La justification gage du salut
A juger par le premier mot du chapitre, « étant donc justifiés », on pourrait croire que le sujet de la justification étant épuisé, nous passons au devoir qui incombe aux chrétiens de mener une Via nouvelle. Nous venons de dire que ce sujet ne sera abordé qu'au ch. vi. Comme il a pour ainsi dire avancé le moment de la justification que les Juifs plaçaient à l'entrée de la vie éternelle, Paul devait indiquer le rapport de la justification avec le salut définitif. Ou plutôt il s'arrête pour épancher son âme, comme dans VIII, 31-39. Il s'ag-it encore dans toute cette péricope de la réconciHation, envisagée comme gage certain de la vie future par l'espérance. Son premier résultat est la paix avec Dieu, dans la joie de l'espérance de la gloire. Les tribulations elles-mêmes sont un motif d'espérer, parce qu'elles exercent la vertu, mais le fondement le plus assuré de l'espérance, c'est l'amour que Dieu a pour nous, et le don de l'Esprit-Saint. Cet amour qui s'est exercé envers de pauvres hommes, impuissants et éloignés de Dieu, ne nous sauverait-il pas, maintenant que nous sommes justifiés? La réconciliation par la mort du Christ aura pour suite le salut dans sa vie. Cette réconciliation est donc déjà le principe heureux de la vie en Dieu.
1) διζαιωΟεντες, se rattachant à οικαίωσις (iv, 25), doit avoir ici le sens d'être
ÉPITUK AIX ROMAINS, V, 2-3. 101
Notre-Seigneur Jésus-Christ, ~ à qui nous devons et d'avoir eu accès par la foi à cette grâce dans laquelle nous sommes et de nous glorifier [appuyés] sur l'espérance de la gloire de Dieu.
^ Bien plus, nous nous glorifions dans les tribulations, sachant
devenus justes; ce qui eut lieu après facte de foi. La leçon 'ί/ω•ίζν [Soden, . Nestlé etc.) est la seule admissible du point de vue de la critique textuelle. Cornety, Lipsius, Lietz. la remplacent par ε/ομεν (leçon antiochienne d'après Soden). parce que la paix avec Dieu n'est pas le résultat d'un eiîort spécial (le l'homme suivant la justification. Du moment où il est juste, où Dieu le regarde comme tel, il est en paix avec Lui. Mais SIL ont noté que 't/wi.vi n'est pas synonyme de σ•/ώ;χεν, « acquérons la paix ». On peut l'entendre « soyons en paix, restons en paix », comme Act. ix, 31 : ή [j.îv oZ-i έκ/λησία... £Ϊ•/εν είρτ^νην. Cf. Χκχ. An. II, vi, 6 et Moultox, Grain, p. 110.
Dans ν•ζ. au lieu de ergo, igitur (W\V.).
2) έσ/η/.ααεν est un parfait, mais équivalant à un aor., comme II Cor. i, 9; II, 13; VII, 5; Mç. v, 15; peut-être à cause de la ressemblance des aor. 'εθηκα et άφη/.α, d'autant que εσ/ομεν signifierait « nous avons obtenu » plutôt que « nous avons eu « [Moidinn, p. 145). Au contraire έσττ/.ααεν a naturellement son sens propre de parfait.
Il n'y a pas à insister sur /.y.', après o•.' ου (contre Corn, et Lips.], puisque, au lieu d'avancer une pensée nouvelle, Paul explique plutôt comment nous jouissons de la paix par Jésus-Christ. C'est qu'il nous a introduits dans la grâce que nous possédons ; -ροσαγωγη ne signifie pas seulement qu'il nous a approchés de la grâce, mais qu'il nous a fait entrer dans la faveur de Dieu. Il est douteux que ttJ πίστ;-. [Soden] soit authentique; l'addition ou la soustraction de ces mots ne change rien au sens; Paul a assez dit que la foi était nécessaire à la justification. -/.αυ/ώμεΟα ne se rattache pas directement à la paix du v. 1, comme si le v. 2 était une parenthèse, mais ce n'est pas non plus de la grâce qu'on doit se glorifier. De l'état présent, après un regard sur la manière dont on y est parvenu, Paul passe à l'avenir; dans l'espérance de la gloire de Dieu, dernier terme de la justification, nous pouvons déjà nous glorifier, i-i indique le fondement de cette glorification. Puisque c'est une espérance, et l'espérance que la gloire de Dieu sera manifestée en nous (viii, 18), il n'y a pas là trace de la gloire qu'on tirei'ait de ses œuvres.
