CHAPITRE I. VII
remuait par sa parole Éphèse et toute l'Asie, après avoir triomphe maintenant il a diï fuir, et il réside en Macédoine, encore entouré de troubles et de soucis; il sort à peine d'un danger mortel, qui laisse une menace perpétuelle peser sur son existence. Il doit dissiper chez les Corinthiens un malentendu causé par l'inconstance apparente de ses promesses de visite. Son entourage n'est plus le même ; Apollos a disparu de la scène ; Timothée n'est plus en mission, mais près de son maître; cependant il s'agit à peine de lui, mais beaucoup d'un personnage nouveau, Titus, qui n'était pas nommé une fois dans la Première Épître; celui-ci vient d'achever, au nom de l'Apôtre, une tournée à Corinthe, et^ vient d'en recommencer aussitôt une autre dans la même ville, pour une œuvre des plus délicates.
Certainement donc, il est arrivé beaucoup de nouveau entre les deux lettres; tant de nouveau, qu'un notable changement en est résulté dans les rapports réciproques. Beaucoup des anciennes questions sont oubliées, et d'autres ont surgi, encore plus graves. Un intervalle assez étendu doit donc séparer la Seconde aux Corinthiens de la Première.
Comment le remplir de faits bien exacts? Nous n'avons malheureusement aucune lumière en dehors de l'épître en cause. Les Actes des Apôtres décrivent l'activité de Paul à Ephèse, et son départ, mais ne disent rien de ses rapports avec Corinthe en cette période, sinon qu'il y retourna à la fin du « troisième voyage missionnaire ». Et Paul ne nous en parle qu'en allusions fort obscures pour nous; il évite d'être précis, par ménagement ou prudence, par habileté ou délicatesse.
Aussi n'existe-t-il aucune unanimité d'interprétation historique parmi les exégètes. Les anciens et les médiévaux, s'attachant presque exclusivement à l'interprétation doctrinale, et n'accordant à l'histoire que le minimum d'attention exigé pour l'intelligence de la doctrine, paraissent avoir à peine soupçonné les difficultés ; puisque deux épîtres étaient adressées par la même apôtre à le même église, ils trouvaient tout indiqué d'éclaircir ce qui était obscur dans la seconde en date par ce qui est clair dans la première, en se contentant de toute ressemblance de termes, de la première analogie venue, fallût-il la forcer un peu, pour mettre une suite cohérente dans l'histoire de Paul et de Corinthe. Leur principe était fort juste en soi, et il demeure le nôtre; il importe avant tout de comparer Paul à Paul, et c'est là ce que quelques modernes ont oublié, quand ils vont fourrager d'abord partout ailleurs pour résoudre leurs difficultés d'exégèse. Mais, dans le cas présent, une comparaison de II Cor. avec I Cor. ne suffit pas à dissiper les obscurités de celle-là, car les deux épîtres ne peuvent nullement s'emboîter, si ce n'est au prix d'un genre de concordisme à la fois très subtil et très peu regardant, dont il est merveilleux que de bons esprits, formés à la critique historique moderne, puissent encore se contenter. Aussi, depuis un siècle, ce principe de ne pas changer les idées reçues — là où il ne s'agit pas du tout, même indirectement, de tradition doctrinale des Pères et des théologiens — a commencé de paraître très insuffisant à l'usage. Et il s'est fait, dans le courant de l'interprétation historique de notre épître, une bifurcation; un nombre d'exégètes, catholiques, protestants ou môme
VIII INTRODUCTION
« indépendants », qui va toutefois se raréfiant toujours, se met en garde sur les vieilles positions, tandis qu'une autre masse, qui s'accroît toujours aux dépens de la première, en toute école, et qui domine certainement aujourd'hui, prétend que, pour asseoir l'exégèse de II Coj\ sur une solide base d'histoire, il faut rétablir un certain nombre de faits dont ni les Epîtres ni les Actes ne nous ont livré de mention claire.
Ce sont eux qui ont raison. Dans nos informations directes, nous sommes bien forcés d'admettre qu'il y a une lacune, et que cette lacune ne pourra être comblée que par des conjectures basées sur le texte seul de la Seconde aux Corinthiens. Quel beau champ ouvert à la pénétration critique, mais, hélas! aussi, aux imaginations plus ingénieuses que contrôlées! Car, parmi bien des conjectures possibles, il faudra choisir si on le peut, et c'est ici la tâche la plus ardue sur laquelle nous ayons à peiner dans toute l'exégèse historique des épîtres pauliniennes. Nous croyons, pour notre part, qu'on peut aboutir à un exposé de faits très plausible; mais il y faut tant d'attention et de discussions, un tel mélange de raisonnements dont certains, pris à part, ne sont que probables (ce qui est, évidemment, une grande infirmité en histoire objective), qu'il demeure toujours loisible à ceux qui ont choisi et pensé fortifier une autre position, de rejeter la nôtre comme dépourvue d'un nombre à leur gré suffisant de témoignages catégoriques.
