IE V.LECOFFRE
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a son disciple, une arrmire puissante, la parole de vie 1 qui les garderait de mortelles atteintes. L'occasion s'offrit bientftt d'eprouver a quel point cette confiance etait legitime, car apeinePaul eut-il gagne 1'Espagne qu'une persecution, aussi formidable qu'imprevue, assaillit la chretiente de Rome,
Cette temp&te surgit du vent.de folie qui soufflait a tout hasard sur le Palatin, depuis que Burrhus et Seneque n'etaient plus la pour en contenir les fureurs. Neron, nous 1'avons vu, restait livre a deux conseillers, pour mieux dire, a deux ihstigateurs de sa demence, Tigellin et Poppee.
Le pouvoir aux mains du premier servait uniquement 4 satisfaire 1'avarice et la haine; il ne se 'montrait homme que pour le crime 2 . Cornelius Sylla, Rubellius Plautus 3 , Octavie 4 furentses premieres victimes ; on ne les comptera plus a la conspiration de Pison : denonciations, confiscations, tortures, sang verse, tout y donnant pature a ses vils instincts les exaltera; mais des le temps ou nous somines, il se montre clairement le mauvais genie de Neron 5 . Ce fut en 64 que, pour flatter les
i Philip., ii, 16.
8 Crudelitatem mox, deinde avaritiam et virilia scelera exercuit . Tacite, Histor., i, 72.
3 Tacite, Annal., xiv, 57.
4 Id., xiv, 61-64. Suetone, Nero, 35, 57. Dion Cassius, I, 13.
5 ..... Corrupto ad omne facinus Nerone . Tacite, Hist., i, 72.
passions de son maitre, il donna, sur 1'etang cl'Agrippa, la fete tristement fameuse dont les exces porterent au comble les hontes de ce regne 1 : en cette me~me annee, les Chretiens allaient connaitre de quelle ferocite etait capable cet homme fletri des 1'enfance, grandi dans le crime, destine a une vieillesse impudique, au suicide dans 1'orgie 2 .
L'influence de Poppee, egalemerit funeste aux disciples du Christ, fut moins degradante pour Neron. Cette femme sans moeurs, mais de grand monde, garda quelque hauteur d'ame dans le desordre 3 . Elle ne se donna ' pas sans fierte, allant presque a dieter des lois 4 . Une humble et douce affranchie, Acte, se montrait alors toute puissante sur Neron : elle osa traiter cette liaison de basse et de servile 5 et parvint, sinon a la rompre, au moins a 1'affaiblir. Octavie, bien que delaissee, tenait place d'epouse et de reine : Poppee Fen chassa; .
1 Tacite, Annal.,-x.v, 37.
2 Sophouius Tigellinus obscuris parentibus, fseda pueritia, im-
pudica senecta accepto apud Sinuessanas aquas supremse neces-
sitatis nuntio, inter stupra concubinarum et oscula et deformes moras, sectis novacula faucibus, infamem vitam foedavit etiam exitu sero et inhonesto. Tacite, Histor., 1, 72. 'Aae^yetqiTE xal |j.taitpovia Tcavrot? tobs xa6' iaut6v avOptiTrou? uicspdcpavTa. Dion Cassius, LXII, 13.
3 Tacite, AnnaL, xui, 45.
4 Id. xui, 46.
5 Neronem, pellice ancilla et adsuetudine Actes deviactum, nil e contubernio servili, nisi abjectum et sordidum traxisse . Tacite, Annal.,.xm, 46.
puis, comme le peuple fremissait de 1'outrage inflige a la fllle de Claude, elle demanda la tete de sarivale et 1'obtint *. Ce crime la montre capable, a certaines heures, d'egaler, de passer me~me la ferocite de Neron. Habituellernent, toutefois, de meilleurs instincts la diligent-, elle fait partie de ces patriciennes, nomb reuses alors, auxquelles Rome et ses joies d'un jour ne suffisaient plus, et qui, par dela le tombeau, aspiraientaunmondemeilleur, revaient de lumiere, de paix, de felicite sans ombre 2 . Le secret de cet avenir, certaines le demandaient aux mysteres d'Asie et de Grece, aux religions de 1' Orient 3 ; d'autres aux devins de toute origine qui hantaient leurs palais 4 . Les appartements de Poppee etaient ou verts a ceux-ci; mais des conseillers plus sages v avaient aussi leurs entrees et Tavaient initiee au mosaisme 5 . Devote au Dieu 6 d'Israel, elle le demeura jusqu'a la tombe : son corps, au lieu d'etre brule, selon les coutumes romaines, fut embaume comme chez les Juifs 7 . L'adhesion qu'elle donna a leurs dogmes ne la garda point de laches
1 Tacite, xiv, 60-64.
2 Priedlaender, Mosurs Romaines, t. I, livre v : LES FEMMES.
3 Le culte d'Isis, entre autres, avait leur preference. Juvenal, vi, 526 et suiv. Tibulle, 1, in, 23 et suiv.
4 Juvenal, vi, 542 et suiv.
5 Tacite, Histor., i, 22.
6 Josephe, Antiq. jud., XX, Yin, 11. Vita ) 3.
7 Tacite, AnnaL, xvi, 6. .
cruautes, nous 1'avons vu ; elle s'alliait egalement aux faiblesses de la femme. Poppee j portait toutefois, meme dans la coquetterie, un instinct de graadeur ; fiere d'une beaute qui lui valaitl' empire, elle n'epargnait rien pour en soutenir 1'eclat, jusqu'a trainer partout cinq, cents anesses, atin de sebaigner dans leur lait l . Le jour oii le miroir lui montra de tels soins inutiles et son teint deja fletri, elle souhaita la mort plutdt que de lui survivre 2 . Vanite folle assurement, mais qui tranit plus d'orgueil que de corruption. Quels que fussent ses desordres, elle veillait a ne point s'y avilir, a rester ce que Tavait faite la naissance, femme de race, d'une distinction achevee. Nul ornement ne lui manquait, pas merne les dehors de modestie dont elle relevait ses attraits. Rarement elle paraissait en public, et toujours a demi-Toilee, soit pour ne pas rassasier les regards, soit qu'elle eut ainsi plus de cnarmes 3 . Une fastueuse elegance 4 , les dons de Tesprit, un langage aimable 5 , achevaient de deguiser la courtisane sous les traits de la plus seduisante des patriciennes. Neron s'y attacha et de coeur ; a proprement par-
