I. L'EDIT DE PERSECUTION
Tout champ de bataille reste devaste, le plus souvent desert, au lendemain de la lutte. Celui ou 1'Eglise de Rome venait de se montrer heroi'que eut ces dehors de desolation dans les jours qui suivirent les massacres du Vatican. Les prisons, toutes combles qu'elles etaient, ne renfermaient point la multitude de Chretiens decouverts dans la capitale de Tempire. Ceux que les magistrats ne saisirent pas, aucoursdel'instructionjudiciaire, sederoberent sans peine dans la grande cite, car la foule y etait plus confuse que jamais : chassee des quartiers populaires dont les demolisseurs abattaient les debris, elle se deplacait a Taventure. Nombre x de fideles, toutefois, trouverent plus sur de quitter Rome et de se repandre en Italie : c'estau nom de cette chretiente ainsi dispersee que S. Paul salue les Hebreux dans 1'Epitre que nous aurons bientot a faire connaitre 1 .
Hebr., xm, 24.
Aux premiers temps, les fugitifs trouverent, dans les villes ecartees oil ils se refugiaient, quelque semblant d securite : indifference des habitants, tolerance cles magistrals locaux auxquels ils etaient inconnus, par suite liberte de mener leur vie de priere, d'eloignement du monde, de pure et f raternelle union. Mais Finfluence, 1'exemple de Rome eveillant peu a peu 1'attention susciterent aux adorateurs du Christ des traverses plus ou moins rudes : ici de simples outrages *, ailleurs de sanglantes violences.
i Nous trouvons probablement une trace de ces insultes dans quelques inscriptions d'une maison de Pompei. Le nonx de chrdtiens, charbonne sur les murs de cette demeure, donne lieu de croire qu'elle servait aux reunions des fideles, et une restitution ingenieuse de M. de Rossi tire des lettres qui precedent et entourent ce nom une raillerie a 1'adresse des fideles. Audi christianos, swvos olores. . Ecoutez les Chretiens, cygnes cruels. (De Rossi, Bullettino di archeologia Christiana, 1864, p. 69. Corpus Insoript. Latin., t. IV, pi. xvi, n 3.) C'est la, au jugement du celebre arclieologue, une allusion aux dernieres paroles, au chant du cygne de quelques martyrs chretiens, aux vengeances divines dont ils meuacaient leurs bourreaux. L'hypothese n'a rien que d'acceptable, et avec egale vraisemblance, on peut voir uue raillerie des enseignements chretiens dans ces phrases ecrites a 1'entour : Ici un mulet endoctrine des mouches. Le mensouge a la verite, salut!
MULUS HIC MUSCKLLAS DOCUIT. MENDAX VERACI SALUTEM. (De
Rossi, Sullettino, 1864, p. 71). L'inscription que porte le mur exterieur semble, elle aussi, avoir le me'me sens : Pour les oisifs nulle place ici ; va-t-en, flaneur . OTIOSIS Hie Locus NON EST, DISCEDE MOR.VTOR. (Corpus Inscript. Latin, t. IV,, 813). II est a craindre que Pompei n'en soil pas demeuree la, et que les violences y aient suivi 1'insulte, car les Juifs, ipartout redoatables aus chreavaient une synagogue. (De Rossi, Bullettino, 1864, p. 70).
Que deyinrent, en des jours si funestes aux chretiens, les captifs qui n'avaient pas eteMivres an supplice dans les fe"tes d'aout 1 ? Nul document ne Tindique : il y a tout lieu de croire cependant que les murmures qui s'eleverent a cette occasion arreterent Jes massacres 1 . Le persecuteur trouva un emploi plus avantageux des vies qu'on le forcait d'epargner. Dans sa hate de voir Rome renaitre, il pressait impatiemment les travaux, employait des milliers de bras aux carrieres, pour extraire les materiaux, dans toute la cite, pour reedifier 2 . Lenombre d'ouvriers libres ou serviles ramasses dans Rome ne suffisant plus, ordre fut adresse aux provinces d'en.voyer leurs condamnes 3 ; mais, plus pres de lui, sous sa main, le tyran avait les Chretiens prisonniers : il en tira parti. De ce cote, il pouvait etre assure que les recrues ne lui feraient point defaut, car si la persecution cessa d'etre un massacre en masse comme au Vatican, les poursuites contre les fideles continuerent, s'etendirent hors de la capitale et de FItalie, fournissant aux maitres d'oeuvres qui remplissaient Rome des instruments des victimes ^ resignees a tout souffrir.
