DEL1VRANCE DE S. PAUL. I/OEUVRE DE S. LUC
Deux ans s'etaient ecoules depuis le jour ou le centurion Jul-ius remettait Paul auprefet du pretoire. Selon toute apparence, les memes conjonctures, qui avaient alors preserve 1'apotre d'une execution sommaire, devinrent cause de cette detention prolongee. Les Juifs de Jerusalem, do.nt Fattention se detourna delui, des qu'il eut quitte les c&tes'de Palestine, n'envoyerent personne a Rome pour suivre 1'affaire ; /"Poppee, leur proselyte, toute puissante au temps de Temprisonnement, ne fut point sollicitee centre le captif : 1'oubli d'lsrael sauvaPaul pendant les deux annees oii il demeura a la merci de Neron et d'une femme sans moeursf. D'autre part, que pouvait le conseil saisi du proces, qu'attendre les temoins a charge, sans lesquels nulle cau-se ne devait e~tre jugee ? Dans le cas present, une longue attente etait inevitable, puisque les denonciateurs devaient venir non seulement de la Judee, mais des juiyeries eparses, ou 1'acte d'acausation relev.ait sans mil doute les
predications de 1'apotre l . Cependantle delai de deux ans ayant paru amplement suffisant, quand il fut expire, on en vint a r conclure que F accusation faisait defaut. Pour peu qu'on fut verse dans les affaires juives ou la haine et le fanatisme prenaienttant de place, une tell-e issue n'etait pas pour etonner. Les gouverneurs de Judee savaient a quoi s'en tenir sur la-, sincerite des denonciateurs. Felix et Festus n'avaient decouvert dans les plus viv.es instances centre Paul qu'une poursuite aveugle, acharnee, que rien ne justifiait. Le tribunal de Rome ne tarda guere a pencher au meme avis, car cette cour des appels imperiaux se composait d'liommes experts aux agitations et aux de bats du nionde entier, m^me aux querelles religieuses d' Israel 2 . Nous avons vu
1 L'appelant devait obtenir du .premier juge des litterce dimissorice ou apostoli, c'est-a-dire un ecrit destine a faire connaUre 1'appel interjete et accompagne des pieces du proces. (Digeste, XLIX, 6. Paul, Sent, v, 34) . Daremberg, Dictionnaire des A ntiquites, APPELLA.TIO.
2 Mommsen, Romisches Staatsreclit, t. II, p. 948-952. Le tribunal devant lequel Paul comparut etait le conseil de justice, dont 1'empereur, comme tous les magistrats remains, s'entourait, afln de s'eclairer dans 1'exercice de ses fonctions judiciaires. Bien que ce corps n'eut pas alors la forte organisation que lui donnerent les Antonins, il formait deja une assemblee d' elite (Dion Cassius, LXXVI, 17) que 1'empereur ou son delegue presidait et qui tenait ses seances soit au palais, soit an forum. Le president posait les questions; les conseillers donnaient une reponse motives, par ecrit habituellement, d'apres laquelle 1'empereur decidait ; mais celui-ci ne faisait guere que sanctionner leurs arrets, dans les causes ou ni ses passions ni ses caprices n'etaient en jeu.
L'CETJVRE DE s. LUC . 113
ailleurs que la captivite de 1'apotre n'entravait pas son ministere, qu'il pre~chait Jesus dans Rome, 1'avait me" me fait connaitre et aimer au palais des Cesars l . Par ses nouveaux freres dans le Christ, il connut les sentiments favorables de ses juges et en con gut une telle certitude de sa delivrance, qu'en ecrivant a Philemon, il le pria de lui preparer un logement dans quelque chretiente d'Asie 2 . Cette confiance ne fut point decue. Au printemps de 64, le tribunal des appels mit Paul hors de cause et de prison. II n'etait que temps pour le sauver ; quelques mois plus tard, la fureur de Neron s'allumait contrel'Eglise deRome et la devastait.
Les regards de I'ap6tre, tournes vers 1'Asie aux derniers jours de sa detention, semblaient indiquer qu'aussit6t libre, il y porterait ses pas. Cependant le projet, depuis longtemps concu, d'evangeliser FEspagne lui revint a 1'esprit 3 , et si pressant, qu'il decida de Faccomplir sans retard. Par la sans doute il estimait remplir 1'ordre que lui avait donne le Seigneur : Je t'ai etabli pour etre la lumiere des gentils, pour porter le salut jusqu'aux extremites de la terre 4 . L'Espagne etant la borne du monde remain, Paul se croyait tenu de 1'atteindre.
1 Philip., I, 13; iv, 22.
2 PMlem., 22.
3 Rom., xv, 2cS.
4 Act., xiii, 47.
On s'etonnera, peut-tre de nous voir inserer au tissu de 1'histoire un fait qui repose uniquement sur 1'intention exprimee d'un mot par I'ap6tre, sans qu'aucun temoignage contemporain Fappuie. Si nous 1'acceptons si aisement, c'est que 1'autorite des traditions posterieures attestant cette predication nous parait assez ferme pour lui donner certitude. Trente ans, en effet, apres la mort de Paul, le pape S. Clement rappelait aux Corinthiens que 1'apotre avait pr6che aux extremites de 1'Occident 1 , et, dans le siecle suivant (vers 170), une liste des livres saints, dressee a Rome, mentionne en termes expres la mission de 1'Espagne, de maniere a ne laisser aucun doute sur la signification donnee par 1'Eglise romaine aux paroles de son troisieme evdque 2 . Depuis lors, cet incident du ministere de Paul est tenu et donne pour historique 3 . Une telle suite de temoignages, remontant aux premiers siecles, en impose meme a la critique outree de notre temps. Aux yeux
i 'Eiri T6 -cep^a T^? 8u<7sw<; sX6(iv. S. Clement Remain, Ep. ad Corinth., 5.
