‹ Saint Paul [microform]Chapitre 41 sur 55 · JERUSALEM · texte numérisé non relu

JERUSALEM

au temps de sa destruction

par TITUS.

Temple

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AIR1K V.LECOJTRE.

aux Juifs etablis dans le royaume cles Parthes et par tout '!' Orient 1 . Quelques-uns repondirent a 1'appel, mats la plupart se montrerent peu soucieux de se compromettre en cause si hasardeuse ; d'autres eurent assez de se defendre dans leur propre region, car les massacres avaient recommence, au bruit que la sedition victorieuse menacait les pays d'alentour. A Damas, ou cependant la plupart des femmes etaient affiliees au mosai'sme, on egorgea tous les Juifs : la seule precaution que prirent les pai'ens fut de sur-, prendre leurs viclimes, de maniere a eviter tout tumulte 2 . -

Jerusalem ainsi isolee n'en mit que plus d'ardeur a preparer la defense ; 1'elan fut tel que les moderes m5mes y cederent. II n'y eut a cette heure qu'un petit groupe d'Herodiens qui, attaches a leurs. princes, les rejoignirent pour passer aux Remains 3 . Etait-ce de plein cosur et sans arriere pensee que la partie politique et prudente d'Israel faisait ainsi cause commune avec les zelateurs ? Eut-elle, comme eux, 1'illusion que le ciel ferait des miracles pour ses defenseurs, ou seulement 1'esperance de moderer le mouvement et de menager en. dernier lieu un accommodement avec Rome ? Quoi qu'il en soit, rien ne

1 Josephe, Bell, jud., Proem., 2 ; VI, vn, 2. Dioa Cassius, LXVI, 4.

2 Josephe, BeE. jud., II, xx, 2. Vita, 6,

3 Josephe, Bell, jud., II, xx, 1. Vita, 6.

parut d'abord diviser les esprits. L 1 aristocratic sacerdotale, les plus sages Pharisiens se jeterent dans la lutte avecle m&me feu que les Zelotes. De tous cotes les jeunes gens s'exercaient ; armes, machines., materiel de guerre, s'amassaient en hate ; Jerusalem et tout ce qu'on put fortifier dans le pays se convrit de remparts ; la Judee entiere se levait pour defendre jusqu'a la mort sa foi, son temple, sa vie nationale^Le concert fut si unanime, dans cette premiere fougue de patriotisme, que le pouvoir, chose rare en temps de revolution, se trouva regulie'rement constitue et remis aux plus dignes. La souverainete du Sanhedrin fut respectee, la police, radministration urbainelaisseesaux magistrats habituels. On fit plus : une assemblee tenue dans le temple donna tout pouvoir pour le gouvernement et les preparatifs de guerre a deux hommes du plus haut rang, Joseph ben Grorion et Hanan, le fils d'Anne, qui condamna Jesus^ et le plus ancien des grands prStre's 2 . Enportant a sa tte detels hommes, le parti de la resistance s'aggregeait 1'elite de la nation.- Les sages et les notables d'Israel, Josue ben Gamala, Simeon ben Gamaliel, petit-fils d'Hillel, aristocratie sacerdotale, haute bourgeoisie, tous, de m6me pas, entrerent dans la lutte.

Le choix des gouverneurs ' de province se fit

1 Josephe, Bell, jud., Ill, xxn, 1.

2 Id., Bull, jud., Ill, xx, 3.

egalement parmi les homines serieux, moderes, habitues au pouvoir. L'historien Josephe fut de ce nombre, et, bien que ses ecrits lui aient donne plus de renom que .son role politique, la part qu'il prit alors a la guerre nationale ne laissa pas d'etre glorieuse, car on lui confiait le poste le plus expose au choc de 1'ennemi, la Galilee 1 . La defense y etait aussi difficile a organiser qu'a soutenir, la contree se montranttres divisee sur le parti a pre.ndre. Sephoris, la capitale, appelait les Romains de tous ses voeux 2 . La plebe poussait a la guerre dans Tiberiade, mais 1'aristocratie, fidele a Agrippa, partageait ses vues de conciliation et de paix 3 . A Giscala, un ancien chef de voleurs, Jean, s' etait empare des esprits et visait a devenir roi de Galilee 4 ..Me~mes desordres au-dela du Jourdain ; des troupes de brigands parcouraient le paj'S, ranconnaiit les villes, pillant et massacrant tout ce qui resistait. Josephe n'eut d'autre. ressource que de composer avec ces bander ; les prenant a sa solde, il en fit une partie redoutable de son armee 5 . Ce ue fut pas un moindre labeur de ramener 1'ordre, 1'unite de desseins et d' action dans les villes qu'il avait charge de defendre ; il y employa autant de presence d' esprit que

1 Josephe, Bell, jud., II, xx, 4.

2 Id., Vita, 67, 71 ; Bell.jud., Ill, iv, 1.

s Id., Vita, 9.

4 Id., Sell, jud., xxi, 1.

5 Id., Vita, 14.

de finesse, triomphant par la ruse la oii un coup de vigueur eiit echoue. II parvint ainsi a reunir une soixantaine.de mille hommes, et jeta des garnisons dans quelques places qu'il fortifia : Jotapata, Tarichee, Tiberiade, Itabyrium sur le Thabor l . C'etaient la, sans doute, en face des legions de Rome, de mediocres soldats, ramasses a 1'aventure, a peine disciplines; mais 1' amour de la patrie allait les rendre capables detout souffrir, de tout oser.

