CHAPITRE QUINZIEME
Vespasien, eleve a 1' empire, quitta Cesaree pour se rendre successivement a Beyrouth, a Antioche, a Alexandrie. Son fils Titus Taccompagnait . 1 . L' absence des chefs de 1' expedition fit naturellement suspendre les hostilites et laissa, pendant plusieurs mois libre acces & Jerusalem. Durant ce court repit, la fievre parut un peu tombee dans la ville sainte ; 1'approche de la Paque produisant une sorte de treve ( entre les factions, les Juifs enprofiterent pour monter de toutes parts a la grande fete de leur nation , Bien que 1'affluence parut moindre qu'aux annees de paix oii le nombre des pelerins atteignait parfois trois millions 2 ; elle fut assez notable, neanmoins, pour que la ville, qui contenait habituellement environ cent mille ames, encomptat six fois plus quand Titus revint 1'investir. Cette foule etait
1 Josephe, jBell.jud.,lV, x,6;xi, 1. Tacite, HisCor., u, 81-83.
2 Jos6phe, Bell. jud.> II, xiv, 3; VI, ix, 3.
comme d'ordinaire, campee autour des murs; elle allait s'y precipiter a 1'approche des Remains, les uns par fanatisme, les autres par effroi, tons voues desormais au me"me desastre.
Titus n'avait attendu que la fin de la mauvaise saison pour quitter Alexandria. Au cours de mars 70, quelque temps avant la Paque juive 1 , il s'etait reridu a Cesaree pour se mettre a la tete des troupes . Des forces imposantes avaient ete reunies : les trois legions, commandoes naguere par Vespasi en, la 12% venue .d'Antioche, ardente a venger sa defaite sous Cestius, vingt cohortes des villes syriennes, de nombreux cavaliers d'Arabie 2 . L'ensemble formait un corps redoutable, une cinquantaine de mille hommes habilement commandes, car Titus, plus politique, moms rude que son pere, le valait pour mener une armee et 1'emportait dans 1'art de faire un siege. De vaillants officiers le secondaient, et plusieurs Juifs de marque, rallies a Rome, se trouvaient dans son camp, Agrippa, 1'historien Josephe, Tibere Alexandre, qui remplissait dans son etatmajor le role de prefet du pr6toire 3 .
1 Hoffmann, De imperatoris Titi temporibus recte definiendis, p. 19 et 20. La Paque juive, d'apres les calculs de M. 1'abbe Memain, tombait, 1'an 70, au!4 avril. La connaissance des temps evangeliqwes, chap, v, pp. 429, 431, 435, 507 et suiv.
2 Josephe, Bell, jud., V, i, 6. Tacite, Histor., v, 1.
3 Mommsen, Ephemeris epigraphica, t. v, p. 578. Hermes, Bel. xix, 1884, p. 644 et suiv. Leon Renier : Memoire sur les
RBINE DE JERUSALEM 397
Gabaath-Saul ! , a. une< lieue et demie de Jerusalem, avait ete assigne aux troupes comme rendezvous. Titus se porta en avant avec six cents cavaliers pour reconnaitre les abords de la place; il faillit y perir. Voyant les portes de la ville closes, personne hors des murs, ni sur les remparts, il s'en approchait sans defiance ; tout-a-coup une nuee de Juifs fondit sur lui et le separa de son escorte. II n'eut que le temps de lancer son cheval a travers la melee et de se derober sous une grele de traits 2 . Quelques jours plus tard, une sortie aussi imprevue mettait en peril la 10 e legion, occupee a dresser ses campements. Titus, accourant au desarroi, trouva ce corps d'elite rompu par la soudainete du choc, eut grand'peine a le rallier, et dut combattre tout le jour pour retablir le bon ordre 3 .
