CHAPITRE TREIZIEME
Nous avons vu commencer a 1'incendie de Rome le declin de Neron dans la faveur populaire J . Depuis ce desastre et 1'inutile massacre qui suivit, son credit ne faisait que baisser. Pour en conjurer la chute imminente, il inventa de revenir aux spectacles qui avaient si longtemps enchante la plebe. Des 65, le nombre des courses de char fut augmente 2 . La ni(3me annee ramenait la celebration des jeux quinquennaux 3 ; plus que jamais 1'histrion couronne s'y
1 Tacite, Annales, xv, 44, 45.
2 Id., xv, 74.
3 Id., xvi, 4. Priedlander (Moeurs romaines au temps d'Auguste, t. II, p. 255) place ce concours en 1'annee 64, se fondant sur la coutume grecque qui etait de renouveler ces fStes de quatre aus en quatre ans : or, la premiere celebration avait eu lieu en Tan 60. (Tacite, Annales, xtv, 20-21. Eckhel, Dootrina, nummorum veterum, vi, p. 264.) C'est la une mepriseqne Scliiller (Geschichte des romischen Kaiserreichs unter der Regierung des Nero, p. 198) rectifie a bon droit. L'expression de Tacite doit e*tre prise a la lettre. Quinquennale ludicrum Romee institutum est ad morem Grseci
prodigua, et Rome eut 1'etrange vision de son empereur, maitre du monde, paraissant en scene pour disputer a de vils acteurs le prix du chant. II y flechissait le genou, son morceau acheve, et sollicitait respectueusement de la main les suffrages de 1'assemblee, feignant de les attendre en grande anxiete 1 . La reponse nepouvait faire doute : des gardes, repandus parmi les spectateurs, stimulaient les acclamations; au moindre signe de lassitude ou d'hesitation ils frappaient. Vespasien faillit payer de sa vie le crime, dans un instant de fatigue, d'avoir cede au sommeil 2 .
Que pouvaient ces rejouissances sur une fouleirritee, -et affolee d'ailleurs par une epidemie dont Tacite nous a laisse la lugubre peinture ? On ne voyait, dit-il, aueun signe de corruption dans 1'air, et cependant les maisons se remplissaient de cadavres, les rues de funerailles ; ni sexe, ni age n'echappait au peril ; la multitude, esclave ou libre, etait nioissonnee avec une egale rapidite; ils expiraient au milieu des lamentations de leurs femmes et de leurs enfants, qui, frappes a leur chevet, atteints en pleurant leur trepas, etaient souvent brules sur le mme
certaminis . Annales, xiv, 20. Cf. Suetone, Nero, 12. Instituit et quinquennale certamen primus omnium Romte, more Grzeco .
1 Tacite, Annales, xvi, 4. Postremo flexus genu etccetum ilium manu veneratus, sententias judicum opperiebatur ficto pavore.
2 Tacite, Annales, xvi, 5. .
bucher l . Le fleau disparu, oncompta danslaville trente mille morts 2 .
Le peuple se montrerait-il plus sensible a la gloire desarmes? Des 1'annee suivante. Neron en tenta 1' experience. Dans le monde pacific, outout au moms maintenu en respect, lesParthes seuls faisaient t&te. Corbulon avait reussi, en 1'an 63, a arrter leurs incursions., a obtenir meme que Tiridate, frere de leur roi, tint de Rome la royaute d'Armenie 3 : acte de sage politique, qui, interposant un etat tributaire entreles deux empires, amortirait le cnoc de leurs armes et le rendrait moins redoutable pour les provinces d'Asie. Tiridate avait differe jusque-la de venir a Rome recevoir sa couronne. Neron resolut de 1'y appeler et de montrer, prosterne en vassal, celui quel'Orient saluait Roi des Rois . Pour en tirer lui r mme quelque prestige, il donna a ce voyage une splendeur inoui'e. Tiridate tra versa 1'Asie, la Thrace, 1'Illyrie, 1'ltalie, ayant pour escorte toute une armee, ruiaant au passage les villes forcees de I'accueillir.Rome entiere, conviee aucouronuement, vit ce prince a genoux devant 1'empereur, recevant de lui le diademe ; elle entendit ses remerciements empkatiques, a 1'orientale : Maitre, moi, ton esclave, je suis venu a toi qui es mon dieu, pour
1 Tacite, Annal., xvi, 13.
2 Suetonej Nero, 39.
3 Tacite, Annales, xv, 29, 31.
t'adorer commele soleil me"me. Je serai ce que tu me feras, cartu.es mon sort et ma fortune l . Vaines flatteries ! vaines pompes ! Rome rassasiee de servilite, degoutee de sang, de deshonneur, n'applaudissait plus que par contrainte.