Vespasien vint, au printemps de Fan 67, organiser a Antioche 1' expedition qui lui etait confi.ee. Le prudent general entendait ne marcher qu'en force centre les revoltes ; aussi Titus, son fils, avait-il affronte une navigation d'hiver pour lui amener les troupes d'Egypte 2 . Cerenfortlui mit en main trois legions, vingt-trois cohortes, de nombreux auxiliaires, en tout soixante mille homines disciplines, rompus aux armes, habitues a briser toute resistance.

A leur te"te, Vespasien prit la route ordinaire de Syrie en Palestine, le long de la mer, et vint placer son quartier general aPtolemaide (S. Jean-d'Acre). Sephoris etait voisine de ce premier campement. Se sentant protegee, elle donna libre cours a ses sentiments et se declara pour Rome 3 . Grabara fut moins prudente, et son hostilite donna occasion a

1 Josephs, Bell, jud., II, xx, 6. Vita, 37.

2 lA.,'Sell. jud., Ill, iv, 2.

s Id., Bell, jud., Ill, n,4.

pasien de faire un exemple : toute la population male fut egorgee, la ville et ses alentours brules, ce qui echappa au fer tomba en esclavage l . Plus encore que cette execution, 1'aspect des legions envabissant le pays y jeta la terreur. Elles penetraient dans les plus etroits vallons en colonnes souples et serrees, partout aussi pretes au combat qu'a la marche. line nuee d'eclaireurs degageaient la route, et derriereellesles auxiliaires tramaient unredoutable appareil de munitions et de machines de guerre 2 . Josephe s'avanca vainement pour les arrSter ; abandonne par ses troupes mal aguerries, il se retira d'abord a -Tiberiade 3 , puis vojant qu-'on attaquait Jotapata, il courut s'y Jeter 4 .

Cette place etait de toutes les citadelles de la Galilee la plus difficile a enlever 5 . Situee au sein de

1 Josephe, Bell, jud., Ill, vu,l. Le texte actuel de Josephe porte Gadqra ; T-^ -xoXsi TWV TaSapeuv, rnais, selon toute vraisemblance, Gabara est la vraie lecon. Cadara (aujourd'hui Oummkeis) se trouve, en effet, a Test du lac de Genesareth, et il est peu probable que Vespasien, au debut de 1'expedition, aitpousse si loin son armee. Gabara (Kabarah}, au contraire, etant a proximite de Saint-Jeand'Acre, premier campement des Remains, leurs coups tomberent naturellement sur cette ville, une des plus importantes de la province (Josephe, Vita, 25). Voir Robinson, Biblical Researches, t. Ill, p. 87.

2 Josephe, Bell, jud., Ill, vi, 2.

3 Id., Ill, vi, 3.

'* Id., Ill, vii, 3.

5 SchuJtz, en 1847, a reconnu, au nord de Sephoris, clans le village moderne de Jefat remplacement de Jotapata. Zeitschrift der deutschens morgenlci/nd. Gesellschaft, torn. Ill, p. 49 et suiv.,

montagnes et .de for&ts, elle s'elevait sur un prornontoire, rattache d'un seul cote aux sommets voisins, en tel escarpement et a de telles hauteurs que, de ses remparts, on distinguait a peine le fond des ravins qui 1'entouraient 1 . Les plus determines Galileens, quarante mille hommes environ, s'etaient retugies sur cet eperon qu'ils tenaient imprenable, presque inaccessible. Vespasien, informe par un transfuge que Josephe se trouvait dans Jotapata avec 1' elite de ses troupes, ramassa toutes ses forces pour ecraser d'un seul coup la revolte et son chef. Les assieges, a voir de loin les forets tomber sous la liache des pionniers, comprirent qu'il ne leur restait que de perir ou de vaincre.

Cinq assauts ayant ete repousses , Vespasien entreprit le siege en regie. Une levee de pierre et de bois fut construite sur l'are~te, du seul cote ou 1'enceinte fut abordable. L'ouvrage, edifie a grand peine sous une grele de traits, surpassait les remparts et allait permettre aux assiegeants de dominer la ville ; mais les Juifs, relevant en quelques jours leursmurailles, se mirent de nouveau a couvert. Bien plus, its parvinrent a se garantir du redoutable belier, a 1'aide de sacs de paille qui en ainortissaient les coups. La

59 et suiv. Hitter, Erdkunde, xvi, 764-768. Robinson, Biblical Researches, III, p. 105. Gueria, Galilee, i, p. 476-487. The Survey of Palestine. Conder and Kitchener, i,289, 311-313. 1 Josephe, Bell, jud., II, vn, 7.

tortue me~me, ressource habituelle des legionnaires, quand echouaient les autres moyens d'attaque, rie put tenir devant Jotapata ; Thuile bouillante, repandue a flots par les assieges, penetrait sous la voute des boucliers 1 et devorait les legionnaires. Josephe et ses soldats, enhardis par tant d' efforts impuissants, passerent enfin a Toffensive. Se jetant la torche a la main sur les ouvrages des assaillants, ils detruisirent en quelques heures claies, palissades, tours de bois, engins de toute nature.