L'intrepidite des Juifs dans ces premieres escarmouahes, leur audace a les engager, annoncaient aux Remains une rude guerre. Vainement on avait compte sur les dissensions des assieges pour enerver la resistance; toute discorde tombait des qu'il
offlciers qui assisterent au conseil de guerre tenu par Titus, avant de livrer 1'assaut du temple de Jerusalem. Dans les Memoires de VAcaddmie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. xxvi, 1867, pp. 269-321. Cf. Mommsen, Ephemeris epigraphica, t. iv, p. 499.
1 Aujourd'hui Tell-el-Foul (la colline des feves). V. Guerin, So/marie, t. i, p. 188 et suiv. Robinson, Biblical Researches, t. i, p, 577-579,.
2 Josephe, Bell, jud., V, n, 1-2.
3 Id., V, ii, 4.
s'agissait d'attaquer ' 6u de repousser 1'ennemi. Eleazar, Jean, Simon s'etaient retrouves unis pour preparer la sortie centre la 10 e legion, et 1'avaient menee de concert. Les circonstances avaient d'ailleurs reduit a deux les trois factions qui, jusque-la, divisaient la ville. Les Galileens, profitant dulibre acces laisse aux pelerins durant la Paque, s'etaient introduits avec eux dans le sanctuaire et avaient
reussi a s'assujetir les Zelotes. Jean, occupant le temple entier, Simon, retranche sur la colline de Sion, demeuraient les seuls maitres de Jerusalem 1 .
Titus, mis en eveii par les dangers courus dans les premiers engagements, ne negligea rien pour prevenir de nouvelles surprises. Une ceinture de vergers et de bois separait les mnrs de la ville du mont Scopus ou campait Tarmee romaine; les arbres, les jardins, alors verdoyants et fleuris, g^nant les operations militaires, il fit tout raser, et nivela le terrain jusqu' aux remparts 2 . Libre et sur de ses mouvements sur ce sol depouille, iLs'approcha, et placa sonquartier, pres de la tour Psephina 3 ,
1 Josephe, Bell, jitd., V, in, 1. Tacite, ffistor., v, 12.
2 Josephe, Sell, jud., Y, in, 2. Les oliviers, veneres dans le jardin de Gethsemani, comine des temoins de 1'agonie du Sauveur, purent echapper a cette devastation. Au fond de la vallee, ils ne genaient pas les mouvements des Remains comme les arbres que Titus fit abattre, principal ement au nord de la ville.
3 Cette tour, haute de 70 couclees (Josephe, Sell, jud., V, iv,,3)',
une autre partie de son armee a la hauteur de la tour Hippicus 1 ) la 1O legion au mont des Oliviers. II enserrait ainsi tout le nord de la ville, le seul c6te ou elle donnat prise, car, partout ailleurs, ses i murailles, dominant sur des gorges abruptes, etaient inaccessibles.
Autant que cette formidable enceinte, la situation, de Jerusalem, disposee par etage sur un groupe de collines, en faisait une des places les plus fortes de 1'antiquite. Des hauteurs du Scopus, elle apparaissait coupee en deux, par un ravin qui courait du nord au sud, le Tyropceon. A Test de ce vallon, le mont Moriah portait la forteresse Antonia et le temple; a 1'ouest, s'elevait la plus haute cime de Jerusalem, Sion, 1'antique cite de David. Le bas .quartier d'Acra s'etendait au pied de cette colline, vers lenord; en avant, dans la in6me direction, se trouvait Bezetha, le vaste faubourg que recemment Agrippa avait reuni a la ville sainte. Chacune de ces regions possedait sa propre enceinte; c' etaient done cinq places fortes, Bezetha, Acra, 1' Antonia, 1 le Temple, Sion, que les Romains devaient enlever
a une 2 .
