‹ Saint Paul [microform]Chapitre 36 sur 55 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

La Rome que Paul retrouvait ne ressemblait guere a celle dontil s'etait eloigne, trois ans aupara- -vant, pour gagner 1'Espagne. Les deux tiers de la ville, tout ce qui en etait Fame et 1'antique gloire, avait disparu dans les flammes *, et une cite nouvelle s'etait elevee sur cet amas de cendres. Les edifices ramenes a de justes proportions, batis en pierres d'Albe ou de Gabies, les rues larges, regulieres, bordees d' arcades, ne rappelaient en rien la vieille ville aus ruelles etroites, aux laides maisons, demesurees de hauteur 2 ." On venait de tous cotes admirer le Palais d'or qui j etait grand eclat 3 . II avait fallu des prodigalites de despote et de fou pour accomplir en si pen de temps de telles merveilles.

1 Tacite, AnnaL, xv. 40, 41.

2 Voir Friecll&nder, Mceurs romaines, t. I, 1. i, LA. VILLE.

3 Tacite, Annal., xv, 42, 43.

Neron n'y avait rien epargne, prenant a sa charge le deblai des ruines, la construction des portiques, comblant de faveurs tout citoyen qui rebatissait en hate et sur les plans par lui traces l . Les provinces avaient ete . mises au pillage pour subvenir aux depenses, les tresors de leurs temples enleves 2 , mais ce fut le complot de Pison qui permit bientot de puiser a pleines mains, et dans Rome mme.

La peine capitale emportant confiscation de biens 3 , il suffisait desormais, pour s'emparer des grandes fortunes, d'en condamner les possesseurs. Or, les pretextes a accusation ne manquaient point, dans un temps oii la seule austerite de Thraseas fut jugee acte de conspiration par le Senat et lui valut la mort 4 . Appuye sur cette magistrature asservie, Neron n'eut plus qu'a stirnuler les delateurs en leur faisant large part de la depouille des victimes. Les deux accusateurs de Thraseas recurent de lui chacun cinq millions de sesterces (1,250,000 fr.), celui de Soranus,, douze cent mille (300,000 fr.), avec la questure 5 . Us firent souche ; Rome s^emplit d'espions, effroi des nobles et des

1 Tacite, Annal., XA', 43.

2 Id., xv, 45.

3 Daremlierg, Dictionnaire des Antiquites* CONFISCATED.

4 Tacite, Annal., xvi, 21-35, Trucidatis tot insignibus viris, ad postremura Nero virtutem ipsara exscindere concupivit, ihterfecto Thrasea Pseto et Barea Sorano . ,

5 Tacite, Annal., xvi, 33.

riches, etlaterreur y sevit comme aux pires jours de Tibere l . Ce n'etait pas seulement a la fortune qu'ils s'attaquaient ; nulle singularite dans les pratiques religieuses, nulle superiorite de vie morale qui n'attirat leurs yeux, ne.ffrt travestie en sourde revolte, atteinte au culte de Rome et de 1'empereur , crime de lese-majeste. L'important etait d'obtenir cette derniere note, car toute poursuite, triomphante sur ce chef, assurait au denoiiciateur une recompense pecuniaire z .

On comprend quels dangers couraientles apotres, dans une ville ou pesait semblable tyrannie. Paul surtout n'y pouvait demeurer longtemps inconnu. Son nom, durant deux annees entieres., avait fait bruit dans le camp pretorien, jusqu'a la cour de Neron 3 , et il n'etait pas homme a se dementir par le silence. Loin de tenir enchainee la parole de

1 La delation, dans la procedure criminelle des Remains, n'avait en soi rien d'infamant. C' etait 1'acte d'un citoyen portant a la connaissance de la justice un crime ou un delit, en indiquant la nature et 1'auteur, le nominis delatio. Mais cette pratique, expliquee, justifiee m^rne a 1'origine par 1'absence de ministers public chez les Romains, pretait a d'intolerables abus. On sait ce qu'elle devint sous Tibere : Jamais plus de consternation et d'alarmes ue regnerent dans Rome. On tremble devant ses plus proches parents ; on n'ose ni s'aborder ni se parler : connue, inconnue, toute oreille est suspecte. Mme les choses muettes et inanimees inspirent de la defiance ; on promene sur les murs etles lambrisdes regards inquiets . Tacite, Annal., iv, 69.

2 Tacite, Annal., iv, 30.

3 Pliilipp., i, 13; iv, 22.

Dieu 1 , il prcha hardiment comme de coutume, se designa ainsi aux delateurs, et bientot fut arrte par la magistrature urbaine.

Cette seconde captivite ne connut aucun des egards qui avaient adouci la premiere. On se souvient qu'alors le prisonnier avait permission de loger avec son gardien ou il voulait ; liberte de recevoir disciples et etrangers dans la maison qu'il avait louee et de prScher a tout venant. Rien de semblable dans sa nouvelle detention. Des 1'abord il fut incarcere, et si secretement, qu'Onesiphore, arrivant d'Ephese sur 1'entrefaite, eut grand peine a decouvrir en quelle prison il se trouvait 2 . Aucun des disciples ou des Chretiens de Rome ne le guida dans cette recherche. Avaient-ils done abandonne 1'apotre, au point d'ignorer jusqu'au lieu ou il etait captif? Pour les fideles d'origine asiatique, cette desertion ne peut faire doute. Tons ceux qui sont d'Asie se sont eloignes de moi, dit Tapotre : Phygelle et Hermogene sont de ce nombre 3 . Paul, evidemment, comptait d'une facon touteparticuliere sur ces deux Chretiens ; leur defaillance lui fut sensible .

De plus illustres disciples s'etaient trouyes aux cotes de leur maitre lors de son arivee a Rome :

1 ii Tim., H, 19.

2 Tsvofievo? ev c Pw^, ffitouSaiw; e^T^tyc' [is xcd eupe..u Tim.,i,

3 ii Tim., i, 15.

Tite, Luc, Tychique, Crescent, Demas '*.- Ce dernier seul estfletri par lui en cette circonstance : Demas m'a abandonne, ayant aime le siecle present, et il s'en est alle a Thessalonique 2 . Des autres 1'apdtre , mentionne simplement le depart, sans aj outer aucun blame, et nous repugnons a les croire capables de telles lachetes. Qu'inferer de la? Sinon que Paul, avant son emprisonnement, les avait deputes ad iverses Eglises : Crescent en Galatie s , Tite en Dalmatie, Tychique a Epnese 4 ; Luc, que nous retrouverons bieutot pres de lui 5 , avait recu quelque mission moins lointaine. Selon toute apparence, Onesipnore resta seul a secourir, a visiter le captif, et il le fit avec tant de devouement que Paul, emu de

1 n, Tim., iv, 9-12.

2 Id., iv, 9.

3 Ei? FaTvotTiav (n Tim., iv, 10), est la lecon autorisee par le Vulgate et 1'ensemble des manuscrits. Quelques-uns de ceux-ci neanmoins, les codex du Sinai et d'Epkrem et les manuscrits en lettres cursives 73, 80, 123, donnent la variants el; ToXltav, en Gaule , dans laquelle il ne faut voir probablement que 1'interpretation donnee par 1'Eglise grecque au texte de S. Paul (Eusebe, Historia ecclesiastioa, HI, iv. S. Epiphane, ffceres, LI, u, 11. Theodoret, in loc., etc,). II est difficile de douter, dit Tillemont, que ce n'ait ete une tradition recue communement dans 1'Orient, que Crescent a?ait prdche dans les Gaules . Memoires pour servir d I'histoire ecclesiastique, t. i, note LXXXI sur S. Paul. On peut tout concilier, en placaut cette predication de Crescent en Gaule, apr&s 1'accomplissement de la mission que Paul lui avait donnee en Galatie.

^ ii Tim., iv, 10-12.