Mais la tenacite romaine, superieure a tons les revers, eut bientot repare les dommages. Les beliers abattus se releverent, quelque obstacle qu'on leur opposat ; ils continuerent leur oeuvre, jour et nuit battant les murailles. Un .soir que Vespasien en dirigeait lui-m^me les coups, il fat atteint d'une javeline ; assez maitre de lui pour surmonter la douleur, il lanca par une breclie qui venait de s'ouyrir les soldats furieux de sa blessure. Une horrible me~lee s'engagea et durajusqu'au matin. Les balistes, tirant a toute volee sur les remparts, ecrasaient de 'leurs pierres hommes et murailles ; au choc, des armes, aux cris des combattants repondaient, dans la \?ille, les clameurs affolees des femmes -et des enfants. Au jour, quand les bras, las de frapper,

1 Cetle voute, formee sur la tete des soldats par les boucliers reunis, leur permettait d'approcher des murs et de les miner.

to inherent d'epuisement, le sang-, repandu en larges mares, baignait le pied des murs ; les morts y formaient de telsamas que de cadayre en cadavre on pouvait gravir le rempart : surcette enceinte sangiante, les Galileens restaient invaincus, ne cedant rien, ayant mme irouve le moyen de reparer leurs breches.

Vespasien, desesperant d'emporter la place, se restreignit a un blocus etroit, sans cesser neanmoins de harceler les defenseurs. II fit construire cinquante tours bardees de fer, a portee de trait de la ville et assez hautes pour la dominer. De la, ses meilleurs archers eurent mission d'epier sans relache et d'abattre tout ce qui paraissait sur le rerapart. Nombre d'assieges perirent ainsi, mais les privations et la soif les decimerent plus encore. On manquait de sel et d'eau dans la ville, et quarante-sept jours de combats avaient epuise les forces comme les vivres. Vespasien sut par un transfuge que les sentinelles, qu'on ne pouvait plus relever, s'endormaient epuisees aux dernieres heures de leur veille. Une 'nuit de brume, quelques-uns de ses soldats, s'etant glisses sans bruit, egorgerent les gardes assoupis et s'emparerent de la citadelle ; 1'armee entiere suivit. Quancl la ville s'eveilla, il ne lui restait plus qu'a mourir. Le massacre fut sans merci ; les Ro mains exasperes n'epargnerent que les femmes et les enfants. Un groupe d'hommes se refugia a

1'extremite de la ville ; cernes, ecrases sous le nombre, ils se tuerentl'un 1'autre - 1 .

Mais la .ville prise n'etait rien sans Josephe. Vespasien le-chercha vainement pendant trois jours; a la fin, une femme le trah.it et montra la caverne ou il s'etait cache, avec quarante de ses partisans. Le general romain le fit sommer et obtint qu'il se rendrait ; mais ses compagnons, lui barrant le passage, declarerent qu'il ne sortirait que mort du milieu d'eux. Josephe avait excellemment 1'astucieuse souplesse de sa race, 1'art de se degager des plus mauvais pas ; il persuada a ces fanatiques que le plus noble parti etait de s'egorger mutuellement, en se remettant au sort pour marquer 1'ordre du sacrifice. Le sort, adroitement guide, le laissa seul avec un dernier survivant, qui, sans trop de peine, semble-t-il, renonca comme lui a mourir. Mais Josephe ne s'en tint pas la; n'ayant pu battre les Remains, il entreprit., en bon Juif qu'il etait, d'en tirer parti. Aussi le vit-on passer sur 1'heure et sans scrupule du plus ardent patriotisme a un respect religieux de Rome : il se presenta aux Flaviens en prophete de sa race, leur montra dans les oracles d'Israel qu'un avenir, tout de gloire, s'ouvrait devant eux, et par la conquit leurs bonnes graces. II devint bientot le favori de Titus, parut avec lui au siege de Jerusalem,

1 Josephe, Bell.' jud,, llf, vn, 4-36. Voir Parent, Siege de Jotapata (1866).

honni de ses concitoyens, il est vrai, mais n'en ayant cure. La fortune lui paraissait aux Rpmains pour toujoiirs; a elle seule, ou qu'elle fut, il allait d' instinct et clemeurait fidele 1 .

La prise de Jotapatalivraita Vespasien la Galilee, de la mer a la rive droite da lac de Genesareth; mais, sur Tautre rive restait Gamala 2 , forteresse non moms redoutable et par sa situation et par le courage de ses defenseurs. Comme a Jotapata, la resistance fut heroique, la fin plus tragique encore. Dans la citadelle, qui occupait au centre de la ville une eminence escarpee, les Juifs accules, a bout de force, embrasserent leurs femmes et leurs enfants et se precipiterent avec eux dans le vide. Deux femmes seulement survecurent, pas un enfant : les Romains jeterent du haut des murs ce qui subsistait 3 .

M^me vengeance implacable a Tiberiade et a Tarichee 4 .Les habitants de ces villes, voisines 1'une

1 Josephs, Bell, jud., Ill, YIII, 1-9. Suetone, Vespasianus, 5. Dion Cassius, LXVI, 1.

2 Josephe place Gamala dans la basse Gaulanitide, sur le lac en face de Tarichee (Bell, jud., iv, 1). L'eminence couverte de ruines qui porte le nom de Kalaet Hasen, sur Ja rive orientale dulac, est le lieu qui repond le mieux a ces indications. Guerin, Galilee, i, 317-321. Cf. Furrer, Zeitschrift des deutschen Palastina Vereins,n, 1879, pp. "70-72; xn, 1889, pp. 148-151. Merrill, East of the Jordan, 1881, pp. 161, 164, 168.