1 Pline, Hist, natur., xicvm, 50.
2 Dion Cassius, LXII, 28.
3 Tacite, AnnaL, xiu, 45.
4 Elle poiissait la recherche jusqu'a ferrer d'or ses miiles favorites. Pline, Hist. Nat., xxxni, 49.
5 Sermo comis nee absurclum ingenium . Tacite, Annul., ' xiu, 45.
ler, ce-fut la seule femme qu'il aima l . Aussi, quand il 1'eut blessee a mort dans un acces de fureur, tels furent ses regrets qu'il s'attacha en desespere a tous ceux qui lui rappelaient son image, et les poursuivit comme elle de son brutal amour 2 .
L' empire de Poppee ne pouvait donner a Neron 1'humanite, I'honn6tete de mceurs que cette femme ne connut jamais, mais il contribua a maintenir en lui le gout des arts et des lettres, la culture de 1'esprit. Burrhus et Seneque, charges d'instruire le-fils d'Agrippine, n'y avaient point echoue entieremeiit ; leur eleve qui, livre a lui-m^me, n'eut ete qu'un monstre de cruaute et de debauche, demeura, au travers d'abominables desordres, toujours soucieux de poesie, de musique, de gloire litteraire; sa constante ambition fut de se montrer artiste, fallut-il mme descendre jusqu'a n'tre qu'un histrion, et nous le verroiis jusqu'au bout soutenir ce role 3 .
11 s'y consuma en ridicules efforts, car 1'education ne lui avait donne qu'une teinture des arts ; nul genie, a peine quelque talent; il s'exerga a peindre, a sculpter, a chanter, en s'accompagnant sur la lyre, le tout mediocrement ; ses vers ne manquaient point de facilite 4 , mais une rhetorique
i Ppppceam... dilexit unice . Suetone, Nero, 35.
8 Suetone, Nero, 35. Tacite, Annal., xvi, 6. Dion. Cassius, LXII, 28 ; LXIII, 12, 13.
3 Suetone, Nero, 39.
. 4 id., 52, 53.
creuse, 1'emphase, le faux brillant les deparait : mourant, il posait encore devant Rome ameutee et cherchait le mot a effet. C'etaient la, il est vrai, les defauts de 1'epoque; Seneque n'en est pas exempt; mais, chez lui, la pensee se degage avec puissance du vehement disgracieux qui 1'enserre. Neron ne garde de son maitre que les defauts; pour toute sagesse il a le fanatisme de la Grece, de ses institutions, de ses reves mythologiques, etla maniede les copier.
Les jeux publics, en grand hoimeur chez les Hellenes, n'avaientpas droit de cite a Rome. L' austere fierte des Quirites tenait ces amusements pour indignes et les abandonnait a la classe servile; Neron resolut de les tirer d'infamie en, conduisant lui-m^me des chars dans le grand cirque. C'etait dans le temps oii Burrhus et Seneque gardaient encore un reste d'influence, mais ils se sentaient impuissants a brider ce caprice d'un jeune fou, maitre du monde a vingt-deux ans ; dans Tespoir d'attenuer ses extravagances, ils y prterent la main. L'essentiel leur paraissait d'en derober au public le spectacle avilissant; ils choisirent a cet effet le cirque commence par Caligula et coritinue par Claude dans la vallee du Vatican 1 ; on se trou-
i L'obelisque, tire d'Heliopolis et dresse aujourd'hui sup la place Saint-Pierre, se trouvait a l.'extremite du long mur (la Spina) qui partageait le cirque en deux dans sa longueur. Coureurs et chars
vait la en domain e prive, au milieu des vastes jardins de Neron. Le prince n'y eut d'abord que ses courtisans pour spectateurs, mais bient6t leurs applaudissements trop discrets nelui suffirentplus ; les portes du cirque imperial s'ouvrirent a la plebe, dont les transports bruyants acheverent d'aifoler le vaniteux Cesar. II ne r6va plus que the&tre, contraignit des consulaires, rnme de nobles patriciennes a y jouer des roles bouffons ou obscenes : lui-meme s'y montra, la lyre a la main, chantant ses vers au public et mendiant ses suffrages 1 . Burrhus etait. la parmi ses pretoriens, la honte au front, gemissant en secret, mais couvrant de son prestige des folies, aim d'epargner au monde des cruautes 2 . La passion de Neron pour la Grece avait d'autre part 1'a-vantage de lui inspirer des gouts plus sortables a mi prince. II aimait les belles choses, les chefs-d'oeuvre de 1'Hellade et de 1'Orient, statues, vases precieux, objets d^rt, et il prodiguait 1'or pour les acquerir 3 . Dans 1'arcnitecture surtout, ses fantaisies se donnaient libre champ. II avait
tournaient 'autour de ce large soubassement revetu de marbre, sur lequel s'^levaient a profusion statues, autels, obelisques, fontaines trophees de toute sorte.
1 Tacite, AnnaL, xiv, 14-16. Suetone, Nero, 11, 12, 21, 23, 24, 25, 27, 30. Dion Cassius, LXI, 17-21 ; LXII, 15.
2 . Accesserat cohors militum, centurioues tribunique, et moerens Burrus ac laudans. Tacite, AnnaL, xiv, 15.