La r^'•. a ajouté fUioruni avant Dei; fide (WW.) est plus littéral que per fideni.
3 s.) Si l'on peut se glorifier de l'espérance de la gloire, on peut donc se glorifier aussi de tout ce qui entretient cette espérance, même des tribulations; car les tribulations procui*ent la patience, comme une cause occasionnelle qui permet à la patience de s'exercer. — ίο/.ιίΑη est un mot qui paraît pour la première fois dans Paul : II Cor. ii, 9; viii, 2; ix, 13; xiii, 3; Phil. II, 22 (7). Le sens paraît être ici : « la constatation d'une fidélité à toute épreuve ». Appuyé sur la justice de Dieu, celui qui a supporté les tribula-
102 ÉPITRE AUX UOMAIXS. V, O-G.
que la tribulation produit la patience, '' la patience une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l'espérance. ' Or Tespérance ne trompe pas, parce que l'amour de Dieu s'est répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. '^ Car dès lors le Christ, lorsque nous étions encore impuissants, au temps voulu, est mort pour des
lions avec constance doit se dire que Dieu le reconnaît comme un bon serviteur, et cela augmente son espoir de recevoir la couronne. Il n'y a donc pas d'orgueil dans cette confiance. Sur δοκιαος et oo-/.i;j.ioç, cf. Deissmanx, Neue Bibelstudien, 86. Dans Jac. i, 3, on lit dans l'ordre inverse : το δοχ.ίμιον υμών της πίστεως κατεργάζίτχι υ;:ομονήν. Dans Jacques, les fidèles, au milieu des épreuves, doivent se réjouir, assurés que la bonne qualité de leur foi leur garantit la patience; dans Paul la patience, victorieuse de l'épreuve, est reconnue de bbnne qualité. La distinction est de Thomas : dicendum eut autem quod probatio dapliciter potest inlelligi. Uno modo secundum quod est in probato... alio modo accipitur probatio pro probatum esse. La figure de rhétorique employée par Paul était nommée par les anciens c.limax.
5) Avec l'espérance chrétienne, on n'est pas exposé à la confusion qui suit les déceptions et les illusions, car on possède un gage certain, l'amour de Dieu pour nous, non pas seulement tel qu'il est en Dieu, mais tel qu'il est répandu dans nos cœurs comme une source bienfaisante, par l'Esprit-Saint qui nous est donné. L'amour que nous avons pour Dieu serait aussi un gage assuré d'espérance {Aug.), mais ce n'est pas ce que Paul envisage ici. — κατασ/ύνειν est fort employé par les LXX, même au sens actif; cf. Ps. cxvm
fcxix), 116 : αή κατα•.7/ύντ,ς αε ί~ο της -ροσδοκίας αου. II est dit qu'on n'est pas exposé à la confusion quand on a espéré en Dieu, Ps. xxi (xxii), 6; xxv (xxvi), 20; Is. xxvin, 16, mais nulle part l'espérance n'est le sujet. La force du terme grec « ne déshonore pas » doit sans doute être atténuée par l'usage des LXX. Le fidèle sait qu'il a reçu l'Esprit-Saint au moment du baptême, et c'est l'effusion de l'amour de Dieu en lui.
6) Le plus grand nombre des mss. porte "έτ; γάρ au début de la phrase et ï-<. après ασθενών (Soden met le second entre crochets). Il y a là une tournure embarrassée, mais assez claire; les deux hi se rapportent au temps où nous étions « encore » faibles. Le mot est répété pour bien fixer le sens qu'il avait la première fois. Il y a là néanmoins une négligence de style que Β a réparée en lisant ε" γε..
Paul oppose d'abord à l'assurance des chrétiens la faiblesse et le découragement qui ont précédé la mort du Christ, puis il rehausse la gratuité généreuse de cette mort parce que le Christ est mort pour des impies. Κατά καιρόν, non pas : « selon les nécessités de ce temps » (κατ' εκείνον τόν καφόν), mais : « au .temps déterminé » par Dieu; cf. II Cor. vi, 2; Eph. i, 10; I Tim. H, 6; vi, 15; Tit. i, 3; cf. Gai. iv, 4.