3 Josephe, Bell, jud., IV, i, 2, 7.

4 Tarichee se trouvait a trente stades au sud de Tiberiade; le village arabe de Khurbet-el-Kerab marque son emplacement. Guerin, Galilee, i, p. 275 et suiv. Robinson, Biblical Researches,

de 1'autre, s'etaient refugies sur des barques. Vespasien, a la te"te d'une flottille, les y poursuivit et en fit un tel massacre que le lac comme ses rives fut empeste de cadavres. Le reste des insurges avait pose les armes sous promesse de la vie; mais Vespasien ternit sa gloire par un manque de foi. Cette foule, conduite dans I'hippodrome de Tiberiade, fut triee comme un vil troupeau ; douze cents etaient vieux et infirmes : on les egorgea ; six mille des plus robustes furent envoyes a Neron pour creuser risthme de Corinthe ; trente-six mille quatre cents, vendus comme esclaves l . Partout ou la soumission tardait, Vespasien exterminait sur 1'heure et de parti pris.

Un seul poste n'avait pas desarme en Galilee, Giscala 2 ; non cerfces que la population agricole de cette ville all^,t de gaiete de coeur a une lutte desesperee, mais elle tremblait sous un aventurier sorti de son sein, Jean, fils de Levi. Les bandes d'insurges qui accouraient a lui etaient capables de tout pousser

ii, 387. Ritter, Erdkunde, xv, 1, 344 et suiv. Conder, Palestine Exploration Fund, Quarterly Statements, 1878, pp. 190-

1 Josephe, Sell, jud., Ill, x, 1-10.

2 Le village (FEl-Djich, situe au nord de Safed, a la hauteur du lac de Merom, a conserve le nom de Giscala. Le plateau qu'elle couvrait est a huit cent neuf metres au-dessus de la mer ; 51 est actuellement plante de vignes, de figuiers et d'oliviers, et, divide en plusieurs enclos . Guerin, Galilee* t. n, p. 96. Cf. Conder, The Survey of Western Palestine, i, 198, 224-226.

aux extremites, si un soudain assaut exaltait leur rage. Heureusement pour Giscala, Titus fut charge de la reduire. Avec sa moderation habituelle, il comraenca par offrir a la ville une capitulation avantageuse, et Jean accepta, car 1'occasion s'offrait a lui cle sortir d'une ville qu'il maitrisait a grand peine et de se porter en meilleur terrain pour la lutte. II en usa assez habilement pour se donner loisir d'echapper aux Romains. Feignant un respect scrupuleux de la Loi, il demanda que la reddition ne fut pas conclue le jour m6me, qui etait un sabbat. Titus ne se bornapas a accorder ce delai, il se retira avec ses troupes dans la ville voisine de Cjdissa.

Vers minuit, Jean, voyant les routes libres, aucun poste romain pour donner 1'eveil, s'esquiva avec ses cornpagnons et tous ceux qu'indignait dans Giscala la necessite de se livrer a 1'ennemi; leurs femmes marries et leurs enfants suivaient. II sentit bientot que ces derniers retardaient la marche et ordonna de les abandonner; vain sacrifice, car la cavalerie de Titus 1'atteignit et lui tua six mille hommes; tout ce qu'il put fut de s'enfuir avec les debris de sa petite troupe et de se Jeter clans Jerusalem l . On etait aux derniers mois de 67 j Vespasien et Titus prirent leurs quartiers d'hiver a Cesaree, remettant a 1'annee suivante la fin de la campagne.

^Josephe, Bell, jud., IV, n, 1-3.

Us savaient d'ailleurs que cette suspension d'armes etait a leur avantage et que les Juifs n'en profiteraient que pour s'entre-dechirer. Une division, chaque jour plus sensible, avait succede, en effet, a 1'unanimite des premiers jours. Hanan et les chefs de raristocratie, portes avec lui au pouvoir, avaient trop de sens pratique pour ne pas reconnaitre a la reflexion que lutter contre Rome etait foJie. Sous main ils travaillaient a calmer les esprits, ralentissaient les armements ; bien qu'ils vissent la Galilee aux abois, ils n'avaient rien tente pour la secourir. Les esprits exaltes qiii soupconnaient ce double jeu en fremissaient, et leur nombre croissait sans cesse, car les progres des Remains dans le nord repoussaient quantite de mecontents vers la cite sainte. Aussi quandle dernier chef de la resistance, Jean de Griscala, parut aux portes de Jerusalem, une foule emue courut vers lui. Jean comprit qu'il fallait a ces patriotes non de steriles lamentations, mais la parole bardie, presomptueuse meme, qui, aux heures de desastres, reconforte les esperances. Bien que sa petite troupe fut haletante et visiblement epuisee, il paya d'audace, declara que ni lui, ni les siens, n'etaient des fugitifs, mais qu'ils venaient chercher un poste de combat plus avantageux.'Lesbourgades de Galilee valaieut-elles qu'on y usat ses forces ? Avant tout il importait de sauver la ville mere. Quant aux Remains, nulle crainte a en concevoir : il avait vu leurs machines se briser

sur les murs de Giscala, eux-me"mes s'enlacer a plaisir dans les moindres stratagemes ; a moins qu'ils n'eussent des ailes, ils n'entreraient pas dans Sion 1 .