se trouvait a Tangle que formaient, au nord-ouest, les ramparts de Jerusalem. ,
1 La tour de David marque dans la citadelle de Jerusalem 1'emplacement de THippicus.
2 Menke, Bibelatlas, Bl. v. Zimmermann, Karten und Plane zur Topographie des Alten Jerusalem. Wilson, Ordnance
Titus connaissait le defaut de cette ligne de reinparts, entre laporte actuelle de Damas et la tour Psephina. A cet endroit, Agrippa n'avait pu donner aux murs de Bezetha les dimensions qu'il projetait et qui les eussent rendus imprenables : Rome, se defiant de 1'avenir, s'y etait opposee 1 . Toutefois Tobstacle etait assez serieux pour necessiter une attaque en regie. Trois chauss^es de terre, maintenues par des fascines et des arbres coupes, s'eleverentpeu a peu au niveau dela muraille : ony roula les tours mobiles, qui devaient commander le rempart et permettre 1'approche des beliers. La resistance parut d'abord aussi vive qne 1'attaqne. Les Juifs, innabiles au maniement des balistes, cherchaient la lutte corps a corps et se precipitaient en torrents sur 1'ennemi. Plus d'une fois, les legions plierent devant ces sorties furieuses, leurs machines de guerre furent brulees, une de leurs tours s'ecroula. Les beliers n'en- battaient pas moins la muraille et le quinzieme jour ils parvinrent a pratiquer une large ouverture 2 . L'armee romaine y passa libremeat ; epuises par deux semaines* d'ef- > forts sanglants, les assiegesn'essayerent m6me pas de faire tete a 1'ennemi, ils evacuerent la vaste
Survey of Jerusalem during 1864-1865. Voir dans notre Vie de N.-S. Jesus-Christ, t. i, Tappendice, i, Jerusalem et le Temple.
1 Josephe, Bell, jud., V, rv, 2.
2 Trl V vi ? vii 9 ' 1U., V 5 \I, *j \II } /.
enceinte de Bezetha, mais pour s'enfermer dans 1'Acra, leur seconde ligne. La breche j fut moins longue a pratiquer, puisque, aubo.ut de cinq jours, on put donner 1'assaut, mais la defense n'en devint que plus meurtriere. Les Juifs disputaient le terrain pied a pied dans les ruelles et les passages de ces bas quartiers; aplusieurs reprises, les legions reculerent; il leur fallut encore cinq jours de combats pour rester maitresses de TAcra l .
Les deux lignes d' enceinte, si laborieusement enlevees, ne livraient aux Remains que la partie inferieure- de la yille; toute la cite naute restait a conquerir. Assis fierementsur leurs collines, Sion, le Temple,, 1'Antonia formaient d'immenses citadelles, d'une elevation, d'un escarpement a clecourager les plus audacieux. Sion, de toute part, levait un front menacant; sa crlte, munie de soixante tours, etait disposee en angles saiilants etrentrants, de telle sorte que 1'ennemi eut toiijours ses flancs .decouverts 2 . En face, se dressait le temple, fortifie plus soigneusement encore ; le pan de miir, reste indestructible au pied de 1'Haram, montre encore aujourd'hui ce qu'etaient des remparts eleves en > semblable appareil jusqu'au sommet. Les portiques qui couronnaient la cime eussent suffi a constituer une defense redoutable 3 .