5 Id., iv, 11.

cette fide lite a tout braver pour lui, en exprimait pen apres toute sa reconnaissance : II m'a souvent console, ecrivait-il a Timothee, il n'a point rougi de meschaines * . L'apotre joignait au temoignage de sa gratitude cette priere : Que le Seigneur lui fasse trouver misericorde devantlui en ce jour-la 8 . Qu'etaitce jour? Celui de I'etermte, vraisemblablement, qui se leva pour Onesiphore durant la captivite de Paul, et avant m&me qu'il ne comparut devant ses juges, car I'ap6tre declare qu'a ce tribunal il se trouva absolument seul 3 et abandonne detous.

Jamais pourtant le concours d'un ami ne lui eut paru plus opportun, car nulle part il n'avait affronte des juges plus prevenus contreluiet, acetitre, plus redoutables. Ce n'etait plus Theure oules magistrats de 1' empire lui rendaient a 1'envi impartiale justice ; ou Gallion, Felix, Festus ne rnettaient la main sur lui que pour le soustraire a d'aveugles fureurs : ce n'etait mme plus Theure^ recente encore, ou,paraissant devant le prefet du pretoire, il se sentait protege par les rapports favorablesdugouverneur de Judee et du centurion qui 1'amenait a Rome. L'incendie de la ville avait tari toute equite pour les Chretiens ; leurs supplices, inspirant plusd'horreur que depitie,

1 ii Tim., i, 16. .

2 Id., i, 18.

3 La premiere fois que j'ai defendu ma cause, nul ne m'a assiste t tous m'ont abandonne . n Tim., iv, 16.

n'avaient pas entierement detru.it 1'effet des calomnies repandues centre eux; lepeuple, la police, les tribunaux les tenaient toujours suspects. Paul, connu comme 1'un des principaux chefs de la secte, devait plus que tous seressentir du changement des esprits. Nous avons dit que sa captivite en etait plus etroite ; le jugement n'allait pas dementir cette rigueur.

Quels furent les magistrats appeles a prononcer la sentence de 1'apotre? II parait difficile de le determiner, parce que nous ne connaissons pas la nature de 1' accusation. Si le crime vise etait de .droit commun, il ressortissait aux Commissions permanentes (qucestiones perpetuce) ; au contraire, s'il rentrait dans les causes reservees au Senat, il etait soumis a une cour de justice tiree de ce grand corps 1 . Quel que fut ce tribunal, ni 1'empereur, absent en ce moment 2 , ni aucun de ses tout puissants ministres n'en dirigerent les debats. S. Clement de Rome, en effet, laisse entendre que I'ap6tre eutseulement affaire a une assemblee de magistrats 3 . C' etait une garantie contre Tarbitraire, mais non une assurance de justice, car les preventions a 1'egard des Chretiens avaient cours chez les legistes aussi bien que dans 1' entourage de Neron. La foi

1 Mommsen, Romisches Staatsrecht, t, n, p. Ill et suiv. Willeras, le Droit public romain, p. 472, 473.

2 II etait parti pour la Grece a la fin de 1'annee 66. Dion Cassius, LXIII, 8. Tillemont, Histoire des empereurs. NERON, art. xxv.

3 MapTupT|(ia? ETII TWV T)you[i.evwv, S. Clement, Ad. Gorinth,, r.

nouvelle, a peine connue d'eux quelques annees auparavant, s'etait revelee, dans la persecution de 64, comme une force occulted'une surprenante energie, un ferment de sedition qu'il fallait surveiller de pres, etouffer an moindre soulevement. Ce fut done devant des juges prevenus et pre~ts a sevir que Paul comparut.

II ne se trouva personne a ce tribunal pour hasarder sa defense, ni avocat, ni temoin a decharge . Dans Rome certes il ne manquait pas de gens qui eussent pu deposer en sa faveur et attester son innocence, mais la terreur avait glace tons les courages. L'apotre, a ce souvenir, sentait I'amertume de leur silence et priait Dieu de ne pas le leur imputer l . On sait du reste qu'ils n'avaient pas attendu le jour du jugement pour 1'abandonner. A 1'exception d'Onesiphore, tous, nous 1'avons vu, s'etaient tenu a 1'ecart de sa prison, tremblant d'etre impliques dans un proces, que le sinistre renom des Chretiens et la qualite de 1'accuse rendaient particulierement redoutable.

Mais Paul delaisse n'etait point seul. II se savait assiste de 1'Esprit, promis par le Maitre a ceux qui sont traduits pour sa cause devant les tribunaux humains 2 . Sans rien perdre de son sang-froid, il flit amene et introduit dans 1'une de ces basiliques

i ii Tim., iv, 16.

s Luc., xii, 11, 12.

ou se rendait la justice V; il en parcourut la longue nef , a Fextrerriite de laquelle les magistrats siegeaient sur une tribune. Pour arriver jusqu'a eux, il avait traverse une foule epaisse attiree par la curiosite. L'apotre, y discernant un de ces melanges de races, que Rome seule pouvait offrir, saisit Toccasion d'annoncer par elle TEvangile a tous les peuples, et de dormer ainsi a sa predication un plein achevement 2 . Avec 1'aide de Dieu qui le fortifiait , il parla et mit la foi au Christ en telle gloire que ses accusateurs furent reduits au silence. Us rugissaient cependant autour de leur proie ; mais ce jour-la, nous dit Paul, je fus sauve de la gueule du lion 3 . On a cru reconnaitre Neron sous cette image ; a tort, nous Tavons vu, puisqu'il passa c'ette annee en Grrece; mais il avait laisse a Rome des ministres de sa ferocite, Tigellin, tout puissant au double titre de prefet du pretoire 4 et de favori de I'empereurj 1'affranchi Helius surtout, investi par le tyran de tout pouvoir sur Rome etle Senat 5 . L'un

1 Constantiu couvertit plusieurs de ces basiliques en temples cliretiens, et batit lui-meme divers sanctuaires sur ce m^iue plan : Saint-Jean de Latran, Sainte-Croix de Jerusalem, r etc.

2 La premiere fois que j'ai defendu ma cause... le Seigneur m'a assiste et m'a forti&e, afin que J'achevasse la predication de TEvangile et quetoutes les nations 1'entendissent . n Tim., iv, 16-17.

3 Id. ,

4 Hirschfeld, Untersuchungen auf dem Gebiete dzr Romischen Verwaltunggeschichte, t. I, p. 221.

5 Dion Cassius, LXIII, 18.

d'eux, apparemment, e'st le lion dont parle 1'apotre, et aux> griffes duquelil n'echappa qu'a grand peine. Sans presider les debats judiciaires, ces representants.de Neron les suivaient de pres et, au besoin, y intervenaient ; s'ils n'allerent pas jusqu'a imposer sur le champ une condamnation, il y a lieu <Je croire que Paul le dut a 1' emotion produite par sa parole, a la bruyante faveur que la foule lui temoigna. L' affaire fut ajournee, mais Tapotre ne se dissimula pas qu'une reprise d'instance ne tarderait guere et lui serait fatale. II etait trop en vue desormais, vise par de trop puissants ennemis, pour echapper a leurs poursuites '.

Le triomphe de Faccuse n'avait pas ete jusqu'a lui obtenir la liberte sous caution : il rentra dans sa prison le regard au ciel, n'attendant plus de la terre qu'une derniere lutte pour le Christ, mais assure d'y combattre vaillamment. L'aide qu'il avait recue de Dieu, dans ce premier debat, lui enlevait toute apprehension, toute incertitude : II me gardera de tout acte mauvais, disait-il, et, me sauvant, me conduira dans son royaume celeste. A lui soit gioire aux siecles des siecles 2 !-

Les longs ennuis de la captivite recommencerent done pour I'apdtre, alleges toutefois en ces jours-la par la presence de Luc, qui, de retour a Rome, s'etait

1 n Tim,, iv, 6.