Les sages tremblaient a entendre acclamer un tel langage : c'etait le pouvoir leur echappant, Jerusalem divisee en deux parties inconciliables, et non

1 seulement la ville sainte, mais toutes les cites de la region. Dans chacune, en effet, la majorite des citoyens aspirait a se sournettre, mais la me"m.e timidite, qui 1'inclinait a la paix, la faisait plier sous les furieux qui imposaient la guerre. Bientot ces fanatiques ne se bornerent plus a effrayer leurs concitoyens : sortant des villes ou ils residaient, ils se formerent en bandes et coururent la campagne, se donnant mission, de rechercher et de piinir les traitres. Illeurfutaise^ sous ce pretexte, depromener

partout le pillage et 1'incendie. Jerusalem etait leur rendez-vous quand ils se sentaient las de ravager le pays; de tous cotes ils venaient s'y entasser et, se melant au parti de la guerre, ils y portaient un levain sans cesse renouvele de sauvagerie ; les Zelotes en prirent peu a peu 1'habitude des plus audacieuses violences. On les vit bientot entreprendre sur 1'auto rite des magistrats, creer et saisir des categories de suspects. Des homines de haut rang et, parmi eux, trois membres de la famille d'Herode

Josephe, Bell, jud., IV, in, 1. ,

furent ainsi jetes en prison et pen apres mis a mort l .

Le silence dupeuple, devantces attentats, encpurageait les exalte s a oser davantage; ils s'enhardirent a mettre la main sur le pontificat, afin d'avoir par lui lamaitriseuniverselle. Ecartantles hautes families, en possession depuis longtemps de fournir le grand prStre, ils irnaginerent de le faire designer par le sort, et dans line des dernieres branches de la tribu le vitique. C' etait choisir a 1'aveugle, courir le risque des plus humiliantes aventures. L'elu se trouva tre un rustre, eleve aux champs, incapable de faire quelque figure dans le poste ou on le trainait, malgre lui, sous les somptueux vtements dont on 1'affublait. Les gaucheries de Finfortune exciterent les rires du peuple; mais line telie bouffonnerie passait la mesure, et la reaction se declara 2 .

Hanan profita de cette revolte des esprits pour barrer le chemin aux fous qui allaient tout perdre. Ce pontife, aussi habile que resolu, etait homme a sauver Jerusalem, s'il eut vecu ; il eut 1'honneur du moins dele tenter. LesZelotes, effrayes de le voir se lever centre eux, s'etaient refugies dans le temple, Hanan convoqua en assemblee generale la cite dont il etait le chef regulierement etabli, et il exposa la

1 Josephe, Bell, jud., IV, HI, 2-6.

2 Id., IV, HI. 8. Cf. Derenbourg, Essai sur Vhistoire de la Palestine, p. 209.

hoilte de souffrir une tyrannie pire que celle des Romains. Ces derniers au moins respectaient le -sanctuaire d'Israel; les Zelotes en faisaient leur camp, I'hftpital de leurs blesses, le theatre de leurs desordres. Ses yeux pleins de larmes se tournaient vers le temple, il en parla avec un tel dechirement de coeur, que le peuple demanda a marcher aussitot centre les profanateurs. Hanan 1'armait pour 1'attaque, quand les Zelotes prevenus se jeterent sur cette masse encore sans ordre et, an premier choc, la firent plier ; mais, a leur tour, cedant devant le nombre, ils furent ramenes au temple. Les assaillants y eritrerent avec eux et s'emparerent de la premiere enceinte, la vaste esplanade ouverte aux gentils. Hanan souille de sang, lui et les siens, n'osa pousser au-dela jusqu'a la partie du sanctuaire ou nul Israelite n'entrait sans se purifier. II se contenta d'investir ces parvis interieurs, mais si etroitement, que les assieges, desesperant d'en sortir, appelerent a leur secours les Idumeens l .

Etrange recours de la part de zelateurs de la Loi, ear le nom d'Edom etait et demeure aujourd'hui encore en abomination a Israel, mais nul autre espoir ne leur demeurait, et il etaient certains d'etre entendus. Assez souvent, pour savoir ce qu'ils en pouvaient attendre, ils avaient rencontre dans leurs courses ces hordes errantes, plutot brigands que

i Josephe, Bell, jud., IV, in, 7-12.

patres, en tout point semblables aux Bedouins cle nos jours. Comme ceux-ci, les descendants d'Esaii, ademi-juifs, a demi-sauvages, aimaient le tuniulte.j ils couraient au combat comme a une fete. Leurs chefs n'eurent qu'a Jeter le cri de guerre dans la. montagne d'Idumee; eu quelques jours, vingt mille hommes rassembles marehaient sous leurs ordres et paraissaient devant Jerusalem. La ville surprise n'eut que le. temps de fermer sesporles.

Les Idumeens n' etaient pas homines a lacher prise : repousses par Hanan, ils dresserent leurs tentes sous les murailies et attendirent 1'occasion. Une nuit de ternpe'te vint la leur offrir. L'ouragan y fut d'une violence inoui'e ; la terre tremblait sous les coups de vent et de foudre. Quelques Zelotes, tirant parti de ce fracas, scierent les portes de Fenceinte ou ils etaient bloques, et traverserent sans coup ferir la Cour des Grentils : les gardes n'y songeaient qu'a se couvrir de la bourrasque. Aussi librement, ils parvinrent aux portes de la ville, les forcerent, et, joignant les Idumeens, rentrerent avec eux clans Jerusalem. II s'agissait des lors de penetrer jusqu'auxparvis exterieurs du temple en percant les lignes qui tenaient les Zelotes assieges. Six mille hommes etaient charges de I'mvestissement ; mais, stupefaits de cette attaque exterieure et imprevue, ils s'enfuirent eperdus, jetant leurs armes. La plupart furent tues sans pouvoir se derober ; d'autres, affoles, sauterent du haut des murs du temple dans

Hnterieur de la ville et s'y briserent. Seals, un groupe de jeuneshommes, plus maitres d'eux-memes, engagerent la lutte, mais, cernes de toute part, ils furenf egorges sans pitie. .

