CE QUE C'EST QUE L'ÉGLISE
I. — En Jésus-Christ habite toute plénitude* ; — Vous êtes le corps du Christ ^: — Le Christ est la tête de l'Église'^ \ car Dieu l'a donné pour tête à toute VÉglise*, qui tout entière dépend de lui ^ , reçoit tout de lui. Cette Église est son corps, sa plénitude, à lui qui est la plénitude de tout en toiis ^.
1. Voilà en quelques mots la plus profonde idée que nous nous puissions faire de l'Église.
Quand le Verbe eut résolu de venir dans le monde, de converser avec l'homme, de vivre, de souffrir, de
» Coloss. I, 19. — 2 I Gorinth. xii, î7. — 3 Eplies. i, li. — * Ephes. I, 22. — 3 Ephes. i, 22. — Coloss. — « Ephes. i, 23.
mourir avec lui et pour lui, que fit-il? Comment cette nature divine si essentiellement inaccessible, se mitelle en communication avec l'homme? Comment toucha-t-elle ses plaies, fit-elle entendre à son oreille les premiers accents de la miséricorde et de l'espérance, lui apparut-elle à la fois comme Sauveur et comme Dieu? Mon père, dit le Verbe, « voici que vous m'avez adapté un corps ^. » Ce moyen est trouvé, le voilà. Cette nature humaine, Dieu s'en empare comme d'un organe à l'aide duquel il se fait visible, palpable; il parle, il agit : c'est Dieu et c'est l'homme tout ensemble : Dieu qui agit coriporeUement 2. Le monde a devant lui un homme, mais cet homme est rempli, pénétré de Dieu, il est Dieu : c'est Dieu même apparaissant dans la réalité de la nature humaine. Ces lèvres de l'homme, quand elles s'ouvrent, transmettent au monde la parole d'un Dieu; ce doigt de l'homme, quand il se pose sur la création, lui communique des forces divines ; à travers cette frêle enveloppe humaine, comme le soleil à travers un léger nuage, Dieu darde de tous côtés ses puissants rayons. La Divinité déborde de l'homme, s'en échappe en de mystérieuses influences, et les foules exprimant sans le savoir le plus profond mystère, s'écrient naïvement : « une vertu sort de lui et guérit tout ^ ! »
Or ce n'est pas ici encore l'achèvement de l'œuvre, ni la 'plénitude'' entière de Jésus-Christ: les trente-trois années de sa vie mortelle ne sont qu'un premier instant de son impérissable existence; les travaux de sa vie publique, une ébauche de son perpétuel apostolat ; la
1 Hebr. x, 5. — 2 Coioss. ir, 9. — 3 Luc. vi, 19. — * Ephes. I, 23.
L*éGLISE 3
Judée, un vestibule où il ne doit s'arrêter qu'un moment. Bientôt les portes s'en ouvrirent, vélum scissum est, et le monde apparut comme un vaste cliamp d'action, où le Christ ressuscité et désormais invisible, avait résolu d'agir jusqu'à la consommation des siècles. Voilà la scène devenue immense : le coin de terre de la Judée a fait place au monde ! au lieu des foules de Galilée ou de Jérusalem, tous les peuples se lèvent, toutes les générations se pressent, le genre humain tout entier va faire suite au Dieu qui le vient enseigner et guérir. La conséquence, qui ne la voit? c'est maintenant un organe immense qu'il faut au Verbe incarné. Or cet organe, ce corps puissant et aussi vaste que le monde, sera une société entière, dont il agrégera toutes les parties, dont il unira tous les membres, dont il sera l'âme, la vie, la plénitude, et à l'aide de laquelle, atteignant d'une extrémité à l'autre de l'univers, il commencera un immense et perpétuel apostolat. Toutes les œuvres que la Judée aura renfermées un instant, éclateront dans dans le monde entier et à travers tous les siècles. Alors commencera à se faire entendre cette grande voix du Christ dont le prophète avait dit qu'elle retentirait d'un pôle à l'autre, et que pas un peuple n'en ignorerait le son. Alors sur tous les continents et les îles, et par delà les montagnes, et au travers des océans, et jusqu'aux plus inaccessibles plages, commenceront ces courses du Christ, courses victorieuses qui n'auront plus de terme dans le temps et ne s'arrêteront qu'au seuil même de l'éternité. De ce corps mystique s'échappent de merveilleuses vertus. Comme autrefois, Jésus- Christ prêche et les âmes sont illuminées; il absout, et les péchés sont remis; il ouvre le ciel, et l'on y entre; il touche les plaies vives, et toute infirmité est guérie;
il crie : Lazare, veni foiras ^ , et les morts reviennent à la vie. De même qu'autrefois sa divinité, dissimulée sous une enveloppe mortelle, ne trahissait sa présence que par les merveilleuses œuvres dont elle était le principe, ainsi maintenant sa divinité et son humanité cachées sous les dehors d'une société visible, l'Eglise catholique, s'y trahissent perpétuellement par toute la suite des prodiges dont le monde et les siècles sont remplis.
« Considérée à ce point de vue, l'Eglise est donc Jésus-Christ se renouvelant sans cesse, reparaissant continuellement sous une forme humaine : c'est l'incarnation permanente du Fils de Dieu 2. » C'est le mot même de l'Apôtre : l'Église est son corps, sa pléiiitude ^, le corps auquel il donne la vie, le mouvement, les propriétés diverses et les diverses puissances ; la plénitude à l'aide de laquelle il remplit le monde entier et tous les siècles de sa divine action. Ecoutons saint Thomas: « A quelqu'un qui demanderait pourquoi dans le corps naturel sont placés différents membres, comme les pieds, les mains, la bouche, etc., l'on répondrait que c'est afin de servir aux opérations diverses dont l'âme est le principe et qu'elle renferme virtuellement en soi. Car le corps est fait pour l'âme ; et à ce point de vue, le corps est la plénitude de l'âme, attendu que si le corps avec tous ses membres n'était pas au service de l'âme, celle-ci ne pourrait complètement exécuter ses opérations. Or il en est ainsi de Jésus-Christ et de l'Église. L'Eglise instituée pour Jésus-Christ devient sa plénitude : tout ce qui virtuellement est en Jésus-Christ, s'accomplit en quelque sorte dans les membres de 3
1 Joan. XI, 43. — 2 Mœlher, Symboliq. lib. I, c. y. — 3 Ephes. I, 23.
LÉliLISK [)
rËjj;lir.c; tout ce que possède l'É!j,lise de lumières, do p;rûi'os, de dons, lui vient de la source même qui est Jésus-Christ, et s'épanche en ses membres pour y recevoir un complet accomplissement, suivant ce mot qu'ajoute l'Apôtre : // accomplit tout en tous. Cet homme membre de l'Eglise, il le fuit sage de la sagesse qui est en lui ; cet autre, il le fait juste de sa propre et parfaite justice, et ainsi de suite ^.
Reproduction de Jésus-Christ, sa manifestation permanente,.sa continuation selon tout ce qu'il est, l'Église sera donc à la fois divine et humaine; elle aura nécessairement un côté divin et un côté humain. Comme son chef, elle aura deux natures, si l'on peut s'exprimer ainsi; et ces deux natures, ramenées en elle sans confusion à une parfaite unité, se pénétreront l'une l'autre et se communiquevont respectivement leurs prérogatives. L'Église sera un tout à la fois divin et humain; divin, car l'esprit du Christ la pénètre tout entière; humain, parce qu'elle se compose, comme corps, comme membres, d'une réunion d'hommes. Telles sont les belles et profondes idées que saint Paul nous donne de l'Église, il nous montre tout d'abord ce vaste ensemble animé divinement par l'esprit de Jésus- Christ. De cette tête, l'Église reçoit une vie et des influences qui circulent dans tous ses membres, se communiquent des uns aux autres, les agrègent tous, leur donnent à tous la force, le mouvement, la croissancCj la plénitude et la perfection de la vie. Jésus- Christ est la tête qui fait que le corps entier, uni et lié dans toutes ses parties, grâce aux jointures qui se prêtent im mutuel secours, reçoit par le fonctionnement de chaque
1 D. Thom. in cap. i ad. Ephes. lect. vm.
membre dans une mesure proportionnée, la croissance qui le fait se développer et grandir par la charité K — Celui qui opère toutes ces choses, c'est l'Esprit qui distribue aux différents membres comme il lui plaît. Car de même que i,e corps est un, quoiqu' ayant plusieurs membres; de même que tous ces membres du corps, bien que multiples, ne sont
pourtant qu'un seul corps, ainsi le Christ Ainsi vous
êtes le corps du Christ, et membres d'un membre ^.