3 Suetone, Nero, 47. Pline, Histor. natur., xxxvu, 7.
herite des Cesars, ses predecesseurs, un domaine sur le Palatin, qui n'etait a 1'origine qu'une modeste demeure, occupee par Auguste l ; mais Tibere en avait notablement agrandi 1'enclos, et Caligula, 1'etendant a la colline entiere, en avait fait une si majestueuse residence que le nom de, palatium, palais , est reste aux maisons royales. Des sommets, que couvraient les principaux edifices, les dependances descendaient an Fornm et atteignaient le temple de Castor et de Pollux qui leur tenait lieu de vestibule. Pres de la, un pont rattachait le Palatin au Capitole, afin que le maitre du monde put a 1'aise et de plain-pied rendre visite a celui de I'Olympe 2 . De si vastes entreprises semblaient deja osuvres de prodigue. Neron les trouva indignes de lui ; raillant ses devanciers de leur mesquinerie, il entendait montrer au monde ce que peut un Cesar 3 . II manda done aux ingenieurs Severe et Celere d'edifier provisoirement un premier jet de ses fantaisies. Cette maison de passage 4 , comme il 1'appelait, egala les plus fastueuses inventions des monarques d'Egypte et d'Assyrie. Mis en gout par cet essai, il resolut d'executer Toeuvre en telle
1 Suetone, August us, 12,
2 Id., Caius, 22.
3 Id., Nero, 37.
^ Non in alia re damnosior quam in aedificando, domum a Palatio Esquilias usque fecit. Quam primo transitoriam, mox, iucendio absutnptam restitutamque, auream nominavit . Suetone, Nero, 31.
MASSACRE DES CHRETIENS DE ROME x 147
magnificence qu'elle meritat le nom de ' maison d'or . Mais le propre des maniaques est de ne se contenter jamais. Les appartenances du nouveau palais ne lui plurent qu'amoitie : vainement avait-on prolonge le pare jusqu'aux jardins de Mecene, sur 1'Esquilin l . Neron voulait plus d'espace encore et, le Palatin se trouvant au coeur de la vieille ville, il rvait de balayer ces quartiers populeux pour accroitre son domaine, de 1'etendre meme par des galeries et des arcades aux collines d'alentour.
Un evenement fortuit, mais de terrible consequence pour les Chretiens, permit a ces songes de prendre corps, Le 19 juillet de 1'an 64, un incendie eclata non loin de la porte Capene, a I'extremite du grand Cirque, contigue au Palatin et au Celius 2 . Des boutiques s'y pressaient, pleines de niarchandises inflammables j le feu, pousse par un fort vent, eut vite fait d'envahir le cirque dans toute sa longueur et d'embraser ces materiaux. Les ruelles tortueuses du quartier ne permettaient aucun secours ; d'ailleurs, en un instant, elles furent pleines de gens, affoles de ce reveil au milieu des flammes, incapables de se sauver et criant al'aide : toute cette foule se precipitait, s'embarrassait, se debattait
1 Palatium et Msecenatis hortos continuaverat . Tacite, Annal., xy, 39. .
2 Tacite, Annal., xv, 38-44, 52. Suetone, Nero, 31, 38, 39. Dion Cassius, LXII, 16-18. Cf. Jordan, Topographic des Stadt Rom, in Alterthum, t. I., p. 487-491.
dans un effroyable desordre 1 . Le feu, ne rencontrant aucun obstacle, vola librement : du vallon, change en brasier, il s'elanca sur les hauteurs. voisines, mais pour redescendre en torrents sur les lieux bas et porter plus loin ses ravages. Les quartiers qui entouraient le Palatin : le Velabre, le Forum, les Carines, tout fut devaste. On n j arrta le fleau que le sixieme jour, au pied des Esquilies, en abattant un nombre considerable d 1 edifices, afin d'opposer a sa contagion devorante une plaine nue et, pour ainsi dire, le vide des cieux 2 . Le nombre des morts fat considerable, les tins ^surpris par le feu, d'autres s'y abandonnant, par desespoir de tout perdre. La masse du peuple survivait neanmoins, remplissant les rues, gisant dans la campagne. La terreur commencait a decroitre, quand 1'incendie, renaissant a Fimproviste dans les domaines de Tigellin, sevit encore pendant trois jours, avec moins de violence toutefois et de moindres dommages, la flamme ne trouvant pas dans les temples et les vastes portiques de ce quartier le meme aliment qu'au centre de la ville 3 . On put se rendre compte alors de renormite du desastre. Des quatorze regions de Rome, quatre seulement avaient echappe
1 Dion Cassius, LXII, 16.
2 Tacite, Annal., xv, 40.
3 Id.
aii feu; partout ailleurs ce n'etaient que mines a demi-consumees, amas de debris fumants.
Neron se trouvait au bord de la mer, a Antium, quand Fincendie eclata l . II ne s'emut guere aux premieres nouvelles d'un accident frequent dans la ville, mais apprenantque 1'embrasement gagnait et menacait de tout devorer, il accourut et parut d'abord uniquement aux soins de combattre le fleau. On le vit, de nuit et sans gardes, courant c.a et la a travers les flarnmes ; ce fut sur son ordre, qu'apres six jours d'inutiles efforts, les machines de guerre firent dans la masse des batiments la large trouee qui arreta le feu ; il se montra pitoyable a la multitude sans asile, lui ouvrit les monuments publics, ses propres jardins, lui fit construire des abris, abaissa le prix du pain. Mais ses monstrueux instincts d 1 artiste reprirent bientot le dessus. Promptement blase sur 1'liorreur du fleau, il n'en vit plus que la magnificence. Temoigna-t-il a cette feerie siriistre une indecente admiration; surprit-on dans sa parole, sur ses traits, la joie de voir sa demeure provisoire reduite en cendres, autour d'elle 1'espace libre pour la maison d'or qu'il r^vait, une Rome nouvelle a batir? On peut le croire, car le bruit courut aussit6t que 1'incendie etait son ceuvre. De facheux souvenirs appuyaient ce soupgon.