Neron, desesperant de la regagner, chercha ailleurs les acclamations dont sa vanite ne pouvait plus se passer. La Grece, qui avait enfante les arts, en gardait le culte, et contenait encore tout un monde de fins cormaisseurs. II resolut d*en appeler a ces arbitres du gout des dedains d'une plebe vile et grossiere.
Ce fut au cours del' an 66 qu'il entreprit ce voyage de Grece. Son depart n'allegea guere la terreur qui pesait sur Rome, car il j laissait ]es plus actifs ministres de ses cruautes, Tigillin et Taffranchi Helius, Pierre et Paul, nous venons de le voir, furent au nombre de leurs victimes. Toutefois il ne semble pas que, pendant cette absence, le sang ait autant coule; le tyf an etait tout entier a ses folies de theatre. Ses reves d' expeditions guerrieres avaient tourne, dans sa pauvre te~te, en delire d'histrion : pour soldats, il trainait en Achaie des legions de baladins, araies de masques, de lyres, d' instruments de musique 2 . La gloire militaire etait une trop noble couronne pour le persecuteur des chretiens : Dieu, qui 1'acheminait
1 Dion Gassius, LXIII, 2, 7.
* Id., LXIII, 8.
342 SAIMT PAUL
a finir dans la derision, ne lui tolerait deja plus d'autres trophees que des palmes de comedien, decern6es par flatterie, le plus souvent par terreur.
La Grece en effet n' osa rien refuser au maitre qui lui demandait de 1'applaudir . Elle retarda les jeux Olympiques pour qu'il y triomphat l ; piteuse victoire, car il tomba dans la course de chars et faillit se tuer : ce qui n'emp^cha pas de lui decerner le prix 2 . 11 savait d'ailleurs decourager les rivaux. Un acteur ayant eu 1'imprudence de faire appre cier le charme de sa voix auxjeux isthmiques, il ordonna deTetrangler sur le theatre meme 3 . Ce fut des lors a qui se laisserait vaincre : il recueillit jusqu'a dix-huit cents couronues dans les divers stades ou il parut 4 . De peur meme que les gloires passees ne lui fissent ombrage, partout on s'empressa d'abattre les statues des anciens vainqueurs 5 . Neron fit rendre graces aux Dieux, dans Rome et dans tout Tempire 6 , de ces miserables triomphes. Pour laG-rece, elle fut largement recompensee de sa complaisance, declaree terre libre 7 ,, affranchie par la de tout imp6t, de toute sujetion aux gduverneurs ro mains. Certains
1 Suetone, Nero, 23. Eusebe, Chronicorum, lib. II, Ann. X*' 67.
2 Dion Cassius, LXIII, 14. Suetone, Nero, 24.
3 Lucien, Nero seu de isthmo, 9.
^ Dion Cassius, LXIII, 21 .
5 Suetone, Nero, 24.
6 Dion Cassius, LXIII, 18.
7 Suetone, Nero, 24. Dion Cassius, LXIII, 11.
lieux pourtant s'etaient montres moins propices a cette comedie. A Eleusis, le tyran souille demeurtres^ n'osa s'initier aux mysteres : le heraut y criait : Arriere ! les impies et les scelerats . Les furies, qui s'etaient acharnees sur Oreste parricide, veillaient encore dans Athenes ; Neron se garda de les affronter ; il n'entra pas dans cette ville, reine de la Grece et sanctuaire de son genie 1 .
D'autres soucis etaient pour aggraver ses troubles. L^empire fremissait de toutes parts sous le despote qui 1'epuisait. Ses exactions dans les provinces avaient commence a Tincendie de Rome 2 ; elles ne firent que croitre depuis lors, carilluifallait des tresors pour suffire au faste qui constituait toute sa politique 3 . La Grece elle-me~me qu'il courtisait paya cher le gout du tyran pour les arts : il enleva cinq cents statues a Delphes ; aux Thespiens 1'Eros de Praxitele; ailleurs, d'autres merveilles 4 .