1 Josephs, V, vii, 3-4; vm,l-2.
2 Tacite, Eistor., v, 11. Josephs, Sell, jud., V, iv, 1-3.
3 Templum-in moclum arcis, propriique muri, labore et opere
Dormer immediatement Tassaut a de tels ouy rages eut ete folie. Titus le sentit d'autant mieux que ses legions perdaient contenance a voir Tennemi plus exalte quejamais, et son repaire imprenable. II donna done a ses troupes fatiguees quelques jours de relache et en profita pour les passer en revue. Le pretexte de cette manoeuvre, qu'il fit aussi imposante que possible, etait de solder 1'armee ; le vrai dessein de rendre aux legions confiaiice en ellesm&nes, et d'emouvoir Jerusalem par le deploiement des forces destinees a 1'accabler. Quand il crut 1'effet produit, il envoya Josephe proposer aux assieges d'honorables conditions ; maisils nerepondirent que par d'amers sarcasmes l . Cette insolence fit sortir Titus de son nature! ; a defaut de la gene rosite qu'on meprisait, il essaya de la terreur. Comme, toutes les nuits, de nombreux affames sortaient pour deterrer quelques legumes dans les champs, il les fit epier et saisir ; chaque matin, cinq cents de ces malheureux, parfois davahtage, furent exposes en croix aux regards des assieges. On ne s'arreta que lorsque le bois et la place manquerent pour les gibets. Odieuse barbarie, dont le seul effet fut d'exasperer les Juifs, en ternissant la gloire de
antealios; ipsse porticus, quis templum ambiebatur, egregium propugnaculum . Tacite, Histor-., v, 12. Josephe, Bell, jwd., V, v, 1-6.
1 Josephe, Bell, jud., V, ix, 1-4.
i RUINE DE JERUSALEM . 403
Titus. II fallut revenir aux lents travaux de siege, et attendre ce qu'ils donneraient centre des forteresses hors d'atteinte 1 .
Deux chaussees s'eleverent en face de Sion, deux autres furent dirigees centre 1'Antonia. Ces ouvrages avaient coute dix-sept jours de rude travail et semblaient acheves, quand, soudainement, les levees de bois et de terre qui menacaient 1'Antonia s'ecroulerent dans un nuage de poussiere et de fumee. Jean etait parvenu a miner le sol en dessous et a remplir les galeries de soufre et de poix ; tout s'y abima dans un brasier devorant. Deux jours plus tard, les brigands de Simon se jeterent sur les ouvrages dresses centre eux et y porterent le feu, avec une telle furie que les Romains, enveloppes de flammes, reculerent et se virent poursuivis jusque dans leurs campements. Ce double echec laissait Titus en situation precaire, ses machines de guerre aneanties, ses soldats decourages, murmurant entreeuxle Gride's Juifs : Jerusalem estimpr enable. II se resigna a completer I'investissement, et a attendre de la famine ce qu'il ne pouvait obtenir d'un assaut 2 .
Alors s'eleva le mur sinistre que Jesus predisait en pleurant sur la ville : Des jours viendront sur toi, ou tes ennemis t'entoureront de tranchees, et te serreront de toutepart et te renverseront par terre,
1 Jos^phe, I>ell.jud., V, xi, 1.
2 Id., V, xi, 4-6;xn, 1.
toi ettes enfants.au dedans de toi, parce que tu n'as pas connu le temps ou Dieu t'a visitee 1 . Les spldats, heureux d'un labeur dont ils esperaient sur et plein effet, s'y livrerent avec une activite incroyable : 'la main de Dieu les poussait 2 , dit Josephe. Ea trois' joursun mur depierres et de terre, long de 39 stades (7,800 metres), enveloppa Jerusalem. La circonvallation, traversant Bezetha et le Cedron, gravissait la colline des Oliviers et en couronnait la cime ; de nombreuses redoutes la fortifiaient de ce cote, car une surprise des Zelotes, venant des forteresses de la MerMorte, etait possible : ilfallait y parer 3 .
Enclose des lors et pressee de tous cotes, Jerusalem vit s'allumer jusqu'au delire la fievre qui la devorait; la faim y joignit ses dernieres horreurs. Ce qui restait de. pro visions etait aux mains des gens armes ; la foule implorait vainement un peu de ble ou d'orge ; on n'obtenait rien^ meme au prix d'une fortune. On se jeta sur les peaux de betes, le cuir des boucliers, les ordures des animaux. Les egouts furent avidement fouilles. La rage de manger avait eteint tout autre sentiment ; entre epoux et femme, entre mere et enfants, on s'arrachait le moindre debris de nourriture 4 .
