LIEU ET DATE
Le lieu. — Si l'on maintient, comme il se doit, l'unité de notre épître, le lieu de composition et d'envoi n'est pas objet de problème : c'est quelque endroit do Macédoine (vir, 5; ix, 2, 4; cfr ii, 13; viii, 1). Il se pourrait que ce fût la ville de Philippes, le principal centre évangélique de la région, comme le portent les suscriptions de quelques manuscrits et versions, qui s'appuient peut-être sur une tradition ancienne; mais cette précision demeure conjecturale.
Plammer, partisan circonspect de l'antériorité des « quatre Chapitres », objecte que uTOpexciva de x, 16 (= « par delà » Corintlie, vers Rome), doit signifier que Paul résidait alors en un lieu situé non au Nord de Corinthe, comme la Macédoine, mais à l'Est; il aurait pensé à la poursuite rectiligne de son apostolat d'Est en Ouest, et devait donc alors se trouver en Asie. Ce raisonnement nous paraît d'une bien mince valeur. L'Apôtre voulait dire simplement qu'il comptait un jour, prenant son élan de Corinthe, s"en aller prêcher sur des territoires nouveaux, plus éloignés encore, dans n'importe quelle orientation, de ses centres premiers d'apostolat; il ne songeait assurément pas, comme un voyageur moderne penché sur sa carte de géographie, aux rapports de longitude est ou ouest des lieux choisis pour ses futures entreprises.
La date. — En admettant que tous les changements progressifs survenus à Corinthe et les « événements intermédiaires » (v, supra, cli. i) sont bien réels, il faut supposer l'écoulement d'un temps assez long entre les deux épîtres canoniques. On aurait certainement peine à croire que peu de mois, sept ou huit par exemple (cfr. Pkuniner, al.), y aient pu suffire. Avec Jïdicher et bien d'autres, nous demanderions, au moins, un an et demi.
Mais il est une raison directe, tirée d'un texte formel, qui toute seule nous invite déjà à ménager la possibilité de ce large intervalle : c'est l'expression «TO TCîpûai de VIII, 10 et ix, 2. Les Corinthiens, nous dit Paul, ont commencé, non pas seulement à faire des projets de collecte, mais à passer à leur exécution, « des l'année dernière », au point qu'on aurait pu les croire prêts tout de suite. Le terme à;ro Trspujt n'entraîac pas de lui-même un laps de temps très considérable, il est vrai; je pouvais dire en jaavier 1935 : « Ceci ou cela est arrivé l'année dernière, en octobre 1934 » ; et puisque I Cor. a dû parvenir à Corinthe vers le début d'un printemps, des auteurs ont pu dire, selon le calendrier dont ils supposaient l'usage chez Paul, que II Cor. datait probablement de l'automne de la même année, calculée selon notre calendrier à nous (voir comm. de
LVIII INTRODUCTION
VIII, 10). Mais àno Trepucri peut signifier cg-alement un intervalle allant du commencement d'une année jusqu'à la fin de la suivante, et rien n'empêcherait, si l'on n'avait que cette expression à nous guider, de supposer vingt-deux ou vingt-trois mois aussi bien que quatre ou six ou sept; en sorte que, si I Cor. date du printemps 55, cela pourrait nous rcporler, suivant le calendrier choisi, jusqu'aux premiers mois de l'an 57. D'autant plus que l'époque à laquelle l'Apôtre faisait allusion quand il disait aux Macédoniens que Corinthe était prête « depuis l'an dernier » — ou paraissait sur le point de l'être, car nous verrons que TrapsaxsuKffTat était un terme un peu hyperbolique, — cette époque ne coïncidait pas nécessairement avec le printemps de 55, où l'épître y fut reçue. En elfet, si la levée de la collecte paraît à Paul (qui s'illusionnait) assez lancée pour justifier pareille expression, ce ne pouvait être au moment même où furent prises les premières dispositions, réglées par I Cor. xvi, 1-2; Paul avait répondu là à une demande, à un désir exprimé dans la lettre de l'église corinthienne, concernant une œuvre future, qu'elle avait envie d'entreprendre, mais qui ne devait pas être entamée déjà ; ce n'est qu'au bout d'un certain temps que Paul, apprenant leur zèle, put croire que les Corinthiens en avaient presque fini. Or, depuis qu'il s'était imaginé cela, il avait pu s'écouler déjàplus d'une année (v. supra), et auparavant il avait bien fallu qu'il se passât quelque temps depuis que la réception de I Cor, les avait renseignés sur les mesures à organiser, jusqu'à ce que l'on pût constater un certain succès pratique de leur initiative (1). Donc si ce feu de paille remontait à un an et plus, la Première Épître, qui les y disposa, étant plus reculée encore dans le passé, elle pouvait dater de presque deux ans. — Et l'on s'expliquerait bien en ce cas pourquoi tous les principaux points touchés dans I Cor. n'apparaissent plus en II Cor.; c'est qu'ils étaient réglés, et des conditions toutes nouvelles s'étaient fait jour; l'atmosphère générale de cette chrétienté semble en effet s'être notablement modifiée. — Par conséquent, il y a forte présomption que aTto TTcpuffi signifie bien plus que la demi-année approximative de nos exégètes.