Mais plus encore que c.es rapines, la conduite de Neron a Fegard de I'armee precipita sa chute. II irrita veterans et legionnaires en payant mal leur solde, et s'aliena les chefs e,n les abandonnant au controle de ses affranchis, aux poursuites de ses de-
1 Suetone, Nero, 34.
2 Tacite, Annales, xv, 45.
3 Le seul voyage de Tiridate lui avait coiite deux cent millions de notre monnaie. Suetone, Nero, 30.
4 Pausanias, V, xxv, 9 ; xxvi, 3 ; JX, xxvn, 3 ; X, vn, 1. Dion Cassius, LXIIJ, 11.
lateurs ! . Tons ceux queleur valeur ou leurs victoires mettaient en vue devinrent suspects; la disgrace, 1'oubli en poste inferieur s'ensuivirent pour les mieux partages ; aux plus illustres la mort. Deux freres de la noble famille Scribonia, Rufus et Proculus, commandaient avec eclat. Rappeles par 1'empereur, ils recurent en route Tordre de s'6ter la vie. Les services rendus par Corbulon dans la guerre cles Parities, 1'estirae qu'on en faisait par tout 1'empire ne le sauverent pas. Mande lui aussipres de Neron, il trouva, en abordant au port deKenchrees, sa condamnation. Sur I'heure il se perca de son epee : Je 1'aimerite , dit-il, regrettantde n'avoirpasprevenu le monstre et delivre le monde de sa tyrannie 2 .
D'autres y songeaient : 1'affranchi Helius, auquel Neron avait laisse dans Rome tout pouvoir, sentait plus vif de jour en jour le fremissement de la revolte. II ecrivit en Grrece, pressant Fempereur de revenir ; mais n'obtenant rien, il alia en personne 1'arracher a ses reves 3 . Neron eifraye se decida a regagner ritalie. ; toutefois il ne le voulut faire qu'entriomphateur, car ses palmes de theatre avaient plus de prix a ses yeux que la couronne imperiale. Habituellement les vainqueurs aux jeux Olympiques ne rentraient dans leur patrie que par une breche faite aux mu-
1 Tacite, Annales, xiv, 39,
2 Dion Cassius, LXJJI, 17.
3 Id., LXIII, 19.
rallies ; il reclama cet hommage de toutes les villes on il passait : Naples, Anfium, Albanum. Mais ce fut pour son entree dans Rome qu'il reserva tout ce qu'il put imaginer de faste et de parade. II j parut, montantle char ou Auguste avait trio mphe, lacouronne Olympique sur la t&te^ en main celle des jeux Pythiens ; autour de lui, ses autres palmes avec des inscriptions qui rappelaieut ou il les avait conquises, sur quels rivaux, en quelle piece, dans quel role. On sacrifiait de tous cotes sur son passage, 1'encens fumait, et des troupes d'applaudisseurs se proclamaient ses compagnons de lutte, les soldats de sa gloire : Vive le vainqueur d'Olympie! criait la foule ; vive le triomphateur des jeux Pythiens ! A Neron Hercule! A Neron Apollon! Auguste, Auguste, 6 divine voix, heureux qui a pu t' entendre ! Les dix-huit cents couronnes furent portees, au travers de ces acclamations, dans Tun des cirques de Rome l . On ignore lequel : peut-tre le grand cirque au pied du Palatin, plus probablement celui du Vatican. Ce dernier etanUe propre arnphitheMre de Neron, son domaine particulier, il y a lieu de croirequ'on suspenditses trophees d'histrion al'obelisque qui avait vul'liorable martyre des Chretiens et le crucifiement de Pierre.
Cependant de graves symptomes annoncaient par-
1 Suetone, Nero, 25, Dion Cassius, LXIII, ?0.
tout la ruine prochaine. La Judee etait en plein bouleversement,'et de Grece me~me il avait fallu y envoyer un des meilleurs generaux de 1'empire, Vespasien 1 . L'Espagne s'agitait aussi, mais ce futla Gaule qui parvint la premiere a secouer le joug avec cliances de succes. Un descendant des vieux rois d'Aquitaine, Julius Vindex, gouvernait cette province, et son origine lui rendait particulierement odieux le vil maitre au nom duquel il commandait. Chaque jour n'apportant de Rome que de nouvelles hontes, son mepris deborda et fit germer la revolte. A sa voix,, les fieres et antiques races qui avaient resiste a Cesar, Eduens, Sequanes, Arvernes sesouleverent. Cent mille hommes se trouverent sur pied des 1'abord, et le reste pret a s'armer 2 . Vindex, fort de ce commun . elan, tendit la main aux gouverneurs de 1'Espagne : de Lusitanie, Othon, 1'ancien mari de Poppee, envoya de larges subsides. Galba fit plus , il leva deux legions dans TEspagne Tarraconaise et remonta v'ers les Pyrenees 3 .