2 Fragment deMuratori, Iigne37et38. ...sedprofectionePauli
ab urbes ad Spania proficescentis Ce fragment d'un manuscrit
latin de la Bibliotheque Ambroisienue (Cod. 101) 'contient un Canon des livres du Nouveau Testament, lequel, salon toute apparence, faisait partie de quelque ouvrage apologetique compose" a Rome vers 170 au plus tard. II a ete publie pour la premiere fois par Muratori dansses Antiquitates Italicce(lll, 251 et suiv.) : de la son nom.
3 S. Jer6me, in Is., II, 10. S. Athanase, ad Dracont., IV. S. Epiphane, Adv. Hceres,, xxvii, 6. S. Jean Chrysostome, in II Tim,. Horn., x, 3.
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des plus douteurs, la mission de S. Paul en Espagne ne souffre guere de conteste 1 : nous aurions inauvaise grace a- nous montrer plus severes qu'eux. , Malheureusement, le fait de cette predication demeure le seul point acquis : aucun detail ne nous est revele sur le ministere de 1'apotre a cette extremite du vieux monde. Tout ce que nous pouvons presumes c'est que Paul fit route par les barques de cabotage qui couraient au pourtoiir de la Mediterranee. S'il suivit ce modehabituel de navigation, il ne put passer au long des rivages de la Gtaule sans y descendre. En quelqu'un de ces ports il toucha no tre France, la consacrapar la priere, lui obtint d'etre ce qu'elle reste encore aujourd'hui, une terre .d'apotres, la nation tres chretienne.
Dieu eloignait Paul de Rome, a la veille de la cruelle epreuve qui allait affliger cette Eglise; il 1'eloignait comme il ecartait Pierre egalement, afin que ces deux apotres eussent le temps d'achever leur osuvre. Toutefois cette chretiente ne devait pas etre laissee a Fabandon. Selqntouteapparence, quelques disciples de Paul y demeurerent 2 ; un livre surtout resta entreleurs mains, oii revivaientla foi, 1'enseignement, 1' esprit de 1'apotre des gentils : nous voulons parler de Tceuvre que S. Luc acheva pres
1 De serieuses raisons portent a croire qu'il realisa son projet de voyage en Espagne . Renan, Anteohrist, p. 106.
2 Hebr., xin, 23.
de son maitre aux derniers jours de la captivite. Ces pages inspirees sont liees si etroitement a la predication de Paul que, pour montrer comment elles la seconderent, il nous faut entrer en quelques details et suspendre a ce dessein notre recit.
Les origines de notre foi j sont retracees par S. Luc en deux livres d'une grande et simple beaute : la vie du Sauveur dans le premier, dans le second celle del'Eglise jusqu'aremprisonnement de S. Paul. Rien n'indique que 1'auteur ait con<m d'abord 1'idee de ce double tableau : son dessein n'allait probablement qu'a mettre par ecrit 1'Evangile oral, tel que I'ap6tre des gentils 1'exposait a ses Eglises, a renouveler en d'autres termes ce qu'avaientfait S. Mattkieu pour les Chretiens de Jerusalem, S. Marc pour les fideles de Pierre. Le cliarme et le succes de cette premiere peinture donnerent 1'idee d'en souhaiter une pareille pour les Actes des Apotres et nous valurentle recit qui porte ce r nom.
Que les deux ouvrages soient de m^me main, nul n'en doute l ; partout nous y trouvons meme style,
1 Nous laissons de cote la question des sources auxquelles 1'axiteur des Actes aurait puise pour composer son oeuvre". question tant debattue de aos jours! L'imagination des critiques modernes a decouvert jusqu'a huit redactions di verses dans un livre ou semble pourtant regner uue parfaite unite. Jflngst, Die Quellen der Apostelgesohichte (Gotlia, 1895), fera suffisamment connaltre ces hypotheses. L'arbitraire et 1'exces de telles fantaisies ramenent d'ailleurs en ce moment les esprits a des opinions plus raisonnables : voir, en ; particulier, 1'edition des Actes recemment publiee par M. Blass :
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m&mes tours favoris, meme art decomposition 1 . L'auteur s'y presente, au livre des Actes, comme le compagnon des derniers voyages de Paul, mais sans donner son nom, qui nous est fourni par les manuscrits du troisieme Evangile 2 et par la tradition. II n'est autre, on lesait, queleS. Luc dont nous avons parle au cours de nos recits. Au dire d'Eusebe et de S. Jer6me, ce disciple del'ap&tre des genlils etait ne a Andoche 3 , d'une famille paienne, qui 1'instruisit aux lettres grecques, a 1'art de bien dire en cettelangue, a la science pratique de la medecine 4 , L'exercice de cette profession Fentraina hors de sa patrie, puisque c'est a Troade qu'il rencontra Paul et le suivit 5 . II joignait, dit-on, 1'art de la peinture
Acta Apostolorum, sive Luces ad TJieophilum liber alter (Gottingen. 1895). L'auteur des Actes, se donnant pour compagnon de Paul,n'eut besoin que de ses souvenirs personnels, laou il raconte les 6veuements auxquels il prit part. Pour les autres, il eut les temoignages des cliretiens de Jerusalem et des homines apostoliques pres desquels il vecut, Paul son maftre, Pierre, Jacques, Philippe, Marc, etc. Les discours mme qu'il insere dans 1'ceuvre ne prouvent pas qu'il eut en main des documents ecrits : reduits pour la plupart a quelques phrases, ils ne sont vraisemblablement que des sommaires nous donnant Tessentiel, le fond des idees.
