‹ Saint Paul [microform]Chapitre 15 sur 100 · CHAPITRE II. XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. XXIX

obstinés, qui ne sont que « ministres de Satan » l'hypocrite (xi, 13-15). Il les écrasera aux derniers chapitres avec une assurance que n'a jamais dépassée aucun orateur ou polémiste. Son « apologie » finale (x-xiii), avec son énergie et ses sarcasmes, cette maîtrise de soi qui s'affirme dans la fougue, aussi bien que dans les attendrissements momentanés d'un cœur fort, cela dut produire un'elTet l'oudroyant sur ceux qui en entendirent la première lecture.

De dureté, personne ne pouvait l'en accuser après l'audition de la première partie du rouleau. Et d'orgueil, — puisqu'il peut y avoir encore des lecteurs superficiels qui ont ce reproche au ras des lèvres? Mais ils n'ont qu'à lire attentivement le tout, à bien « réaliser » la situation! Son « apologie », Paul ne l'entreprend que parce qu'il y est forcé; il nous le dit et on peut le croire, tant il y met de répugnance, et, pourrait-on dire, de mauvaise humeur. Se « vanter », comme il dit, lui paraît odieux et ridicule. On sent d'un bout à l'autre le conflit intérieur entre ses sentiments et l'ennuyeuse nécessité que les attaques ou le silence des autres lui imposent. Obligé qu'il est de dire des choses qui tourneraient naturellement à sa gloire, il met toute l'ingéniosité instinctive qu'il possède cà les affaiblir, à n'arrêter en fin de compte l'attention que sur les faiblesses d'humanité qui accompagnent ses héroïques travaux et sa science divine, servant ainsi comme de repoussoir à la grandeur d'un Autre qui veut bien agir par cet instrument fragile. Déjà au début de sa lettre, Paul se demandait qui jDeut être, de soi, à la hauteur d'une mission d'évangéliste, et la confusion se mêlait à son enthousiasme devant l'idée que Dieu le prenait dans son triomphe (ii, 14-16); il a avoué tout simplement l'impatience fébrile qui l'a fait fuir la Troade (ii, 13) ; et maintenant ce sont les tentations, non pas de la chair (ce qui aurait été fort déplacé), mais de la superbe, auxquelles Dieu a voulu qu'une déprimante maladie serve de frein (xii, 6-7, v. ad lôc). D'une manière qu'on dirait systématique, sa « vanterie » tourne à la confusion, la description de son endurance à l'aveu des agitations de son âme, et de l'incident d'une fuite peu glorieuse hors de la première ville où. il a prêché; la confidence — très gênée — de son rapt au troisième ciel le mène à dire combien, humainement, il se sentirait impuissant et découragé par sa maladie. En tout cela, celui qui est fort, ce n'est pas Paul, c'est Dieu. On ne connaît guère d'« orgueilleux » fait sur ce modèle-là.

Toutes les alternances affectives de l'Epître sont d'un effet prodigieux, lorsqu'on se rend compte, en la lisant bien, que Paul ne pense jamais, dans ce flux et ce reflux de sentiments, à sa satisfaction ou à sa vindicte personnelles, mais qu'il est sans cesse « pressé par l'amour du Christ » et ne s'exprime qu'en apôtre, toujours. C'est pourquoi, du trouble des alfaires locales et des explications toutes personnelles, il sait tout d'un coup remonter si haut aux grandes vues doctrinales et contemplatives, sur la perfection de l'Alliance évangélique, sur la « nouvelle création », le dédain de la mort, l'invincibilité de l'action apostolique, car c'est là le vrai milieu où est fixée la vie de son âme, et d'où il ne descend que pour condescendre aux nécessités de ses frères, et pour les y faire monter quand il y retourne. Rare et admirable est pareille unification d'une individualité humaine et de la fonction qu'elle remplit. Entre l'homme qui travaille dans la peine, le docteur qui éclaire la croyance et la conduite des autres, et le mystique plongé en Dieu, il y a chez lui fusion