2 Id., iv, 18.

empresse clereprendre sa place auxcQtes du maitre. Paulremarque avec tristesse- que, seul des Chretiens etrangerSjCedisciplelui demeuraitfidele; nesemblet-ilpas, aTainertume de cette plainte, qu'il les savait riombreux dans la capitale de 1' empire, ceux qu'il avait connus et evangelises en Grece ou en Asie, et que la peur eloignait l ? L'Eglise de Rome n'eut pas cette lacliete ; quelques-uns de ses membres, et des plus distingues, se joignirent a Luc pour 1'assister. C'etaient Eubule, Pudens, de famille senatoriale selon d'antiques traditions 2 , Claudia 3 , Lin qui allait succeder a Pierre sur le siege pontifical 4 . Et ils ne furent point :seuls a temoigner cet empressement. L'apotre, dans la lettre qu'il ecrivit a Timothee durant cette captivite, le salue, an nom de tous les freres 5 qui i'entourent. Selon toute apparence, il fut moins etroitement garde apres sa premiere comparution et vitde nombreux Chretiens de Rome frequenter hardiment sa prison.

1 ii Tim., iv, 21. ,

2 Voir chap, i, p. 18.

3 On a voulu faire cle Claudia la femme de. Pudens et voir en eux les deux epoux dont une epigramrae de Martial celebre 1'union : Claudia, Rufe, meo nubit peregrina Pudenti . (Epigr., iv, 13). Des objections decisives ruiuent cette conjecture : difficultes de chronologie insurmontables, impossibilite d'admettre que Martial, ayant un,ami chretien, lui adresse quelques-unes de ses plus grossi&res epigrarames. Voir Lightfoot, /S. Clement of Rome, t. i, p. 76-79.

4 De Smedt, Dissertationes selectee, p. 305-312. Duchesne, Liber Pontificalis, t. I, p. LXXI-LXXIJI et p. 121. 5 ii Tim., iv, 21.

Ce groupe de fideles^consolait les derniers jours du captif, mais sans detourner ses pensees de la mort, que tous sentaient inevitable. Dans cette grave attente, le desir s'eveilla au coeur de Paul de revoir une fois encore son plus cher disciple. On etait au cours de l'ete; une lettre pouvait encore parvenir a Ephese en temps opportun pour que ' Timothee eut loisir de tout disposer en vue de son absence et de gagner Rome avant 1'hiver * . L'apotre d'ailleurs n'estimait pas que sa cause fiit reprise avant ce temps ; le souvenir des lenteurs judiciaires de sa premiere captivite 1'y autorisait. II resolut done d'ecrire a Timothee pour le presser de venir.

Cette lettre, une des plus touchantes de 1'apotre, nous le montre tel qu'il etait dans sa prison a la veille de mourir. Les fatigues d'un ministere dur entre tous avaient epuise son corps infirme par nature; age d' environ soixante-dix ans, Paul n'echappait pas aux atteintes de la vieillesse. On le sent a sa parole qui n'a plus la verdeur, 1'impetuosite des grandes Epitres ; au tour de ses pensees, plus morales desormais que dogmatiques; au penchant a rappeler le passe, ses premiers pas hors de Judee,

1 Cette epoque nous parait determinee par la mort de Paul que la tradition fixe .au 29 juin, et par les recommandations de I'apdtre : Empresse-toi de venir bientot pres de moi... Hate-toi de venir avant 1'hiver (n Tim., iv, 8, 21). Cette derniere parole notamment montre que Timothee n'a que le temps de tout organiser a Ephese. avant que la mauvaise saison vienne fermer les routes de mer.

les pieuses meres, Loise et Eunice, qu'il a trouvees en Lycaonie, nourrissant des Saintes Lettres leur fils Timothee, 1'impregnant d'une foi si vive que son ame, comme d'elle-m'e~me, s'est ouverte au Christ 1 . Le souhait de 1'apotre est de rammer en son fils bien-aime 2 la ferveur de ces premiers jours, le feu de grace divine qui I'embrasait, au moment ou il lui imposa les mains 3 . L'apostolat qu'il lui propose en exemple est sa premiere mission en terre pai'enne : Tu sais quels furent mon enseignement, ma conduite, mon but, ma foi, mon support, mon amour, ma patience, mes persecutions, mes souffrances a Antioche, a Iconium, a Lystres, quelles persecutions j'endurai alors : de toutes le Seigneur m'a deli vre 4 .

. Mais si Paul, charge d'ans et de labeurs, n'a plus de regards que pour la carriere parcourue, si rien de nouveau n'apparait plus dans sa pensee et ses enseignements, son coeur reste le meme, son energie indomptable. II le declare hautement dans cette derniere lettre : Dieu ne nous a pas donne un esprit de lachete, mais de puissance, d"* amour, de conseil 5 . Des nouvelles venues d'Asielui faisaient

1 n Tim., i, 5.

2 Id., i,2.

s Id.,, i, 6.

^ Id., in, 11.

5 Id., i, 7. or.ppovi<j[j.ou, que nous reudonsici par le mot vague de conseil , signifie proprement le don de former, de tremper les ames.

craindre sans doute que Timothee, doux et timide par nature, ne gouvernat pas d'une main assez ferme, qu'il penchat aux managements et aux compromis, a eluder, a desarmer la persecution plutot qu'a J'affronter virilement. Paul rappelle son disciple au grand devoir de lutter, de souffrir pour le Christ : Ne rougis done pas de confessor Notre- Seigneur ; n'aie done pas honte de moi, son captif, mais prends part aux souffrances de FEvangile , fort de la toute-puissance du Dieu qui opere en nous l . C'est pour repandre cet Evangile que j'ai ete etabli predicateur, ap6tre et docteur des nations ; c'est pour lui aussi que je souifre toutes ces choses, mais je n 1 en rougis point, car je sais qui j'ai cru, et je suis persuade qu'il est puissant a me garder ce que je lui ai confie jusqu'a ce jour 2 , le jour de son regne eternel.

1 Paul, dans le cleveloppement donn'e a cette phrase, resume tout son enseignement sur lagratuite absolue du salut. Souffre avec moi, dit-il a Timothee : selon la puissance du Dieu qui nous a sauves et nous a appeles d'un saint appel, non selon nos ceuvfes, mais selon le decret de sa volonte, et selon sa propre grace qui nous a ete clonnee dans le Christ Jesus avant tous les siecles, mais qui a ece manifestee maintenant par Tapparition de noire Sauveur Jesus-Christ, lequel a detruit la mort, et fait luire par 1'Evangile la vie et 1'immortalite . n Tim., i, 8-10.

2 Le souhait suivant, adresse aux Thessaloniciens, nous paralt indiquer quel dep6t Paul a ici en vue et confie aux mains du Seigneur : Que tout ce qui est en vous, esprit, ame, corps, se conserve sans tache pour Tavenement de Notre-Seigneur Jesus- Christ. Celui qui vous a appeles est fidele, et c'est lui qui fera cela en vous . i Thess., v, 23, 24.

Toi done, mon enfant, fortifie-toi dans la grace qui est dans le Christ Jesus... prends ta part des souffrances comme un bon soldat de Jesus-Christ. Nul,. se donnant au metier des armes, ne s'embarrasse d'affaires seculieres; il ne songe plus qu'a satisfaire celui qui 1'a enr6le ; de me"me celui qui court dans Tarene n'est couronne que s'il a combattu selon les lois; le laboureur, lui aussi, travaille d'abord pour jouir ensuite de ses fruits... Souviens-toi de Jesus-Christ ressuscite d'entre les morts... Je souffre beaucoup pour 1'Evangile, jusqu'a 6tre lie de chaines comme tin malfaiteur. Toutefois, la parole de Dieu n'est pas liee. C'est pourquoi .pendure tout pour 1'amour des elus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut qui est dans le Christ Jesus avec la gloire eternelle. : Car elle dit vrai cette parole :

Si nous moitrons avec lui, avec lui nous vivroris ; , Si nous souffrons avec lui, avec lui nous regnerons ; Si nous le renions, lui aussi nous reniera ; , Si nous lui sommes incredules, lui clemeurera fidele ; Car 'il ne peut se renier Iui-m6me l .