1 Voir Beelen, Commentarius in Act. Apost., Prolegomena, . p. 4, 5. Zeller, Die Apostelgesch., p. 387 et suiv.; p. 414
et suiv.
2 Tous portent en te"te : EuayysTuov xarra Aouxav, ou un titre analogue : Kata Aouxav (B. F. 5^) ; Aouxa? (A&), etc.
3 Eusebe, Histor. eooles., Ill, iv. S. Jerome, De vir.ill, 7.
4 Coloss., iv, 14.
5 Act., xvi, 8, 10.
a celui de la medecine, et laissa aux premiers fi deles des portraits du Sauveur, de sa sainte-Mere et des apotres. Cette tradition, d'origine grecque, est sujette a caution 1 ; mais, si Luc n'a point, a la lettre, manie le pinceau, il n'en merite pas moins le renom de peintre, pour son habilete a colorier ses recits : il nous y oifre une suite de tableaux aussi vivants de nos jours qu'aux temps apostoliques.
En quel lieu, en quel temps termina-t-il son oauvre? Son dernier recit, le livre des Actes, brusquement interrompu, fait penser a Rome et a la fin de la captivite de Paul 2 , c'est-a-dire aux environs de Tan 64. L'apotre, des qu'il se vit libre, eut hate de partir pour 1'Espagne et, selon toute apparence, emmena son compagnon habituel. Celui-ci, desirant laisser son second ouvrage aux Romains, et contraint de Tachever sur 1'heure, resserra en une phrase les deux annees que 1'apotre venait de passer en prison. Cette hypothese explique si naturellement I'arr^t soudain du recit, le silence sur les derniers travaux et la mort de S. Paul qu'elle est communement adoptee 3 .
!. Voir Tillemont, Mtmoires pour servir a Vhistoire eecUsiastique, SAINT LUC, t. n, p. 137.
2 Act., xxvin, 30, 31.
3 Historia usque ad biennium Romse commorantis Pauli pervenit, id est visque ad quartum Neronis annum, ex quo intelligimus in ea urbe librum esse compositum. S. Jerome, de Vir. ill., vii. Ce temoignage, dont M. Harnack fait peu de cas, garde aux yeux de
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Quant a 1'Bvangile de S. Luc, il va de soi que sa composition preceda celle des Actes. II fut ecrit probablement au temps que nous avons indique ailleurs ', durant la captivite de Paul a Cesaree. La perspective d'une longue detention de 1'apotre, 1'abandon des Eglises habituees a entendre sa voix, la facilite de trouver en Judee des temoins de la vie du Sauveur, et de completer avec leur aide la Bonne Nouvelle prechee par Paul, toutes ces circonstances pressaient Luc de ceder alors a 1'inspiration de l'Esprit-Saint. Elles rendent vraisemblable. la date que nous assiguons a la redaction de son premier ouvrage. II est possible toutefois qu'il ne 1'ait acheve et publie qu'a Rome.
L'auteur dedie ses deux livres a TheopMle, personnage inconnu, peut-e"tre m^me fictif : des les premiers siecles, Origene, S. Epiphane ne voyaient dans ce nom qu'un terme generique, designant tout homme qui aime Dieu, ou en est aime 2 . Quelque opinion que Ton adopte a cet egard, la nature de Foeuvre temoigne que 1'Evangeliste a en vue uii corps particulier de fideles. II ecrit pour ceux qui sont venus de la gentilite, pour les Grecs, disent Origene et S. Jerome 3 . De la son attention a eviter
M. Blass la haute valeur que la tradition catholique lui a toujours attribute.
1 S. Paul, ses Missions, chap. xvu.
2 Origene, in Lucam Horn., i. S. Epiphane, Hceres., xxi, 7.
3 Origene, in Matt., t. i. S. Jer6me, Epist. ad Dam,., 20.
tout sujet d' offense pour des pai'ens, a relever, au eontraire, tout ce qui tourne a leur honneur, et peut leur faire esperer le salut.
Cette constante preoccupation se manifesto an simple rapprochement des mmes faits racontes par S." Matthieu et par S. Luc. Dans le premier Evangile, qui etait destine aux Hebreux, nous entendons cet ordre du Seigneur aux apotres : N'allez pas vers les. gentils, n'entrez point dans les villes des Samaritains ; allez plutot aux brebis perdues de la maison d'Israel l . S. Luc ne repete pas cette defense. S. Mattliieu rapporte litteralement une autre sentence du Sauveur : Si vous ne saluez que vos freres, que faites vous de plus que.
les autres? Les gentils eux-mmes ne font-ils pas ainsi? 2 . S. Luc emousse le trait : Les pecheurs en font autant 3 .