Neron etait r.etourne a Naples, quand lui parvinrent les nouvelles de la revolte. II n'apprit d'abord que le soulevement des Gaules, etl'accueillit de tel air qu'on le soupconna de n'y voir qu'une bonne fortune, 1'occasion de piller a main armee
1 Josephe, Bell, jud., ill, iv, 2.
2 Dion Cassius, LXI i, 22.
3 Id., LXIII, 23. Suetone, Galba, 9.
1'une des plus riches provinces del'enipire. Sans nulle apparence de trouble ou d'inquietude, il se rendit au gymnase, et prit un interet de connaisseur aux luttes d' athletes. Cette indifference dura une semaine entiere, pendant laquelle il ne donna aucun ordre, ne parla mdme pas de la revolte, semblant 1'avoir completement oubliee. Vainement lettres sur lettres arrivaient chaque jour plus pressantes; im seul de ces messages 1'emut; i] contenait une proclamation ou Vindex le traitait de mauvais chanteur . Blesse dans sa folie, il ecrivit au Senat de le venger, et il s'en allait partout, demandant si vraiment 1'on connaissait de plus grand artiste que lui . Les depeches toutefois devenaient si alarmantes qu'a la fin il prit peur et revint a Rome, mais ce fut pour s'mquieter d'abord des futilites qui etaient Revenues toute sa vie. Ayant assemble les principaux citoyens, il passa tout le jour a essay er devant eux de nouveaux instruments de musique l . Ses yeux ne se dessillerent qu'a 1'heure ou Ton apprit que les legions de Gaule faisaient cause commune avec les nations revoltees et que Galba venaitles rejoindre avec celles d'Espagne. Ildinait quand cette nouvelle lui fut apportee; hors delui, il dechira la lettre, renversa la table, brisa contre terre deux coupes ouvrees de grand prix ou il avait coutume de boire. L'acces de fureur passe, il
1 Suetone, Ne(ro, 40, 41 . Dion Cassms, LXIII, 26.
tomba a terre et y demeura longtemps stupide, a demi-mort 1 . Les projets les plus fantasques tourbillonnaient dans son cerveauuse par tons les exces. II parlait de faire tuer les gouverneurs de province, d'egorger tons les Gaulois presents dans Rome, d'empoisonner le Senat, de mettre le feu a la ville, et de lacher en m6me temps sur le peuple les btes de 1' amphitheatre. Mais a ces transports succe daient bientot de tout autres sentiments. Tremblant de peur, il ne songeait plus qu'a implorer la pitie de ses ennemis : J'irai, disait-il, je me montrerai sans armes aux legions revoltees, etje n'auraiqu'a pleurer devant elles; un prompt repentir me les ramenera; le lendemain, tons jojeux, nous entonnerons un chant de victoire : je vais le composer sur 1'heure 2 .
La defense organisee par un pareil fou ne pouvait 6tre que derisoir'e ou bouffonne. A defaut des tribus urbaines qui refuserent de s'enroler, il forma des legions d'esclaves. Bien plus, il enrolajusqu'a ses femrnes., en tenue d'amazones, cheveux courts, hacb.es et boucliers au bras. Son principal souci, mSme en ce peril imminent, etait son bagage de theatre, ses instruments de musique ; il prit grand soin de reunir les chariots necessaires pour les transporter a sa suite 3 .
1 Suetone, Nero, 42.
2 Id., 43. Dion Cassius, LXIII, 27.
3 Suetone, Nero, 44.
Le moindre choc eut suffi. pour jeter a bas le sinistre bouiFon j un incident imprevu prolongea de quelques jours sa tyrannie. La ville de Lyon, recemment incendiee et secourue par lui, en gardait un reconnaissant souvenir l . Elle lui demeura fidele dans la defection des Gaules et appela a son aide les legions de Germame. Celles-ci avaient a leur tte Verginius Rufus, homme d' action, aussi loyal que brave, respectueux de la loi, du Senat, de la majeste romaine. Ne voyant dans Vindex qu'un violateur de 1'ordre, il marcha contre lui, et, bien que dans une conference les deux generaux se fussent mis d' accord, leurs armees d'elles-memes en vinrerit aux mains . Vingt mille Gaulois succomberent et Vindex se tua de desespoir. Verginius restait maitre, ses legions 1'acclamaient empereur; sans ambition, il les contint, et attendit 1'ordre de Rome 2 .
. Cette decision vint promptement, non du Senat que 1'nabitude d'obeir avait enerve,mais de la garde pretorienne. L'un de ses prefets, Tigellin, negociait en secret avec Galba; 1'autre, Nymphidius, precipita le denouement. Ayant persuade aux soldats que Neron s'etait enfui, il leur promit, au nom de Galba/ 30,000 sesterces par t&te 3 et les decida ainsi a le proclamer empereur 4 .