1 Luc., xix, 41-44.
2 C 0p[r>\ 8s TI? E^itiTTTEt, 8atjjLdvtoc Tot? (jTpaTti6Tat<;. Josephe, Sell, jud., V, xn, 2.
3 Josephe, Sell, jud., V, xn, 2. :. -
4 jd., V, x, 2, 3.
Bandits et Zelotes regardaient froidement le peuple mourir. Epiant sur les visages si un reste de vigueur nej trahissait pas quelque recelement de vivres, ils employaient la torture pour sefaire livrer par les habitants jusqu'a leurs dernieres ressources. A cette foule d'affames la mort devenait une delivrance j elle faisait son ceuvre a large main. Les maisons s'emplissaient de cadavres; les rues, les places en etaient jonchees, car on n'enterrait plus. Au rapport d'un transfuge, plus de cent mille corps avaient ete inhumes dans 1'espace de deux mois et demi 1 . Les bras tombaient d'epuisement, 1'argent manquait pour solder cette besogne urgente ; on en fut reduit a jeter lesmorts du haut des remparts dans les gorges que dominaient le temple et Sion ; ils s'y entassaient et pourrissaient au soleil. Titus, passant pres de ces charniers, en fut emu ; les mains au ciel, il protesta que ces horreurs n'etaient point son osuvre 2 .
II n'avait rien neglige en eff et pour les conjurer. Mais qu'obtenir d'une ville ou regnait la terreur? D'anciens chefs du peuple, quelques pontifes et, parmi eux, Matthias, qui ay ait introduit Simon dans Jerusalem, furent bientot soupc.onnes de pencher versune capitulation ; ordre fut donne de les executer, sans sursis ni pitie ; la seule grace, que sollicitait
1 Josephe, Bell, jud., V, xin, 7.
2 Id.,V, xn, 3-4.
Matthias, de mourir avant ses fils, lui fut refusee l . Une aveugle croyance s'etait emparee de ces fanatiques : que Dieu n'abandonnerait pas son temple ; y fallut-il desprodiges. Cette foi, ardemment propagee, avait pris un tel empire sur les ames que N beaucoup, qui eussent pu fair, s'y refuserent. Us restaient sur la montagne sainte pour voir le grand miracle 2 .
Cependant Titus, perdant patience, decida enfin ses legionnaires a reprendre les travaux d'approche. Tout bois avait disparu aux alentours de Jerusalem ; il fallut en chercher jusqu'a 90 stades de la ville (plus de quatre lieues 3 ). La Mte d'eri finir triompha de tous les obstacles ; au bout de vingt et un jours, quatre chaussees, portant des tours, atteignaient la hauteur de 1'Antonia. Les Juifs sortirent de nou-
veau en masse pour incendier ces ouvrages, mais cette fois, affaiblis par la faim, ils furent repousses et reduits a soutenir les assauts au corps de place, Leur resistance ne dura que quatre jours ; le 5 juillet, une surprise de nuit livrait 1'Antonia aux Remains. Titus fit raser la forteresse presque entierement pour donner libre jeu a ses machines de guerre, et atteindre enfin ce temple, ou fremissait dans le delire toute la vie restee a Jerusalem 4 .
* Josephe, Bell, jud., V, xiu, 1. 2 Id., VI, n, 1 ; T, 2.
aid., V, MI, 4.
- Id., VI, i, 1-7.
La aussi la faim hatait son ceuvre : les homines armes eux-me~mes, a bout de vivres, couraient 93, et la, comme des cMens en que~te de proie. Une bande de ces fanatiques, sentant 1' odeur.de chair rotie, forcerentla maison d'oii elle sortait. Ils j trouverent une femme jadis opulente, Marie, fille d'Eleazar. Cette miserable venait de cuire son enfant et d'en devorer la moitie. Elle leur tendit le reste : Mangez, dit-elle, vous n'Mes pas plus degoutes qu'une mere . Ils reculerent epouvantes 1 .