Nombre de precautions analogues seraient a noter; maisc'est principalementlesoin derecueillir tout ce qui est pour les. gentils esperance de salut, qui caracterise Toeuvre de S. Luc. Pen de pages ou cette intention n'apparaisse. La genealogie du Christ, qui s'arrte a Abraham dans le premier Evangile 4 , remonte en S. Luc jusqu'a Adam 5 , dans
i Matt., x, 5, 6.
* Id., v, 47.
3 Luc., vi, 32, 33.
4 Matt., i, 1,2.
5 Luc., in, 38.
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le dessein de montrer que non seulement le peuple juif, mais I'humanite entiere, entrainee dans la chute du premier homme, se releve dans le nouvel Adam, et recouvre en lui grace et vie. Les anges sur le berceau du Christ chantent la paix offerte a tous les homines de bonne volonte 1 ; Simeon, dans le temple, adore Jesus comme le salut prepare devant la face de toutes les nations, la lumiere destinee a eclairerles gentils 2 . Les me~mes gentils prennent le pas sur Israel des la premiere predication a Nazareth. Le Sauveur, repousse par ses compatriotes, leur montre ou vont les dons que rejette le peuple elu : aux paiens : II y avait beaucoup de veuves en Israel aux jours d'Elie, lorsque le ciel fut ferine trois ans et six mois, de sorte qu'il y eut une grande famine par tout le pays, et Elie ne fut envoye vers aucune d'elles, sinon a une veuve de Sarepta, dans le pays des Sidoniens. Et il y avait beaucoup de lepreux en Israel, du temps d'Elisee le prophete, et aucun d'eux ne fut gueri, sinon Naarnan le Syrien 3 ! . MSmes egards aux gentils dans lerecit dela predication de Jean-Baptiste : S. Matthieu n'y montrait que des Juifs ; en S. Luc, le precurseur annonce le Messie a tous indistinctement, aux publicains, aux soldats paiens 4 . II serait trop
1 Luc., r, 14.
2 Id., n, 30-32.
3 Id., iv, 25-27.
4 Matt., in, 5, 7. Luc., in, 7, 12, 14.
long de feuilleter ainsi page a page toute 1'oeuvre de S. Luc : ce que nous dirons da dessein continue en ses deux livres completera ce que nous omettons ici et montrera que partoutle disciple de Paul s'adresse au m&me auditoire, aux monies lecteurs que son maitre, a la gentilite.
Cette communaute de vues et d'enseignement parut des 1'origine si manifesto dans le premier ouvrage de S. Luc, son Evangile, que Tantiquite 1'attribuait d'uue commune voix a I'ap&tre des gentils : Luc, dit-elle, n'a fait que mettre par ecrit, tout au plus ordonner et rediger ce que Paul pr6chait x . A n' entendre que ces temoignages, la part de 1'Evangeliste dans son oeuvre serait. minime; il est impossible toutefois de la restreindre ace point, car S. Luc, dans sa preface, nous donne une toute autre idee de 1'originalite de son travail et du but qu'il s'est propose : Plusieurs, dit-il, ayant deja entrepris de rediger le recit des choses accomplies parmi nous, comme nous les out transmises ceux qui, des le commencement, ont ete les temoins oculaires et les ministres de la parole, j'ai. cru bon, moi aussi, apres avoir tout examine avec soin depuis 1'origine, det'en donner par ecrit toute la suite, cher Theo-
i Lucse digestum Paulo adscribere solent. Tertullien, Adv. Marcionem, iv, 5. Lucas, sectator Pauli, quod ab illo prsedicabatur Evangelium in libro condidit . S. Irenee, Cont. Hoer, m, 1. Cf. Fragment de Muratori, i, 2-7, etc.
L'CEUVRE DE s. LUC 123
phile, afm que tu reconnaisses la certitude des choses dont tu as ete instruit 1 .
II suit de la que S. Luc ne se contente pas de mettre par ecrit une predication evangelique maintes fois entendue, qu'il fait oeuvre non de scribe mais d'historien, qu'il remonte aux sources, les scrute avec soin, en tire une narration ordonnee qui lui est propre. Paul, sans doute, demeure pour lui 1'autorite principale, le maitre, 1'illuminateur , comme parle Tertullien 8 , mais a cote de lui, il n'omet point de consulter ceux qui, desle commencement, ont vu les choses de leurs propres yeux . Maintes occasions s'oifrireut a lui de consulter ces temoins de la premiere heure. ARomeil put voir Pierre, le diacre Philippe a Cesaree, a Jerusalem Jacques le Mineur, peut-etre me~melamere de Jesus. Plusieursestiment qu'il doit a cette Vierge Sainte le recit de 1'enfance du Sauveur, et leur supposition n'a rien que de vraisemblable 3 .
i Luc., i, 1-4.