Notre reconstitution des faits. — Quoi qu'il en soit du chaos des opinions, voici toujours le chemin d'événements que nous avons cru reconnaître, pour mener de la Première Epître à la Seconde, au milieu des pistes peu marquées, et embrouillées ensuite à l'envi par l'exploration des critiques. Nous ne pouvons fournir dans] cette Introduction les preuves de nos vues ; elles seront fournies, à ce que nous espérons, par la somme de mille détails du commentaire, que nous condenserons en plusieurs excursus.
Nous remplissons ainsi l'espace béant entre les deux épîtres :
a) Saint Paul n'avait pu retourner à Corinthe à l'époque fixée par lui d'abord, c'est-à-dire vers la Pentecôte de l'année où il écrivait I Cor. ; il dut demeurer encore longtemps (presque deux ans) à Ephèse;
b) entre temps, la Première Epître (canonique) avait produit l'effet attendu de son auteur, pour ce qui était au moins de clore les discussions de principe et de discipline générale, et d'étouffer les germes déjà découverts d'erreurs doctrinales formelles ;
c) mais de nouveaux prédicateurs étaient arrivés à Corinthe, en plus grand nombre que jamais, et avec des desseins secrets d'opposition plus décidés que n'en avaient les quelques ouvriers dissidents ou médiocres signalés dans I Cor. C'étaient surtout des judaïsants sournois, gnosticisants en partie, qui surent peu à peu se recruter des partisans même parmi les Gentils d'origine, les « libertins » mal convaincus par la Première Epître, et, plus spécialement sans doute, dans l'ancien « parti du Christ » ;
d) Paul dut en apprendre quelque chose à Ephèse. (Était-ce par Timothée, qui aurait dès lors rempli toute sa mission? Nul ne peut le dire). Il se décida
CHAPITUE I. IX
alors à faire à Corinthc une b7'èi>e çisUe, qu'il n'avait pas annoncée dans I Coi\y, et qai ne devait d'ailleurs porter aucun détriment à ses plans généraux de
voyage ; é] quelques cercles le reçurent avec défiance et froideur, sans toutefois donner
prise directe sur eux. Paul, pressé do regagner Eplièse, se contenta pour le
moment d'avertissements généraux ;
/■) il partit en promettant de revenir dès qu'il lui serait possible, pour faire cette fois un long séjour, où il réglerait définitivement tout ce qu'il y avait à remettre en ordre; il comptait même, disait-il, toucher Corinthe en premier lieu parmi les églises d'Europe avant de visiter la Macédoine (à la différence du projet annoncé I Cor. xvi), et de là il reviendrait à Corinthe pour un temps prolongé;
g] mais, après son départ, les intrigues sourdes s'aggravèrent et devinrent publiques; un grave délit fut commis contre son autorité, et l'Apôtre en eut connaissance en Asie;
h) à peu près vers le môme temps, il était tombé gravement malade, et' avait vu la mort de près;
i) à cause de l'offense, qui l'affligea beaucoup, il renonça au voyage qu'il avait promis, et le remit à une époque indéterminée ; il envoya, pour y suppléer, une lettre sévère exigeant la réparation de l'offense, et chargea en même temps son collaborateur Titus d'aller en surveiller l'exécution ;
/) la communauté corinthienne, qui s'était jusque-là montrée trop indifférente, s'émut; réveillée par la lettre de Paul et la présence de Tite, elle examina sérieusement l'affaire, punit l'offenseur, et chargea Titus des assurances de son repentir et de sa soumission. Cependant l'opposition d'une minorité subsistait, plus ou moins dissimulée ; elle s'était fait sentir au cours même du procès, et cherchait encore à exciter jusque parmi les amis de Paul des récriminations à propos de la visite refusée, à en faire passer le remplacement par la lettre et par Titus pour une rupture virtuelle des anciens rapports;
h) durant ce temps-là, Paul, qui avait dû quitter Ephèse après l'émeute des adorateurs d'Artémis [Aci. xix; était-ce avant ou après l'accès de sa maladie?) s'était mis à évangéliser Troas ou la Troade, où il attendait le retour de Tite. Ne le voyant pas venir, il ne peut y tenir davantage, et part, non pour Corinthe^ mais pour la Macédoine (comme dans l'itinéraire prévu I Cor. xvi), car il espère rencontrer là son délégué;
/) c'est en effet ce qui arriva. Titus le rejoignit là, chargé de bonnes nouvelles concernant le résultat spécial de sa mission. Paul s'en réjouit fort. Mais il y en avait aussi de mauvaises et d'inquiétantes sur certains points plusgénéraux ;
m) à cause des unes comme des autres, Paul dicte alors, de Macédoine, la Deuxième Épltre (canonique) aux Corinthiens. Cette lettre doit préparer la visite qu'il va rendre enfin à leur église, — puisque l'obstacle qui l'avait fait remettre est écarté, — elle rétablira tout à fait l'harmonie de sentiments avecla communauté en tant que telle, et facilitera la réforme morale que l'Apôtre, une lois présent, devra imposer, malgré ses adversaires plus qu'à demi réduits. Entre temps, l'affaire languissante de la collecte pour Jérusalem aura été remise en train.