Les ennemis, contre lesquels I'ap6tre ranimait en termes si pressants la vaillance de son disciple, sont les monies lieretiques que les lettres precedentes nous-ontsignales. Comme une gangrene, leur parole gagnait 2 et, de proche en proche, menacait de tout corrompre. Paul denonce nommement les plus dangereux deces disputeurs, Hymenee et Philete 3 ; il rappelle ou tendent leurs interminables discours :

1 Voir sur ces phrases rythmees ce que nous avons dit au chapitre precedent, p. 286.

2 ii Tim., ii, 11. '

3 Id.

a enlever auxdogmesde la foi chretienne toute consistance, aenfaire des fables allegoriques, de purs mythes l . Que nous parle-t-on de resurrection future? disaient-ils. La resurrection, elle est accomplie 2 ; elle s'opere chaque jour en tout homme, qiii, de 1' ignorance, s'eveille, ressuscite a la verite. Cette seule erreur est signalee parmi les fausses doctrines de ces sectaires, sansdoute, parce que, ayant plus de prise sur les esprits, elle devait etre particulierement combattue.

Paul persistait d'ailleurs a croire que, la plupart du temps, c'est pure duperie de suivre I'heretique dans ses detours perfides et d'entrer avec lui en disputes de paroles, lesquelles ne sont bonnes qu'a pervertir ceux qui les ecoutent 3 )>. Ce qui importe, c'est de lui opposer la verite dans son eclat; s'il y ferme les yeux obstinement, on doit le fuir comme une, peste ; car des lors il y atout lieu de craindre que 1'aveuglement vienne non de Tesprit, niais du coeur, et que les vapeurs, qui, obscurcissant l'mtelUgence, lui derobent la foi, montent d'un fond impur. Telles seront les causes de la corruption universelle, a la fin du monde. L'Esprit Saint devoilait a Paul I'horreur de ces derniers temps, sans lui reveler s'ils etaient

XEVOcptovta; jiwpii; xal dnraiSetkoui;

De vains et profanes discours... des recherches folles et impertinentes... de pures fables . n Tim., n, 16-23 ; iv, 1.

2 ii Tim., ]i, 18

3 Id., n, 14.

proches ou lointains. L'apotre.en trace le tableau a son disciple, comme il 1'a'devant les yeux. Touchet-on aces jours demalheur? II ne le salt, mais ce que 1'Antechrist donnera alors en pleine perversite, Paul 1'entrevoit dans les ennemis de Jesus qui entourent Timoth.ee. Sans distinguer les uns des autres, il les peint tous de mmes traits : egoistes, avares, vaniteux, hautains, outrageux, desobeissants a leurs parents, ingrats, impies, denatures, implacables, calomniateurs, incontinents, cruels, sans affection pour le bien, traitres, insolents, enfles d'prgueil, aimant la volupte plus que Dieu, ayant des apparences de piete, mais en ruinant la - verite et la vertu l . Evite-les, ajoute Paul, ils sont de ce nombre, ceux que tu vois s'introduisant dans les maisons, trainant captives apres eux des femmes chargees de pech.es, et possedees de passions diverses, lesquelles apprennent toujours, sans jamais parvenir a la connaissance de la verite. Or comme Jannes et Jambres 2 resisterent a Moi'se,

1 ii Timoth., in, 5.

2 Les versions latines et le Codex Augiensis (F) adoptent au.lieu de 'Ia[x6p% la variants MajjiSp^?. Ces noms sont ceux .que les Juifs donnaient aux magiciens qui lutterent de prodiges avec Mo'ise devant Pharaon, mais finirent par s'avouer vaincus (Exod., YII, 9-12,22', vm, 7, 18, 19; ix, 11. Targum de Jonathan sur 1'Exode, vi, 11, sur les Nombres, xxn, 22). D'apres ces traditions, Jannes et Jambres, fils de Balaam, attirerent maux sur maux a Israel par leurs predications et leurs mauvais avis. Ils perirent.au passage de la mer Rouge selon les uns, selon d'autres dans le soulevement qui. suivit

ceux-ci de me~me resistent a la verite. Ce sont des hommes corrompus dans 1'esprit, pervertis dans la foi ; mais ils n'iront pas plus avant, car leur folie sera connue de tout le monde, comine le fut alors celle de ces magiciens l .

Evidemment, Paul n'a ici en vue que les heresiarques ente~tes de 1'erreur, au point de n'en pouvoir etre detaches, car des qu'une lueur de vie subsiste dans les a~m.es qui resistent a la verite 2 , I'ap6tre veut que, loin de les fuir, Timothee les enseigne avec douceur, dans 1'espoir que Dieu leur accordera le repentir et les tirera des pieges du diable qui les tient captives 3 .

Cette suite de conseils divers forme la seconde Epitre a Timothee, lettre tout intime, ou le maitre, le pere s'epanche dans le cosur d'un fils bienaime 4 . Une constante apprehension y est sensible, la crainte d' avoir impose une bien lourde charge au disciple qu'il cherjt entre tons. Paul, dans sa tendresse> ne pent se deshabituer de voir, d'estimer Timothee tel qu'il 1'a connu et aime aux premiers jours, jeune d'ame et de cosur 5 , a ce titre moins

I'erection du veau d'or etabli sur leurs conseils. Voir Schottgen, Horce Hebraicce, inloc. II ~va de soi que c'est non aux Saints Livres , mais aux traditions juiyes que 1'apdtre eraprunte' ces deux noms.

1 ii Tim., m, 2-9.

2 Id., n, 85.

3 Id., n, 25, 26. ,

4 Id., i, 2.

5 Tex? vo)Tpiv.ii; ETciQujxia? cpsuys. n Tim., u, 22.

arme pour la lutte qu'il ne le souhaiterait. Jour et nuit, il prie pour lui 1 , se souvient de ses larmes 2 , n'a plus qu'un desir, le revoir a ses cotes, et il garde bon espoir que cette joie 3 lui sera accordee, car sa mort, qu'il ne quittait plus de vue, ne lui paraissait pas toutefois aussi prochaine qu'elle devait 1'etre. S'attendant a passer 1'hiver en prison, il prie Timothee de lui apporter le manteau qu'il avait laisse a Troas chez Carpus 4 . Ce grossier v&tement 1'avait garanti durant ses courses apostoliques, il souhaitait s'en couvrir dans le froid et humide cachot qui devait e"tre son dernier sejour ici-bas.

II reclamait aussi les livres, les parchemins surtout, restes chez ce disciple 5 , car Paul, dans les sollicitudes de 1'apostolat, demeurait rhomme que nous avons vu au pied de Gamaliel, ardent a Fetude. Chez les pai'ens mme, il avait renom de science. On se souvient du mot de Festus, quand 1'apotre comparut devant lui : Ton grand savoir te met hors de sens 6 . Qu'etaient les parchemins qui lui tenaient tant au cosur? Apparemment les longs rouleaux, ou les Juifs avaient coutume de copier la Loij les Psaumes et les Prophetes. Nulle lecture ne valait

1 n Tim., i, 3.

2 Id., i, 4.

s Id., i, 4.

4 Id., iv, 13.

5 Ta piSXia, (xaXiaxa t4? jj.c|xpava<;. u Tim., iv, 13.

6 Act., xx-vi, 34.

celle-la, aux yeux de 1'apotre, pourinstruire, convaincre, corriger, former a la justice, rendre 1'homme de Dieu parfait, propre et prepare a tout Men l . Dans le recueillement de sa prison,, il voulait mediter a nouveau les paroles inspirees, y puiserla force de souffrir et de mourir pour son Dieu. La fin de la lettre nous montre Paul se preparant a ce supreme devoir avec la foi sereine qu'il a gardee depuis sa conversion. Le Christ lie 1'avait foudroye sur le chemin de Dam as que pour le saisir plus en- , tierement, plus au vif, en faire son instrument de choix 2 . II lui avait montre, en le relevant, sa mission au loin 3 , le monde paien a conquerir, a faire passer des tenebres a la lumiere, de la puissance de Satan aux mains, de Dieu 4 . Sans regarder que I'osuvre etait immense, surhumaine, une divine folie au regard du monde 5 , Paul s' etait lance intrepidementj se fianta la vision celeste et au Christ qui 1'appelait. Depuis trente ans, il n' avait vecu que pour ce Jesus auquel il s' etait donne sans retour. Son apostolat avait ete moins la carriere ou court Fathlete qu'une guerre vaillamment menee 6 , , un lent sacrifice ou perils incessants, labeurs, soucis,

1 n Tim., m, 16,17.