1 Tacite, AnnaL, xv, 39.
La mine de Troie etait, de tons les actes de 1' epopee grecque, celui qui hantait le plus son imagination 1 : enfant, il aimait a la representer dans ses jeux ; plus tard, sur son theatre, les scenes d'embrasement le passionnerent : Heureux Priam, s'ecriait-il, d' avoir vu empire et patrie perir alafois sous ses yeux ! 8 Une autre fois., entendant ce vers d'Euripide : Puissent, a ma.mort, terre etfeu se confondre ! Ah! bien plutot de mon vivant, repliqua-t-il. II agit en consequence, ajoute Suetone : feignant d'etre offense de la laideur des vieux edifices, des rues etroites et tortueuses de la ville, il brula Rome, et le fit si ouvertement que personne n'osa arrSter les pretoriens et les esclaves clu palais, surpris dans le domaine imperial la torche et Tetoupe enflammee a la main. L' emplacement de magasins qui entouraient sa maison d'or etait tout particulierementrobjet de ses convoitises ; des beliers en abattirent les niurailles qui etaient de pierre, afin de livrer passage aux flammes... Neron, debout sur la tour de Mecene, regardait 1'incendie ; ravi de la beaute des flammes (ce fut son expression) , il y chanta en habit de theatre la mine d'llion 3 . Tel etait le recit accredite cinquante ans apres
1 Tener adhuc, necdum matura pueritia, Circensibus ludis Trojatn coiistantissime favorabiliterque lusit . Suetone, Nero. 7.
2 Dion Cassius, LXII, 16.
3 Suetone, Nero, 38.
1'evenement, et auquel Pline et Dion Cassius donnent me~me creance que Suetone 1 . Tacite, il est vrai, semble mettre en doute certains details, notamment la scene de Neron chantant sur les debris fumants de Rome ; il se demande si les voix menacantes qui defendaient d'eteindre les flammes, les incomms langant publiquement des torches et criant qu'ils etaientautorises, n'etaient point de simples pillards, se menageant ainsiplus de licence 2 . Sur le principal du fait, toutefois, il n'hesite pas plus que ses contemporains et met Tincendie ,au nombre des crimes justement reproches a Neron 3 . La part du prince y fut apparemment celle que nous avons indiquee : il ne voulut ni ne commanda le fleau, mais, trouvant le spectacle grandiose, il s'y complut et vit la 1'occasioii unique de deblayer le centre de Rome pour ses grands projets. Qu'il ait des lors guide sur certains points, conforme a ses fantaisies la marche du feu, rien ne parait plus vraisemblable . Le mysterieux re veil de Fincendie dans les domaines de Tigellin etait pour accroitre ce soupcon qui devint certitude, quand on vit le prince s'empresser a tirer profit du desastre. Le palais d'or et de pierreries, depuis longtemps r^ve, s'eleva en effet avec une
1 Neronis principis incendia, quibus cremavit urbem. Pline, Hist, nat., xvn, 1. Dion Cassius, LXII, 16, 17, 18.
2 Tacite, Annal., xv, 38.
3 Id., xv, 38, 67.
folle hate surles debris fumants de la maison transitoire ; 1'espace, degageaux alentours, devint un grand pare; Celere et Severe, epuisant a 1'envi les tresors du. prince, renfermerent dans 1' enceinte des champs cultives, des lacs, des solitudes artificielles, bois, esplanades, perspectives , tout ce qui pent, an coeur d'une cite, donner 1'illusion de la campagne l .
Rome, convaincue desormais que son malheur n'avait rien de fortuit, Rome regardait tristement cette fievre de restauration, non sans quelques murniures. Jusque-la, les extravagances du prince avaient trouve la plebe fort indulgente : q^ue lui importaient les tragedies de la cour, les orgies qui 1'avilissaient? Neron prenait soin d'amuser le peuple comme aucun Cesar avant lui, prodiguant jeux et spectacles nouveaux, le menant de fete en fete. Tant c[ue ses Mies n'allerent qu'a degrader 1'empereur et le patriciat, la populace applaudit, inais le jour ou elle vit les bas quartiers qu'elle habitait en flammes et s'en trouva cnasseepar Tinsolente exten-. sion du domaine imperial, elle cessa d' aimer Neron. La defaveur ne pouvait q[ue s'accroitre au spectacle du Forum incendie, car les temples les plus veneres de Rome, ses plus vieux souvenirs y avaient disparu : le sanctuaire consacre a la'Lune par Servius Tullius, 1'autel d'Hercule, osuvre d'Evandre, le
Tacite, Annul., xv, 42. Suetone, Nero, 38.
temple voue par Romulus a Jupiter Stator, le palais de Numa, les Penates du peuple remain, les chefsd'oeuvre del' art grec, trophees de tant de victoires, tout etait detruit 1 . Vainement Neron s'efforcait a eblouir par les splendeurs de la cite neuve, les regards attristes s'en detournaient : Rome se sentait frapp ee au coeur.
Neron s'elait trop enivre des applaudissements populaires pour seresigner a n'apercevoir que des figures chagrines, a n' entendre chuchoter que des critiques. A quoi bon ces places ou le soleil namboie ? murmurait-on ; mieux valait Fombre des toits dans nos vieilles rues 2 . Pour distraire les ames aigries; il les tournait en vain aux ceremonies religieuses ; les livres de la Sibylle avaient ete ouverts ettout ce qu'ils prescrivaient accompli : prieres a Vulcain, a Ceres, a Proserpine, lustrations des dames romaines., supplications, veillees saintes 3 . Rien ne faisait taire la rumeur qui, reclamant un coupable, s'elevait jusqu'au prince. A tout prix il fallait quelque victime, pour expier aux yeux du peuple. Neron eperdu cherchait une piste. On lui
1 Tacite, Annal,, xv, 41. Suetone, Nero, 38.
2 Tacite, Annal., xv, 43.
3 Id., xv, 44.
montra les Chretiens ; sur I'heure, avec une impetuosite qu'aiguillonnaient la peur et le depit, il s'y jeta.