Le jour levant eclaira huit mille cinq cents cadavres couvrantleparvis des Gentils ; le sang y ruisselait. Jerusalem restait plongee dans une morne epouvante ; les Idumeens en profiterent pour piller. Les grands prtres, Hanan et Jesus, fils de Gamala, ieur ayaient -6te designes comme les deux traitres qui poussaient la Judee vers Rome; a force de .recherches, ils les decouvrirent, les egorgerent, et jeterent leurs corps aux chiens et aux vautours. E' outrage etait inoui en Israel, ou les plus miserabies supplicies recevaient la sepulture le soir m^me de Ieur mort ; il montre en quelabime la ville se debattait. Avec Hanan disparaissait le dernier reste de gouvernement regulier dans Jerusalem, le dernier espoir de salut. Les massacres se precipiterent : Zelotes et Idumeens, parcourant les rues, tuaient tous ceux qui Ieur paraissaient suspects : le bas peuple, a la legere et surlecnamp ; les hommes de race, les jeunes surtout ; avec de plus cruels appr^ts : laplupart, jetes en prison, etaient contraints par la torture de passer a la re volte ou perissaient en d'affreux.supplices. Douze mille personnes des plus nobles et des plus respectables de la ville succombererjt dans- ces horribles j ournees , 1 .

l Josephe, Bell, jud., IV, iv, 1-7; v, 1-3.

Les Idumeens cependant n'etaient pas aveugles par la mme haine, le me~me fanatisme que les Zelotes. Ils netarderent pas a reconnaitre que les Remains n'etaient point aux portes de la cite, comme on le pretendait, et qu' eux-me~m.es n'etaient venus que pour assurer le triomphe d'une faction. Degoutes de ce r61e, dusang qui lesinondait, ils resolurent de regagner leurs montagnes j mais ils ne le firent qu'apres avoir ouvert les prisons. Peut- ^tre crurent-ils, par la, reparer en partie les "violences dont ils etaient complices; enrealite, cefurent deux mille sicaires qu'ils joignirent aux fauteurs de meurtres l .

Jerusalem n'avait pas besoin d'une pareille recrue. Elle respira neanmoins au depart des Idumeens et-se reprit a 1'esperance; mais les Zelotes eurent bientot-fait de dissiper toute illusion : les massacres recommencerent. Une langue trop libre perdit Gprion, nomine d'illustre naissance. Son penchant au regime populaire, ses vues liberales ne .ne le preserverent pas du poignard des fanatiques. Aussi injustement, perit Nicolas le Peraite, le plus habile homme de guerre de la Judee, qui avait. eu grande part a la defaite de Gestius. Traiae par les rues de Jerusalem, en vain montrait-il ses glorieuses blessures; il mourut en appelant sur ses botirreaux

1 Josephe, Bell.jud., IV, v, 5; vi, 1.

la famine, la peste, la main de Rome, leur souhaitant de s'egorger Tun 1'autre 1 .

A 1'heure ou Nicolas laiiQait ses invectives, il put en prevoir leprochain accomplissement, car dejales Zelotes etaient di vises : Jean de Giscala avait longtemps louvoye entre eux et les partisans de la paix, bien que, par son passe et d'instinct, il allat de preference a la revolte. II prit parti sans eclat et, se gHssant, pour ainsi dire, dans les rangs des factieux, il parvint a les dominer par les me"mesmoyens qui lui avaient servi a Giscala, la seduction on la terreur. Lorsque les Idumeens quitterent Jerusaiemj Jean avait sa bande armee, une autorite independante des Zelotes, mais, employee comme la leur, a proscrire et a massacrer 2 . Une double tyrannie pesait done sur la ville sainte : une troisieme y vint mettre le comble.

Nous avons vu 3 qu'au temps de la defaite de Cestius une troupe de Zelateurs exaltes s'etait jetee dans Masada, sur les bords de la Mer Morte, et, de cette forteresse inexpugnable, avait fait son repaire 4 . Un chef de brigands celebre dans la contree, Simon benGioras, s'y etait etabli en maitre. Demoindre intelligence que Jean de Giscala, ce bandit en impo-

i Josephe, Sell, jud., IV, vi, 1.

t 2 Id., IV, m, 13; vii, 1.

3 Chap. IX, p. 237.

4 Josephe, Bell, jud., IV, vn, 2.

VESPASJEN EN GALILEE ET EN JUDEE 385

salt davantage par sa haute stature, son audace fougueuse. Autant et plus que Jean en Galilee, il etait Fame de la revolte dans tout le sud de la province. Quarante mille volontaires, attires par son renom, etaient venus grossir la petite troupe qu'il avait de longue main aguerrie et disciplinee. L'ensemble formait une horde de fanatiques qui le suivait al'aveugle. Elle ravagea FIdumee, saccagea Hebron, devorant, brulant tout sur son passage. Les Zelotes effrayes sortirent en armes 'et tenterent la resistance; repousses au premier choc, ils ne purent que saisir par surprise une des femmes de Simon et 1'emmener comme otage. Le bandit furieux vint aux portes de Jerusalem, torturant et tuant quiconque hasardait de sortir; apres avoir coupe les mains a plusieurs de ces captifs, il les renvoya dans Finteterieur, avec charge de dire que Simon avait jure devant Dieu de traiter ainsi tous les habitants de la ville. On le savait homme a tenir parole : sa femme lui futrendue, et il se retira, mais pour revenir bientot camper sous les murs.