En vertu de quelles lois ces iniques poursuites"
1 Tacite, Annal.. xv, 44.
2 Id., xv, >. Suetone, Nero, 31, 38.
3 Quorum operum perficiendorum gratia, quod ubique esset custodiee, in Italiam deportari, etiam scelere convictos rion nisi ad opus damnarl, prseceperat. Suetone, Nero, 31. "-
etaient-elles maintenues? Divers temoignages permettent de le conjecturer et d'indiquer comment se forma sur ce point la jurisprudence romaine. Au debut de la persecution, Tacite vient de nous montrer les Chretiens convaincus moins du crime d'incendie que de hair le genre humain l . C'est done a ce dernier titre que les magistrats les condamnerent et que Neron les livra dans les jardins du Vatican a d'horribles supplices. L'historien, trai- ,tant leur foi d' execrable superstition 2 , ne les distingue guere des sectes qui affluaient alors a Rome, et y versaient ce qu'il y avait ailleurs de plus atroce et de plus honteux 3 . Suetone tient le m&ne langage et inculpe les Chretiens de superstition nouvelle et malfaisante 4 .
1 Haud perinde in crimine inicendii quam odio humani generis convicti sunt. Tacite, Annal., xv, 44. Peut-^tre laissa-t-on subsister pour les premiers arrMes la charge d'incendie; quant a la multitude des accuses qui leur furent adjoints, ce n'est pas comme incendiaires, c'est comme ennemis du genre humain qu'ils furent condamnes a divers supplices. Allard, Le Christicmisme et I' Empire romain, p. 15.
2 Exitiabilis superstitio". Id.
3 . Erumpebat. . . per urbem. . . quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt . Id.
< Affiicti sup pliciis christiani, genus ihominum superstitionis novae et maleficse . Suetone, Nero, 16. Ces paroles s'entendent d'une repression permanente, systematique, ayant pour motif la nouveaute et le caractere malfaisant de la superstition chretienne. Le contexte acheve de marquer ce sens, car la phrase que nous venons de citer se lit au milieu d'une longue enumeration de mesures destinees a durer, reglements, lois ou edits, ayant pour objet de reprimer des abus et d' assurer Tordre public . Allard, Le Christianisme et I'Empire romain, p. 17.
Ce sent la les seules imputations certaines au temps , qui nous occupe : calomnies, vagues dans les termes assurement, assez determinees toutefois, quand on en considere 1'origine. Que signifie .en effet la haine du genre humain , si ce n'est la vie a part et 1'eloignement systematique que le christianisme inspirait a ses fideles? Nulautre moyen pour echapper a 1'idolatrie, a 1'immoralite qui les enserrait, que de fuir les fetes religieuses, les jeux publics, parfois me"me la vie de famille. Un monde a part se formait ainsi, d'apparence chagrine, qu'on tenait pour mecontent, parce que ses membres s'abstenaient des charges publiques, dela milice, refusaient de prater serment dans les contrats, d'illuminer aux solennites pai'ennes 1 , ne s'estimaient plus eux-mernes que des etrangers, des pelerins sur la terre 2 . Le jour ou ils devinrent dans Rome la multitude 3 dont parie Tacite, non settlement la plebe, mais les hommes d'Etat sentirent qu'une force invincible se dressait devanfr eux, capable de troubler, sinon de dissoudrel'ordre social, siintimement lie dans Rome au culte traditionnel.
Les Juifs, a la verite, s'eloignaient egalement des temples pa'iens, et nous avons vu qu'on les confon-
1 Tertullien, De Idol., 17. De Cor. mil., I, 15.
2 i Petr., n, 11. Hebr., xi, 13. Tertulliea, Apol., i, 41. Epitre a Dioynete^ v, 5.
3 Tacite, AnnaL, xv, 44.
dait sou vent avec les disciples du Christ, mais ils avaient leurs synagogues, sanctuaires officials, reconnus et surveilles par la magistrature urbaine. Les Chretiens ue donnaient point semblable prise, ne s'assemblant qu'en maisons particulieres, de preference nuitamment et a la derobee. Or, ce mystere ouvrait la voie d'autant plus large aux defiances que les reunions secretes des Orientaux cachaient habituellement de grandes depravations 1 . Des soupcons naquirent vite, les fables calomnieuses qui s'accrediterent dans les siecles suivants 2 imputant aux fideles les forfaits dont le peuple charge communement les magiciens et les sorciers : meurtres d'enfants, repas abominables^ incestueuses orgies 3 . Tacite, lorsqu'il parle des crimes qui lui rendaient
1 On se souvenait des Bacchanales (Tite Live, xxxix, 16), et du danger que ces orgies mysterieuses avaient fait courir a la 'ville. Aux yeux des hommes d'Etat, religions etrangeres, colleges illicites, assemblees nocturnes, infamies de toute sorte, forment une suite fatale, une pente ou, le pied pose, on roule au gouffre. Aussi, n'esiimaient-ils aucune garde trop severe contre de tels perils.