D'ou vint le change, et d'abord, comment pensat-on aux disciples de Jesus? Sans doute leur nombre, qui parut tout d'un coup enorme : une immense multitude 1 , ditTacite, les mettait deja en relief; mais, en outre, il courait sur leur compte des bruits abominables, et leur parente d'origine avec les Juifs achevait de les discrediter. L'Orient, en effet, passait pour la principale sentine d'infamies : la boue qui nous infecte, disait Juvenal, c'est 1'Oronte, le neuve Syrien qui la degorge dans le Tibre 2 . Des que Neron temoignal'envie de trouver des coupables, les yeux allerent d'instinct aux juiveries. Le feu n'etait-il pas parti de la, s'arretant aux regions ou il retrouvait les Juifs en nombre, celles de la Porte Capene et du Transtevere 3 ? Leurs livres me~m.es les trahissaient, n' attendant que du fer et du feu la purification du monde : En ce jour-la, disait celui d'Henoch, le sang coulera comme les eaux d'un fleuve. . . Depuis le lever du soleil jusqu'a son coucher, ils se tueront. Le cheval marchera dans le sang dupecheur, s'y baignantjusqu'au poitrail, son char jusqu'a 1'essieu. Malheur a vous, pecheurs,
1 Tacite, AnnaL, xv, 44. S. Clement de Rome use de la meme expression : Tto^ii irVr|8oc; e-A^sxTtov. Ad Corinth., 1,6.
2 Juvenal, Sat., in, 62.
3 Voir S. Pierre, ch. xiv.
vous brulerez sur une couche de flammes M Mimes' menaces dans les chants de la Sibylle juive : Du ciel tomberont sur la terre des glaives de feu, des torches iminenses tomberont aussi et flamberont au milieu des hommes . . . Dieu les jugera tous . . . par le feu 2 .
De la prediction du crime a son accomplissement il n'y a pas loin pour la logique populaire, encore moins du soupgon a la certitude. Les Juifs vises se sentirent atteints et, pour se sauver, rejeterent sur les chretiens 1'odieux de Fincendie et les cruautes de Tempereur. Un mot de S. Clement, vague d'apparence, au fond tres significatif, 1'etablit solidement. Cette persecution, dit-il, fut 1'effet de la jalousie 3 . L' expression est obscure, si on 1'entend d'animosite entre paiens et chretiens, ou de ces derniers entre eux : elle devient tres claire, des qu'on 1' applique aux Juifs. L' aversion d'Israel pour les disciples du Christ nous est, en effet, bien connue ; nous 1'avons retrouvee a chaque pas dans les origines chretiennes, croissant, gagnant de proche en proche, devenant hainede secte et de sang. L'obscurite de 1'Eglise a Rome 1'y avait longtemps soustraite, puisque, a
1 Das Buck Henock (ed. Dillmann), ch. 100.
2 Carm. Sibyl., in, 672 et suiv. Cette attente d'un embrasement effroyable reparait frequemment dans les Apocalypses sibyllines, i, 199 et suiv. ; in, 72 et suiv. : 82 et suiv. ; vn, 118 et suiv. ; 141 et suiv. ; vin, 203 et suiv. ; 217 et suiv. ; 237 et suiv.
3 S. Clement, Ad Cor., 5.
1'arrivee de Paul, les chefs de la Synagogue romaine lui avouerent leur ignorance de la nouvelle doctrine 1 . Mais tout cliangea sous la main de 1'apotre ; les predicateurs, enflammes de son ardeur, publierenthautement 1'Evangile 2 ; plus que tons, lui-m&me contribua a le repandre, car sa parole/ libre dans les fers, mit la foi en renom au pretoire, a la cour, dans la ville entiere 3 . Quand 1'apotre s'eloigna, apres deux ans de prison, il laissait 1'Eglise romainehors de 1'ombre, debout et prospere. Des lors, 1'hostilite des Juifs lui etait acquise : attisee par le danger qui les menacait eux-mmes, elle eclata. Us se servirent de la calomnie qui leur etait, a la fois, une surete et une vengeance.
D'ailleurs, rien d'aise comme de faire croire aux pai'ens que 1'Eglise avait predit leurs maux. Autant qa'Israel, et plus ouvertement peut-^tre, les chre-tiens paiiaient de rembrasement final, des nammes qui purifieraient les abominations de la nouvelle Babylone. La proplietie que Pierre, leur chef, ecrira deux ans plus tard etait deja dans sa pensee, dans son enseignement, sur les levres de ses fideles : Le ciel et laierre d'a present sont reserves pour le feu, au jour du jugement et de la ruine des impies... Le jour du Seigneur viendra comine un voleur, et, ce
1 Act., xxvui, 22.
2 Philip., i, 14.
3 Id., i, 12, 13; iv, 22.
jour la, dans le sifflement de la teinp&te, les cieux passeront, les elements embrases seront dissous, et la terre brulera avec tout ce qu'elle contient l . II y avait la de quoi suspecter la nouvelle doctrine. Les Juifs n'ymanquerentpas, et ils etaient en possession de porter leurs soupcons en haut lieu, car leur influence a la cour atteignait presque la faveur. Leurs intrigues, toutes puissantes sous Caligula et Claude, nous sont connues 8 ; elles n' etaient pas moins actives sous Neron. Esclaves, affranchis, acteurs de cette nation affluaient autour de lui 3 ; Poppee, a demijuive, j avait pleine maitrise. Que fallait-il de plus pour'perdre une race detestee ?