XXX INTRODUCTION

intime, de par l'union au Christ où tout éparpillement d'égoïsme disparaît. L'âme de saint Paul, extraordinairement vivante et riche d'aspects, est si bien accordée par le surnaturel qui la pénètre, qu'on ne saurait y toucher d'aucune manière, l'attendrir ou le fâcher, sans en faire jaillir l'a illumination » en même temps que l'émotion humaine; c'est un instrument à mille cordes, qui ne vibrent qu'en accords doctrinaux imprégnés d'humanité; poussé parle besoin tout personnel, à ce qu'il semble, de défendre sa franchise, il ne saura le faire autrement que par son allégorie profonde sur le voile de Moïse, et on ne pensera plus pour un moment à Paul, mais à la liberté radieuse de l'Evangile succédant à l'esclavage de la Loi.

Et les soucis d'une santé fort menacée, de la mort peut-être proche, toute l'incertitude de FaVenir, enveloppent discrètement d'une émotion encore plus pénétrante une épître oii les profondeurs de la vie chrétienne, vues comme la troisième dimension de la doctrine chrétienne, nous apparaissent incarnées dans le cœur d'un saint exceptionnel. Tout en sort en lumière et en flamme réchauffante, sous le choc de toutes les épreuves :

« Luce intellettual, piena d'amore ».

La. placb de cette épître parmi les autres. — La continuité et les variations du ton affectif impriment à la Deuxième aux Corinthiens une puissante marque d'originalité. Cependant elle rentre parfaitement dans l'ensemble des épîtres.

D'abord, naturellement, elle se rattache à la Première, quoiqu'elle n'en soit pas, à vrai dire, comme certains auteurs le pensent, un supplément ou un éclaircissement, car, dans les deux ans qui les séparent (v. ch. v, infra), les circonstances avaient bien changé. Du moins, comme l'autre, elle est tout imprégnée du dogme de la communion des saints, et elle développe longuement un des plus beaux sujets partiels de la précédente, la description de la vie apostolique j type de toute vie chrétienne; elle relève aussi la véritable liberté contre la licence des « libertins » ; et, pour l'union à Dieu, contre tout faux pneumatisme, tout assujettissement à une économie usée, elle montre que Ton n'y arrive que par la voie de la Croix, — quoique le nom même de « croix » n'y soit pas une fois écrit. De plus, elle comble la lacune qui demeurait dans l'eschalotogie de I Cor. xv, en enseignant le jugement particulier et le sort des âmes individuelles avant la Parousie.

Puis, écrite à une époque où la crise judaïsante parait avoir été au paroxysme (en dehors de Corinthe, qui en subissait pourtant d'insidieux contre-coups), elle condense en résumés splendides ce qui se trouve écrit dans Gai. et Rodi. sur la rédemption et \d^ justification, — bien que ces termes précis, encore, n'y apparaissent pas. L'ampleur d'idées de ses brefs aperçus présage déjà le procès intégral qui sera institué entre les titres de l'Ancien et du Nouveau Testament dans VÉpitre aux Hébreux. Mieux que toute autre, elle fait le lien entre celte dernière et les « Treize épîtres ».

Enfin, pour toute l'histoire de l'apostolat paulinien, et la juste appréciation de l'esprit qui anime toute la correspondance de l'Apôtre, elle est infiniment

INTnODUCTION. XXXt

précieuse. Rien que du fait de sa personnalité incomparable c'est une source d'enseignements mystiques approfondis, absolument concrets, pris sur le vif. Si elle atteint au niveau des autres par ses instructions dogmatiques accidentelles, elle est la plus importante de toutes pour l'histoire intime de l'Apôtre (à côté de PhiL^ mais au-dessus), ce à quoi elle unit tant de renseignements inédits ailleurs sur sa vie publique. A tous égards, il faut l'appeler une « Grande Epître ».

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