2. Mais ce corps comment est-il constitué, et quels membres le composent? « Ces liaisons et ces jointures^» par où circule la vie, quelles sont-elles?
L'Esprit distribue comme il veut ; il y a donc diversité dans ses membres; il y aura de plus inégalité, il y aura hiérarchie. Gomme il est de l'essence de toute société qu'une autorité en maintienne et en règle la vie, et que cette autorité doit reposer sur des mandataires choisis, il y a assurément dans l'Église de Jésus-Christ une hiérarchie de pouvoirs. L'hérésie jolouse et haineuse a nié obstinément l'institution divine de cette hiérarchie. Qu'elle écoute l'Apôtre.
Il commence par nettement établir une distinction radicale entre les différents membres de l'Église; il y a des princes et il y a des sujets. L'Eglise n'est point une démocratie confuse, bâtie sur une égalité chimérique, c'est une monarchie, où s'adjoint, sans l'altérer ni la détruire une forte aristocratie. Dans cet édifice que supporte invisiblement Jésus-Christ, il y a des fondements visibles : voilà les chefs. Puis, porté sur eux, le reste de l'édifice, c'est-à-dire les simples fidèles. Vous êtes bâtis sur le fondement des Apôtres et des Prophètes. En trois
» Ephes. IV, 16. — 2 I Cor. xii, 11, 12. — 3 Bphes. iv, 16.
l'église 7
mots, voici formulée nettement la distinction. Il y a le fondement qui supporta toutes les pierres de l'édifice; puis il y a ces pierres olles-mùmos, les simples fidèles, lo peuple chrétien. Jésus-Christ porte tout l'ouvrage ; sur Jéaus-Christ reposent les fondements visibles, le» pouvoirs sacrés; sur ceux-ci le peuple entier. Rappelons-nous la définition du saint Concile de Trente : « Si quelqu'un affirme que tous les chrétiens sans distinction sont prêtres de la nouvelle alliance; tous pourvus d'une puissance spirituelle égale, on voit qu'il ne fait autre chose que bouleverser la hiérarchie ecclésiastique si bien comparée à une armée rangée en bataille, et qu'il veut contrairement à l'Apôtre Paul que tous soient apôtres, tous prophètes, tous évangélistes, tous pasteurs, tous docteurs. En conséquence, le saint Concile déclare que par delà les autres degrés ecclésiastiques, les évoques successeurs des Apôtres appartiennent comme partie principale à cette hiérarchie ; qu'ils sont préposés par l'Esprit-Saint, comme dit le même saint Paul, au gouvernement de l'Église de Dieu, qu'ils sont supérieurs aux prêtres*. » Saint Paul nous marque clairement ces degrés et ces dififérences; d'abord une hiérarchie dépositaire des pouvoirs, par laquelle est enseignée la doctrine, les sacrements sont administrés, et le peuple chrétien régi. Jésus-Christ lui-miémea fait les uns apôtres, les autres prophètes, d'autres évangélistes, d'autres pasteurs et docteurs^. — Dieu a établi dans l'Eglise, premièrement des apôtres, secondement des pro^ phètes, troisièmement des docteurs, ensuite les miracles et la grâce de guérir, l'assistance, le don de gouverner, le» langues diverses et l'interprétation des discours. Tous sont'
» Conc. Trid. Sess. XXIII, o. iv. — « Ephes. iv, 11.
ils apôtres? tous sont-ils prophètes? tous sont-ils docteurs? tous opèrent-ils des miracles ? tous ont-ils la grâce de guérir? tous parlent-ils les langues? tous interprètent-ils^? On le voit, cette hiérarchie admet elle-même bien des degrés différents, à chacun de nous la grâce est donnée dans la mesure oîi la donne le Christ'''. — Le Saint-Esprit distribue comme il lui plait^; et tous n'ont pas une même fonction*. — Les A pâtres, concentrant tous les pouvoirs, se partagent le monde et fondent partout avec les églises la sainte hiérarchie ecclésiastique. Les pasteurs et les docteurs sont avant tout les évéques, et sous eux les prêtres préposés aux paroisses, puis viennent les diacres que TApôtre peut désigner sous ce nom d'Éuangélistes, chargés de lire et d'enseigner l'Évangile. La hiérarchie en laquelle se concentre l'autorité souveraine établie par Jésus-Christ, se compose des évéques unis au Pontife suprême. Héritier de l'autorité du chef des Apôtres, le Pape est tout ensemble le fondement et le faîte du principat sacré; il faut que les évéques lui soient unis et soumis. « Ainsi le mystère est entendu, tous reçoivent la même puissance et tous de la même source; mais non pas tous en même degré ni avec la même étendue; car Jésus-Christ se communique en telle mesure qu'il lui plaît, et toujours de la manière la plus convenable à établir l'unité de son Église. C'est pourquoi il commence par le premier ; et dans ce premier il forme le tout, et lui-même développe avec ordre ce qu'il a mis dans un seul ^. » Le Pape successeur de Pierre reçoit tout de sa « plénitude », déverse tout sur la hiérarchie sacrée dont il est la tète; et la puissance se ..répand
» I Cor. XII, 28. — « Ephes. iv, 7. — ' I Cor. xu, 11. — * Rom. 3UI, 4. — s Boss. Unilé de l'ÉgL, 1^" point.
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ainsi de dej^ré en degro sur tous les membres du saint clergé.
Ainsi se transmet la vie et s'opère la croissance du corps mystique de Jésus-Christ : Ainsi se perfectionnent les saints, fonctionne le ministère, s'édifie le corps du Christ K Là est la force de l'Eglise catholique et le secret de son indéfectible existence. Sa hiérarchie toute pénétrée de l'Esprit-Saint, fait que nous ne sommes plus comme des enfants qui flottent emportés çà et là au souffle de toute doctrine par la perversité humaine, qui circonvient et entraîne artificieusement dans l'erreur; mais pratiquant la vérité dans la charité, nous croissons en toutes choses en celui qui est le chef, Jésus-Christ '^.
Au-dessous, et sans aucun pouvoir ni aucune juridiction, est le corps des laïques, où nul, fût-il prince, fùt-il roi, n'a rien à prétendre des pouvoirs confiés à son ÉgUse par Jésus-Clirist.
Mais quoi ! le simple fidèle se trouvera-t-il lésé? murmurera-t-il ? Quelle ingratitude et quel orgueil ! qu'il reconnaît mal l'immense honneur d'appartenir, n'importe à quel titre, au corps mystique de Jésus-Christ, et qu'il insulte au Dieu qui seul, et pour le bien général, dispense les diverses grâces et distribue les différents ministères! Il y a diversité de grâces, mais c'est toujours le même Esprit; diversité de ministères, mais toujours le même Seigneur; diversité de fonctions, mais un même Dieu opérant tout en tous. Or c'est pour l'utilité de tous que sont accordées à chacun les manifestations de l'Esprit- Saint. A l'un l'Esprit donne la parole de sagesse; à l'autre le même Esprit accorde la parole de science ; à un autre la foi par le même Esprit; à un autre par le même Esprit le
» Ephes. IV, 12. — 2 Ephes. iv, 14.