L'empereur, irrite de la defiance pub lique, avait trop d'inter^t a accueillir la denonciation pour en verifier les preuves. II se lanca sur cette trace avec la passion de ses plus mauvais jours, ses instincts de be"te fauve. II n' avait qu'& etendre la main pour saisir les victimes ; dans son palais meme se trouvaient des Chretiens avec lesquels Paul captif avait eu d'etroites relations 4 ; d'autres egalement distingues par le rang et la fortune etaient connus dans Rome 5 , Nombred'entreeux, jetes en prison, confes-
1 n Petr., in, 7, 10.
2 S. Pierre, ch. vi, vm, x.
3 Mommsea, Inscript. regni Neap., 6467. Josephe, Vita, 3. * Philip., i, 17; iv, 22.
5 S'il nous semble probable que les Chretiens de haut rang se trouverent naturellement exposes aux premiers coups de la persecxition,
serent leur foi avec une intrepidite genereuse. Tacite, a la verite, accuse ces premieres victimes d' avoir cede aux tortures et denonce leurs freres 1 ; mais il se montre, d'ailleurs, si mal informe, si injuste envers les chretiens, que sa calomnie a trouve peu de creance; tout ce qu'on doit en inferer, c'est que, les chefs de la communaute ayant ete saisis a rimproviste, leurs ecrits, les noms de fideles trouves chez eux servirent d'indice a la police romaine. Lespersecuteurs furent en tout cas promptement et siirement guides, car aux premieres arrestations en succederent une infinite d'autres, la multitude 2 entassee dans les prisons fut telle que Rome s'en alarm a.
II etait plus aise de saisir cette foule d'innocents et de les questionner par les tortures que de les conyaincre d'incendie ; mais, a defaut de ce crime, il restait 1'aveu de leur foi, leur eloignement des au-
il convient d'ajouter que ces fideles ne formaient evidemment dans TEglise romaine qu'une tres faible minorite. La gran de multitude dont parle Tacite appartenait a la plebe, aux humiliores, que la loi livrait aux verges, au bucber, a la croix, aux betes de ramphitkeatre (Paul, Sentent, v, xxix, 1. Humiliores bestiis objiciuntur vel vivi. exurtur; honestiores capite puniuntur) . Neron pouvait tout sur cette foule livree legalement a ses cruelles faiitaisies.
1 Tacite, Annul., xv, 44. M. P. Allard a donne une attention particuliere, daus son recit de cette persecution, a la critique des textes qui nous la font connaitre. Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer DOS lecteurs a son savant ouvrage : Histoire des persecutions pendant les deux premiers siecles (1892), p. 35-57.
2 Tacite, Annal., xv, 44.
tels, des moeurs et du mondepaien. On les declara coupables de hair le genre humain l : imputation vague, propre a frapper 1' esprit du vulgaire et analogue -a la terrible qualification de suspect , qui a fait chez nous tant de victimes. 11 se trouva me" me des esprits eclaires pour y ajouter foi. Tacite la prend dans sa pire signification : a ses yeux le christianisme n'est qu'une superstition execrable , une folie d'hommes detestes pour leurs abominations 2 . Quelque pitie perce encore dans sa peinture de leurs supplices ; Suetone ne leur accorde me~me pas ce reste de commiseration ; sans reserve, il loue Neron d' avoir noye dans le sang une secte nouvelle et malfaisante 3 . On excederait toutefois a tenir 1' opinion de ces historiens pour dominante aux jours de la premiere persecution. Ecrivant un dend-siecle plus tard, ils parlent le langage de leur temps, en epousent les passions, les prejuges haineux centre une Eglise qui, croissant de toutes parts, menacait a bref delai d'etouffer le paganisme. Les chretiens de Rome n'inspiraient pas de telles alarmes en 64. Si,.des lors, ils se virent charges d* abominations imaginaires, denonces comme ennemis des dieux et des homines,
1 Baud per inde in crimine inceadii quam odio generis human! convioti sunt . Tacite, Annal., xv, 44.
2 Exitiabilis superstitio Per flagitia invisos . Tacite,
Annal., xv, 44.
3 Afflicti suppliciis Christiani, genus hominum superstitionis novee efc maleficse . Suetone, Nero, 16.
c'est a Neron, a son entourage, aux Juifs qui 1'inspiraient, qu'en revient 1'infamie.
An reste, ce n'etait point seulement par ces calomnies que les perse cuteurs comptaient re-ndre les chretiens odieux, mais par 1'horreur du supplice qui accroitrait celle du crime. Ils ne doutaient point qu'a voir les victimes en des tourments inconnus jusque-la la foule ne se decidat enfin a les juger vraiment coupables. Des raffinements de tortures furent inventes a ce dessein, et Neron resolut d'en faire une de ces fe~tes sanglantes, cheres au peupl'e qui en restait prive depuis le desastre. Rome, en effet, n'etait point sortie de deuil depuis son reveil au milieu des flammes. Apres neuf jours de lutte centre le fleau, elle s'etait retrouvee en face de decombres, de murs calcines qu j on abattait de toutes parts, sans lieu de reunion ou de plaisir; 1'ennui pesait sur elle ; plus redoutable aux tyrans quelarevolte. Comment lui rendre ces jeux de 1' amphitheatre, devenus aussi necessaires que le pain? Le grand cirque, premiere proie du feu, gisaita derniconsume : celui de Flaminius s'elevait aux abords du Champ-de-Mars, un des quartiers detruits a la reprise de Tincendie : mais si ce monument demeurait intact (ce qui parait douteux), pouvait-on y donner des fetes en face d'une region devastee, de temples et de portiques encore noircis l ?
i Tacite, Annul,, xv, 40. ..