L'urgence du peril suggere parfois d'etranges moyens pour le conjurer. Les moderes, ecrases par les Zelotes, et les voyant trembler eux-me~mes devant les bandits de Simon, concurent le dessein des'appuyer sur ceux-ci pour abattre leurs oppresseurs. Cette resolution ne fut pas prise par un coup de desespoir, comme onpourrait le penser, mais deliberee froidement dans un conseil de pontifes.

L'un d'eux, Matthias, eut charge de nouer 1'accord et d'introduire les pretendus allies jusque dans la haute ville. C'etait leur. livrer le dernier poste ou 1'on tint encore. Jerusalem se trouvait reduite a n' avoir plus d'autre ressource que la loyaute d'iin chef de brigands l .

Cette lamentable situation fut vite connue au camp remain. De tous cotes, on pressait Vespasien d'en profiter pour marcher contre Jerusalem : Laissons, repondait-il, laissons ces furieux se detruire entre eux-, nous ferions, cesser leurs discordes en les attaquant. Dieu est meilleur chef que moi ; il combat pour nous, et nous les livrera epuises, reduits a rien 2 . Pendant les deux annees qui suivirent la soumission de la Galilee il maintint ce systeme, avancant lentement, s'emparant de toutes les places d'ou Jerusalem pouvaittirer secours, refoulant vers elle les bandes qu'il n'ecrasait pas, j ramassant ainsi. la revolte pour 1'envelopper et 1'etouffer d\m coup. Maitre du littoral de la Mediterranee, il reconquit tout le pays a Test 'du Jourdain et de la Mer Morte, subjugua ridumee; puis, remontant vers la cite sainte, enleva une aune les places qui 1'entouraient : Lydda, Emmaiis, Jericho 3 . Aumois de juillet 69, 1'insurrection ne tenait plus que

l Josephe, Bell, jucl, IV, ix, 3-12.

a Id., IV, vi, 2.

s Id., IV, in, '2 ; vii, 3-6; vm, 1; ix, 1.

trois forteresses isolees aux alentours de la Mer Morte; I'invasion romaine, montant de tons c6tes, enserrait Jerusalem ; deja sa cavalerie poussait librement des pointes jusqu'aux remparts. Vespasien se disposait meme a entreprendre le siege, quand son elevation a F empire vint retarder de quelques mois la mine de la ville sainte l .

La malheureuse ci ten' etait plus capable d'utiliser ce dernier repit pour negocier on fortifier sa defense; elle ne s'appartenait plus. Le temple m^me, a la veille de sa destruction, etait devenu un champ de bataille. Au sommet du Moriah, les Zelotes et leur chef Eleazar restaient seuls maitres de la partie sacree : sanctuaire et parvis interieurs ; Jean de Giscala campait, avec six mille de ses partisans, dans la vasteCour des Gen tils ; Simon et dix mille bandits, occupaient la colline de Sion. Ces trois garnisons, retranchees dansleurs quartiers, n'avaient d'autre souci que de s'entre-cletruire ; c^etait chaque jour de nouvelles melees. Le plus souvent, Simon etait 1'agresseur; il sentait que Jerusalem nelui appartiendraitque le jour ouil aurait enleveaux patriotes le temple, foyer devie, ame de la cite; mais tons ses efforts venaient se briser centre les hautes murailles du sanctuaire. Autant que la prodigieuse elevation de ces remparts, la presence de Jean de Giscala les rendait imprenables. Non content de repousser les

1 Josephe, Bell, jud., IV, ix, 2.

assauts de Simon, il le poursuivait dans la basse ville, profitant de ces sorties pour se ravitailler. II le faisait en ravageur, au desespoir de la foule, refugiee dans ces quartiers, qui voyait ses maisons ruinees par ces combats de rue, les provisions accumulees pour le siege, pillees ou livrees aux flammes 1 .

Heureusement pour ces info rtunes, Jean ne pouvait risquer de telles sorties qu'aux jours ou il savait les Zelotes las de combattre et noyes de vin, car il avait egalement a se garder centre eux. Les Zelotes, en effet, avaient 1'avantage de la position, et. des terrasses superieures du temple, ils faisaient pleuvoir leurs traits sur les Galileens qui remplissaient la premiere enceinte. Jean ne parvint a les contenir qu'al'aide de catapultes et de balistes. Les pierres lancees par ces machines n'atteignaient pas seulement les soldats d'Eleazar; tombant aucoeurdu sanctuaire, elles ecrasaient a Taut el pretre et victimes ; car on sacrifiait encore an milieu de ces luttes sanglantes. D'un commun accord, Galileens et Zelotes laissaient libre passage a tout Israelite qui s'approchait du sanctuaire, pour s'acquitter d'un devoir de religion. On n'y penetrait toutefois qu'au risque de la vie, et un frisson d'horreur saisissait a voir la maison de Dieu souillee de sang, ses parvis jonches de cadavres qu'on ne pouvait enlever.

Une semblable desolation regnait du reste dans la

1 Josephe, Bell, jud., v, 1-3.

yille entiere ; tons y vivaient sous la terreur ; muets toutefois, car le moindre signe de decouragement etait tenu a crime. Nul moyen de chercher un refuge pres des Romains : les issues .etaient gardees, on courait hasard d'etre tue sur place a vouloir les franchir 1 . Si etroite que fut cette surveillance, un groupe notable d'habitants, les Chretiens de la ville sainte, parvinrent cependant a j echapper 2 . On se rappelle a quel point Jerusalem leur etait chere; jusqu'a la fin ils lui demeurerent fideles, estimant que, nulle part, ils n'adoreraient Jesus comme dans le temple. Leur tristesse egala celle des Juifs, quand ils yirent leur commun sanctuaire souille de meurtres et durent renoncer a y monter chaque jour pour prier; mais 1' oracle du Seigneur leur revint alors en memoire : Quand vous verrez^ 1'abomination de la desolation etablie dans le lieu saint 3 . . . Quand vous verrez une armee environner Jerusalem, sachez que sa desolation est proche. Alors que ceux qui sont en Judee s'enfuient dans les montagnes, et que ceux qui sont au milieu de

Josephe, Bell.jud., v, 1-5.