1 Tacite, Annales, xvi, 13.
2 Dion Cassius, LXIII, 24, 25. Plutarque, Galba, vi.
3 Environ 6,000 francs.
4 Tacite, Histories, i, 72. Plutarque, Galba, n.
Au soir du 8 juin,, cette revolution militaire etait accomplie et les soldats quittaientlepalais. Neron, reveille au milieu de la nuit, se vit sans gardes; il sauta du lit et envoya par la ville querir quelques amis. Comme aucun d'eux ne paraissait, il courut lui-me"rne dans Rome, frappant de porte en porte; nulle- ne s'ouvrit. II trouva au retour sa chambre pillee, la fiole de poison, que Locuste lui avait preparee, disparue, demanda vainement qu'un gladiateur de 1'amphitheatre vint lui donner la mort : Je n'ai done plus ni amis, ni ennemis , s'ecria-t-il, et, desespere, il sortit de nouveau pour se jeter dans.le Tibre, mais sa lachete l'arrta, et il rentradans le palais vide, silencieux : .
Quelques affranchis ne s'etaient pas encore eloignes. L'un d'eux^ Pliaon, possedait une villa a quatre milles de Romej entre la voie Salarienne etla Nomentane. Emu de pitie, il oifrit au malheureux de 1'y conduire, et le jeta a la Mte sur un mauvais cheval. La nuit les protegeait encore ; Neron s'enfurfc nu-pieds, a peine ve"tu, convert d'un vieux manteau, la t&te enveloppeepourn'Mre pasreconnu. Seuls Pliaon, Sporus, Epaphrodite son secretaire, et un autre de ses affranchis le suivaient. A peine sur la route, de sinistres presages 1'assaillirent : un eclair le frappa en plein visage, la terre tremblait furieusement sous ses pas : il semblait, dit 1'h.isto-
1 Suetone, Nero, 47. ^
rien Dion, qu'elle allait s'ouvrir, et que les tmes de tousceux qu'il avaittues venaieut se jeter sur lui 1 . II entendit a la porte Colline les cris des pretoriens dans leur camp ; ils le maudissaient et acclainaient Galba 2 .
Vaguement reconnu par quelques passants, il put s'eloigner neanmoins et gagner la villa de Phaon. II fallait y entrer sans tre vu. La petite troupe descendit de clieval et prit un sentier de traverse plein de ronces et d'epines. Neron s'y glissa a grand peine, etendant son manteau sous ses pieds nus. On parvint ainsi derriere la villa, ou une fosse a pouzzolane touchait 1'enceinte : decette carriere,les affran- chis se mirent a creuser un trou sous la inuraille, pour menager une entree secrete. Phaon, pendant ce travail, pressait Neron de se blottir dans la fosse ; il refusa, declarant qu'il ne voulait pas s'enterrer vif, et demeura a plat ventre dans les buissons. La soif le tourmentait; il prit dans sa main 1'eau d : une mare : Voila done le breuvage de Neron, dit-il . Des mots a effet : il n'en trouvait pas d'autres, mme a cette heure ; nul eveil de conscience, nul regard sur le passe, il ne restait dans cet 6tre, use par le crime et la debauche, qu'une a"me d'histrion 3 ;
1 Dion Cassius, LXIII, 28.
2 Suetone, Nero, 48.
3 Id., 48.
II se traina dans une chambre voisine par le trou qu'on venait de pratiquer sous le mur. La il s'etendit sur un grabat, tremblant d'effroi, sanglotant, ne sortant de stupeur que pour declamer des fragments de trageclie. On 1'entehdit murmurer ces vers d'OEdipe, qui peignaientsa detresse :
Ma femme, ma m6re, mon pere Prononcent mon arrdt de mort.
Les temoins de cette lache agonie avaient hate d'en finir, et pressaient Neron de se derober par la mort aux indignites qui le menacaient. II leur demauda de creuser sa fosse a la mesure de son corps, de 1'prner de quelques morceaux de rnarbre, fit apporter del'eau et du bois pour ses funerailles.. A chaque ordre il .pleuraitet ne cessait de repeter : Quel artiste le monde va perdre !
Un message parvient a Pliaon sur ces entrefaites. Neron le saisit ; il y voit que le Senat le declare ennemi de la patrie, et ordonne qu'il sera puni selon les vieilles lois : Quel est ce supplice ? demandet-il. On lui repond que le patient est depouille de
ses vtements, sa te"te serree dans une fourche, et qu'il est battu de verges jusqu' a la mort, puis que son corps, traine par un croc, doit e"tre jete an Tibre. Cette vision parait le decider ; il preiid deux poignards qu'il portait sur lui, en essaie la pointe et les remet dans leur gaine : L'heure fatale n'est. pas encore venue , dit-il. Ce miserable se debattait
contre la. mort, et faisait de sa derniere heure la honteuse scene peinte par Suetone.
