expliquent, semble-t-il, si l'on a édité — dans certains cercles occidentaux, et à une époque relativement tardive — une recension qui ne contenait pas les chapitres xv et xvi, parce que ces chapitres ont paru ne renfermer que des circonstances historiques. Une

INTRODUCTION. LXV

édition liturgique, par exemple, n'avait pas besoin de ces détails. C'est pour cela aussi sans doute que ces deux chapitres n'ont été cités ni par Tertullicn, ni par saint Irénée, ni probablement par saint Cyprien. La doxologie est tombée avec le chapitre xvi, quoiqu'on ait conservé, semble-t-il, le souhait (xvi, 20'') comme indispensable à une Épître paulinienne, et d'ailleurs en le suppléant plutôt qu'en le reproduisant.

Dans le môme esprit d'indifférence pour les notions historiques, un ms. de cette recension a pu supprimer « à Rome », suppression qui a pu se perpétuer dans g qui d'ailleurs a la recension complète, et de là dans G grec et dans un manuscrit connu du scholiaste de Tischendorf.

La doxologie a pu être placée après xiv, 23, soit d'après l'édition courte, si elle a existé chez les Grecs, soit plutôt parce qu'elle paraissait mal à sa place après le souhait final.

La place du souhait à l'un ou l'autre endroit et à deux endroits vient de ce que, placé d'abord à la fin, mais suivi d'un post-scriptum, on l'a déplacé pour le mettre plus près de la fin ou à la fin. Certains mss. ont une leçon composée.

Les objections tirées de la critique interne, prises à part, n'ont pas une valeur décisive. Ce qui paraît en résulter, disions-nous, c'est que le chapitre xvi est un billet ajouté à l'Épître et adressé à Éphèse. Mais c'est ce qu'on n'a pas prouvé.

Les noms des personnes que Paul salue avaient plus de chance de se trouver groupés à Rome qu'à Ephèse. Et en présence de l'unanimité de la tradition manuscrite, on n'a pas le droit de retrancher le passage contre les agitateurs, si paulinien de ton, et qui peut, en somme, avoir eu sa place dans l'Epître aux Romains.

Quant aux fins différentes que l'on a cru remarquer, elles nous ont décidé à supposer que la lettre, terminée au v. 20'', a été complétée par une sorte de post-scriptum. D'ailleurs c'est une spécialité de cette Epître que Paul y multiplie les élévations qui ont un caractère de souhait ou de doxologie.

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