Les Latins (anc. lat. et Vg.) ont traduit comme s'ils lisaient ε!ς τί γαρ (D^ F G) : Ut quid cniin C/irisius, interrogation qui donne du mouA'cment à la
impies. ' C'est à peine, en effet, si quelqu'un voudrait mourir pour un juste ; peut-être en effet quelqu'un aurait-il le courage de mourir pour un homme de bien ; ^ mais Dieu prouve son amour pour nous en ce que, nous étant encore pécheurs, le Christ est mort pour nous.
phrase et un sens excellent (préféré par Coyi).), mais ne peut être qu'une correction.
7) C'est à peine si quelqu'un consentira à mourir pour un juste; pourtant si, peut-être aura-t-on bien (καί relève seulement le verbe qui suit) le courage de mourir pour une personne bonne; le γαρ de 7•^ serait très atténué. D'après celle explication, la plus naturelle, Paul, qui dicte, complète et corrige sa pensée. Même si l'on admet qu'on meure pour une personne \'ertueuse, le sacrifice du Christ sera encore exceptionnel cl invraisemblable en soi, puisqu'il est mort pour des pécheurs. Pour éviter ce flottement de la pensée qui a le négligé de la parole parlée, SII. supposent une distinction entre le δίκαιο; et le αγαθός : « qui ne consentirait pas à mourir pour le juste n'hésiterait pas à mourir pour celui qui est bon ». Lipsius, encore plus subtil, dit qu'on ne mourra pas pour le juste, qui n'est pas exposé à la colère, mais bien pour une bonne cause, l'avantage spirituel des hommes (του άγαθοΰ, au neutre). Mais la comparaison de Paul porte sur les hommes en général et sur ce qu'ils font d'ordinaire, sans aucune allusion à l'œuvre du salut. Si donc l'article devant άγαΟου (à l'opposition de δικαίου, sans article) prouve que ce mot est au sens neutre, il faudrait entendre que Paul écarte une objection : il est sûr que bien des hommes n'hésitent pas à mourir pour le bien public, mais ce n'est pas la question, dit Paul, il s'agit des personnes; la phrase 1^ serait une parenthèse, exclue du raisonnement principal; ni Chrys. ni Théodt. n'en tiennent compte. Pourtant, dans ce sens, τά•/α n'est pas assez fort, car il est certain, et non seulement probable, que nombre de gens n'hésitent pas à mourir pour le bien commun. Le mieux est donc do s'en tenir au sens proposé d'abord.
8) Ce qui prouve bien que Paul ne compte pas les mots, c'est qu'il revient ici à la pensée du v. 6, en ajoutant que cette mort du Christ pour des pécheurs prouve l'amour de Dieu pour nous. Cela suppose l'union de Dieu et du Christ, Dieu étant dans le Christ, se réconciliant le monde (II Cor. v, 19). Paul met eu relief la charité propre à Dieu, τήν εαυτοΰ άγάπην, qui dépasse si complètement ce qu'un homme pourrait faire, et qui s'exerce envers nous, pécheurs, et pour nous. Il semble que tout ce raisonnement table sur l'utilité générale. Mourir seulement pour sauver la vie d'une personne coupable pourrait être l'acte d'un amour aveuglé par la passion, car l'existence de celte personne ne sera pas utile à la cité. Cet acte irrationnel n'entre donc pas en ligne de compte. Tout ce que peut faire un homme sensé, c'est de mourir pour un citoyen vertueux, et par conséquent utile à sa patrie. Mais l'amour de Dieu peut se porter sur des pécheurs sans être aveugle, parce que le Christ en mourant pour eux leur rendra la justice. Cet amour est assez riche
104 ÉPITIiE AUX r.OMAINS, V. 9-12.
^ A plus forte raison donc, justifiés que nous sommes maintenant dans son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère. ^'^ En effet, si, étant ennemis, nous avons été réconciliés à Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison, réconciliés, nous serons sauvés dans sa vie, ^' et non seulement '^réconciliés , mais nous glorifiant en Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui nous avons obtenu maintenant la réconciliation.
'- Ainsi donc, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a atteint tous les
pour ne pas se préoccuper des quafités de ceux envers lesquels il s'exerce. Commendat de la Vg. rend un peu faiblement le sens de συνί^ττ/,σ'.ν; lire in nos (WW.) ou erga nos, au lieu de in nobis; secunduni tempits de la Vg.- Cléni. est à rayer (avec ΛΛ'ΛΥ.) comme une simple glose.