- Tantot il pressait Sporus de se lamenter et de pleurer avec lui; tantftt il demandait que quelqu'un lui donn&t, en se tuant, le courage de mourir. Parfois aussi il se reprochait sa lachetej il se disait : Je traine une vie infame et miserable ; et il ajoutait : Cela ne convient pas a Neron, cela ne lui convient pas ; il faut prendre son parti en de pareils moments, aliens, reveille-toi . Deja approchaient les cavaliers qui avaient ordre de le saisir vivant. Quand il les entendit, il prononga en tremblant'ce vers grec :
Des coursiers fr^missants j'entends le pas rapide 1 ;
et il s'enfonc, a le fer dans la gorge, aide par son secretaire Epaphrodite. II respirait encore lorsqu'entra le centurion, qui, feignant d'etre venu pour le secourir, voulut bander la plaie : Trop tard , lui dit Neron, et il ajouta : Est-ce la la foi promise? II expira en prononcant ces mots, les yeuxouverts et fixes, objet d'horre'ur et d'effroi pour ceux qui le regardaient 2 .
La fidelite que Neron mourant cherchait vaine- .ment autour de lui, il la retrouva dans trois humbles
1 Homere, Iliad., x, 535.
8 Suetone, ^Nero, 48. Dion Cassius, LXIII, 28, 29.
femmes qjui ne laisserent point son corps a 1'abandon. Deux d'entre elles 1'avaient eleve, et ne se souvenaient que du charme de ses premieres annees. L'autre, Acte, de condition servile, avait ete aimee delui, avantqu'il ne se livrat atous les exces l . On a fait de celle-ci la favorite de Neron dont parle S. Jean Chrysostome, et que S. Paul convertit* : conjecture trop peu fondee malheureusement, car on aimerait a voir une chretieime rendre les derniers devoirs au persecuteur de sa foi.
Rome se trouvait trop heureuse d'etre delivree d'un tel monstre pour lui marchander des honneurs funebres. Pendant que la foule joyeuse courait par les rues, coiffee du bonnet de liberte, on laissales pieuses amiesbruler le cadavre, envelopped'unriche linceul, et en deposer les cendres dans la sepulture des Domitius, sur la colline des Jardins (le Pindo) 3 . De ces hauteurs, il continua longtemps a repandre un vague effroi; des mains inconnues placaient chaque annee des fleurs sur sa tombe, spit pour apaiser ses manes, soit pour prevenir sa vengeance 4 , car sa mort restait douteuse, et on 1' avait
1 Suetoae, Nero, 50.
2 S. Jean Chrysostome. Adversus oppugnatores vitas monastioce, lib. i, 3. Greppo, Trots memoires relatifs a Vhistoire eccldsiastique des premiers siecles chrdtiens, p. 41 et suiv.
3 Suetone, Nero, 50. Dion Cassius, -LXIII, 29.
4 Suetone, Nero, 57. Dion Chrysostome, Orat., xxi, 10. Flutarque, Galba, vn. Tacite, Histor., n, 8. Sulpice Severe, Histor., ii, 29. Lactance, De morte persecut., 2.
trop craint pour ne pas le redouter encore. Heureusementpourle monde, Neron avait disparua jamais. Quelques annees plus tard, Pline TAncien exercait, sans s'en douter, la justice de 1'histoire : retournant centre le tyran 1'arme, la note d'infamie qui lui avait servi a persecuter les Chretiens, il fletrissait en lui 1'ennemi du genre humain l .
L'horreur publique pour le tyran profita aux chretiens comme a ses autres victimes : on etait rassasie jusqu'au degout de tortures, de sang verse. Le desordre ou se debattaitl' empire contribua d'ail leurs a detourner d'eux Fattention. Pour abattre Neron, ce n'etaient plus settlement Rome et le camp pretorien qui avaient pris les armes, mais les provinces et leurs legions : chacune d'elles gardait ses, vues ambitieuses, ses interets propres ; seules, la mort de Vindex et la probite militaire de Verginius retarderent de quelques jours la guerre civile. L'elu de TEspagne, Galba, put done prendre en main le pouvoir, mais d'une main trop debile pour le raffer mir. Le nouveau Cesar avait administre successivement quatre provinces 2 avec une inflexible honnetete, et entendait porter dans le gouvernement de 1'empire la me~me rigueur de justice. Par malheur, de soixante-treize ans, perclus de goutte, il