2 Trois accusations pesent sur nous, dit Athenagore(Le^at.,4), 1'atheisme, le festin de Thyeste, Tinceste cUGMipe. Les deux dernieres calomnies surtout soulevaient les haines populaires, les meurtres d'enfants devores dans les repas nocturnes, et les debauches monstrueuses. C'etaient la proprement les infamies attachees au nom de,chretien : flagitia cohserentia nomini . Pline, EpistoL, x, 97.
3 Ciceron, In Vatin., vi, 14. Horace, Epod., v. Juvenal, vi, 522. Arnold (Die Neronische Christenverfolgung, p. 65-66) fait ces curieuses remarques que les magiciens sont appeles ennemis du genre humain dans le Code Justinien (ix, tit. 18) et que les supplices infliges aux Chretiens par Neron sont .ceux auxquels les
la nouyelle foi odieuse *, n'est que 1'echo des bruits qui, des Fan 64, couraient dans la plebe et j formaient une rumeur de haine.
Neron trouva done appui dans le sentiment populaire pour frapper les Chretiens, et il put mme les atteindre, sans recourir aux juges ordinaires. 11 appartenait, en effet, au prefet de la ville, de chatier d'urgence une classe d' homines assimiles aux pires malfaiteurs. Ce fut yraisemblablement a lui que 1'empereur commit, dans le mois d'aout 64, le soin de poursuivre les chretiens. La procedure, devant ce delegue de 1'empereur, devenait plus expeditiye que devant les tribunaux : enqueue, instruction, chatiment des accuses, tout se passait sommairement 2 .
lois condamnaient les coupables convaincus de sorcellerie : Qui sacra impia nocturnave ut quern obtruncarent, defigerent, obligarent, fecerint faciendave curavet-int, aut crucibus sufflguntur aut bestiis objiciuntur... Magicse artis conscios summo supplicio adfici placuit, id est bestiis objici aut crucibus suffigi : ipsi autem magi vivi'exuruntur . Paulus, Sent., v.
1 Tacite, Annul., xv, 44.
2 Cette procedure exceplionnelle est designee dans le droit remain par le nom de Cognitio ; eile formait une instance particuliere dans laquelle le magistral decidait de 1'affaire qui lui etait soumise sans ]a renvoyer aux juges ordinaires. Les empereurs, s'e'tant arroge le droit de Cognitio, se constituaient a leur gre juges des affaires tant au civil qu'au criminel, et prononcaient leur sentence directement on par leurs delegues, mais sans avoir aucun compte a tenir du vote d'un jury ou du Senat (Mommsen, Romisches Staatsrecht, t. II, p. 925). C'est au prcefectus urbi que 1'empereur deleguait ce droit dans Rome. (Id., p. 929.) Dans les provinces, les procurateurs procedaient egalement par voiede Gognitio. (Id., p. 982.) Voirce point
Neron s'y sentit plus maitre de ses victimes, plus libre de detourner sur elles, par 1'horreur de leurs supplices, les regards soupcorineux qui s'attachaient alui.
Tel fut le premier acte de la persecution : une repression administrative de crimes faussement imputes a des innocents : 1'arbitraire et la violence s'y donnerent libre cours; En fut-il de me~me dans les temps qui suivirent, et continua-t-on de condamner les Chretiens par mesure de police, sans qu'aucune loi speciale fut portee contre eux ? Les gouverneurs de province avaient monies attributions, mmes pouvoirs que le prefet de la ville dans la capitale. Se modelant sur Rome, procederent-ils eux aussi exceptionnellement, appliquant a la profession du christianisme les peines qui frappaient les crimes de sacrilege et de lese-majeste ? Cette theorie a trouve grand credit de nos jours 1 . Elle parait, au premier abord, tout simplifier et expliquer la diversite despoursuites dans 1'empire, reprises, abandonnees, menees plus oumoins
historique du droit Romain, longuement traite dans Mommsen, Der Religionsfrevel nach Romiscli. Recht, Bistoriche Zeitschrift, 1890). Ramsay, The Church in the Roman Empire, ch. ix, x, xi. Hardy, Christianity and the Roman Government, sect,, iv, v, vi, vn.
