Saint Paul [microform]
Les GRANDES DIFFICULTÉS DE l'exégèse HISTORIQUE. — - La Seconde Epitre aux Corinthiens est, à côté de l'Epître aux Philippiens et de la Seconde à Timothéa, émouvante et pathétique entre toutes les lettres de saint Paul. Jamais non plus ailleurs l'Apôtre n'a donné, comme vivants dans une chair humaine, conformée à celle de Jésus-Christ, de plus hauts enseignements de morale et de spiritualité. Mais c'est d'une autre part le plus obscur de ses écrits, pour qui veut saisir l'armature de faits qui soutient cette belle œuvre.
Elle rivalise pour l'intérêt avec la Première, lui étant inférieure à certains égards, mais supérieure à d'autres. Seulement elle présuppose des conditions matérielles et morales si changées, que l'étude la plus approfondie de l'Epître précédente sert à peine à l'éclairer.
Rappelons-nous le sujet de I Cor. (1). Paul y avait d'abord voulu apaiser des factions, en présentant sous leur vrai jour la <* Sagesse » et l'apostolat évangélique; puis il avait eu à réprimer des vices et écarter des scandales, enfin à résoudre, sur la demande de l'église elle-même, des problèmes de conduite concernant le mariage et la virginité, la manière de vivre au milieu des païens, le cas à faire des charismes; il avait de plus, à ces occasions, réglé la tenue des fidèles dans les assemblées de culte, et terminé une série d'instructions où tout était ramené à la vue centrale de l'union au Christ en cette vie, par la grâce et la charité source de liberté, en résolvant des doutes relatifs à l'union consommée qui se fera au jour de la Résurrection universelle. Enfin le dernier chapitre était réservé à des informations personnelles. Aucune autre épître ne contient plus de détails ordonnés et précis sur l'ensemble de la vie chrétienne, pour les communautés, les familles, les individus.
Lorsqu'on lit au contraire la Seconde aux Corinthiens, il y a la plus grande peine à y découvrir un plan suivi. Tout d'abord nous constatons qu'il n'y est plus parlé de rien à peu près des questions traitées dans la Première, ni, pour ainsi dire, d'aucune ordonnance disciplinaire spéciale, — si ce n'est au ch. ii, pour un incident très particulier, et aux chapitres viii-ix, pour une œuvre de bienfaisance qui s'introduit fort curieusement au milieu de matières d'une
(1) Sur Gorinlhe, et toute l'histoire antérieure de la communauté chrétienne de cette ville, voir notre commentaire sur la Première Épître aux Corinthiens, Introduction, chapitres ii, ni, IV et VII.
VI INTRODUCTION
tout autre nature. Nous ne retrouvons ni les coteries qui se décoraient du nom d'un prédicateur, ni de thèse sur la « Sagesse », ni le coupable a livré à Satan », ni réfutation de théories laxistes, rien sur les femmes et les états sociaux, les sacrifices païens, les assemblées, l'Eucharistie, les dons spirituels do prophétie ou de glossolalie, la charité, les preuves de la Résurrection du Christ et des .croyants. C'est à croire que la lettre précédente avait obtenu un résultat complet pour tout ce qui était réglementation extérieure et principe explicite de doctrine; au ch. i, v. 24, Paul rend à l'église ce témoignage que désormais elle est ferme dans la foi, c'est-à-dire la foi théorique. Il ne manque pas sans doute de points de contact ou d'analogies entre les préoccupations révélées par les deux missives, et le contraire serait vraiment trop étonnant; mais les cas individuels et les points de vue ne sont plus les mêmes. Ainsi il y a toujours des vices à réprimer, mais plus de fausse théorie morale à abattre; il s'agit encore de certain délit grave et d'une répression, mais impossibles à confondre, comme nous le verrons, avec l'affaire de r« inceste » dans I Cor.; d'un plan de voyage ayant donné lieu à des malentendus, mais qui n'était pas identique à celui qu'annonçait I Coi-, xvi, 3-7; d'une visite prochaine, mais en des conditions très modifiées; d'une collecte qui est en cours et, au lieu d'être achevée depuis longtemps, comme elle devrait l'être, soulève de pénibles difficultés, tandis que, I Cor. xvi, elle n'était qu'à l'état de projet joyeusement accepté à Corinthe. Il y a eu du côté de l'église, à l'endroit de Paul, un refroidissement un peu général et à peine conjuré, qui ne semblait nullement prévu dans l'autre épître ; les responsables en sont principalement des étrangers venus à Corinthe, dont l'action est bien plus intense et plus pernicieuse que celle des instructeurs peu ou point autorisés qui construisaient leurs superstructures avec du foin ou de la paille (v. I Cor. in, 12) ou des mauvais « pédagogues », capables de gâter le temple de Dieu [ibid., 17), qui ont été écartés dédaigneusement par le Père [ibid., iv, 15), Ceux d'à présent inspirent à Paul une préoccupation du mosaïsme, qui ne se montrait pas auparavant. Contre eux, obligé qu'il est de parler maintenant beaucoup de sa propre personne, et pour ranimer pleinement les anciens sentiments de l'église, Paul doit faire une apologie ou règle, qui tient presque toute l'Epître, et, de l'exaltation de l'apostolat chrétien considéré en lui-même, il passe à la justification précise de ses faits et gestes d'Apôtre, — ce qui n'était point le cas précédemment, car, si Paul décrit dans I Cor. le ministère chrétien, c'est pour le distinguer du comportement des chefs d'école (l Cor. i-ii; iv, 1-6, voir commentaire ad loc.) et en souligner l'humilité extérieure afin de faire honte aux croyants orgueilleux [ibid. iv, 9 ss.), non pour en défendre la notion essentielle, comme il le fera II Cor. iii-iv; ce qu'il a dit de son désintéressement I Cor. ix-x devait servir d'exemple à ses néophytes, et n'était pas une « apologie » faite contre des attaques qui seraient venues d'eux (v. comm. de ces chapitres) au lieu que, dans la Seconde Epître, il faudra défendre même ce désintéressement bien reconnu contre des calomnies infâmes (vin, 21; x, 2; xi, 7-sss.; XII, 13-18) dont Paul n'aurait certes jamais eu l'idée autrefois.
Tout cela décèle un grand changement d'atmosphère, correspondant du reste à une transformation considérable dans la situation extérieure. Ainsi l'église dej Corinthe a subi des vexations (II Cor. i, 6-7) que la lettre précédente ne