La pensee de Neron setourna vers les jardins qu'il possedait sur 1'autre rive du Tibre, au pied de la colline du Vatican. Dans ce domaine se trouvait le cirque, ou il avait deja convie le peuple a des representations. II 1'y appela de nouveau pour le rendre temoin de 1' expiation publique; mais la cruaute de ses cOnseillers, ses propres instincts inventerent une si abominable tuerieque Rome elle-me~me y repugna. On sait pourtant si elle etait habituee aux scenes sanglantes. Les combats de gladiateurs, qui, de tout temps, la passionnerent, faisaient chaque anneeperir sous sesyeux descentaines, des milliers d'hommes 1 . Une coutume plus cruelle encore s' etait implantee dans lesmoeurs : prisonniers de guerre, condamnes a mortetaient jetes en pature aux b^tes de 1'ampMtheatre, et, afin que jamais 1'horrible spectacle nefit defaut, de toutes les provinces de 1'empire on acheminait vers Rome des troupes de ces victimes destinees aux jeux publics. Tout endurci que fut le peuple a de tels egorgements, Neron trouva le moyen de le revolter en joignant a 1'horreur des supplices la derision et Toutrage.
La fete donnee aux premiers jours d'aout commenca des 1'aube par des combats d'animaux, qui remplirent, selon la coutume, toute la matinee 2 .
1 Su^tone, Ccesar, 10. Plutarque, Vita Ccesaris, v. Horace, Sat., II, HI, 84. Perse, vi, 48, etc.
2 L'habitude sous 1'empire de commencer les f^tes publiques par ces combats d'animaux leur faisait donner le nom de ludus matutinus.
Neron n'eut garde d'y faire paraitre les chretiens, qui auraient pu trouver la occasion de temoigner leur courage. Ne voulant montrer que leur sang et leurs souffrances, il ordonna deles amener en longue troupe defilant sous les fouets des gardiens. Des poteaux en forme de croix etaient plantes dans 1'arene. Une partie des martyrs y furent attaches ou clones ; alors les lions et les pantheres eurent pleine aisance de broyer, de dechirer leurs entrailles l . D'autres fi deles etaient reserves a une invention plus barbare encore. Le nom de chasses 2 , donne aux combats d'animaux, avait suggere 1'idee de rev^tir les victimes de peaux de bfites ; on les jeta, ainsi affubles, dans le cirque, a la dent des chiens dresses a combattre les fauves 3 . Ces animaux d'une extreme ferocite 4 les mirent en pieces et les devorerent.
On devine que les femmes ne furent point epargnees au cours de ces tueries. S. Clement de Rome nous montre des ehretiennes dans cette grande multitude d'elus qui, longuement exposes aux
Voir Marquardt. Rdinische Staatsverwaltung, t. .III. DIE SPIELE, 4,2.
1 Tacite, Annal,, xv, 44.
2 Venationes : Marquardt, Romisohe Stdatsvenualtung, t. Ill, DIE SPIELE, 1, 2, 6. Friedlaender, Moeurs romaines, t. II, 1. vi, ch. Ill, 3.
3 Pereuntibus addita ludibria, ut ferarum tergis contecti laniatu ' canum interirent . Tacite, Annal., xv, 44.
1 Strabon, Geogr.., iv, 5.
affronts et aux tortures, donnerent alors de si beaux exemples ] . Contraintes de jouer, les uiies le role des Danai'des, les autres celui de Dirce, elles j ont siibi, nous dit-il, d'impies et terribles opprobres, mais elles ont touche au but dans la divine course delafoi, et, si faibles de corps qu'elles parussent, elles ont remporte le prix glorieux . Ce fut dans 1'apres-midi, vraisemblablement, que se passerentles abominations pudiquement voilees par l'eve~que de Rome. Aux spectateurs, rassasies jusqu'au degoiit de laches cruautes, Neron offrit quelques-unes de . ces scenes mythologigues qui flattaient les bas instincts de la foule autant que les combats de gladiateurs, car le sang, la volupte et la mort ont un egal cliarme a ses yeux. LT eclat des decors et des costumes, la perfection des machines donnant 1'illusion de la realite, ne sufflsaient plus a ce public ; pour reyeiller sa curiosite, 1'usage s'etait introduit de faire jouer au naturel tous les roles des drames fabuleux. On en etait quitte, quandla scene entramait torture ou mort de Tacteur, pour imposer le persounage a quelque-condam'ne. II n'est guere de supplice, mentionne par la legendeoul'histoire, que R omen' ait vu renouveler de la sorte pour son amusement : Hercule dans les flammes, Ixion sur la roue, Orphee devore par un ours, Attys vraimentmutile, Pasiphae livree au taureau, Dedale precipite du ciel, le brigand
1 S. Clement de Rome, Ad Cor, i, 6.
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Laureolus mis en croix. 1 . C'est a la Grece, qui eut repousse de telles monstruosites, qu'on empruntait le plus souTent le sujet et les circonstances de ces representations, mais en denaturant par une copie brutale ses poetiques conceptions. Le gout des tableaux vivants, groupes plastiques ayantla pretention de figurer les chefs-d'oeuvre de I'art, etaient des lors a la mode. D'infortunees chretiennes furent condamnees a jouer enrealite la sanglante tragedie qu'un marbre celebre de Naples 2 et les fresques de Pompei 3 mettent sous nos yeux : lesfils d'Antiope, pour venger leur mere, attachant Dirce au taureau qui doit la trainer sur les rochers de 1'Helicon 4 .
Liees de m^me par les cheveux aux cornes de betes -furieuses, les cnretiennes furent secouees, mises en morceaux, sous les regards d'une foule avide deleurs membres decliires et pantelants.
S. Clement nomme, a cote des Dirces, les Danaides qui ensanglanterent la m^me arene, sans dire quelles furent les propres tortures de ces dernieres. Le tonneau perce, que les cinquante filles de Da-
1 Tertullien, Apolog., 15. Depudicit., 22. Suetone, Nero, 12. Martial, Spectac., v, vn, viii, xxi.
2 Le groupe connu sous le nom de Taureiu Farndse. Decouvert dans les thermes de Caracalla, il fut transporte dans le palais Farnese, et se trouve aujourd'hui au Musee de Naples.