Jusqu'ici, ce n'est qu'une « présomption ». Mais voici une. raison que nous jugeons péremptoire. Nous entendons maintenir l'opinion que la Première aux Corinthiens a été reçue par l'église un an tout au plus après l'établissement de Paul à Ephèse (2). Or, notre deuxième lettre canonique n'a été composée
(1) En effet, le mode de levée recommandé par Paul, cet argent mis dans les lire-lire chaque dimanche, ne pouvait révéler son efficacité avant un certain nombre de semaines, — par exemple avant la Pentecôte où Paul comptait se diriger sur Gorinlhe.
(2) La Première aux Corinthiens arriva à destination vers Pâques 55, et Paul a dû se fixer à Ephèse en 54 (voir comm. de I Co7'.,pp. lxxxvi-ss.). Négligeant dans I Cor. xvi les arguments relatifs à Timolhée, Apollos, Aquila et Priscille, qui n'ont valeur que de confirmation probable, attachons-nous à un autre qui nous paraît indubitable, la métaphore d'une « porte large » qui s'est ouverte (I Cor. xvi, 9; cfr II Cor. ii, 12, à Troas, et Col. IV, 3, où le sens est le même, et bien clair). Pareille figure ne peut être employée que pour signifier un début, l'entrée imminente ou toute récente dans une entreprise ; on parle ainsi quand on se trouve devant la porte d'une maison inopinément ouverte, ou qu'on vient à peine de la franchir, mais non une fois qu'on y est installé, et en plein travail. Ainsi Paul, quand il a dicté ce mot, venait devoir se dessiner de vastes perspectives pour l'apostolat d'Éphèse et de l'Asie, — ce qui arriva, d'après les Actes, après les quelques mois de
CIIAPITUE V. L!X
Qu'après qu'il eut quitté cette ville, où, d'après les AclcSy il avait fait un séjour de près de trois ans. Trois moins un, cela fait deux. Rappelons-nous encore que, après le départ d'Ephèse, l'Apôtre avait prêché en Troade (ii, 12-13), puis séjourné quelque temps en Macédoine, et que la composition" de son épître fut longue et entrecoupée, au moins qu'elle ne se fit pas en un jour. Il s'ensuit que la Deuxième Épître aux Corinthiens a été reçue des destinataires />/«s de deux ans après la Première Epître. Elle date, non pas de 53 (comme croyait
troubles que les Juifs avaient suscités au commencement de son séjour {Act., xix, 9, cfr 10-sss.); celle détermination est confirmée par la mention des « adversaires nombreux » et la mémoire des « bêtes sauvages » qui paraît toute fraîche, puisque Paul en frémit encore (I Cor. XV, 32). Que, pour profiter de cet heureux changement, il crût sufiîsant le temps qui allait s'écouler jusqu'à la Pentecôte, c'est à la fois le signe que les circonstances étaient fort prometteuses, au point que Paul se faisait peut-être quelque illusion et, dans son enthousiasme, se relança dans des projets universels (puisqu'il se priva de collaborateurs tels que Timothée et Eraste, qu'il envoya remplir une mission en Europe, v. infrà), et, encore plus vraisemblablement, qu'il vit, à peine entré par la « porte », toutes ses espérances s'élargir, et ses œuvres se multiplier sur place au delà de toute attente. Pour y suffire, il dut bien demeurer à Ephèse.