9) δί/.αιωθέντε; indique ici très clairement plus qu'une déclaration de non coupable (contre SH); la justice est une qualité très réelle, acquise dans le sang du Christ. Quant au salut, au futur, c'est celui qui sera définitivement acquis au jour du jugement, en échappant à la colère (ii, 5. 8). Le pécheur était certes plus loin de la justification que le justifié ne Test du salut. Le pre^ mier don de Dieu nous est une garantie qu'à plus forte raison, nous ayant justifiés, il nous sauΛ'era.
10) La même p.ensée est reprise pour être développée dans le sens positif. Nous étions des ennemis, au sens passif, c'est-à-dire mal vus de Dieu, et nous avons été réconciliés par la mort du Fils de Dieu. — κατηλλάγτ,αεν, quoique au passif, n'exclut pas l'action de l'homme qui, Paul l'a dit, s'exerce par la foi, mais en ce moment c'est l'action de Dieu qui est mise en lumière; il ne s'agit pas d'adversaires qui se réconcilient, mais de sujets auxquels le souverain accorde son pardon. A plus forte raison, ayant passé de l'état d'ennemis à celui de réconcifiés, recevrons-nous le salut; il s'agit encore du salut éternel, et s'il est acquis dans la \\q du Christ, c'est que cette vie aura été vécue par le chrétien.
11) καυ-/ώιχεθα doit être une correction du difficile 7.αυ•/ώαενοι. Si on préfère le participe aΛ'ec les meilleures autorités, oj αονον doit se rapporter à καταλλαγέντί?, « non seulement nous avons été réconciliés », et à ce titre nous pouvons compter sur le salut, mais encore nous l'attendons comme des gens qui se glorifient en Dieu, comme déjà assurés de leur salut; d'ailleurs celte glorification s'appuie seulement sur celui par lequel nous avons été réconciliés.
La Vg. gloriamur, καυ/ώαεν (F G); c'est sans doute une tournure plus coulante, comme καυ/ώμεΟα (L et autres), suivi par les syriens. On pourrait mettre gloriantes, selon le grec.
12-21. Le pkché et la justification dans l'histoire, et l'épisode de la Loi.
On s'est donné beaucoup de mal pour rattacher cette péricope à la précédente (1-11). D'après SIL, les effets de la justification, esquissés de 1 à 11, sont
mis ici en contrasto avec la chute d'Adam. D'après Gornely, comme 1-11 supposent la lliéorie de la satisfaction du Christ, elle serait expliquée ici. pliais notre péricope a une telle envergure, qu'il faut la considérer comme une sorte d'application historique de la doctrine de la justification, pour expliquer comment Adam ayant transmis le péché, le Ghi'ist est la source de la grâce. Paul avait longuement parlé du péché, et du besoin de la grâce. Il avait exclu les œuvres de la Loi et le privilège des Juifs dans la nouvelle économie, sans s'expliquer sur le rôle de la Loi. Maintenant les Juifs et les gentils s'etfacent. Nous sommes en présence des forces qui se combattent dans l'humanité : le péché et la mort, la grâce et la vie, le péché venant d'Adam, la grâce venant de Dieu par Jésus-Christ. Cette page dramatique, toute en contrastes, aboutit décidément à la victoire de la grâce ; les œuvres de la Loi n'apparaissent même plus; la Loi qui paraissait si redoutable à la doctrine de la justification par la foi n'est plus dans l'histoire qu'un épisode qui rehausse le triomphe de la grâce. Toute cette partie se termine par le V. 21, si digne de lui servir de conclusion.
Si l'on admet que 1-11 sert de couronnement â la doctrine de la justificar tion, envisagée pour ce qu'elle est, non point une déclaration de justice, mais un don de Dieu, il n'y a aucune difficulté â trouver un lien entre les deux parties du chapitre. Comme en réalité Paul n'avait pas passé au iuste viverc, mais s'était arrêté à dire ce que la justification ouvre d'espérances pour chacun, il ne pouvait mieux terminer la théorie de la justification qu'en montrant ses effels pour l'humanité pécheresse tout entière.
Le P. Prat (I, 303) a très bien marqué la construction de l'ensemble. II y a un ai'gument de parité qui se transforme souvent en argument a fortiori, avec une parenthèse. Parité, v. 12 et au v. 13 δ; εστίν... μίλλοντο;, \. 18. 19. 21. A fortiori, v. 15. IG. 17. 20. La parenthèse, v. 13 et 14 sauf les derniers mots. On pourrait aussi regarder la fin du v. 14 comme la clef de tout le passage. Paul no prouve nulle part qu'Adam est le type du Christ; il l'énonce ici comme une chose reconnue.