10 CHAPITRE SIXIÈBIE
don de guérir; à un autre le don des miracles ; à un autre celui de prophétie ; à un autre le discernement des esprits ; à un autre le don de parler diverses langues ; à un autre de les [interpréter : or tous ces effets, un seul et même Esprit-Saint les opère, distribuant ses dons comme il lui plaît. Car, de même que notre corps étant un est néanmoins composé de plusieurs membres, et que tous ses membres, bien que multiples, ne sont néanmoins qu'un seul corps,ainside Jésus-Christ; tous, en effet, dans un même esprit, nous fûmes baptisés pour ne former qu'un même corps, soit Juifs, soit Gentils, soit esclaves, soit hommes libres ; et tous nous fûmes abreuvés d'un même Esprit. Aussi le corps n''est pas un seul membre, mais une réunion de membres. Si le pied disait : puisque je ne suis pas la main, je n'appartiens pas au corps, est-ce qu'il n'appartient pas au corps? Et si Poreille disait -.puisque je ne suis pas œil, je n'appartiens pas au corps, est-ce qu'en réalité elle n'est pas du corps ? Si le corps entier était œil, où serait Vouïe ? S'il était tout ouïe, oii serait l'odorat ? Mais Dieu a placé dans le corps plusieurs membres, et chacun d'eux comme il a i>oulu. Si tous ils n'étaient qu'un seul membre, où serait le corps ? Mais il y a plusieurs membres, et un seul corps. Or l'œil ne peut pas dire à la main : Votre concours m'est inutile, ni non plus la tête aux pieds: je n'ai que faire de vous. Tout au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles, sont les plus nécessaires. Et ceux que nous jugeons moins nobles parmi les membres de notre corps, c'est eux que nous environnons de plus -d'honneur ; et ceux qui sont honteux, nous les traitons avec un respect plus -.grand. Nos parties nobles n'en ont aucun besoin. Mais Dieu a fait par un juste tempérament qiCon accordât plus d'honneur aux membres qui par eux-mêmes en avaient le
l'église h
moins ; afîn qu'il n'y ait pas division dans le corps, mais que les membres aient les uns pour les antres une égale sollicitude K Admirable Eglise catholique! En même temps qu'elle se fait la rigide gardienne du respect et de l'obéissance que les plus humbles de ses enfants doivent à leurs prêtres, à leurs évéques, au chef suprême, au pasteur souverain de tous, elle incline ceux-ci vers les petits, les faibles, les déshérités. Les plus humbles sont pour elle des fils privilégiés ; et ses plus hauts prélats, ses dignitaires les plus illustres, elle les fait tomber aux pieds de ses pauvres, laver les pieds de ses lépreux, recueillir toutes les misères et tous les rebuts dans l'étreinte du plus fraternel amour. Aussi quels intarissables flots de charité jaillissent de cette unité ! L'Apôtre continue : Un membre éprouve-t-il une douleur ! tous les autres souffrent avec lui : Ou bien un membre est-il glorifié? tous se réjouissent avec lui. Or vous êtes le corps du Christ et membres d'un membre ^.
IL — Bien saisie, cette notion ainsi exposée par l'Apôtre jette une clarté merveilleuse sur les propriétés de l'Église, sa vie au milieu du monde, sa place légitime, ses imprescriptibles droits, l'autorité de sa parole, l'immensité de ses bienfaits.
Continuation de Jésus-Christ, son corps, sa plénitude, quelles seront les propriétés de l'Eglise, et ce que la théologie appelle ses notes, ses signes distinctifs ? pas autres que ceux qui sont en son chef et que ce chef lui communique. En Jésus-Christ se trouvent excellem-
i I Cor. XII. — 2 1 Cor. xu, 26.
ment l'unité, la sainteté, la catholicité, les trois premières notes de l'Église.
Il est notre paix^ qui des deux fçLit un seul peuple*. — Il s'est manifesté Fils de Dieu par l'Esprit de sainteté 2. — // est mort pour tous-\ et il veut que tous arrivent à la vérité^; car il est l'héritier universel^; — toutes les nations lui sont données, et son empire embrasse les confins de la terre^. L'Église recevra donc de lui ces trois premières propriétés qui la sépareront à jamais de l'erreur, Vunité, la sainteté^ la catholicité.
1. L'erreur ne veut pas de l'unité, parce que l'unité a une logique inexorable qui la tue. Le déiste imaginera un temple immense, où tous les cultes également accueillis de îa divinité, lui voueront l'hommage des plus contradictoires symboles : Eglise universelle, mélange informe de négations et d'affirmations impertinentes. Insensé ! Paysanne ne peut poser un fondement autre que celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ "^ . Nulle autre voix ne doit être écoutée, que celle du Dieu ÇKÏ dans les derniers temps, en ces jours-ci, nous a parlé par son Fits^. Nul autre salut que celui qui orvjinairement nous fut prêché par Dieu^. Une même communion réunirait tous les cultes, c'est-à-dire la vérité unique avec les innombrables erreurs qui la combattent, et voudraient l'anéantir ! Mais quelle union peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité ? quelle société entre la lumière et les ténèbres ? quel accord entre Jésus-Christ et Bélial ? quel commerce entre le
1 Ephes. II, 14. — ï Rom. i, 4. — 3 II Cor. v, 15. — ♦ I Tim. n, 4. — " Hebr. i. 2. - «• Psal. II. - " I Cor. m, 11, — » Hebr I, 2. — 9 Hebr. n. 3.
l'église 13
fidèle et l'infidèle ? quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles '/
Ce que fait le déisme pour tous les cultes, l'hérésie l'a constamment tenté pour les différentes sectes chrétiennes, et bien des intelligences, tristement abusées par elle, sont actuellement en travail d'une communion qui réunirait en une seule Église chrétienne tous les rameaux détachés et épars. Insensés! Est-ce que le Christ se divise « ? Est-ce qu'on lui fait dire à lui, ou à son Église, qui est son organe et dont il est l'inspirateur, le oui et le non tout à la fois ? Fidèle est Dieu ! notre 'prédication^ telle qu'elle s' est fait entendre à vous, n'a pas consisté à dire le oui et le non. Le Fils de Dieu, Jésus-Christ, qui vous a été prêché par nous tous, par moi, par Sijlvain, par Timothée, n'a jamais été lejoui et le non. Ce qui est en lui, c'est le oui ; tout ce qu'il y a de promesses divines, c'est le oui ^. Il n'y a qu'une église de Jésus-Christ ; et dans cette Église tout est un; —un seul corps dans le Christ * ; — corps compacte, lié s, unifié, comme l'est le pain qui de tant de grains séparés n'est plus qu'une seule pâte. Telle est l'unité parfaite produite dans l'Église, pain mystérieux offert à Dieu en oblation. Nous sommes un seul pain, un seul corps, nous tous qui participons au seul et même pain ^ eucharistique. Un seul corps et une même âme puisque tous vous êtes appelés à une même espérance ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu père de tous, dominateur de tous, providence de tous, résidant en tous ''. Et que demande-t-on du fidèle pour constituer cette unité ? tout lui-même : son intelligence d'abord, puis sou cœur. L'unité de
1 II Cor. VI, 14. - s I Cor. i, 13. - » II Cor. 1. 18, 20. — * Rom. xii, 4 — s Ephes. IV, 16, — e IGor. x, 17. — 7 Ephes. iv, 5.
l'Église repose sur oe double fondement, unité de foi,
unité de charité, une même foi \ et pas de schisme dans le corps 2. — Soyez vigilants à garder l'unité de l'Esprit dans le lien, de la paix'^. — N'ayez tous qu'une même pensée, — fermes dans l'unanimité d'un même esprit * ; gardant la société de l'Esprit s. N'ayez tous qu'un même cœur : Goûtez tous la même chose ; n'ayez qu'un même amour; conservez les mêmes sentiments'^. Et cette double unité nous rattache à la pensée même et au cœur de Dieu; car nous possédons nous autres la pensée du Christ ^ ; et ce que ressentait le Christ, nous le ressentons en nous-mêmes^.
Que devient l'homme qui brisant le premier lien de l'unité, la foi, ne pense plus, ne croit plus comme l'Église ? Le malheureux se précipite hors de la barque, tourbillonne dans les flots mobiles de la pensée humaine, emporté au souffle de toute doctrine; — fait naufrage en la foi ', et, séparé de la barque qui seule mène au port, périt misérablement dans l'erreur. C'est l'hérétique, qui se détache de la vérité ^'>, qui professe volontairement, opiniâtrement l'erreur malgré des avertissements réitérés'^ que l'Église chasse de son sein et dont elle défend le commerce à ses fidèles. Comme l'hérésie, le schisme brise l'unité et sépare de l'Église. Ceux gui désertent la réunioyi des fidèles <2,qui refusent d'obéir aux ordres " de l'autorité divinement'constituée, l'Église les note et défend à ses fils de communiquer avec eux ^*. Ainsi reste toujours, pure, toujours immaculée, l'Épouse
1 Ephes.iv, 5. — « I Cor. xii, 25. — ' Ephes. iv, 3. —♦Philip. I, 27. — s Philip. II, 1. — 6 Philip, u, 2. — M Cor. ii. 16. — 8 Philip, u, 5. — 9 1 Tim. i, 20. — i» II Tim.n, 18. -. "Tit.m. 9, 10. - «2Hebr. x, 25. - "JIThessal. m, 14.— «* II Thessal.m, 14,
l'église 15
du Christ qui n'est pas seulement une, maie qui est
sainte.