X INTRODUCTION
Tel est notre « système » ; les lecteurs du commentaire jugeront s'il est le meilleur. Il est quatre ou cinq points que nous avons donnés comme tranchés, mais sur lesquels les avis sont encore en considérable divergence, — sans parler de ceux que nous examinerons plus tard. C'est : 1°) la « çisite intermédiaire » ; — 2*') la modification des plans de voyage; — 3°) la nature et l'époque de r « offense » infligée à Paul; — 4°) la « lettre intermédiaire » qui amena la communauté au repentir; — 5") le temps, le but et l'effet de la mission de Titus.
J'en traiterai en autant d' « Excursus ».
Systèmes QUI diffèrent du nôtre. — Le caractère vague des données sur la (i visite » et la « lettre » a été cause, dès l'origine, d'interprétations fort discordantes.
D'abord pour « la visite » passée, différente du séjour de fondation, la réalité en avait été reconnue déjà par saint Chrysostome (dans son explication de II, 2, hom. IV et de xiii, 1, hom. XXIX) (1); mais le grand docteur ne s'était pas expliqué. Cependant la plupart des commentateurs qui suivent, à travers l'antiquité et le Moyen Age, et jusqu'à l'époque moderne, Tkéodoret, Pelage, Ps.-Primasius, s. Thomas, Cajetan, Estius, enfin Heinrici, Felten, Pôlzl, Belser, White dans « Hermathena » 1913 (2), et d'autres parmi les plus récents, en ont ignoré, négligé ou nié la donnée, malgré les affirmations du texte, dont l'une au moins, à xiir, 1, est absolument catégorique, et ne prête pas à l'exégèse forcée par laquelle on Ta communément éludée (v. comm. ad loc). C'est que tous ces auteurs, ne s'éclairant que de I Cor., ne savaient où la placer. — D'autres, et depuis longtemps, ont bien vu que la réalité de cette visite s'imposait, mais ils l'ont mise en dehors de la perspective des événements de II Cor.,' soit qu'ils l'aient placée avant la composition de la Première Épître canonique (ainsi Bleek, v. infra, Hausrath, Rabiger, Bisping, Klôpper 1874, Zahn, B. Weiss, al.), soit qu'ils aient imaginé, comme l'expose Cornely dans son commentaire sur la Première aux Corinthiens (1890, p. 3-4 et note), que cette « seconde visite » était la rentrée de Paul à Gorinthe après un voyage en Grèce que l'Apôtre aurait fait pendant le séjour de fondation, peut-être après l'incident de Gallion [Act. xviii, 12-18). — Mais presque tous admettent aujourd'hui que cette visite a eu lieu entre les deux lettres canoniques, ainsi //, Ewald, Krenkel, Weizsâcker, Rohr, J. Weiss, Le Camus, Schâfer, Schcifer-Meinertz, A. Barth (Einl.), Lietzmann, Plummer, Makintosh, Toussaint, Leinonnyer, Bachmann, Steinmann, Delatte, H. D. Wend-
(1) L'opinion de Chnjs., quoi qu'on en ait dit, n'est guèro douteuse : hom. IV, col. 419 ; « EJcpiva 8è è(AauT({) to ^y\ TuâXtv âv ).Û7r(i èXOsîv upb; O^tà; », Tô « uâXiv » ôîtxvyo-i xal v^Sv) XuTcriOévTa èxEÏOev, et llom. XXIX, col. 596 : H.Ko.'i sîjrov xal SwTepQv, ot£ Ttap£Y£v6[i,-ov Xsyw v.al vuv 8ià YpaaixaTtov.
Gela exclut au moins l'opinion que le second avertissement se serait fait par une lettre (voir comm. de xiri, 2); ni à xiir, 1, ni à xii, 14, Chrys., ne se met en peine d'éluder la force de rpirov k'p-/o(ji,at, comme on l'a fait après lui.
(2) Voir au cliapilre « Les Gominaataires » et à la « Bibliographie », pour le titre des ouvrages de ces auteurs, et leur date.