1 Pline, Historia naturalis, vn, 46.
2 L'Aquitaine, la Haute Germanie, 1'Afrique, la Tarraconaise. Suetone, Galba, 6, 7, 8.
etait bieii casse pour regenerer un monde qui avait desappris toute vertu et ne demandait qu'a jouir. II n'eut meme pas le talent de decouvrir quelque- rainistre capable de le suppleer, mais il laissa la reaction contre le precedent regne tourner en persecutions maladroites, mecontenta par sa lesine le peuple et les troupes de Rome, habituees a de fastueuses profusions l . La moindre largesse, dit Tacite, eut maintenu les soldats 'dans le devoir; il se perdit par cette severite antique et par une rigueur trop grande pour nos moeurs 2 . Ces me~mes tendances I'egarerent dans le chpix d'un successeur ; au lieu de relever par cet acte sa popularite comme il i'esperait, il ne fit qu'en precipiter le declin. Othon, qui venait de 1'aider en Espagne et de se ruiner pour lui, tint a ingratitude qu'il lui preferat Pison, jeune homme que recommandait seule 1'austerite de sa vie. Ce depit jeta Othon au milieu des pretoriens. Prodiguant a cette troupe, deja presque revoltee, flatteries, promesses, ce qui lui restait d'argent, il s'en fit acclamer. Galba fut vite submerge dans ce flot de seditieux, et massacre en plein Forum 3 .
Othon ne pouvait se meprendre sur ce qu'atten-
1 Suetone, Galba^ 12-16. Dion Cassius, LXIV, 1-3. Plutarque, Galba, xv-xvm.
2 Tacite, Histor., i, 18. ' "
3 Dion Cassius, LXIV, 5, 6. Plutarque, G-alba, xxi-xxix. Suetone, Galba, 17, 19, 0. Tacite, Histor,, i, 12-42. .
daient le peuple et les soldats. On se souvenait de la part qu'il avait prise aux luxueuses debauches du regne precedent : c'etait presque un engagement a les faire revivre. II parut d'abord s'y plier, se laissant saluer du nom de Neron, relevant les statues de ce prince, remettant ses favoris en charge, or-, donnant d'achever la MaisonDoree. Mais cette politique cachait d'honorables illusions. Lui aussi, a 1'exemple de Galba, meditait detraiter Rome comme la province de Lusitanie, qu'il avait gouvernee honnetement pendant dix ans. Le temps lui manqua. Les legions de Basse Germanie, echappant aux mains de Galba, avaient salue empereur leur chef Vitellius ; celles de Haute Germanie et de Bretagne s'etaient jointes a elles; en tout onze legions, les plus vaillantes de 1'empire, marchaient sur Rome, quand on apprit le meurtre de Galba. La redoutable armee n'en continua que plus activement sa course, et vintheurter, dans les champs de Bedriac l , les forces qu'Othon avait ramassees trop lentement. Ces dernieres furent brisees, et quatre-vingt mille hommes resterent sur place. On pressait Oth on de continuer la lutte : C'est assez d'une bataille , et a loisir, avec calme, il se tua 2 . II n' avait
1 Entre Cremone et Verone. La position de Bedriacum n'a pu encore etre exactement determinee.
v 2 Dion Ca,ssius, LXIV, 7-15. Suetone, Otho, 5-11. Tacite, ffistor., i, 44, 90; n, 11-49. Plutarque, Otho.
regneque quatre-vingt huit jours, et cedait la place au personnage honteusement celebre, qui allait faire de 1'empire line brgie. Le nom de Vitellius est demeure, mais pour fletrir des exces plus bas que ceux de Neron, les repugnantes folies de la table.
L'Orient, docile j usque-la, s'emut enfin de la suite incessante de revolutions ' qu'il lui fallait subir. Mucien, qui y commaudait les legions de Syrie, etait trop politique pour se hasarder a un soulevement militaire, mais, pres delui, setrouvait unhomme de main plus ferme, Vespasien, charge par Neron de contenir les Juifs, et quivenait deles repousser dans Jerusalem. L'origine de ce soldat, aussi modeste qu'honn&e, ne pouvait faire ombrage, bien que ses longs combats , ses triomphes en Bretagne le missent hors de pair. Son integrite ne le distinguait pas moins dans le gouvernement : il etait sorti si pauvre de sa province d'Afrique que force lui avait ete pour vivre de faire le commerce des chevaux. Aucun bras ne paraissait plus capable de ressaisir Rome et d'y etouffer les germes pernicieux qu'y avaient laisses les saturnales de Neron. Pas plus que Mucien toutefois, bien que pour d'autres motifs, Vespasien n' etait homme a tenter Tentreprise ; mais il avait a ses cotes son fils, Titus, d'&me plus haute, plus hardie, qui, voyant 1'empire a sa portee, n'eut garde de le manquer. Mucien, insoucieux d'etre empereur, ne repugnait pas a en faire un. II poussa
Titus dans cette voie, et avec lui tout ce qui avait nom et credit dans 1'Orient.