2. Et comment ne serait pas sainte l'Église de Jésus- Christ? Celui qui est sa tCte, et fait circuler dans le corps entier une vie divine, sa propre vie \ celui-là est le Dieu. saint et sanctifiant^ ; celui-là «'e^î livré lui-même afin de nous racheter de toute iniquité et de se faire un peuple immaculé qui puisse plaire à ses yeux '. Déjà un décret éternel prédestinait ce peuple à la plus extraordinaire sainteté, jusque-là qu'il devait reproduire limage exacte du Fils de Dieu^. Ah ! n'en doutons pas, Dieu n'a pas en vain versé son sang : ce peuple immaculé existe ; cette Eglise sainte envoie à Dieu perpétuellement les suaves parfums de Jésus-Christ; car Jésus-Christ s^est livré pour V Église, afin de la sanctifier... afin que lui apparût dans tout son éclat, l'Église sans tache, sans ride, sans souillure d'aucune sorte, mais toute sainte et toute immaculée^.
Et si l'Eglise sainte est pour Je regard divin un ravissant spectacle, la terre est aussi appelée à en contempler la splendeur; car l'Eglise est aussi en spectacle au monde, aux anges et aux hommes ^. La sève invisible se manifeste au dehors par une éternelle floraison, et « l'arbre se reconnaît à ses fruits ". » ' Mais cette floraison, quelle est-elle? c'est d'abord une doctrine pure et telle qu'elle peut venir d'un Dieu qui exhorte par nous s, qui parle au monde et dont l'Église enseignante n'est
1 Ephos. IV. — - Rom. — ' Tit. u, 14. — ^ Rom. viii, 29. — 5 Ephes. V, 26-28. - ^ I Cor. iv, 9. — ^ Matth. vu, 16. — » Il Cor. V. 20. ■
que l'organe. C'est ensuite la noble et divine famille des saints, qui brillent comme des astres élincelants au sein d'une nation perverse ^ ; dont la conversation est dans les cieux^ et qui pratiquent jusqu'à l'héroïsme, les préceptes et les conseils même de l'Évangile. C'est toute la suite des moyens de sanctification et de salut, qui soutiennent l'homme dans sa divine carrière. Puis viennent les miracles, infaillibles signes de la présence et de l'action de Dieu. L'hérésie, sans doute, ne peut pas contrefaire longtemps la sainteté : dastucieux dehors trompent pourtant la foule, et, transformé en ange de lumière, Satan^ se forme de dupes malheureuses des sectateurs et une église. Mais le miracle est là : domaine inaliénable, sceau incommunicable de Dieu, et par conséquent manifestation toujours victorieuse de la sainteté de la vraie Église. L'Apôtre prêchait : aussi zélée, aussi ardente, aussi austère, aussi sainte en apparence, l'hérésie prêchait à côté de lui. Où était la vie? où était la mort ? Ah ! Dieu intervenait : le miracle tranchait d'une façon éclatante ce solennel débat : Les signes de mon apostolat se sont nfbntrés parmi vous, dans ma patience en toute sorte de souffrances, dans les miracles, dans les prodiges, dans les effets d'une extraordinaire puissance*. — Dieu a rendu témoignage par les m,iracles, par les prodiges, par les différents dons que l'Esprit-Saint distribuait à son gré ^. Où est le miracle, là est infailliblement l'action du Christ. Tout est jugé, quand une église peut dire au monde : Je n'oserais parler d'oeuvres que n'aurait pas accomplies en moi le Christ pour triompher des nations : mais ces œuvres, ces marques de sa
I Philip. II, 15. — s Philip, m, 20. — a n Cor. xi, 14. — ♦ U Cor. xii. 12. — s Hebr. ii, 4.
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présence et de ma sainteté, les voici : une parole et des actes tout divins ; l'irrésistible foixe des miracles et des prod'ujcs; V action du Saint-Esprit^. Ce qu'ajoute l'Apôtro, nous mène à une dernière manifestation de la sainteté de l'Ëj^lise : la fécondité. Les conquêtes de l'Apôtre, l'Kgiise les a continuées et étendues dépuis dix-huit siècles, et le cri triomphal de Paul : de Jérusalem à l'Illyrie, et dans les pays d'alentour, j'ai tout rempli de l'Évangile du Christ^] ce cri, elle le peut sans cesse pousser. Tandis que, rameau détaché du tronc, l'hérésie perd à l'instant la sève divine, se dessèche et demeure, jusqu'à l'heure où elle disparaît, frappée d'une irrémédiable stérilité, la sainte Église du Christ ne cesse pas de se couvrir de fleurs et de fruits. Vierge chaste, épousée par le Christ ^ et devenue féconde, l'Église engendre à travers les siècles une innombrable postérité. Cette Jérusalem qui est la Jérusalem d'en haut est l'épouse libre, et c'est elle .qui est notre mère. Selon ce qui est écrit: Réjouis-toi, stérile qui n'enfantes pas : éclate en transports, pousse des cris de joie, ô toi qui n'es point mère, parce que celle qui était délaissée compte plus d'enfants que celle qui a un mari ^. La synagogue, épousée de Dieu dans les jours où la Gentilité était abandonnée et stérile, n'eut jamais d'autre enfant que le peuple juif : mais épousée par le Christ, l'Église des nations a pour enfants tous les peuples du monde, et la troisième de ses prérogatives devient la catholicité.
3. L'antique oracle est enfin vérifié : toutes les nations de la terre seront bénies en toi ^. Le Dieu triomphateur
1 Rom. XII. 18. ■- 2 Rom. xv, 19. — » II Cor. xi, 2. — * Galat.
IV, 27. — » GalaL. m, 8.
qu'un prophète voyait venir des montagnes, « s'est
arrêté et a mesuré la terre '. » Elle est tout entière à lui, comme son héritage et son domaine 3. Il en ouvre les immensités devant son Eglise conquérante ^ ; sa parole ne sera plus enchaînée-'; son Evangile parcourra le monde; sa foi sera annoncée dans tout l'univers ^ ; dans tout l'univers elle fructifiera, elle croîtra 8, et qui pourra dire n'en avoir point ouï l'éclatante et universelle prédication ? La foi vient 'par l'audition, l'audition par la 'parole du Christ ; je le demande, 'n'ont-ils pas entendu ? tnais par toute la terre a retenti leur voix, et jusqu'aux confins du monde le bruit de leur prédication "^ ! Oui, oui, tous ont entendu, tous entendent encore, et la plénitude des nations entrera^. Après elles, le peuple juif lui-même consommera la catholicité de l'Église, et accomplira dans leur dernière plénitude les prophéties qui l'ont annoncée. Réjouissez-vous, ô nations, avec sonpèwple! et encore : louez Dieu, toutes nations ; que tous les peuples le glorifient ; et encore en Isaie : il surgira un rejeton de Jessé, il sortira un roi qui régira les peuples; en lui tous les peuples espéreront ^.
4. La dernière note de l'Église est l'apostolicité. D'une multitude de pierres différentes, le ciment divin a fait un seul édifice : voilà l'unité. Cet édifice est habité, animé par un Dieu, et manifeste au dehors, par les plus éclatantes marques, l'hôte divin qui est en elle : voilà la sainteté. Cet édifice, vaste comme le monde, doit contenir tous les peuples, qui tous d'un même cœur et
1 Habac, m. — a Psal. 11. — Hebr. i. — 3 I Cor. xvi, 9. — * II Tim. II. 9. — 8 Rom. i. — « Rom. i. — ' Rom. x, 18. — 8 Rom. XI, 25. — 3 Rom. xv, 10-13.
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d'une mime bouche y doivent glorifier Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ * : voilà la catholicité. Mais sur quoi repose cet édilice? Vous êtes construits sur le fondement des Apôtres^: voilà l'apostoliclté, voilà la condition sans laquelle aucune Église ne saurait être l'Eglise de Jésus-Christ.
Or comment repose-t-on sur le fondement des Apô» tres?En en recevant à la fois l'ordination et la doctrine. En remontant à eux par une succession non interrompue d'ordinations légitimes, en tenant ainsi véritablement de leurs mains les pouvoirs sacrés ; en même temps, en conservant pure et entière la doctrine qu'ils ont enseignée. Voilà les deux sources d'apostolicité clairement exposées.