2 Act., ix, 15.

3 El? e'Svfi (J-axpiv sl-airoffTs^to as. Act., XXII, 21.

4 Act., XXYJ, 17-18.

5 i Cor., i, 24, 25.

6 n Tim., iv, 7.

souffrances, larmes de jour etdenuit, avaient epuise. ce qu'il avait de sang et de vie. L'heure approchait de consommer 1' immolation. Le premier debatdesa cause n' avait ete que la libation versee surla vietime avant de' 1'egorger 1 . II se redressait sur 1'autel du sacrifice, dans un supreme elan de reconnaissance vers celui qui, recompensant ses dons dans nos merites, n'enreste pas moins le juste juge 2i ; car la couronne, que Paul entrevoyait preparee pour lui, ceintbien rarement le front de rhomme; elle etait non de pitie et de grace, mais la couronne de justice 3 .

Et vraiment la constante fidelite de I'ap&tre la meritait, car, a cette heure me" me, il s'oubliait pour ne penser qu'a Jesus, pressant Timothee d' engager, avant son depart, imedernierelutteplusvivecontre les ennemis de leur commun Maitre :

Je te conjure devant Dieu et le Christ Jesus, qui jugera vivants et morts a son avenement glorieux et a 1'etablissement de son regne : presse a temps et hors de temps, conyaincs, reprends,-exhorte en toute patience et doctrine . II y aura un temps ou les homines ne pourront 'plus souffrir le sain enseignement; toutefois dans leur demangeai-

i^ 'r\T[ tritsvSofxat. n Tim., iv, 6. Pour moi, je sers deja de libation, et le temps de mon depart est. arrive. J'ai combattu le-~bon combat; j'ai acheve.ma course; j'ai garde la foi. Je n'attends plus que la couronne de justice, que le Seigneur, juste juge, me donnera en ce grand jour .

2 n Tim., iv, 8.

3 C T?,<; SixaiosTiivrj? fftlcpavoc. n Tim., iv, 8.

son d' entendre ce qui les ilatte, ils x s'amasseront des docteurs propres a lews convoitises ; detournantleurs oreilles . de la verite, ils se tourneront vers les fables. Mais toi, sois sobre en tout, endure la souffrance, fais oeuvre d'evange'liste, remplis pleinement ton ministers 1 .

"Vers le temps ou cette lettre partait pour Ephese, une autre Epitre destinee, non plus a un particulier, maisatoutes les chretientes d'Asie, etait expediee de Rome par le chef des apotres 2 . Plus longtemps que Paul, Pierre etait demeure libre dans la capitale, ou sans doute la pieuse sollicitude de ses fideles le tenait cache; il y reut des Eglises, auxquelles il avait adresse sa premiere lettre, de si graves nouvelles qu'il sentit Furgence de leur ecrire a nouveau. C'est la m^me heresie dont 1'Epitre a Timothee vient de nous montrer le venin qui alarmait ainsi le chef de 1'Eglise ; tenace a Ephese; elle ne rongeait pas

moins obstinement les autres chretientes de la re-

1 Ji Tim., IV, 1-5.

~ S. Pierre, au rapport de la tradition, laissait a quelqu'un de ses disciples le soin d'exprimer par ecrit ses pensees, se bornant, comme le fit S . Paul, pour son Epitre aux Hebreux, a leur fourair les idees, Tordre, la marche de 1'ceuvre. De la vient, dit S. Jer6me (ad Hed. Epist., 120, 11) que les deux Epitres qui portent son nom different de style, de caractere, aussi bien que dans 1'arrangement des mots. Ces diver sites nous montrent qu'il changeait d'interpretes selon 1'occurrence . Silvain, charge de porter la premiere lettre : Aidt Si^ouavou 6(j.Tv... eypa^a. (i Petr., v, 12), en fut-il aussi le redacteur? Rien nel'indique dans cet ecrit, car les mots me"mesque nous venons de citer peuvent signifier simplement : Silvairi vous porte ce message. Voir Comely, Introductio specialis in Nov. Test, libros, 222.

gion; dans le Pont, la Galatie, la Cappadoee, la Bithynie, autant que dans la province d'Asie, les sectaires devoilaient chaque jour avec plus d'audace leurs doctrines mensongeres et le debordement de lubricite qui en etait la suite ou 1'appat. Pierre, avant de mourir, voulut envoyer une derniere parole d'encouragemeut aux fideles qui avaient a se defendre contre la seduction.

II debute par rappeler ce que leur a procure la connaissance de Jesus : le don precieux dela foi x . Par cette foi, la puissance de Dieu., arrachant nos ames a la corruption du monde, maintient en nous une source intarissable de vie et de piete 2 ; pour mieux dire, par elle Dieu lui-meme agit en nous et nous communions a lui; nous participons de la nature divine 3 . Elle est la racine de notre vie surnaturelle, cette divine foi, et d'elle naissent, s'engendrant 1'une 1'autre, toutes les vertus que depose et fait germer en nous la connaissance de Jesus : 'force et vigueur de faire le bien 4 , tact delicat pour le discerner du mal 5 , pleine maitrise de soi 6 , patience, teridre piete, amour fraternel, le tout s'epanouissant dans la charite, qui acheve et couronne le

1 ji Petr., i, 3.

2 IlavTa T4 irpo? ijwty' xal sOasSsiav. H Petr., i, 3.

3 rEV/iaOs Osiai; X.OIVUVQI sOuew?. n Petr., i, 4.

4 T'^v dpT'f)v. Id., 5.

5 Tv)v yvwuiv Id.. 5.

6 T-'^v sy-ApaTEtav. Id., 6.

MORT DE S. PIERRE ET DE g. PAUL 321

developpement de Fame chretienne : tels sont en elle les fruits de son union avec le Christ.

Nous Tattestons, conclut Pierre, non sur la foi de fables ingenieuses 1 , commeles heretiques; nous parlons en temoins oculaires de sa majeste 2 ; car nous etions 1$ quand il recut de Dieu le Pere honneur etgloire, quand de la nuee, ou eclatait la gloire de Dieu, on entendit cette voix : Voici mon Fils bien-aime, en qui j'ai mis toute mon affection. Et nous (Pierre, Jacques et Jean), nous entendimes cette voix venue du Ciel, etant avec lui sur la montagne sainte 3 . Cette apparition et les autres manifestations de la divinite en Jesus verifiaient les

grandes et precieuses promesses 4 des prophetes annoncant la venue d'un Messie divin ; elles donnaient a ces oracles une autoriteplus ferme 5 . C'est a ce flambeau allume au sein de nos tenebres 6 qu'il convient de s'eclairer, car dans toute TEcriture les saints de Dieu nous parlent sous Timpulsion de 1'Esprit-Saint 7 .

Parmi les livres inspires que 1'apotre recommande ainsi a ses fideles, les Epitres de S . Paul sont desi-

* S<jo<pi,ff[j.evoi<; (JtuSoK. 11 Pet., i, 16.

* ii Petr., i, 16.

3 Id., i, 17-18.

4 Tct pi-fiatA if,a.l Tt'jji'.a STi;ayYsX(Jt.aTa. II Petr. , i, 4. 3 ii Petr., i, 19.

6 Id.

7 Id., i, 21.

gnees (Tune fagon toute speciale. Pierre y reconnait des endroits difficiles a comprendre . II voit des esprits ignorants et mobiles les torturer comme les autres Ecritures, pour n'en tirer que leur propre ruine . II n'y admire pas moins une profondeur de sagesse 1 qui ne peut venir que de Dieu ; il yeut que tous meditent la parole d'un frere qu'il cherit entretous 2 , mais qu'ils la meditent, en garde centre les sectaires qui la profanent a d'indignes interpretations.

