INTRODUCTION. IX
supposent que Paul confia la rédaction de l'épître en question à Timothée. Il est certain que, quand on cherche à fondre cette épître et aussi celle aux Philippiens dans un récit continu de la vie de Paul, la chose ne réussit pas tout à fait comme pour les grandes épîtres siirement authentiques, antérieures à la captivité de Paul. Pour ces dernières, l'opération se fait en quelque sorte d'elle-n'.ême; les faits et les textes s'emboîtent les uns dans les autres sans effort et semblent s'appeler. Pour les épîtres de la captivité, au contraire, on a besoin de plus d'une combinaison laborieuse, on doit faire taire plus d'une répugnance * ; les allées et venues des disciples ne s'arrangent pas du premier coup ; bien des circonstances de temps et de lieu se présentent, si l'on peut ainsi dire, à rebours.
Rien de tout cela cependant n'est décisif. Si l'épître aux Golossiens (comme nous le croyons) est l'ouvrage de Paul, elle fut écrite dans les derniers temps
fl. npsoSôTriî de Philem., 9, étonne. Il en faut dire autant des projets de voyage, Phil., ii, 24; Philem., 22 (comp.Rom., xv, 23 et suiv. ; Act.j XX, 25, sans oublier les traditions sur le voyage de saint Paul en Espagne). Les salutations, Col., iv, 40, 41, 44; Philem., 23, 24, embarrassent à quelques égards. On est surpris aussi de trouver des relations si personnelles entre Paul et les villes de la vallée du Lycus, où il n'avait pas fait de séjoiu'o
t SAINT PAUL.
de la vie de l'apôtre, à une date où sa biographie est bien obscure. Nous montrerons plus tard qu'il est fort admissible que la théologie de saint Paul, qui, depuis les épîtres aux Thessaloniciens jusqu'à l'épître aux Romains, s'est si fort développée, se soit développée aussi dans l'intervalle de l'épître aux Romains à sa mort ; nous montrerons même que les plus énergiques expressions de l'épître aux Colossiens ne font qu'enchérir un peu sur celles des épîtres antérieures *. Saint Paul était un de ces hommes qui , par leur nature d'esprit, sont disposés à passer d'un ordre d'idées à un autre, bien que leur style et leur manière de sentir offrent les traits les plus arrêtés. La teinte de gnosticisme qu'on trouve dans l'épître aux Colossiens se rencontre , quoique moins caractérisée, dans d'autres écrits du Nouveau Testament , en particuMer dans l'Apocalypse et dans l'épître aux Hébreux *. Au lieu de rejeter l'authenticité des passages du Nouveau Testament oii l'on trouve des traces de gnosticisme, il faut quelquefois raisonner à l'inverse et chercher dans ces passages l'origine
1. Ci-dessous, p. 274 et suiv. Voir surtout Rom., ix, 5; I Cor., vni, 6; II Cor., v, 49.
î. Apoc, XIX, 13; Hebr., i, 2 (écrits datés avec la plus grande précision et postérieurs seulement de trois ou qualie ans à la date ~,ù Paul aurait écrit l'épître aux Colossiens).
INTRODUCTION. u
des idées gnostiques qui prévalurent au n* siècle. On peut même dire , en un sens , que ces idées étaient antérieures au christianisme, et que le christianisme naissant y fit plus d'un emprunt. En somme, l'épître aux Colossiens, quoique pleine de singularités, ne renferme aucune de ces impossibilités qu'offrent les épîtres à Tite et à Timothée ; elle présente même beaucoup de traits qui repoussent l'hypothèse d'un faux. De ce nombre est sûrement sa connexité avec le billet à Philémon. Si l'épître est apocryphe, le billet est apocryphe aussi ; or, peu de pages ont un accent de sincérité aiissi prononcé; Paul seul , autant qu'il semble, a pu écrire ce petit chef-d'œuvre. Les épîtres apocryphes du Nouveau Testament , par exemple celles à Tite et à Timothée, sont gauches et lourdes; l'épître à Philémon ne ressemble en rien à ces pastiches fastidieux.
Enfin, nous verrons bientôt que l'épître dite aux Éphésiens est en partie copiée de l'épître aux Colossiens ; ce qui semble supposer que le rédacteur de l'épître dite aux Éphésiens tenait bien l'épître aux Colossiens pour un original apostolique. Notons aussi que Marcion , qui fut en général si bien inspiré dans la critique des écrits de Paul , Marcion , qui repoussait avec tant de justesse les épîtres à Tite et à Timothée, admettait sans objection dans son
recueil les deux épîtres dont nous venons de parler*. Infiniment plus fortes sont les objections qu'on peut élever contre l'épître dite aux Éphésiens. Et d'abord, notons que cette désignation n'est rien moins que certaine. L'épître n'a absolument aucun cachet de circonstance ; elle ne s'adresse à personne en particulier ; les destinataires occupent dans la pensée de Paul moins de place que ses autres correspondants du moment ^ Est-il admissible que saint Paul ait écrit à une Église avec laquelle il avait eu des rapports si intimes, sans saluer personne, sans porter aux fidèles les salutations des frères qu'ils connaissaient, et en particulier de Timothée, sans adresser à ses disciples quelque conseil, sans leur parler de relations antérieures, sans que le morceau présente aucun de ces traits particuliers qui forment le caractère d'authenticité des autres épîtres? Le morceau est adressé à des païens convertis' ; or, l'Église d'Éphèse était en grande partie judéo-chrétienne. Quand on songe avec quel empressement Paul, dans toutes ses épîtres, saisit et fait naître les prétextes pour parler de son ministère et de sa prédication, on éprouve