8 Tertullien, Adv. Marcionem, lib. IV, cap. n.
3 M. Resell pretend retrouver dans nos Evangiles actuels la trace de deux recits anterieurs dont S. Luc fit usage : 1 une histoire de 1'enfance du Sauveur, ecrite en hebreu, a laquelle il donne le nom de Generations de Jesus; 2 un Evangile primitif hebreu, intitule : T& Tvdyta 3 l7i<ioO et contenant a la fois les paroles et les actes de Jesus. A ussercanonisohe Paralleltesote ru den Evangelien ; Paralleltexte zu Lucas gesammelt und untersucht von Resch, (Texte und Untersuchungen, 1895). L'existence de tels documents est trop problematique pour que. nous les nommions parmi les sources ou S. Luc puisa en composant son oeuvre.
Les deux premiers Evangiles se trouvaient-ils parmi les documents que Luc avait en main ? Aucun des Peres ne 1'insinue, et S. Jerome semble traduire leur pensee commune lorsqu'il declare que Luc a ecrit d'apres ce qu'il a entendu, non sur ce qu'il a vu *, ou qu'il a recueilli dans les Evangiles precedents, line suit pas de la qu'il ait ignore 1'oeuvre de ses predecesseurs. Nous venons de I'entendre dans sa preface parler de plusieurs recits de la vie du Sauveur qui avaient c ours de son temps : comment supposer que, parmi ces temoignages, ceux-la seuls lui aient echappe qui etaient inspires de Dieu ? II les connut done se]on toute apparence, mais nous ne saurions admettre qu'il leur emprunte servilement les passages de son Evangile ou les memes faits sont racontes en termes plus ou moins semblables. D'ou vient en effet, s'il les copie ainsi, que dans les memes recits il omet des details interessants, et change sans motif mots et phrases ? Pourquol neglige-t-il une partie notable des incidents racontes par ses devanciers? L' explication plausible de ces differences est celle que nous avons donnee en traitant ailleurs de la composition des Evangiles 2 . Aucun ecrit, si autorise qu'il fut, ne valait pour les fideles le recit verbal des actes et des paroles du Sauveur par les temoins de sa vie. On ne se lassaitpas de I 1 entendre,
1 S. Jer6me, Commentariorvm in Evang. Matt. Prologus.
2 S. Pierre, chap, xu, i : LA PREDICATION EVANG ELIQUE.
L'CEUVRE DE s. LUC 125
car dans ce catechisme historique de la primitive Eglise souvent quelque nouveau trait, quelque nouveau detail , omis jusque-la, revenait a 1'esprit du narrateur et accroissait le tresor de la croyance. La Bonne Nouvelle ainsi transmise ne prenait point, comme I'Evangile ecrit, une forme immuable ; elle gardait seve et vie, incessante fecondite. Nous estimons que, dans sa preface, S. Luc se refere principalement a ces traditions orales *. Si libres, si mobiles qu'elles parussent, dans leur cadre consacre, 1'habitude des monies recits, le scrupule d'y maintenir la plus rigoureuse fidelite y introduisaient une certaine fixite d' expression ; surles points importants on arrivait fatalement a repeter les memes paroles pour dire les me"mes choses. Nombre de passages ou S. Luc parait se modeler sur S. Matthieu et S. Marc, ne sont vraisemblablement que des emprunts faits par lui a ce fonds commun de I'Evangile oral. II y puisait, comme firentavant lui les deux synoptiques, en pleine liberte, au souffle de 1'Esprit d'en haut 2 .
Autant 1'influence de S. Matthieu et de S. Marc sur le troisieme Evangile nous parait restreinte et
rcaplSoaav 'fijxtv ol aT;'(ip^!; autdnTat nid u-re-rjplTrac ysvd- JJ.EVOI TOU Xdyou. Luc., i, 2.
2 Schanz, Commentar uber das Evangelium des Heiligen Lucas, p. 12 et suiv. Traditions hypothese ; Tub. Quartalschr. (1885), p. 216 et suiv. Comely, Introductio, 45-51. Reithmayr, Einleit., p. 345 et suiv. Revue Eiblique, articles du R. P. Semeria (1892, p. 520-559), de M. J'abbe Batiffol (1894, p. 377-381), du R. P. Lagrange (1895, p. 4 T 22 ; 1896, p. 5-38).
126 SAFNT PAUL
souvent douteuse, autant celle de S. Paul semble manifesto dans 1'oeuyre entiere de son disciple. S. Luc le declare lui-meme ; son dessein est de montrer a ses lecteurs, par les actes du Sauveur et des Ap6tres ; la solidite des enseignements qu'ils out recus l . Or, nous avons vu a qui il s'adresse : aux Chretiens instruits par S. Paul. Ce sont done les enseignements habituels de I'ap6tre des gentils qu'il entend coufirmer par le recit des faits evangeliques. II met ainsi en lumiere et comme en action les doctrines abstraites de son maitre : 1'empire du peche sur le monde ; clans la foi au Christ, la redemption ; le salut otfert aux paiens comme aux Juifs ; la necessite, 1' universalite, les divines richesses de la grace. S . Matthieu avaitmontre le Messie en Jesus ; S . Marc, le Fils de Dieu ; . S. Luc le presente au monde comme son Sauveur, un Sauveur compatissant et secourable a tons, sans acception de personnes, sans privilege exclusif de race, d'etat religieux ou moral. Partout sans cloute, 1'ordre suivipar le Sauveur dans la synagogue de Nazareth 2 est observe : aux Juifs d'abord, puis aux paiens 1'oifre du salut ; mais au refus des premiers, laporte reste largement ouverte a la gentilite, et S. Luc se complait a montrer l'empressement de celle-ci a remplir la place dedaignee par le peuple elu. Le Samaritain si
i Luc., i, 3-4.