i Mommsen, Historische Zeitschrift, t. LX1V, 1890, p. 339-424; Expositor, July, 1893, p. 5-6. Neumann, Die romisohe Staat und die allgeineine Kirche bis auf Diocletian, 1890, t. I. ; Ramsay, The Church in the Roman Empire, p. 171-374.
activement an gre des magistrals, au souffle mobile des passions populaires. De graves objections toutefois vontal'encontre 1 : celle-ci, notamment, quenos plus anciens auteurs ecclesiastiques ontun sentiment tout contraire. Non seulement les historiens du iv e siecle, mais les apologistes des ages precedents, donnent a entendre que Neron et Domitien lancerent des edits de persecution generale. Vers 170, Meliton de Sardes declare que ces deux empereurs ont seuls voulu. abolir notre foi par la calomnie 2 . Tertullien, trente ans apres, est encore plus decisif. Tons les actes de Neron ont ete abroges, nous dit-il, une seule institution neronienne subsiste , sa condamnation 3 des Chretiens. N'est-ce pas la, clairement atteste, 1'edit de persecution dontparle 1'antiquite chretienne ?
L' existence de cet edit admise, il devient certainement plus aise d'eclaircir certains points de 1'nistoire des premieres persecutions. La correspondance de Pline avec Trajan, au sujet des Asiatiqu.es denonces comme Chretiens, n'offre plus de diffi.cu.l-
1 Elles viennent d'etre presentees par M. Guerin avec une telle force que la theorie de Mommsen nous paratt devoir dtre abandonnee (Nouvelle Revue historique de droit frangais et Stranger, 1895,
' p. 601-646 ; 713-737). II conclut, comme 1'a fait M. Allard (Histoire des persecutions pendant les deux premiers sie'cles, p. 58-65), a 1'existence d'6dits de proscription sous Neroa et sous Domitien.
2 Meliton, dans Eusebe, Historia ecclesiastic^ iv, 26, 9.
3 Sub Nerone damnatio invaluit permansit erasis omnibus
hoc solum institutum Neronianum . Tertullien, Ad Nationes, i, 7.
tes, car si Ton ne conceit guere qu'ua legat ait besoin d'avis sur 1'exercice d'un droit purement arbitraire, rien au contraire de plus naturel que son embarras devant une loi implacable, atteignant un nombre enorme d'individus, et que la reponse du prince s'efforcant d'en temperer les rigueurs l . II en est de mme de la procedure que les actes des martyrs mettent sous nos yeux a cette epoque : precise et sommaire, elle suppose un edit transformant la simple profession du cnristianisme en crime capital. Nous n'y voyons pas, en effet, le juge recheroher si 1' accuse a commis quelqu'un des delits qui tombent sous la loi de majeste ou de sacrilege . L'interrogatoire se borne le plus souvent a cette
unique question : Etes-vous chretien? Persistezvous a le demeurer ? L'aveu, la Constance surtout dans la profession de foi entraine fatalement la condamnation 2 . Sulpice Severe nous parait done avoir justement indique Torigine et la progression de ces poursuites judiciaires. Apres avoir raconte
1 La lettre a Trajan est absoluraeut contraire aux theories nouvelles qui rattachent les persecutions au culte des empereurs, au saorilegium, ou a la majestas . Guerin, Nouvelle Revue historique de droit, 1895, p. 636. L'etude que le savant juriste fait de ce document legitime de tout point son assertion. Comparer Raoisay, The Church in the Roman Empire, p, 196-225. Hardy, Christianity and the Roman Government , p. 102-139.
2 L'aveu ainsi fait devant le magistrat s'appelait confessio, et le delinquaut qui 1'employait devenait un confessus, contre lequel, il n'etait plus n^cessaire de faire la preuve des faits incrimines. La
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les horreurs commises au Vatican : Ce fut la, poursuit-il, le commencement des persecutions centre les
Chretiens ; ensuite des lois furent portees qui interdisaient la religion, et, en vertu d' edits officiellement publies, il ne fut plus permis d'etre chretien * . Neron, selon toute apparence, lanca le premier de ces edits, aux jours qui suivirent les massacres d'aout, et, trente ans plus tard, Domitien les renouvela 2 .