2 'Hvtxa e'.eX)vev -} it(57kt< <iX<TXE<7ai ic TWV

dfp8'fiv di:(5^u<i9ai. S. Epiphane, Se mensuris et ponderibus, 15 (Cf. Hceres, xxix, T). Ces paroles nous paraissent indiquer que la fuite des ch'retiens eut lieu aux jours qui precederent le blocus definitif de la ville par Titus. Aussi preci sons-nous ici plus que nous ne 1'avons fait dans la Vie de ZV.-S., liv. VI, chap. in.

3 Matt., xxiv, 15.

Jerusalem s'en retirent, et que ceux qui sont dans les campagnes n'j entrent pas. Car ce seront alors

les jours de la vengeance Malheur a celles qui

seront enceintes ou qui allaiteront en ces jours-la, car il y aura une grande detresse dans le pays, et la colere fondra sur ce peuple. Et ils tomberont sous le tranchant de I'epee et seront emmenes captifs parmi toutes les nations, et Jerusalem sera foulee ' aux pieds par les gentils l . La prophetie etait trop , precise pour qu'on n'en reconnut pas 1'accomplissement prochain. Au rapport de S. Epiphane, un ange vint des cieux confirmer ce sentiment et declarer aux principaux de la communaute que 1'heure de fuir etait venue 2 .

L'Eglise Mere meritait bien rhonneur de cet avertissementdivin, car sa piete, pour etroite qu'elle parut, n'en demeurait pas moins sincere, docile aux voix d'en.haut. Tous partirent a 1'appel de leurs pasteurs, en hate, sans regarder en arriere. Le Sauveur avait recommande de prier pour que cette fuite ne trouvat point d'obstacles, qu'elle n'eut lieu ni en hiver, ni un jour de sabbat 3 . Nul doute que les saints de la communaute, formes par Jacques, n'aient ete fideles a solliciter cette faveur et assez puissants pres de Dieu pour 1'obtenir. Aux jours ou Simon

* Luc., xxi, 20-24.

2 S, Epiphane, De Mensuris, 15. PIcer. ,xxix, 7.' Eusebe, Histor. eocles., in, 5. .

3 Matt., xxiv, 20.

lancait ses bandits centre Jean de Giscala, dans le trouble des melees et Taccablement qui les suiyait, la garde des portes etait moins rigoureuse. On profita apparemment pour fuir de quelqu'uu de-c.es relaches. Un jour de marche rapide suffit, pour atteindre et franchir le Jourdain , au-dela, les chretiens n'avaient plus a craindre les poursuites des Zelotes. Us continuerent neanmoins a s'eloigner de Jerusalem et remonterent vers le nord dans la Decapole. Leurs chefs, par un choix heureux, y avaient designe Pella : comme lieu de refuge et de reunion. Cette ville et Scythopolis etaient les deux cites libres de la region, mais Pella avait Favantage. d'etre sans garnison romaine, plus calme, plus retiree. Sa position est admirable, sur une terrasse elevee de miile pieds , au-dessus de la vallee du Jourdain ; des eaux abondantes se precipitent dans les ravins d'alentour. L'agrement du lieu y avait attire des veterans d'Alexandre qui lui donnerent le nom du bourg de Macedoine, patrie de leur gene-

i Aujourd'hui Kkarbet Fakil. De vastes ruines y couvrent uue belle plateforme, au-dessous de laqxielle jaillit un ruisseau, qui n'etant plus canalise, comme il 1'etait autrefois, et diviseen differents bras pour arfoser des vergers et ensuite des champs, se repand maintenant dans une vallee extrSmement fertile, qu'il change en marais et que couvre un epais fourre de roseaux, d'agnus castus, de lauriers roses et de saules, refuge de nombreux sangliers . Guerin, G-alilee, i, p. 289 et suiv. Cf Robinson, Biblical Resears,m, 320-325. Merrill, East of the Jordan, pp. 442447.

ral 1 . Depuis lors, Pella n'avait cesse d'etre plus paienne que juive. Vainement Alexandra Jannee, irrite de lavoir se refuser aux rites judaiques, 1'avait mise a sac 2 ; restauree par les Romains, elle demeurait une ville syrienne 3 . Les refugies de 1'Eglise Mere y trouy erent paix et tolerance, et ; de la, parent contempler I'ag-onie de cette Jerusalem dont Dieu venait de les arracher. Aucun spectacle ne pouvait les emouvoir plus douloureuse.ment, mais aucun ne leur etait plus necessaire pour les convaincre qu'un seul Israel devait demeurer, 1'Israel, non dela chair, mais de Tesprit ; 1'Israel de Dieu 4 .

. . ! Georges Syncelle, p. 274. Paris. Etienne de Byzance, ed. Meineke, s. v. ATov,.ic6)vn; KotX^i; Supiaq, %Ttff[xcx 'A^s|av8pou, xat IleVXa.

2 Josephe, Sell, jud., I\ iv, 8. Antiq. jud., XIII, xv, 4.

3 Id., Bell, jud., I, vn, 7. Antiq. jud., XIV, iv, 4.

4 Galat., vi, 1^.

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