8 Id., iv, 16-30.
L'CEUVRE DE s. LUC . 127
meprise d'Israel 1 est en rang d'honneur dans le troisieme Evangile. Ce n'est ni le pretre ni le levite qui soignent le malheureux blesse par les voleurs et gisant sur la route de Jericho ; c'est le bon Samaritain ; et Jesus le donne comme modele au docteur de la Loi venu pour le tenter 2 . Des dix lepreux gueris, un seul revient se Jeter aux pieds du Sauveur et lui rendre graces : Et celui-la etait un Samaritain . Ou sont done les neuf autres, dit Jesus. II ne s'en est point trouve qui soit revenu rendre grlice a Dieu, sinon cet etranger 3 ?
Mme faveur pour les publicains, autre objet du mepris populaire. S. Luc les montre dociles au bapteme de Jean 4 , egalement empresses autour du Christ, obtenant qu'il entre dans leur demeure et prenne place a leur table. Les pharisiens ont beau en prendre scandale, le traiter de mangeur, de buveur, d'ami des publicains et des pecheurs 5 ; Jesus, pour toute reponse, leur montre le pharisien dans le temple, priant, le front haut, 1'orgueil anx levres ; bien loin derriere lui, le publicain n'osant lever les yeux, se frappant la poitrine : Mon Dieu, ayez pitie de moi qui suis un pecheur. Je vous le
1 Voir la Vie de Notre-Seigneur Jesus-Christ, tome I, appendice V, LES SAMARITAINS.
2 Luc., x, 25-37.
3 Id., xvn, '11-19.
* Id., in, 12-13.
s Id., v, 27-39 ; vn, 29-34 ; xv, 1-2 ; xix, 2-10.
declare, conclut le Sauveur, celui-ci descendit justifie dans sa maison et non pas 1'autre J .
Mais c'est plus bas encore, en pleine et vile corruption, que Luc aime a -peindre le triomphe de la grace. Deux de ses plus touchants tableaux ont ce mme sujet : Magdeleine encore impure, baisant, baignant de larmes les pieds de Jesus ; plus tard Magdeleine sanctifiee, en extase devant son Sauveur, et recevant de lui 1'assurance qu'elle a choisi la meilleure part 2 .
Ce n'est la, sans doute, que 1'accomplissement de la parole repetee par les trois synoptiques : Je ne suis point venu appeler les justes, mais les pecheurs 3 ; aucun d'eux toutefois ne s' applique coname S. Luc a la montrer en action.
"Les Actes, plus encore que FEvangile, lui servent a mettre en relief cette economic de la Redemption . ,Au cours des trente premieres annees de 1'Eglise, le salut constamment rejete par Israel va a tout ce que les Juifs abhorraient comme voue a l'infamie et au peche. Pierre ouvre la voie en appelant 1'Esprit d'en haut sur les Samaritains, sur les paiens de Cesaree 4 . Paul 1'y suit; chasse des synagogues qu'il tente vainement d'evangeliser, il n'y parait guere
1 Luc., xvni, 9-14.
2 Id., vn, 37-48. x, 38-42.
3 Matt., ix, 13. Marc, n, 17. Luc, v, 32.
4 Act., vin, 14-15; x,. 44^47 ; xi, 1-18.
L'CEDVRE DE.S. LUC 129
que pour signifier aux Juifs F abandon da Seigneur : Vous etiez les premiers a qui il fallait annoncer.la parole de Dieu, mais puisque vous la rejetez et que vous vous jugez vous-m&mes indignes de la vie eternelle, nous allons aux paiens l .
S. Luc n'indique point d'autre moyen de salut a cette gentilite, que la foi presentee par son maitre comme source detoute justification, detoute saintete. Gette foi, operant par la charite, suffit a transformer les cosurs, a y infuser une vie nouvelle, celle de Dieu me~me. Les exemples abondent de ces prodigieux changements. En quelques heures Philippe fait un cliretien de 1'eunuque d'Ethiopie : Qui m'empche d'etre baptise ? demande ce gentil.
Si vous croyez detout votre cceur, repond 1'evangeliste, vous le pouvez 2 . Plus rapide encore est Faction de la grace dans la predication de Pierre aux paiens de Cesaree. L'Esprit n' attend pas que 1'apotre ait fini de parler pour descendre sur eux et leur communiquer le don des langues. Les com-^ pagnons de Pierre demeurent stupefaits d'une telle soudainete, et lui de s' eerier : Peut-onleur refuser lebapt^me? Us ontrecul'Esprit-Saint comme nous 3 . Sur le champ, il les fait baptiser au nom du Seigneur Jesus-Christ. Paul et Barnabe ne passent
1 Act., xiri, 46.
2 Id., vin, 26-39.
3 Id., x, 44-48.
qu'une semaine a Antioche de Pisidie * ; ils la'issent derriere eux une communaute de croyants, pleins de joie et de 1'Esprit-Saint 2 . Nul commentaire ne vaut de tels faits pour rendre sensible la vertu de regeneration inherente a la foi, sa toute puissance a purifier et sanctifier, a creer la vie surnaturelle clans les arnes, commeDieu a cree le monde, d'un elan d'amour.