Saint Paul confère, avec la grâce du sacerdoce, tous les pouvoirs qui y sont attachés; voilà d'autres luimôme auxquels il pourra dire jusqu'à la fin des temps : Ne négliges pas la grâce cjui est en vous, qui vous a été conférée... par l'imposition des mains des prêtres^, — par l'imposition de mes propres mains '*.
Mais l'ordination ne suffit pas pour tenir au fondement apostolique, il faut de plus l'intégrité de la doctrine. Les Apôtres, fondés immédiatement sur Jésus- Christ, sur la pierre angulaire elle-même, disent : Dieu dans son temps a manifesté son Verbe dans la prédication qui m'a été confiée selon le commandement du Sauveur notre Dieu^.— Je vous déclare que VÈvangile que je vous ai prêché n'a rien de l'homme, et ce n'est pas de l'homme que je l'ai reçu ou appris, mais par la révélation de Jésus- Christ^; et me voici institué prédicateur et apôtre et
î Rom. XV, 6. — 2 Ephes. ii. 20. — » I Tim. iv, 14. — * Il Tim. I, 6. — 3 TU. I, 3.— « Galat. i. 11.
maître des nations'^. Voilà la source, voici l'écoulement. Cette doctrine qu'ils tiennent immédiatement de Dieu, les Apôtres la transmettent à leurs successeurs, à charge pour ceux-ci de la garder intacte ; sans quoi la succession apostolique ne saurait être recueillie. 0 Timothée, garde le dépôts évitant les profanes nouveautés de parole^ et tout ce qu'oppose une doctrine parée d'un faux nom^; — garde l'excellent dépôt ^ des divines vérités; garde pour type de la vraie doctrine ce que tu as entendu de moi sur la foi et la charité de Jésus-Christ *. — Ce que tu as appris de moi devant tant de témoins, confie-le toi-même à des hommes sûrs et capables à leur tour d'en instruire d'autres ^. Mais il faut que toi comme tes successeurs, vous restiez fermes dans les vérités apprises et confiées à votre garde, sachant de qui vous les tenez ^. Le successeur des Apôtres, l'évéque, sera donc un homme fortement attaché à la doctrine fidèlement transmise et gardée^ afin quHl soit capable d exhorter, en suivant la saine doctrine, et de confondre ceux qui la contredisent '^. Quant à l'hérétique sur le siège des Apôtres, il n'appartient plus « au fondement des Apôtres, » l'Apostolicité n'est plus. Si quelqu'un enseigne une doctrine différente et n' acquiesce pas aux paroles de vérité de Notre Seigneur Jésus-Christ^.... ce n'est plus qu'un intrus dans la chaire apostolique, un docteur qui ne sait rien, — un malade aux rêves insensés, un orgueilleux^ que l'Église ne reconnaît plus pour sien. Ainsi tout l'édifice repose sur les Apôtres; les Apôtres eux-mêmes sur Jésus-Christ, tout se trouve ramené en l'unité; et Jésus-Christ est tout en toutes
1 II Tim. I, 1 1. — î I Tiîn. vi, 20. — » II Tim. i, 14. — * II Tim. 1. 13. — s II Tim. II, 2. — 6 II Tira, m, .14. — ? Tit. i, 9. — » I Tim. VI, 3. — « I Tim. VI, 3.
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choses*. «Comprenez-vous maintenant cette immortelle beauté de l'Kglise catholique, où se ramasse ce que tous les lieux, ce que tous les siècles présents, passés et futurs ont de beau et de glorieux? Que vous êtes belle dans cette union, ô Eglise catholique, mais en même temps que vous êtes forte ! Belle, dit le saint cantique, et agréable comme Jérusalem, et en même temps terrible comme une armée rangée en bataille 2. ,.
III. — Voilà l'Église née de Dieu et remplie de son esprit, l'Église représentation vivante, continuation de Jésus-Christ à travers les siècles ; marquée au front des signes qui témoignent de sa divinité. C'est maintenant sa vie au milieu du monde qu'il nous faut étudier.
Que sera cette vie ?
Il nous est facile de le conclure de la vie même que mena Jésus-Christ. Deux traits la peignent tout entière. S^il a été crucifié selon la faiblesse, il vit néanmoins par la force de Dieu^. Voilà Jésus-Christ, composé ineffable d'abaissement et de grandeur, de faiblesse et de force, d'ombres et de lumière ; pauvre esclave et dominateur de toute la nature ; insulté tout le long de sa rude carrière, et traînant à sa suite les foules qui le veulent faire roi; honni, conspué, bafouéparles derniers valets du prétoire, et plus igrand sous sa pourpre sanglante et sa couronne d'épines que toute la grandeur de cette Rome qui l'envoie dédaigneusement mourir. Pilate, montrante la foule la victime brisée et meurtrie, s'écriait: « Voilà l'homme^! » et derrière l'officier
' Ephes. I, -23. — - Bossuet, i'nilè de l'Égl. I*'' point. — 3 n Cof. xni, 4. — '* Joan. xi.\, 5.
romain et la foule en délire, une immense postérité s'est levée qui a répondu : non, voilà Dieu < ! attaché à la croix, il remua l'univers ; enfermé dans un sépulcre, gardé par tout un peuple, sous le sceau de la puissance romaine, il sortit de la tombe, victorieux à la fois et du péché et de la mort, et des Juifs, et de Rome, et du monde. Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat !
Tel fut le Christ, telle sera l'Église ; traversant le monde et les siècles sous les sanglants stigmates d'une éternelle passion ; mais d'une passion triomphante, d'une ignominie remplie de gloire, d'une faiblesse toute de force, d'une mort pleine de résurrection et de vie. Elle portera partout sur son corps la mortification de Jésus, afin qu'aussi la vie de Jésus soit manifestée en sa chair mortelle^.
Pénétrons avec l'Apôtre dans toute la profondeur de ce dessein de Dieu. L'Église continue l'œuvre de Jésus- Christ. Cette œuvre, quelle est-elle ? Racheter un monde perdu par l'orgueil, infatué de sa propre excellence, contempteur obstiné de Dieu. Si cet orgueil n'est pas abattu, le malade est inguérissable; Dieu donc l'abattra. Mais comment? En apparaissant à ces superbes dans l'éclat terrible de sa grandeur, les foudroyant du. sommet d'un nouveau Sinaï ? Non, sa sagesse a trouvé un moyen de se montrer plus fort, plus dominateur, plus Dieu. H vient, il descend, il se revêt de toutes les faiblesses, puis, devant ces faiblesses, il force le monde à s'agenouiller. Sous ces faiblesses, il fait apparaître son invincible force, et sa royale majesté: Ce qui est folie en Dieu est plus sage que les hommes; ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que lis hommes'^. Voyez Dieu former son
• 1 Voy. Lacordaire, Confér., année 1846. — * II Cor. iv, 10. — M Cor. I, 23.
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K<îlis(^ Il ne lui plaît pas d'y appeler les Césars, ni les prino.csou du glaive ou de la pensée, ni les grands, ni les puissants, ni les riches. Voyez, mes frères, ceux qui ont Hé appelés : peu de sages selon la, chair, peu de puissants, peu de nobles ; mais Dieu a choisi les insensés selon le monde, pour confondre les sages ; il a choisi les faibles selon le moitde pour confondre les forts ; ce que te monde comptait de vil et de méprisable, des riens, des néants, Vieil a choisi tout cela pour détruire ce qui existait \ un immense empire, une puissante philosoplile, tout un monde! Et le fond de la pensée de Dieu quel était-il? Afin que nulle chair ne se glorifie devant lui.... et que, suivant ce mot de l'Ecriture, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur '^. Voilà l'Iiglise formée : formée do toutes les faiblesses et de toutes les ignominies; fille du calvaire, et descendant toute sanglante de la montagne où elle reçut avec la vie le baptême de la douleur.