3 Memoria della R. Accademia Ercolanese, t. II, p. 386 etsuiv.; t. IV, l re partie ; t. VII, p. 1 et suiv.
* Dircen .ad taurum crinibus religatam. necant . Hygin, Fabulce, 8.
naiis remplissent eternellement, ne fournissait pas une scene bien dramatique; mais, autour d'elles, dans le Tartare, la fable avait accumule tous les genres de tourments : il fut aise d'emprunter a ces horreurs pour animer la monotonie de leur supplice. Ce qui n'y manqua point, S. Clement letemoigne., ce furentles affronts la pudeur chretienne 1 . Mais qu'importaient atix vierges martyres du Christ des outrages materiels ? La chair n'etait plus rien pour leurs ames toutes a Dieu. Neron et sa meute infame en pouvaient faire leur proie ; elles n'en ressusciteraient que plus glorieuses et plus pures.
La ferocite de 1'empereur ne s'etait point assouvie en s'acharnant toute une journee sur les menies victimes ; elle se reservait pour la nuit. Rome a de tout temps aime les veilles joyeuses, la feerie des feuxde joie^les illuminations etincelantes sous son beauciel 2 . Neron nenegligeaitjamais cette occasion de popularite ; 1'an 60, il avait eu soia, en instituant les jeux quinquennaux, de regler qu'ils dureraient jour et nuit 3 . Lafe~te nocturne de Neron, en 64, alaisse de sinistres lueurs. Les Chretiens y furent revMus
Ssivdt ttat avdata iraOouaac. 5. Glevnent^Ad Cor., I, 6. Neron etait capable de toutes les infamies. Les honteux details, donnes par ses historiens; montrent ce que les chretiennes, livreee a un pareil monstre, eurent a endurer. Tacite, Annal., xv, 37. Suetone, Nero, 29. Dion Cassius, LXIII, 13, 22.
2 Marquardt, Rdmische Staatsverwaltung : DIE SPIELE, I, p. 474. Friedlaender, Mceurs romaines, t. II, liv. vi, chap. i.
Tacite, Annal., xiv, 19, 20, 21; xvi, 5.
cie Phorrible tunique des incendiaires 1 , tissu impregne de poix, de resine et de soafre. Lies on empales a des pieux, ils formerent.au long des allees des lignes de fanaiix vivants. Le soir venu, quand les jardius de Pempereur s'ouvrirent au peuple, on alluma ces flambeaux et, a leur tremblante lueur, des courses farent donnees. L'empereur y prit part en habit de cocher, tantot conduisant son char, tantot en descendant pour se meler a-lafoule. Mais e'en etait trop; au milieu des acclamations populaires, un nmrmure s'eleva d'horreur et de pitie. Ceux-la m^me, qui tenaient les victimes pour coupables, s'indignerent, a la pensee que ce n'etait point au bien public, mais a la cruaute d'un seul qu'elles etaient immolees 2 .
Neron sortit decu de cette f&te sanglante, ployant sous le m^me faix de reprobation qui, depuis un mois, pesait sur lui et que vainement il avait tente de secouer. Le triomphe demeurait aux freres des martyrs, a cette multitude de croyants que ses gardes n'avaient pu saisir tout entiere. Ils etaient la dans cette' cruelle nuit, soutenant du regard les temoins de leur foi : a les voir fixes aux pieux par la
i I.a tunica molesta, Juvenal, .Sat., i, 155-157; vni, 233-235. Martial, Epigr., X, xxv, 5. . " tv
e, Annul., xv, 44.
gorge, brulants, fumants en d'indicibles tortures 1 , ils apprenaient a se fier au Christ qui donnait a de faibles natures ce courage surhumain, la serenite dans le supplice; plus que jamais, ils promettaient a ce Maitre divin de vivre et de mourir pour lui 2 .
Ce furent la les premiers trophees de 1'Eglise romaine, d'une importance capitale pourl'avenir; car ils 1'attachaient au lieu d'ou elle regira desormais les &mes. Cette terre du Vatican, qui avait bu le sang cnretien, demeura consacree aux yeux des fideles, devint leur centre dans Rome, comme leur propre domaine. Nous les verrons bientot y appor-
i Pone Tigellinum, teeda lucebis in ilia
Qua stantes ardent, qui fixo gutture fumant Et latum media sulcum diducis arena
Juvenal, Sat., i, 155-157.
Le satyrique, selon toute apparence, a en vue la fete nocturne de 64 et attribue a Tigellin 1'h'orrible invention de ces torches vivantes.
2 n semble que Seneque, retire du , monde, expiant dans la soniptueuse solitude de ses belles villas les faiblesses de sa vie, ait, en deux de ses lettres a Lucilius, fait allusion au terrible spectacle donne par Neron au peuple roruain : Le fer et les flammes, et les chalnes, et la multitude des betes fe"roces se repaissant d'entrailles humaines, la prison, les croix, les chevalets, le croc, le pal enfonce dans le tronc de la victime et sortant par la tele, les membres ecarteles, la fcunique enduite et tissee de matieres inflammables.
(Ep. 14) Parmi ces douleurs, quelqu'un n'a pas gemi: c'est peu ; "
il n'a pas supplie : c'est peu ; il n'a pas repondu : c'est peu ; il a souri et souri de bon cceur . (Ep. 78). Le sourire ineffable de 1'b.umble chretien, expirant pour son Dieu dans les jardins du Vatican, poursuit, cotame une vision a la fois douce et poignaute, 1'imagination emue de 1'ancien precepteur de Neron. Comme tous les Remains de
ter le corps du chef de 1'Eglise, faire ainsi des jardins de Neron le siege de Pierre, le point du monde le plus venere apres le tombeau du Sauveur.
ce temps, Seneque a bien des fois vu mourir; il n'avait jamais vu mourir comme cela . Paul Allard, Histoire des persecutions pendant les deux premiers siecles, p. 54-55.