Riende plus efficace, pour reveiller cette salutaire defiance, la transformer me"me en serieuse aversion, que de demasquer ces beaux parleurs et d'etaleraux regards leur perversite morale, la vilete de leurs desseins. Jude 1'avait fait avec succes, car son petit ecrit, repanda par tout 1'Orient, etait venu jusqu'a Rome et se trouvait aux mains de Pierre. Celui-ci ne crut pouvoir mieux faire que de reprendre ce rnSme tableau, d'en accentuer les traits, d'y aj outer des details que la corruption croissante de I'heresie > avait depuis lors mis au jour. L'autorite du prince des apotres donnait a cette peinture deja populaire une vigueur nouvelle, un eclat a dessiller tous les yeux.

Comme Jude, il montre ces faux docteurs ne pre~chant que par cupidite. Us trafiquent de vos ames,

1 ii Petr., in, 16.

2 '0 dycraTiT&i; ' fipwv dSe^tpi? naOXo?. 11 Petr., in, 15.

dit-il, pour satisfaire leur avarice 1 . Vrais fils de Balaam, Us sont pre~ts a tout pour le salaire d'ini quite 2 . Superbes, audacieux, amoureux d'euxme"mes, ils tiennent toute autorite enmepris 3 . Mais c'est moins par leurs discours insolents qu'ils amorcent les ames que par les passions de la chair et les voluptes sensuelles. Semblables aux betes sans raison qui, ne suivant que les instincts de leur nature, sont nees pour tre prises et detruites, ils blasphement ce qu'ils ignorent et periront de leur propre corruption 4 . Et ce sera le juste prix de leur iniquite, car, mettant toute felicite aux plaisirs d'un jour, ils sont notre opprobre; s'abandonnant aux exces de bouche, dans les agapes qu'ils font avec nous, les yeux pleins d'adulteres, ils ne cessent de

pecher 5 Fontaines sans eau, nuees poussees

par la tempe~te, 1'obscurite des tenebres les attend pour touj ours 6 , ces tenebres qui enchainent les anges precipites dansl'abime 7 , car si Dieu n'a pas epargne ces esprits rebelles 8 , si, noyant Tancien monde dans le deluge, il n'en a sauve que Noe, le predicateur de justice , et les sept justes qui 1'en-

1 ii Petr., ii, 3. Jude, 11.

2 n Petr., n, 15.

3 Id., n, 10. Jiide, 8, 16.

4 n Petr., n, 2, 10, 12. Jude, 8, 10.

5 ii Petr., ii, 13, 14. Jude, 12.

e ii Petr., ii, 17. Jude, 12, 13.

' ii Petr., ii, 4. Jude, 6.

8 ii Petr., n, 4.

touraient 1 , s'il a reduit en cendres Sodome et G-omorrhe 2 , nul doute qu'il ne reserve les pecheurs pour les punir au jour du jugement 3 . Leur condamnation, re'solue depuis longtemps, approche deja ; la main qui doit les perdre n'est pas endormie 4 . Malheur done a ces corrupteurs d'ames, mais malheur egalenient a ceux qui, retires depuis peu de 1'erreur, se laissent seduire par ces hommes, esclaves de la corruption, lesquels promettent vainement la liberte, car on est esclave de celui par qui on est vaincu 5 ,

Si apres avoir echappe aux souillures du mqndepar la <3onnaissance du Sauveur et Seigneur Jesus-Christ, ils s'y plongent de nouveau et sont vaincus par elles., leur derniere condition est pire que la premiere ; il leur eut mieux valu n'avoir pas connu la voie de la justice que de se detourner, apres 1'avoir connue, de laloi sainte qui leur avait etc" donnee. Le dire veritable du proverbe s'est accompli en eux : Le chien est retourne a ce qu'il avait vomi et la truie lavee a se vautrer dans le bourbier 6 .

Les sectaires ne se contentaient plus, comme au temps ou Jude les poursuivait, de renier le Maitre

1 Eii ce meme jour Noe, et Sem et Cham et Japhet, fils de Noe, et la femme de Noe, et les trois femmes de ses fils avec eux, entrereut dans Tarche . n Gen., VH, 13.

2 ii Petr., n, 6. Jude, 7.

3 ii Petr., n, 9.

'* Id., n, 3.

s Id., ii, 13-19.

6 Id., n, 20-22.

qui les avait rachetes l . Voyant 1'effroi jete dans les ames par 1'attente du Christ qui clevait revenir a une heure imprevue, prochaine peut-etre, pour juger les apostats, ils s'evertuaient a montrer ce retour chimerique et a railler ceux qui le craignaient 2 . L'apotre repousse leurs moqueries, en rappelant ce que parait le temps aux yeux de celui pour qui un jour est comme mille ans et mille ans comme ua jour 3 . Si le Sauveur tarde a revenir, c'est que> patient envers nous, il veut qu'aucun ne perisse, mais que tous viennent au repentir 4 . Que personne, toutefois, ne mette en doute ce retour, car la parole du Seigneur y est engagee : G'est sur sa promesse que nous attendons de nouveaux cieux et une nouvelle terre ou la justice habitera 5 .

Pierre, comme Paul, comme tous les apotres, ignore 1'epoque de ce dernier avenement; il ne demle point, dans la revelation qui lui est faite, si 1'heure estproche ou lomtame; ce qu'il sait, c'est que le jour du Seigneur viendra comme unvoleur, et, en ce jour-la, les cieux passeront dans le sifflement de la tempte; les elements embrases se dissoudront, et la terre sera brulee avec tout ce qu'elle contient 6 .

1 H Petr., n, 1. Juiie, 4.

8 ii Petr., in, 3-4.

3 Id., in, 8.

4 Id., m, -9.

5 Id., in, 13.

6 Id., m, 10.

, Puis done, conclut 1'apStre, que toutes ces choses doivent perir, quels devez-vous etre, et quelles doivent e~tre la saintete de votre Tie et votre piete ! . . . Vivants dans cette attente, travaillez en paix, afin que Dieu vous trouve purs et irreprehensibles . . . Vous tous, bien-aimes, qui par avance savez ces choses, prenez garde, de peur qu'entralnes par 1'erreur des pervers vous ne veniez a dechoir de votre fermete, mais croissez dans la grace et dans la eonnaissance de Notre-Seigneur et Sauveur Jesus- Christ. Alui soitgloire, et maintenantetjusqu'au jour de 1'eternite ! Amen l .

Ces graves enseignements furent les derniers que Pierre laissa a 1'Eglise. I/heure de samortapprochait rapidement, le Seigneur le lui avaitrevele 2 ; mais ses dispositions etaient prises, pour qu'apr^s lui le troupeau du Christ ne setrouvat, pas sans pasteur, et que 1'autorite, la tradition apostoliques demeurassent au siege de Pierre, vivantes et fecondes 3 . II ne lui restait plus, comme les patriarchy, peres et modeles de sa race, qu'a attendre sous la tente, le jour prochain ou il laplierait 4 pourentrer dans le royaume eternel de son Seigneur et Sauveur Jesus 5 .

1 ii Petr., in, 11, 14, 17, 18.

2 Id., i, 14.

3 c J'aurai soin que, mSme apres ma mort, vous puissiez toujours vous remettre ces choses en memoire . n Petr., i, 15.

4 J'estime juste, tant que je suis (dans ce corps comme) dans une tente, de vous reveiller en rappelant ces choses a votre memoire, sachant que le moment de deposer ma tente s'approche rapideaneht . n Petr. i, 13, 14. :

5 ji Petr., i, 14.