Une seule objection (cfr R. B. cet. 1935, pp. 610-s.) a, selon nous, de la portée. C'est que dans les Actes, xix, 21, la mission de Timothée dont il est déjà question I Cor. iv, 17, et qui est donc en cours lorsque Paul rédige son épître, paraîtrait n'avoir commencé qu'à la fin du séjour d'Ephèse. En effet, après le récit des succès de saint Paul en celle ville, le narrateur poursuit ainsi : w; 8s S7r>.y)pt69ri Taùi-a, eôeto ô IIaO).o; xtX., c'est-à-dire Paul résolut alors de s'en aller vers Jérusalem en passant par la Macédoine et l'Achjiïe (cfr I Coi: xvi), et, ayant envoyé en Macédoine Timothée et Eraste {Act. xix, 22), il demeura encore lui-même quelque temps (ÈTtédxev xpôv6v) en Asie. S'il fallait prendre ce texte tout à fait à la lettre, on conclurait sans doute que tout cela n'arriva qu'à la fin de son séjour, peu avant l'émeute des orfèvres {Act. xix, 23-sss.), et que par conséquent la composition de la Première aux Corinthiens, postérieure à l'envoi en mission de Timothée, date aussi de cette époque. Mais on sait que Luc n'est pas d'une grande acribie dans les questions chronologiques. Et déjà les mots È7i£(Txev xpôvov font naître quelques doutes sur ce calcul; car énéxstv, verbe d'intensité, marque avec une mesure de temps une prolongation notable, et, s'il faut prendre le xpôvoç en question sur la mesure totale des deux ans de succès signalés plus haut, au v. 10, nous sommes reportés pour le départ de Timothée et d'Erasle à une date qui n'est pas tellement rapprochée du départ de leur maître. D'autre part le taûxa ÈTcXYiptoOri est assez vague; on ne sait trop si le xaûta de 21 se rapporte à toute la brillante période de ministère des vv. 10-ss., ou seulement aux derniers épisodes relatés (mésaventure des exorcistes, combustion des livres d'occullisme) qui en avaient peut-être signalé les commencements. Aussi, quand nous écrivions notre commentaire del Cor., n'avions-nous pas vu d'objection à notre thèse de la date dans ce chapitre des Actes.
Je crois pouvoir ajouter une considération à celles-là. Le texte commun et « critique » de Act. XIX, 21, no me paraît pas d'une certitude incontestable. Au lieu de « wç ètcXyipwBy) TaOïa fÔETo ô riavXoçxTX. », le codex D porte simplement: « tote llauXoç ëGeto... », et l'on sait combien sont vagues ordinairement, dans le Nouveau Testament, les relations de temps marquées par tÔTe. Or, il y a des leçons « occidentales » dans les Actes qui semblent mériter plus de faveur que les critiques ne leur en ont accordé jusqu'ici (ainsi pour Act. xv, 29). Celte leçon du Claromonlanus pourrait en être une. La leçon commune «ô; Se èv:)r,çû>Qri Taùxa serait peut-être, elle, une amplification de tote, que les scribes auraient changé pour donner plus de plénitude à la phrase, plutôt que l'inverse, c'est-à-dire que tôte fût pris pour une simplification du texte primitif. Je livré cette supposition au jugement des doctes; mais pour moi, elle suffit, ajoutant son léger poids de doute aux incertitudes précédentes, à accroître ma persuasion que la date de 55 assignée à I Cor. ne rencontre aucune objection consistante dans les Actes. Luc, leur auteur, procédait par blocs de traits narratifs bien plus qu'il n'avait souci d'en marquer les rapports chronologiques.
LX INTRODUCTION
Harnack, suivant une chronologie périmée depuis qu'on a découvert la pierre de Delphes), ni de 56 [Ramsay, al.), mais de 57 {Lightfoot et la plupart), — probablement du milieu de l'année 57, peu do temps avant le retour de Paul en Grèce dont parlent les Actes, xx, 2-3.
Elle ne peut du reste se placer à une époque plus tardive. Et cette date (généralement admise) de 57, puisqu'il faut deux années bien pleines entre les deux épitres, finit d'assurer celle de 55 que nous avons soutenue pour la lettre précédente.