La voici maintenant chargée de parler au monde. Elle parle. Que sera cette parole? Une nouvelle et plus profonde faiblesse. Elle évangélise; mais non pas avec la sagesse de sa parole, pour ne pas anéantir la croix de Jésus-Christ. Car la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent,.. Les Juifs réclament des miracles, les Gentils cherchent la sagesse, et nous autres nous prêchons le Christ crucifié, scandale aux Juifs, folie aux Gentils ». L'Église ne se présente pas avec la sublimité de ^éloquence ou de la philosophie, alors qu^elle vient témoigner de Jésus-Christ..., elle n'a point les arguments persuasifs de la sagesse humaine^, elle ne connaît, elle n'annonce qu'un crucifié '^, et ce crucifié, elle le dit un
I I Cor. 1, 16. —-^î Cor. i, 29. — 3 1 Cor. i. — U Cor. ii, 4. — => I Cor. I, 2,
Dieu ! Et qui parle ? Un inconnu, un pauvre, un fils de pâtre ou d'artisan, que l'Église a pris un instant à part, a couché dans son temple, a touché de son huile, et qu'elle envoie dans le monde en lui disant : « Prêche ^ ! » monte sur le trône de la vérité, parle aux hommes, aux grands, au peuple. Sois le dépositaire, l'organe, le roi de la vérité sur la terre ! Est-ce assez extravagant ou assez divin ? Et ce n'est pas tout.
Une dernière faiblesse consomme toutes les autres : toutes les forces humaines vont se ruer sur l'Eglise ; César va l'étreindre, la briser de coups, la laisser pour morte, et s'en revenir tranquillement dans son palais, sûr de posséder désormais le monde à lui seul ! Vraiment oui, s'écrie l'Apôtre, on nous dirait morts, quasi morientes ^ ! — Nous voilà comme des brebis destinées à regorgement^ : Tout le jour, on nous tue*. De combien de siècles fut ce jour ! Il fallait, comme nous l'a dit l'Apôtre, que l'Église portât sur elle la mort du Christ ^, pour laisser voir au monde stupéfait, dans cette mort, une inextinguible vie, et dans cette défaite un perpétuel triomphe.
Voilà l'Église depuis dix-huit siècles : toujours mourante, et vivant toujours ; toujours sous la force, toujours victorieuse de la force, et voyant un à un ses adversaires expirer à ses pieds ! le colosse romain s'est jeté sur elle : elle l'a renversé. Des nuées de Barbares l'ont assaillie, abattant ses premiers temples et massacrant ses derniers fils ; elle a posé sur eux sa main divine et en a fait ses plus dévoués enfants et ses plus solides soutiens. Plus que la force romaine,
1 II Tim. — 2 II Cor. vi, 9. — » Rom. viii, 36. — * Roai. viit, 36. — « II Cor.
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plus (juc l'avcufvle fureur des Btirbares, l'esprit humain fut terrible h ri'^g'lise. Quand l'Église eut réclamé pour elle le sceptre des idées, quand Paul eut lancé son pro- <i-ramine inouï : Nous réduisons toute intelligence en servitude, nous la faisons esclave du Christ ' ! Quand peu à peu se furent vidées les écoles des sages et que le même Paul se fut triomphalement écrié : où sont les sages ? où les docteurs ? où les chercheurs de sagesse humaine ? Dieu n'at-il pas fait une insensée de la sagesse de ce monde '^ ? Alors commença l'implacable guerre de l'esprit humain contre le Credo catholique ; guerre séculaire où la puissance des ennemis de l'Église n'est égalée que par leur défaite! Ah ! qu'ils étaient forts les génies d'Athènes et de Rome ! qu'ils avaient de prestiges, et qu'ils étaient écoutés ! Et après eux, Arius,Nestorius, Pelage furent forts ! Et après eux, Luther et Calvin ; et après eux, Voltaire et les fils de Voltaire qui maintenant, sous nos yeux, rient le même rire, profèrent les mêmes blasphèmes, annoncent le même triomphe, et disparaissent un à un dans le môme tombeau ! Et depuis dix-huit siècles l'Église dont on a prédit la chute, marche ainsi, se rendant à sou éternité au milieu des tombes muettes de ses ennemis abattus ! En tout la tribulation nous presse, sans nous accabler jamais; réduits à V extrémité, nous ne succombons pas ; persécutés, nous ne sommes pas délaissés ; renversés, nous ne périssons jms ^. Quelle persécution a manqué à l'Église ? Dans quelle détresse ne s'est-elle pas vue engagée? Dans les tribulations, dans les dénûments, dans les angoisses, sous les coups, dans les cachots, au milieu des
émeutes populaires, tantôt dans la gloire, tantôt dans
l'ignominie, tantôt dans l'infamie, tantôt dans la réputa-
1 II Cor. X, 5. — 2 I Cor. i, 20. — s II Cor. iv, 8.
tion ; traités de séducteurs, véridigues comme nous sommes ; d'inconnus, nous que tous connaissent ; comme mourants, et nous voici pleins de vie : commes des châtiés, et exterminés jamais ! comme rongés de tristesse, et notre joie est éternelle ; comme des pauvres, et nous faisons la fortune d'un grand nombre ; comme des dénués, et nous possédons tout * ! Sublime antithèse, où se révèle toute l'Église, image du Dieu qui a triomphé dans le supplice et trouvé dans la mort une nouvelle et impérissable vie.
IV. — Immortelle par le Christ, par le Christ encore l'Église est reine au milieu du monde.
Le bon sens attribue tout d'abord et sans peine la royauté à l'Église, cette fille, cette sœur, cette épouse du roi : Filia régis, sponsa Christi. Mais la force a posé tant de fois sur elle une main sacrilège, et le sophisme s'est mis si constamment au service de la force, qu'il devient nécessaire de commencer par revendiquer pour l'Église, avant la royauté, la simple indépendance.
Née d'en haut '^, née de Dieu, introduite dans le monde par Dieu, placée par Dieu au milieu des peuples, l'Église ne peut dépendre du bon plaisir et de la permission de l'homme : la Jérusalem d'en haut est libre et c'est notre mère '^. Nulle puissance au monde ne peut lui refuser le soleil et le sol pour s'y planter et y croître. Beaucoup l'ont tenté depuis dix-huit siècles. Qu'est-il advenu toujours ? Dieu a renversé la puissance persécutrice, et l'Église a continué de vivre, de prêcher, de Sauver les âmes. Quand César la saisit et la jette vive dans ses cachots, elle travaille jusque dans les fers ; son âme, sa
» II Cor. VI, i-li. — 2 Galat. — a Galat. iv, 26:
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parole, sa puissance parcourent le monde, remportent de nouvelles victoires, comptent de nouvelles conquêtes, et du fond de sa prison elle pousse ce cri de joie et de force : La parole de Dieu n'a pas été enchaînée * ! Ainsi, /rères, nous sommes les fils de la femme libre, de cette liberté dont nous avons été faits libres par le Christ^.
Mais l'Église n'est pas indépendante seulement, elle est reine. Elle a un domaine où elle commande et où tous les siens doivent, sous peine de légitime répression, lui obéir. Osius disait à l'empereur : « Ne vous mêlez point des choses ecclésiastiques, et ne prétendez pas nous donner des ordres sur ces matières, mais apprenez plutôt de nous ce que vous avez à faire vous-même. * Quelle est l'étendue de cette domination de l'Église ? Deux actes souverains la remplissent : « l'Église est fondée sur le droit divin qui l'autorise à établir des lois pour le salut des fidèles et à punir les rebelles par des censures légitimes s. » Pouvoir législatif, pouvoir coercitif : tels sont ses deux grands pouvoirs.