S. Luc n'excelle pas seulement a faire Men saisir la theologie de son maitre, il sait la rendre aimable. Le troisieme Evangile, tout eii demeurant 1' austere revelation de Jesus a 1'apotre des gentils, devient aux mains de son disciple an baume de vie verse sur les plaies del'humailite; il est essentiellement I'annonce du pardon 3 ; de la misericorde repanclue d'age en age 4 , 1'Evangile du coaur de Jesus. S. Luc a seul recueilli ces premieres lueurs du regne de la charite, qui^s'etaient levees sur le berceau de rEnfant-Dieu : Jean tressaillant des le sein de sa mere a Tapproclie du Christ 5 ; le precurseur, depute pour pr^cher le salut,la remission des peohes par les entrailles de la misericorde de notre Dieu 6 ; les anges chantant a la creche du Sauveur paix aux hommes de bonne volonte 7 .
1 Act, xni, 14, 42, 44.
2 Id., xin, 52.
3 Luc., ]v, 19. ,
4 Id. ,i,50.
s Id., i, 41.
6 Id., i, 77-78.
7 Id., n, 14.
L'CEDVRE DE s. LUC 131
Monies preoccupations dans les recits de. la vie publique de Jesus. Son premier acte dans la synagogue de Nazareth est de lire cet oracle signifieatif d'Isaie : L' esprit du Seigneur est sur moi ; il m'a oint, pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, la delivrance aux captifs, la vue. aux aveugles, pour affranchir ceux qui sont foules 1 . A Jacques et Jean, qui appellent le feu du ciel sur une ville de Samaritains qui les repoussait, il repond : Vous ne savez de quel esprit vous e~tes. Le fils de rhomme n'estpas venu perdreleshommes,maislessauver 2 . Etquel transport dans son coeur, alapenseequel'Evangile, cache aux sages et" aux intelligents, est revele aux petits 3 ! Quel cri d' amour ! Je suis venu jeterle feu sur la terre, et que veux-je? sinon qu'il s'allume 4 , II arrete le bras pr^t a couper le figuier sterile : Laissez-le, dit-il, que je labour e au pied et que j'y mette du fumier : peut-e"tre portera-t-il du fruit 5 . En S. Luc comme en S. Matthieu, petit est le nombre des elus 6 , etroite la porte des cieux et un viril effort necessaire pour la francnir 7 , mais Jesus y parait, relevant les courages et montrant a cote des reprouves que 1'infidelite enchaine au
1 Luc., iv, 18-19.
2 Id., ix. 52-56.
3 Id., x, 21.
4 Ld., xii, 49.
5 Id., xni, 6-9.
s Matt., xix, 30 ; xx, 16. Luc, xnr, 30.
7 Id., YII, 13, 14. Luc., xni, 24.
dehors dans les pleurs et les grinceinents de dents, toute une multitude d'elus penetrant a 1'interieur. II en viendra d'Orient et d'Occident, .du septentrion et du midi, qui seront l table dans le royaume de Dieu l . Etrange spectacle assurement que cette salle de festin, ou, pele-mele, mendiants, estropies, aveugles, boiteux occupent les sieges dedaignes par les invites de marque ! Et comme il y a encore des places de reste : Allez, dit le maitre a son serviteur, allez dans les chemins et le long des haies, et forcez-les d'entrer, afin 'que ma maison se remplisse 2 . Nous savons d'oii sort cette derniere. recrue du Sauveur : dela lie du peuple, publicains, pecheurs, courtisanes 3 . A le voir en pareille compagnie, les Pharisiens de se recrier 4 ; mais Jesus oppose a leurs murmures ses plus touchantes paraboles : 1'enfant prodigue 5 , la drachme retrouvee 6 , le pasteur abandonnant son troupeau dans le desert pour courir apres la brebis perdue et la rapportant sur ses epaules en grande allegresse, car il y a plus de joie dans le ciel, pour un pecheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besom de penitence 7 .
1 Luc, xm, 25-30.
2 Id., xiv, 16-23.
3 Matt., xxi, 31, 32. Luc,, vn, 34-50.
4 Luc., xv, 1-2.
s Id., xv, 11-32.
o Id., xv, 8-10.
" Id., xv, 4-7.
L'CEUVRE DE s. LUC 133
Tel S. Luc nous peint le divin Maitre : Sauveur avant tout et pour tous, poussant la misericorde jusqu'a ne voir dans le peche de la Magdeleine que le grand amour qui en jaillit et 1' efface. Beaucoup de peches lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aime : celui-la aime moins a qui 11 est moins pardonne 1 . Paul se souvient de ces paroles quand il declare que la Loi est intervenue, afin que le peche se multipliat et que, la ou le peche avait abonde, la grace fut en surabondance 2 ; mais si Ton confronte le commentaire de 1'apotre avec le texte evangelique, on sentira tout ce que nous devons a S. Luc, comment, au souffle d'en haut, le Jesus que Paul prechait s'est pour ainsi dire attendri sous le pinceau de son disciple. Ce n'est plus le Christ eblouissant de majeste qu'il nous presente, reunissant en soi tous les tresors de la sagesse et de la science 3 , la plenitude de la divinite 4 ; le Christ image du Dieu invisible 5 , maitre du monde qu'il voit sous ses pieds 6 , assis a la droite du Pere ' ', au-dessus des anges, de la creation entiere ; c'est le Christ du chemin de Damas ne terrassant le scribe haineux que
,! Luc,, vii, 47.