De ces derniefs jours de 1'apotre a Rome il n'est reste que des recits legendaires, qui seraient mal places dans cette liistoire ; pour un seul nous ferons exception. Pres de la voie Appienne, s'eleve un edicule qui porte le nom de Domine quo vadis, Seigneur, ouallez-vous? L'apparition, dont ce sanetuaire consacre le souvenir, est racontee, en ces termes, par S. Ambroise 1 . Pierre, sur les instances de ses fideles, s'etait decide a quitter Rome pour echapper a la persecution. Au sortir des portes, il vit Jesus qui s'avangait pour entrer dans la ville : Seigneur, ou allez-vous? lui dit-il. Je viens pour ^tre crucifie de nouveau , lui repondit le Sauveur. L'apotre comprit la vision miraculeuse qui lui tragait son devoir : il rentra pour mourir. Ce recit etait deja ancien au temps de S. Ambroise, puisque, deux siecles plus tot, Origene parait Tavoir lu dans les Actes apocryphes de S. Paul 2 . On peut y voir, sous des details plus ou moms legendaires, un fond de verite, le souvenir demeure dans 1'Eglise romaine que Pierre hesita en ces derniers jours s'il fuirait la persecution, mais qu'une inspiration toute divine le decida a 1' affronter. Une fois resolu, il montralagenereuse ardeur qui suivait chez lui les premieres incertitudes, et brava tout danger. II ne le fit pas longtemps impunement. L'arres-

1 Saint Ambroise, Cont. Auxentium, 13.

* Origene, In Joan., xx, 12.

tation de Paul avait reveille 1' attention publique sur les chretiens et conduit les magistrats a rechercher leur organisation, leurs chefs. II suffit d'une reponse imprudente pour reveler que le principal personnage de 1'Eglise se trouvait Rome et pour le faire tomber aux mains de juges habitues a proceder sans managements centre les fideles. L'apotre ne pouvait, comme Paul, obtenir, en qualite de citoyen remain, une instruction reguliere de sa cause. II n'etait qu'un etranger, un de ces humiliores, de ces hommes de rien, que la loi implacable livrait aux btes, an feu, a la croix. Le caprice des juges ay ant choisi ce dernier supplice, Pierre attendit dans la prison Mamertine 1'heure de le subir. Les traditions de Rome sont constantes sur ce double fait, et elles ajoutent que Paul, condanme de son cote, retrouva en celieu son frere d'apostolat 2 . Rien ne s'oppose a ces pieuses croyances, car la Mamertine continuait, sous 1'Empire comme sous la Republique, de recevoir les condamnes a mort 3 . II est peu probable

1 Paul, Sent., Y, 22. Cf. Ibid., 21-23. Dig.,XLvni, 19,28,1.

2 Cette tradition apparait pour la premiere fois an ve siecle, dans les Actes de S. Proces et de S. Martini en, actes non authentiques , mais ou les Bollandistes estiment que tout n'est pas a rejeter. Acta SS. Julii,t. I, p. 269.

3 La prison Mamertine, telle qu'elle est venue jusqu'a nous, consiste en deux cachots superposes ;aretagesuperieursetrouve leMamertinum, long de vingt pieds et large de seize, lequel communique par une etroite ouverture avec le cachot inferieur, le Tullianum. Cette fosse obscure, de forme circulaire, remonte, dit-on, au temps

toutefois que Pierre et Paul aient connu 1'liorreur du Tullianum, obscur et fetide cachot creuse sous la prison proprement dite; on n'y jetait guere les condamnes que pour les etrangler aussit&t. C'e.st dans la prison superieure, selon toute apparence, que les deux ap6tres se retrouyerent et se preparerent ensemble a mourir.

Les souvenirs traditionnels, unanimes sur ce lieu de detention, n'ont plus le m&me accord pour 1'endroit ou Pierre fat martyrise. Les uns le placent au sommet du Janicule, la ou, de iios jours, s'eleve 1'eglise de S. Pietro in Montorio; mais d'autres plus anciens, partant plus dignes de foi, marquent qu'il fut crucifie au Vatican, pres du palais de Neron x . Nous connaissons ce lieu ou s'accomplit en 64 la grande immolation des Chretiens de Rome ; Dieu voulut qu'a son tour leur pasteur y x fut crucifie,

de Servius Tullius ; de la son nora . Jugurtha y mourut de faim apres six jours de torture ; mais, d'ordinaire, on n'y jetait les condamnes que pour les etrangler aussitSt : ainsi perirent les complices de Catilina, Vercingetorix, etc. Les cadavres etaient retires de la fosse pour e"tre exposes aux Gbmonies, et de la jetes au Tibre. La peinture faite par Salluste de cette basse fosse est dans tous les souvenirs : incultu, tenebris, odore, feda atque terribilis ejus facies est . (Catilina, i/v).

1 Sepultus est juxta locum ubi crucifixus est, juxta pala-

tium Neronianum, in Vaticanum, juxta territorium Triumphalem . Liber Pontificalis, t. i, p. 118, ed. Ducaesne. Les deux . traditions sont exposees et savamment discutees dans le travail de Marucchi, Le Memorie dei SS. Apostoli Pietro e Paolo nella Gitta di Roma (Rome 1894), pp. 74-78. 'Ses conclusions, que nous adoptons ici, nous paraissent solidement etablies.

afin que le sang de I'ap6tre verse sur cette terre

achevat de la consacrer et en fit pour toujours le domaine de Pierre. Neron j avait somptueusement termine le cirque commence par Caligula et, sur le long et large mole (la Spina), qui separait en deux 1'arene, il avait eleve 1'obelisque d'Heliopolis l . Ce fut pres de ce monument, au milieu des deux bornes qui marquaient les extremites de la Spina, que fut prepare le supplice 2 . ,

L'ap6tre, en s'avancant vers la croix, vit moins les tortures dont elle etait 1'instrument que sa splendeur future. C'est du Vatican que cette croix allait rayonner a travers le monde, etendre partout son action souveraine ; c'est en ce lieu que devait s'accomplir a jamaisla parole du Sauveur : Quand j'aurai ete eleve de terre, j'attirerai tout a moi 3 . Monter sur ce trone de gloire^ y mourir comme Jesus, le front haut, les mains ^tendues pour embrasser I'humanite, repugnait au penitent qui n'oubliait pas a cette derniere heure sa prornesse de suivre

1 Get obelisque avait ete amene d'Heliopolis a Rome par 1'ordrede Caligula. Pline, xvi, 76, 5. xxxvi, 14 et 15. II fut transporte au milieu de la place Saint-Pierre en 1586 par 1'ordre de Sixte-Quint.

2 Apud palatium Neronianum juxta obeliscum inter duas metas . Aota Apostolorum apocrypha, ed. Tischendorf, 8. Cf.

Bosio, Roma setter., p. 74 et suiv. Siblioth. maoa-patr., n. l re partie, p. 69, etc. Ces details, Men qu'ils soient donnes par des . apocryphes, nous paraissent trop precis pour- Stre de pure invention.

3 Joan., xii, 32.

partoiit le Maitre et son triple reniement. II demanda a 6trje crucifie la tte en bas et 1'obtint 1 . Par ce derr nier acte d'humilite, cet aneantissement dans la mort, Pierre veillait a ne laisser qu'une seule croix aux mains de ses successeurs, celle qui sauve le monde, la croix de Jesus.

Au mme jour 2 (29 juin), Paul mourait, comme son frere d'apostolat, martyr du Christ. Sa cause, reprise inopinement, avait abouti pour lui aussi a une sentence capitale, mais, en gualite de citoyen remain 3 , il avait le privilege de la decapitation 4 . Le centurion, charge, d'executer la sentence, emmena Tapotre assez loin de Rome, a une heure de marche de la porte d'Ostie 5 . A gauche de la voie de ce nom

1 Acta Petri et Pauli, c. 81. Origene, cite par Eusebe, Historia ecolesiastica, in, 1. Eusebe, Dem. ev., in, 5. S. Jer&me, De Vir. ill,, 1. Cf. Seneque, Consol ad Maroiam, 20.

2 La tradition que Pierre et Paul moururent le mSme jour remonte au n* siecle (Denys de Corinthe, cite par Eusebe, Histor.eccles.,u, 25) et elle estsuivie par S. Jer&me(De vir. illust., v), dans le decret faussement attribueaS. Gelase (Migne, Patr. Lat., t. LIX, p. 167), le Liber Pontificalis (ed. Duchesne, 1. 1, pp. 118, 119, note 12), etc. Quant a 1'epoque de ce double martyre, Topinion commune, aujourd'liui, la place en Tan 67. Cette date, donnee par S. Jerome (De vir. ill,, v), le Liber Pontificalis (loc. cit.), etc., est adoptee par Baronius, Petau, Patrizi, Bartolini. Voir notamment ce dernier : Sopra Vanno 67 dell' era volgare, se fosse quel de" 1 martirio de gloriosi Apostoli, Roma, 1868.