Le premier trouve fréquemment dans les hommes d'Etat d'opiniâtres adversaires , parfois d'audacieux négateurs ■• ; mais Dieu, mais l'Église, mais l'histoire se lèvent pour faire justice de leurs sophismes et de leurs négations. Non certes ! il ne faut pas aux lois de l'Église la sanction des puissances séculières. Indépendante et souveraine dans la sphère d'action que Dieu lui a attribuée, quand l'Église porte une loi, nul n'en peut arrêter la marche ; et tous ses enfants, du plus obscur fidèle jusqu'au prince et au roi, tous s'y doivent également
1 n Tim. u, 9. — • Galat. iv, 31. — 3 Bref de Pie VI à l'Assembl. nation. — * Voir l'Encycl. 8 déc. 1864. — Voir Syllab, XU, XXIU, XXIV, XXV, xxvni, XXIX, xli, xlh, xliv, u, lv.
assujettir. Les armes de notre milice sont puissantes en
Dieu, renversant les remparts, détruisant les complots et toute hauteur dressée contre la science divine, réduisant en servitude toute intelligence pour qu'elle obéisse au Christ. Et nous avons en main le pouvoir de punir toute infraction K Et que sont ces lois sous lesquelles toute volonté doit plier ? Ces lois regardent ce qui appartient à la discipline ecclésiastique et au gouvernement religieux. Le culte est réglé par elles 2, l'ordre à tenir dans les assemblées ', qui y peut parler, qui s'y doit taire-*. A l'Église encore de porter les règlements sur la liturgie, les rites sacrés^, l'administration des sacrements*». Elle choisit ses ministres parmi les hommes fidèles capables d'en enseigner d'autres'^. EUelesjuge, elles les condamne, elle les absout 8. Elle rassemble les veuves ^ et les vierges ^^ ; leur trace des lois et toute une manière de vie. Elle promulgue touchant les mariages une législation souveraine ^'. Elle se prononce sur le divorce ^ 2, sur les empêchements ". Elle reçoit les vœux et leur donne sa sanction ^^. Dans les questions mixtes qui intéressent la société civile et la société religieuse, elle prononce un jugement souverain ^5. En un mot elle use dans toute l'étendue de son domaine, de la puissance qu'elle tient non pas des hommes, mais de Dieu.
Porter des lois sans puissance sur les infracteurs serait une dérision pour l'Église, et pour Dieu qui l'a constituée une contradiction absurde. Elle a donc aussi le pouvoir, de punir. L'Apôtre est ici plus formel que jamais. Nos
1 II Cor. X, 4-6. — 2 1 jCor. x[, 34, — » I Cor. xiv. — * I Cor. xiv.
— «I Cor. — e r Cor. — " II Tim. 11, 2. — M Tim. v, 21 et suiv
— 9 I Tim. V, 9. — 10 I Cor. vu. — n 1 Cor, vu. — " I Cor, vu.
— »s I Cor. VII. — iM Cor. vu. — Js Rom. xiii.
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armes sont puissantes à détruire toute force, à anéantir tout complot, à venger toute infraction^. — Quand je me glorifierais plus encore de notre puissance que le Seigneur nous a donnée pour vous édifier et non pour vous détruire, je ne serais pas confondu -. — Voulez-vous que je vous vieiine la verge à la main ^ ! — Voilà que pour la troisième fois je viens à vous ; tout se jugera sur le témoignage, de deux ou trois témoins. Je vous l'ai dit: je vous le dis de nouveau, présent au milieu de vous, tout absent que je suis encore, ni pour ceux qui ont péché auparavant, ni pour tous les autres, je n'aurai plus^ si je reviens, aucune indulgence. Cherchez-vous à expérimenter la puissance du Christ qui
parle en moi? Je ne vous écris ceci, absent encore,
qu'afin que présent je n'aie pas à user de sévérité, selon la puissance que le Seigneur m'a donnée*. Ainsi l'Église punit ; comment punit-elle ? Deux sortes de peines sont clairement marquées dans les Épîtres. Les unes sont spirituelles : le coupable est noté par l'Église. Il est pécheur public ; il sera privé de plusieurs biens précieux dont jouissent les enfants fidèles, et portera aux yeux de tous une marque infamante. Celui-là, notez-le ^. L'Église elle-même élève la voix, elle dénonce ce coupable infracteur de sa morale et de ses lois : Nous avons appi'is que parmi vous se trouvent certains esprits inquiets,
gens désœuvrés et qui se mêlent de tout si quelqu'un
n'obéit pas à ce que nous ordonnons par cette lettre, notezle, et n'ayez plus aucun commerce avec lui, afin de lui infliger la honte ^. Quand le crime est plus énorme et le scandale plus redoutable, le pécheur doit être entièrement chassé de la communauté chrétienne. Le clergé de
1 II Cor. X, 4-7. — î II Cor.x, 8. — M Cor. iv, 21. — * II Cor. XIII. — » II Thessal. m, 14. — ^ II Thessal. m, 14.
Corinthe a négligé ce devoir, l'Apôtre lui envoie ces brûlants reproches : Quoi ! Vous n'avez pas été plongés dans le deuil ! vous n'avez pas chassé du milieu de vous
Vhomme quia commis ce crime! vous ignorez donc
qu'un peu de ferment corrompt la masse entière ; jetez
l'ancien ferment arrachez le mal du milieu de vous ^
Le remède suprême est l'excommunication majeurei solennelle : l'Église s'assemble, ses princes prononcent la formidable sentence, la foule est là pour l'entendre et pour trembler. L'affaire a été entendue, le procès jugé, tous connaissent le coupable, la nature, la gravité de son crime : Iln'esthruit parmi vous que d'une fornication, et d'une fornication telle que de semblables ne se commettent pas même parmi les païens : L'un de vous va jusqu'à avoir la femme de son père Eh bien ! moi, absent
de corps mais présent d'esprit, j'ai déjà comme présent jugé celui qui a commis ce crime. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, réunis ensemble, mon esprit et vous tous, par l'autorité de Notre Seigneur Jésus, qu'il soit livré à Satan pour la mort de sa chair et le salut de son âme au jour de Notre Seigneur Jésus-Christ 2.
Inutile, tant ce texte est clair, d'insister sur le pouvoir d'excommunication donné à l'P^glise ; mais les derniers mots soulèvent une grosse question, celle des peines temporelles. L'excommunié est ici livré à un exécuteur qui lui torture le corps pour éveiller en son âme un salutaire repentir ; in interitum carnis, ut spiritus salvus sit, c'est bien ainsi que l'Église a compris l'étendue de sa puissance et la portée de sa mission. Rencontrant sur la route de l'éternité l'humanité blessée et- gisante, chargée par Dieu depanser ses plaies profondes, elle y
» I Cor. V, 2, 6, 13. - 2 1 Cor. v, 1, 3-6.
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emploie tour à tour l'huile et le vin, la doucftur et la force, le tempérament et l'excessive rij^ueur*. Qu;uicl l'âme frappée de ses peines spirituelles est revenue h la vie, elle n'a eu garde d'user de plus de rigueur; mais quand la blessure a résisté à un traitement trop doux, quand la gangrène et la mnrtson devenues imminentes, rp']glise a usé de tous les moyens, elle a frappé le corps pour sauver l'âme, in interitum carnis, ulspiritus salvus sit; elle a, selon la formule consacrée, livré le coupable au bras séculier. Elle est venue avec la verge ^, car ello sait « que la verge et la correction donnent la sagesse 3. » Peut-elle elle-même frapper du glaive temporel, quand le coup doit être violent, et la blessure mortelle? Noua laissons aux canonistes la question de principe; en fait, l'Église, dans-les cas où des maux extrêmes réclamaient les peines corporelles les plus graves, s'est constamment servie du bras séculier. Les deux sociétés sont sœurs, toutes deux filles de Dieu; quand la plus noble, celle qui commande aux âmes, a eu besoin du glaive, la société civile dans tout le cours des âges chrétiens, le lui a fidèlement prêté, sachant qu'elle ne portait pas en vain le glaive*— et qu'elle était ministre de Dieu pour le bien ^.
Nous touchons ici aux rapports des deux sociétés, entre elles. Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. Or les puissances gui existent, ont été établies par Dieu^. Quelles sont ces puissances? «Il y a deux puissances par lesquelles ce monde est gouverné : l'autorité sacrée des pontifes et la puissance royale 7. „ Toutes deux émanées de Dieu,quoiqu a des titres divers,
' I Cor. IV, 2L — 2 iCor. iv. — ^ Prov. xxix, 15. —* Rom. - ni. \. — 5 -^Rom. xiir, 4, »- « Rom. x«i, J. — " Syllab,
elles sont par lui chargées des destinées du monde ; leurs missions diffèrent, les attributions sont distinctes, mais leur but suprême les rapproche, et tout divorce leur est à jamais interdit ' par Celui qui les a unies et harmonisées. La séparation, en brisant le plan divin, condamnerait nos sociétés au désordre, aux convulsions, à l'épuisement et finalement à la mort sous l'écrasement du Césarisme. D'autre part, toute confusion, tout empiétement, toute absorption est également repoussée par l'idée divine. Le pouvoir civil demeure souverain dans son domaine propre, et la puissance ecclésiastique l'y laisse maître absolu, mais sans abdiquer des droits, une prééminence, des devoirs qu'il importe de bien préciser.