2 Rom., v, 20.
3 Coloss., n, 3.
^ Id., n, 9.
5 Id., i, 15,
6 Ephes, i, 22.
7 Coloss., in, 1. Ephes, i, 20, 21.
pour lui demander avec douceur : Saul, Saul, pourquoi me persecutes-tu 1 ? Jusqu'au bout S. Luc clierche de semblables traits dans la vie de Jesus, y recueillant de preference actes et paroles propres a conquerirles coeurs. Seul des evangelistes, il nous a conserve cette priere de Jesus sur la croix : Mori Pere, pardonnez-leur ; ils nesaventce qu'ils font 2 . Matthieu et Marc ne parlent que des blasphemes proferes par les larrons crucifies a ses cotes 3 ; Luc seul nous revele le coup de grace qui convertit 1'un d'eux etce dialogue ou eclate la toute puissance de la foi : Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous viendrez dans votre royaume . En verite, je te le dis; aujourd'hui m&ne, tu s eras avec moi dans le paradis 4 .
Nous n'oublions pas, certes, en essayant de faire dans le troisiemeEvangilela partdu disciple, et celle de 1'apotre, a quel point Paul aima Jesus et le fait aimec: Nul ne s'est laisse consumer davantage par la divine charite, nul n'en a parle en termes plus ardents; inais la flamme qui 1'embrase et que luim^me allume dans les cceurs brule siir les sommets; le CHrist de Paul demeure celui des ames elevees . II semble que Dieu ait inspire a S. Luc de rappro-
1 Act., ix, 4.
2 Luc., xxiii, 34.
3 Matt., xxvii, 44. Marc., xv, 32.
i Luc, xxin, 42, 43.
L'CEVVRE DE s. LUC 135
cher a notre portee ce divin Sauveur. Le Jesus qu'il , presente a nos adorations est le refuge et le salut des petits, des ignorants et des humbles, le divin Crucifies qui reparut dans le Cenacle, tendant aux apotres ses mains percees, leur montrant sa poitrine entr'ouverte pour les y attirer et les presser sur son coeur : Paix a vous tous ! c'est moi, n'ayez paspeur l .
II fallait a Luc des dons parti culiers pour faire ainsi de 1'Evangile la Bonne Nouvelle adressee a tout coeur sincere et aimant. Le ciel lui prodigua ce qui etait necessaire a son oeuvre. A la difference des autres ecrivains du Nouveau Testament, tons hebreux, et portant 1'empreinte deleur race et de leur temps, il est grec par naissance comme par education; il en a le genie universel : ordre, simplicite, clarte des pensees, char me de 1' expression, souplesse a tout concevoir, tout exprimer, tout insinuer. Ces qualites donnent a son ouvrage d'autant plus de seduction que Pimage et le sentiment j dominent : elles rendent aimable, accessible a tous une doctrine que Tessor de la pensee porte si haut dans les Epitres de Paul, mais que, souvent aussi, la subtilite, 1'etrangete du raisonnement obscurcissent aux yeux du commun. Luc ne recourt guere a
i Luc., xxiv, 36. Legon conserves par la Vulgate qui se trouve dans un certain nombre de manuscrits : G. P., etc., et plusieurs versions.
cette dialeciique ; il raconte, expose, peint les faits en tableaux si lumineux, quel'art chretien de preference lui a demande ses inspirations. Les fresques, les verrieres de nos temples ne font le plus souvent que reproduire quelque recit du troisieme Evangile on des Actes. Merne source aux chants qui y -retentissent pour charmer nos ames : Magnificat. . . Gloria in excelsis . . . Benedictus Dominus Dem Israel... Nunc dimittis. C'estLuc qui les a recueillis, lui qui a depose au berceau de 1'Eglise ces premiers germes de notre liturgie. Sa part d'iniiuence a done ete considerable dans la predication evangelique ; sans egalerl' action de Paul, son maitre, elle 1'a secondee, completee a certains egards : tous deux reunis forment un corps de revelation auquel rien ne manque d'essentiel. Abstraction faite des autres ecrits du Nouveau Testament, le double temoiguage de Paul et de son disciple suffiraient a nous garder le Christ, sa theologie, sa vie, son oauvre : et ce tenioignage importe entre tous, car nos adversaires les plus determines sont contraints d'en reconnaitre la valeur. Nul critique serieux ne rejette aujourd'huil'authenticite des principales Epitres de Paul, nul ne conteste que, vers 50, vingt ans environ apres la mort du Sauveur, Luc se. trouvat aux cotes de 1'apotre des gentils J , commencant de recueillir ce qu'il nous a transmis de Jesus et de son
i Act, XYI, 10.
L'CEUVRE DE S.'LUC 137
Eglise. De commun aveu ce n'est done pas dans un vague lointain que nous apercevons les origines de notre foi : par Paul et son disciple, nous en touchons 1'assise.