3 Paul. Sent., V, xxix, 1.

* Tertullien, De prescript., 36; Scorp., 15. Eusebe, Histor, ecol., n, 25. Lactance, De morte perseo., 2. S. Jerome, De vir. illustr.) v.

5 Paul etait connu dans Rome; la crainte que son supplice ne

la route d' Ard.ee qui s'en detache, mene a un basfond entoure de colliues pen elevees et comiu sous le nom ftEaux Salviennes. Les soldats arreterent le martyr pres d'un pin, celebre dans 1'antiquite *, et le depouillerent pour la flagellation 2 . Une derniere fois Paul subit 1'outrage des coups ; puis, tendant la tte au glaive, pour toujours il se trouva reuni a Jesus.

Les paroles, les pensees de I'ap6tre a cette lieure ne sont pas venues jusqu'a nous, mais il est aise de les presumer, car la mort des saints n'est que la consommation de leur vie. S te Therese s'envole dans une derniere extase, S. Francois d'Assise sourit, chante a la mort, 1'appelle du doux nom de soeur. La carriere de Paul n'avait ete qu'un combat, pour Jesus, contre le peche ; il voyait le mal refrene, vaincu par la grace, dont il avait pr^che, porte la toute-puissance jusqu'aux extremites du monde 3 . II

caus&t quelque emotion dans la foule fut probablement ce qui determina a le-decapiter si loin de la ville. De semblables motifs firent mettre a mort hors de Rome Calpurnius Galerianus. Custodia militari cinctus, ne in ipsa urbe conspectior, mors foret, ad quadragesimum ab urbe Lapidem, via Appia, fuso per venas sanguine, extinguitur . Tacite, Histor., iv, 11.

1 Acta Apostolorum apocrypha, ed. Tischendorf, p. 35. S. Gregoire le Grand, Epist., XIV, xiv. Les Itineraires de pelerins cites par M. de Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 182.

2 Nudatos virgis csedunt securique feriunt. Tite-Live^ n, 6. De nombreux passages de Tacite montrent que, sous Neron, on decapitait habituellement, non par la hache, mais par le glaive.

3 Act., xni, 47.

mourut en soldat du Christ l , heureux de repandre tout son sang pour son Maitre, repetant 1'acclamation que, par avance, il nous a fait entendre : mort, ou est ton aiguillon? mort, ou est

ta victoire Graces a Dieu, qui nous donne la

vietoire par Jesus-Christ Notre-Seigneur 2 .

L'Eglise romaine n'eut pas d'autre sentiment en face de ses deux chefs immoles. Deposant pieusement leurs restes aux lieux voisins de leur martyre, elle y erigea non des sepulcres, mais des trophies. C'est par ce nom, en effet, que nous la voyons, dans les ages suivants, designer les tombes de Pierre et de Paul : < Pour moi, dit Cams, 1'iln de ses pre"tres, au debut du m e siecle; je puis vous montrer les trophees des apotres ; soit que YOUS alliez au Vatican, soit que YOUS preniez la voie d'Ostie, vous trouverez ces trophees des hommes qui ont fonde notre Eglise 3 .

Les fideles, ne disposant pas de sepulture aux environs des Eaux Balviennes, furent contraints de

XptatoO. 11 Tim., n, 3.

2 I Cor., xx, 55, 57.

3 .Ces paroles de Cams, rapportees par Eusebe (Histor. eccl., n, 25), nous font connaltre non seulement la tradition de son temps, mais celle de I'dge qui le precedait. L'authenticite de ces monuments au ne siecle est done incontestable. Elle est etablie au rv siecle par les basiliques que Constantiu eleva sur les deux tombes, par les temoignages d'Busebe (Histor. eccL, n, 25), d'Optat de Milev (de Schismat. Donastit., 1. n, 2)', au v e siecle par ceux de S. Jerdme. (De Vir. illustr., i) et de Prudence (Peristeph., Hymn., sn).

rapporter le corps de Paul ami-chemin de Rome, sur la route d'Ostie, au lieu ou s'eleve aujourd'hui la basilique de 1'apotre. On alia moins loin pour Pierre. Un ancien domaine funeraire s'etendait pres des jardins de Neron, entre la nouvelle voie Aurelienne et la voie Triomphale l . Des Tan 64 probablement les fideles j avaient menage un lieu d'ensevelissement pour leurs freres., victimes de la ferocite de Neron; entoutcas, ils y possederent certainement un cimetiere apres la mort de 1'apotre, puisque les corps des papes, jusqu'a la fin du second siecle, y furent deposes 8 . Pierre reposa en ce lieu, reconvert aujourd'hui par la basilique Vaticane, pendant pres de deux cents ans. En 258, un edit de Valerien ay ant mis les cimetieres Chretiens sous sequestre et interdit aux fideles de les frequenter, la brainte de voir profaner les tombes des deux apotres porta a chercher pour leurs reliques une retraite plus sure. La catacombe de Calliste, sur la voie Appienne, paraissait offrir toute securite. Les precieux restes y furent transportes, 1'un pres de

1 Les nombreuses inscriptions paiennes decouvertes pres de la Confession de S. Pierre, quand on reedifla la basilique, mettent ce fait liors de doute. Armellini, Le chiese di Eoma, p. 697 et suiv.

2 Le Liber Pontificalis donne 1'indication suivante : Sepultus est juxta corpus beati Petri in Vaticano pour dix de ces premiers papes : Lin, Clet, Anaclet, Evariste, Xyste, Telesphore, Hygin, Pie, Eleuthere, Victor.

1'autre et demeurerent ainsi rapproches, un an et sept mois, d'apres les Actes apocryphes de Pierre et de Paul x ,quarante ans, selonles Itineraires depelerins du vn e siecle 2 .

Quoi qu'il en soit de ces divergences, nul doute ne subsiste sur le retour des corps saints a leur sepulture premiere et dans leur integrite respective, car nous refusons tout credit a la legende d'apres laquelle S. Silvestre aurait mele les ossements sacres, au moment de ]a seconde translation, afin que Pierre et Paul continuassent d'etre veneres ensemble, tant sur la voie d'Ostie qu'au Vatican . Une telle imagination n'est pas seulement denuee de tout fondement historique 3 , elle nous parait repugner au vrai sens chretien sur la fondation de TEglise. Jesus en effet n'a pas prepose deux chefs au college apostolique, mais un seul : Pierre. Que Paul ait eu mission de lui prater appui, qu'il 1'ait fait avec independance, respectueusement toutefois, et d'un coeur si devoue que Pierre ne cessa jamais de 1'admirer et de le cherir, c'est la ce que notre recit a mis en constante lumiere, ce que proclame TEglise romaine, en confondant dans sa liturgie la memoire, la veneration de ses fondateurs. Mais a ce

1 Fiorentini, Vetust. Martyrol., p. in.

2 De Rossi, Roma Sorter,, t. i, p. 180. Voir sur cette translation: Duchesne, Liber Pontificalia, t. i, pp. civ-cvn, et Marucchi, Le Memorie, pp. 39-68.

3 Marucchi, Le Memorie, p. 72.

souvenir de fraternelle union se borne tout rapprochement legitime entre les deux apotres. Paul, si grand qu'il nous paraisse, n'etait qu'une voix, une parole J , la plus haute, la plus fecondeapres celle de Jesus; mais la mission de I'ap6tre des gentils s'achevait avec lui. Celle de Pierre est pour durer : a lui seul et pour toujours, car il revit dans ses successeurs, a lui est commis'par Dieu tout ce qui constitue la vie de 1'Eglise : foi, doctrine, gouvernement, pouvoir de Her et de delier 2 . II convenait que lui seul derneurat au Vatican, sous la haute coupole, d'ou la parole qui le fait seul souverain eclaire etdomine le monde : Tu es Pierre, et sur cette pierre je batirai monEglise 3 .

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