Les Remains, instruits de ce forfait, purent estimer par la, a quelles extremites la ville etait reduite. Vers ce mme temps, un autre indice plus manifeste encore le revelait. Le 12 juillet, le sacrifice perpetuel avait cesse dans le temple, faute d'hommes, dit Josephe^ plus probablement faute de victimes 2 . Pareille interruption ne s'etait produite qu'aux plus sombres jours, durant la captivite de Babylone et la persecution d'Antiochus. L'emotion fut grande parmi les Juifs, melee d'une vague apprehension que cette fois leur culte eut cesse pour toujours. Ce pressentiment ne les trompait pas : Israel ne devait plus sacrifier sur la montagne sainte, et, aujourd'hui encore, il lamente dans un jeune solennel ce lugubre anniversaire 3 .
1 Josephs, Bell, jud., VI, ni, 3-4.
2 Id., VI, ii, 1.
3 Mishna, Taanith, iv, 6.
Titus profita de 1'impression produite dans, le temple par cet evenementpour tenter encore unefois ' de negocier. Parson ordre, Josephe, s'approchant a portee de voix, cria aux Zelotes que Titus offrait a Jean de se retirer avec tous les homines qu'il choisifait ; il promettait, en outre, de faire offrir dans le temple les sacrifices legaux, et d'y employer les ministres designes par les Juifs : Nous n'avons rien a craindre, repondit Jean, le temple est la cite de Dieu 1 .
L'assaut devenait inevitable; Titus en donna 1' ordre ; deleurcote, les Juifs s'y preparerent. Resolus de concentrer la defense dans la partie superieure du temple, ils brulerent a 1'entour ce qui pouvait couvrir 1'assaillant, la galerie qui rattachait le sanctuaire a TAntonia, les portiques de la premiere enceinte au nord et a 1'ouest. Les Remains, maitres de cette vaste esplanade, y roulerentleurs beliers ,et la lutte supreme s'engagea. Pendant cinq jours, les plus puissantes machines battirent les murs sans y mordre ; les pierres etaient de telles dimensions, si fortement encastrees que rien ne les ebranlait. De frequentes tentatives d'escalade echouerent pareillement ; les echelles chargees de soldats etaient repoussees durempart, etla grappe humaine venait se briser sur les dalles. Le 8 aout pourtant,
Josephe, Bell. jud.,.Vl, n, 1.
les Remains parvinrent a mettre le feu au has de la porte qui separait le parvis des dentils des cours superieures du temple. L'argent etl'or, qui couvraient les vantaux, coulerent en ruisseauxdefeuarinterieur des portiques et j repandirent 1'incendie. En un instant, la flamme courut au long des lambris de cedre et les embrasa. Les Juifs ne croyaient pas ce malheur possible ; soudainement enve'loppes de feu, . ils furent saisis de stupeur et laisserent les portiques de la seconds enceinte bruler librement sous leurs yeux. Ces magnifiques batiments etaient presque entierement consumes quand Titus ordonna de preserver ce qui restait 1 .
La porte brulee ouyrait Faeces du temple ; cependant ellerestabeante tout un jour, sans quepersbnne y penetrat. Une terreur superstitieuse arr^tait les legionnaires, habitues cependant a tout braver. Ils hesitaieut troubles, devant un sanctuaire ou mil profane n'entrait, disait-on, que pour mourir 2 . D'autres apprehensions retardaient et agitaient leur general , d'une part, le souci de conserver un monument que Berenice, Agrippa, Josephe, lui avaientrendu cher, presque sacre ; del'autre, la pensee qu'en detruisant 1' edifice auquel Juifs et Chretiens se rattachaient, il : detruisait d'un seul coup deux superstitions qui troublaient I'empire 3 . Trop partage pour resoudre de
1 Josephe, Bell, jud., VI, iv, 1, 2.
2 Dion Cassius, LXVI, 6.
3 Sulpice Severe, Chronicon, n, 30.