La plus intime, la plus puissante de ces influences fut celle de Berenice, soeur d'Agrippa II. La belle Juive avait inspire une vive passion a Titus et le portait au trone, r6vant de s'y asseoir pres de lui. Elle ne s'epargna pas a ce dessein : fine, souple, rompue a 1'intrigue, d'un charme irresistible, elle conquit a Vespasien les princes de Syrie,tous allies ou parents de sa famille. L'impulsion donnee s'etendit aux contrees voisines ; FEgypte y ceda : les Parthes eux-mmes offrirent leur appui l .
Vespasien n' avait rien fait pour gagner une telle fortune : Titus et son entourage .obtinrent qu'au moins il ne la repousserait pas . On eut soin d'ailleurs d'agir sur lui par des voix mysterieuses, oracles paiens de Paphos et du Carmel 2 , lesquels repetaient, dans tout le voisinage, que le maitre du monde allait sortir de Judee. Les Juifsasservis, qui remplissaient le camp remain, n'avaientpas d'autre langage; le plus illustre d'entre eux, 1'historien Josephe, charge de chaines et amene au vainqueur, ne lui avait parle qu'en prophete : Ne m'envoie pas a Neron, avait-t-il dit, garde-moi dans les fers :
1 Tacite, flistor., n, 73-81. Suetone, Vespasianus, 1-5.
2 Tacite, Ilistor,. n, 4-78. Dion Cassius, LXV, 9. Suetone, ~V espasianus, 5.
bientot tu seras souverain Seigneur de la terre, de la mer et de tout le genre humain 1 .
. Vespasien, souleve ainsi de toute part, n'avait qu'a se laisser porter au rang supreme. Toutefois, il attendit en Egjpte que ses legions d'Orient lui eussent fraye la voie. Mucien marchait a leur tte surRome; 1'armee du Danube, qii'ilavait dessein d'entrainer, le prevint et envahit 1'Italie, ou les legions de Germanie defendaient leur elu. Laguerre civile eclata, et, apres de sanglantes alternatives, laissa la victoire aux Flaviens, mais a quel prix! Cremone mise a sac, dans Rome quarante mille morts, le Capitole incendie; partout le sang et le pillage. Vitellius, tout entier a ses abjectes jouissances s'etait refuse d'abord a rien voir, a rien. ordonner ; semblable aux animaux immondes qui, repus, ne songent qu'a dormir 2 . II ne sortit de torpeur que pour s'agiter un instant, et mourir, comme il convenait, en pleine honte. II s'etait refugie dans une loge de portier : les soldats de Mucien Ten tirerent etle trainerentle long de la Voie Sacree, demi-nu,, la corde au cou, sous les insultes et les
1 Josephs, Bell, jud., III,'vin, 3,9; IV, x, 7. Suetone, Vespasianus, 5. Dion Cassius, LXVI, 1.
2 Vitellius . . . curis luxum obtenclebat : non parare arma, non alloquio exercitioque militem flrmare, non in ore vulgi agere : sed Tinibraculis hortorum abditus, ut ignava animalia, quibus si cibura suggeras, jacent torpentque, prseterita, instantia, futura, pari obli- Tione dimiserat . Tacite ffistorice, in, 36.
railleries de la populace. On le ponssa ainsi aux Gremonies ou il s'affaissa, mis en pieces ; de la ses restes pantelants, traines par un croc, furent jetes au Tib re ] .
Vespasien regnait des lors sans rival, et bient&t, saris conteste, car Mucien sut tout lui concilier, menageant les vaincus, ramenant la discipline dans 1'armee, 1'ordre dans Rome. Quand 1'habile lieutenant vint a Brindes, avecle Senat, recevoir lenouvel Auguste, il lui remit un empire epuise de sang et d'or, mais degoute des revolutions et ne demandant desormais qu'a respirer dans le calme.
1 Suetone,Vespasiamis, 15-17. Dion Cassius, LXV, 8-21. Tacite, Histories, in.