L'un des plus grands évêques de l'ancienne Église de France écrivait à Henri I*'" d'Angleterre : « Rien ne s'administre bien si l'empire et le sacerdoce ne sont pas d'accord. De même que les sens doivent être soumis à la raison, de même la puissance temporelle doit être soumise au gouvernement ecclésiastique. Ce que devient le corps lorsqu'il n'est pi us conduit par l'âme, la puissance terrestre le devient lorsqu'elle n'est plus éclairée et dirigée par l'enseignement de l'Église 2. » Nous dirons tout à l'heure comment il faut entendre cette prééminence, en quoi elle se doit faire sentir, quels droits et surtout quels devoirs elle apporte à la puissance divine de l'Église; laissons saint Thomas nous exposer j avec sa profondeur de vue habituelle, la même forte doctrine: « Si l'homme pouvait par les forces naturelles parvenir à sa destinée, le roi aurait été chargé de l'y conduire, cardans l'ordre temporel le roi étant le supérieur le
» Syllab. — 2 Yves de Chartres, épîtr. 51.
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plus élevé, à lui seul appartiendrait de conduire à la lin dernière tout ce qui est inférieur. En elîet, partout nous voyons celui qui dirige vers le but final, présider à ceux qui fournissent seulement les moyens ; le marin dirii^ele constructeur de navires, larchitecte le maçon, le chef militaire l'armurier. Mais l'homme ne pouvant par des vertus seulement humaines, atteindre à sa fin (jui est la possession de Dieu, il en résulte qu'il lui faut une direction, non pas humaine, mais divine; et le roi auquel cette direction appartient est Celui qui n'est pas homme seulement, mais Dieu-Homme, Jésus-Christ Notre Seigneur, par qui les hommes, faits enfants de Dieu, sont conduits au cieH. »
Quoi déplus logique? Quoi déplus sage? Quoi de plus large ? Le sophisme crie à l'intolérance, à l'empiétement, à la théocratie ; qu'il s'apaise ! Nul ne parle ici d'une puissance divine, s'emparant des rênes du gouvernement, administrant l'État, et reléguant les pouvoirs civils au rang de pupilles. La société temporelle a un chez-elle, où elle est maîtresse : le pouvoir y règne, y administre, y règle tout ; mais les âmes sont à l'Église, et l'Église n'en peut perdre la direction. Elle aura donc le droit et le devoir d'apprendre aux princes ce qu'ordonne ou défend la loi de Dieu ; elle fera un commandement aux princes d'observer cette loi dans l'exercice de leur autorité ; elle aura des reproches et des peines pour ceux qui violeront cette loi ; enfin, quand les consciences élèveront vers elle leurs voix anxieuses; quand elles lui demanderont à un moment de doute et de trouble <c ce qu'il faut rendre à César, et ce qu'il faut rendre à Dieu '^, » l'Église donnera
* De regiintn., cap. 15. — 2 Math, xxu, 21.
une décision souveraine, devant laquelle le pouvoir civil devra s'incliner.
Et voilà la doctrine contre laquelle, d'un bout à l'autre de l'histoire, s'est trop souvent élevé au milieu des cours un frémissement de colère, et un cri de révolte. Cette doctrine reste pourtant la seule espérance des rois comme des peuples. César opprime l'Église, ou bien même la chasse comme puissance du milieu de la société : lequel des deux y va perdre ? Ah ! sans doute des jours de deuil se lèvent pour l'Église ; cette oppression, c'est la persécution, souvent même c'est l'impuissance. Mais enfin, immortelle, indéfectible, elle vivra, et Dieu lui préparera, dans le silence, des triomphes inattendus. Mais qu'est devenu César ? Ah ! l'insensé a écarté la seule main qui posait sur son front l'auréole de la vénération et de l'amour ; la seule d'où découlait l'huile qui donnait à son pouvoir une majesté plus haute que ce monde. Il a refusé la prière à laquelle l'Église conviait les peuples pour les habituer à voir Dieu derrière César, Dieu enveloppant César de sa protection souveraine, et faisant de lui un être inviolable et sacré. Quelle leçon pour la multitude, quand l'Église disait à ses pontifes ; qu'avant tout, je vous conjuj^e, Use fasse des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâce, .. pour les rois, et tous ceux qui occupent les postes éminents < ! L'Église allait plus loin, elle commandait la soumission, elle faisait de l'obéissance à César une obligation rigoureuse à tous ses fils : Avertissez-les, disait-elle à ses évêques, d'Hre soumis aux princes et aux magistrats, et d'obéir à leurs ordres'^. Quelle force armée, quelle police, quel prestige pouvait valoir cette seule parole de l'Église? car
UTim. u, 1. — *Tit. m, 1.
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riîglise pénétrait jusqu'au plus profond de la volonté luunnino; elle saisissait l'homme par son côté le plus puissant : la conscience ; elle posait là son sceau inviolable ; elle faisait ^e l'obéissance une question de salut éXcrnel ; prnjitrr conscientinm*. Fuis, faisant avec une inébranlable patience l'éducation du peuple, ce rude et difficile écolier, elle lui inculquait peu à peu les titres qu'avait le pouvoir à son respect et à son dévouement, et lui montrait les maux dont serait suivie pour luimême la rébellion. Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne inenne de Dieu, et celles qui existent sont établies par Dieu. Celui do7ic qui résiste aux puissances résiste à l'ordre établi par Dieu, et ceux qui résistent s'attirent à eux-mêmes la damnation. Les princes, en effet, ne sont point la terreur des bonnes actions mais des mauvaises. Voulez-vous ne craindre point les puissances ? Faites bien et d'elles vous tirerez votre gloire. Le prince, en effet, est le ministre de Dieupourle bien. Mais faites-vous mal ? craignez : ce n'est pas vainement qu'il porte le glaive, car il est le ministre de Dieu, ministre de colère contre celui qui fait le mal. Ainsi ce n'est pas par terreur seulement qu'il est nécessaire d'obéir, mais aussi par conscience. Voilà pourquoi vous payez aussi aux princes des tributs, parce qu'ils sont les ministres de Dieu, appliqués à servir la société. Donc à tous rendez ce qui leur est dû ; à qui le tribut , le tribut ; à qui Vimpôt , l'impôt; à qui la crainte, la crainte; à qui l'honneur, l'honneur^. Quand l'Église eut pendant des siècles répété ces paroles à la multitude, la royauté chrétienne fut créée. Le pouvoir revêtu d'une pourpre et ceint d'une couronne qu'avait bénies l'Église, et dont elle gardait
' Rom. xiii. — - Rom. xiii, . 1-8.
soigneusement la majesté, fut reçu, aimé, respecté, obéi. Pour prix de son respect à Dieu, il recevait sans murmure ni menace, le respect du peuple, et trouvait sa force et sa sécurité dans son titre de ministre de DieuK Il devait bénir, dans l'obéissance exigée de lui, la garantie de sa puissance; il s'en fatigua, il s'en irrita, il lui sembla que tout seul il se tiendrait debout L'Église repoussée dut se taire et laisser César à lui seul. Or ce qui arriva, le voici. Le peuple regarda bientôt César en face, et il ne lui parut plus qu'un homme, un homme qui n'apportait ni titres ni garanties ; un homme dont le joug fatiguait, et trop souvent les vices étaient à charge. César commença à chanceler. Il ne rappela pas l'Église, mais eut une foi ridicule aux expédients. Il créa les prétoriens pour le garder, et jeta à la foule la pâture de toutes les corruptions pour faire taire ses cris en assouvissant ses instincts. Mais prétoriens et populace se firent un jeu d'abattre et de relever, d'asseoir sur le trône et de traîner aux gémonies César que Dieu ne sacrait et ne protégeait plus. Voilà, depuis son divorce avec l'Église, l'histoire de la puissance civile. Et la société passe, sans espérance, du césarisme qui l'écrase à la révolution qui la bouleverse, et qui bientôt exténuée par ses propres excès, ivre de fureurs et de violences, se livre à un nouveau César, qu'elle se propose de renverser demain ! Nous voilà loin de la vie tranquille^ que l'Église demandait à l'État, et que l'État était à son tour assuré de conserver par l'Église. L'État et l'Église, puissances ordonnées -par Dieu^, sont faites pour marcher ensemble et s'entresecourir ; la paix du monde est à ce prix. La folie de
* Rom. xiii. — s I Tina, ii, 2.-3 Rom. xiii. : •