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CHAPITRE II

ANALYSE DE LA DEUXIEME AUX CORINTHIENS, — SON CARACTÈUE — SA DOCTRINE — SA PSYCHOLOGIE.

Ecrite en des circonstances si difficiles à préciser, la Deuxième Epître aux Corinthiens a l'air de défier l'analyse. On ne sait guère dans quel genre la classer, non plus qu'on ne saurait en classer l'auteur dans les catégories communes de la psychologie humaine. C'est une lettre, sans doute, une vraie lettre, suscitée par de pressantes contingences vitales, et non une « épître », au sens littéraire et artificiel; tout y déborde de vie personnelle et passionnée. Mais, outre qu'elle n'a rien dans la forme de didactique et de régulier (1), comment en caractériser le contenu? Ce n'est ni un traité doctrinal, ni une instruction disciplinaire, pas plus qu'une méditation, une diatribe ou un pur échange amical de nouvelles. Dans sa richesse, elle vaut tout cela, mais elle n'est pas cela. Il semblerait à première vue que Paul n'ait eu aucun plan en la dictant. En proie à une suite d'émotions tour à tour douces et violentes, il se livre à un long épanchement en treize chapitres, coupé seulement par la recommandation plus impersonnelle d'une entreprise de charité (ch. viii-ix), et terminé (ch. xiii) par des avertissements au sujet d'une visite qu'il va faire bientôt. Impossible de répartir cette matière sous des titres bien tranchés, comme on peut le faire aisément pour la Première aux Corinthiens. Tout souci de logique a l'air absent; il faudrait, pour bien comprendre à fond cette missive, se laisser aller à tous les mouvements de l'âme de l'Apôtre, à une « logique de sentiments » qui n'a rien de banal, et qui est bien faite pour dérouter les critiques trop intellectualistes venus l'examiner du dehors portant en main leur petite machine à découper concepts et arguments. On devrait juger Paul comme un poète — quoiqu'il n'en soit pas un; ou plutôt, — la comparaison n'est pas trop audacieuse, — nous nous trouvons à peu près, en face de cette lettre, dans la situation d'étrangers qui tomberaient sur un fragment de la correspondance échangée entre des amoureux, et, à travers tendresses et plaintes exprimées la plupart du temps à demi-mot, chercheraient à découvrir toutes les circonstances de leurs relations, — lorsque l'auteur de la lettre se bornait à des allusions volontairement vagues faites aux péripéties d'une affection qui a eu ses joies et ses tristesses, mais que lui, surtout s'il s'agit des tristesses, s'est bien gardé de remettre dans un jour trop crû, ne voulant pas les réveiller. Le style s'en ressent, surtout dans les premiers chapitres, où Paul ne cherche à être clair que pour les destinataires de sa lettre, en leur laissant même à

(1) Windisch, sans doute par mode d'exercice, a voulu nommer les divers genres de style qui y apparaissent, d'après des classifications de Pseudo-Démétrius de Phalère et de Pseudo-Libanius (= Pseudo-Proclus-Platon) : tutto; âTto^ovïiTtxô;, t. xa-ci^Yopiy.ôi;, %. ôveiSta-Ttxô;, T. al'tio>,oYix6ç, etc. (« Der zweite Korinlherbrief », Einleitung, i, 3, pp. 8 s.).

CHAPITHE II. XV

deviner. De plus, songeons que l'un des correspondants est une des âmes les plus riches, les plus ardentes et les plus souples que connaisse l'histoire, et que l'autre n'est pas une personne; c'est une communauté, une église, formée d'éléments très divers, qui s'est trouvée, successivement ou simultanément, en rapports très variables avec l'écrivain. L'analyste voudrait donc posséder, pour être à hauteur de sa tâche, beaucoup de psychologie, de sympathie humaine, un art consommé d'entrer dans l'âme d'autrui pour y lire les intentions les plus discrètes. C'est dire que les critiques, et surtout ceux-là qui ne vivent pas de la foi de Paul, ne sauraient, sans sullisance, se flatter d'élucider complètement les faits qui ont donné lieu à ces épanchements mêlés aux retours d'une sensibilité blessée. Heureusement, dans l'expression de ses sentiments, malgré toute la réserve de ses allusions, Paul reste d'une franchise admirable; son cœur et son esprit, unifiés en Dieu, montent fréquemment à des hauteurs sereines d'où la lumière se répand sur tout le reste. Chaque lecteur attentif et humain peut donc comprendre assez de cette épître pour en jouir profondément. Son but, Paul ne l'a pas marqué en termes de professeur, de prédicateur ou de théologien. Il n'indique même pas aux premiers mots, ainsi qu'il l'a fait dans la Première Épître et dans l'Épître aux Romains, qu'il est « apôtre « par un appel direct et tout spécial (xXr,To<;), comme lorsqu'il voulait procéder à un déploiement d'autorité magistrale. On dirait une lettre privée, dont l'intention toute simple est de convier des disciples très chers à se réjouir avec lui de ce qu'il vient d'échapper à un péril mortel. Mais il ne faut pas s'y laisser prendre ; Paul nous est connu, si l'on peut parler ainsi, pour ses saintes et loyales astuces. S'il donne libre jeu à ses sentiments pour le détail de ce qu'il devra dire, — autant que prudence et charité le lui permettront, — on verra bien, mais une fois seulement qu'on aura lu la plus grande partie de sa lettre, qu'il avait dès le début un seul dessein, un dessein d'apostolat bien arrêté, dont rien ne l'a écarté malgré les apparences. On comprend le but, parce que le but est atteint, et qu'on s'y est trouvé transporté sans avoir bien su où l'on allait à la suite de cet impétueux épistolier : il n'était autre que de rétablir toute son autorité de père sur l'église de Corinthe, — pour le bien de l'église elle-même, par amour du Christ et des lecteurs, — parce que cette autorité avait pu sembler ébranlée; à cet effet, Paul cherche à regagner toute la confiance de Corinthe, non pour l'unique satisfaction de son propre cœur, mais afin de pouvoir procéder, avec l'appui d'une communauté redevenue bien docile, au redressement parfait des mœurs chrétiennes, et à de nouveaux succès apostoliques où les fidèles l'aideront en ses conquêtes ambitieuses. Ainsi cette lettre de sentiment est celle d'un homme d'action au génie tout à fait pratique.

Nous comprenons donc alors que ce but était indiqué, à ne pas s'y méprendre, dès le chapitre i°% au p. ik, où Paul souhaite que les Corinthiens reconnaissent pleinement ce qu'il est pour eux, un sujet de gloire devant Dieu, et au ch. JVy i'. 15, où il explique sa franchise dans les descriptions de sa vie, et montre que tout ce qui lui arrive est destiné à grandir l'épanouissement de la grâce divine en ses disciples. Mais il faut d'abord qu'ils sachent fermer la bouche à ceux qui rabaissent son caractère et son autorité ( V, 12) ; il doit leur sauter aux yeux qu'il est, dit-il avec une litote, !'« homme du Christ » au moins autant que ses détracteurs [X, 7). L'esprit dans lequel il mène toute sa défense est

XVI INTRODUCTION

bien marqué dès les premières lignes, au ch. 1, 5-7 : il a confiance dans l'union foncière de leurs cœurs, à lui et à eux, dans l'unité de leur vie profonde, toutes les épreuves que Dieu lui inflige devant contribuer à leur consolation et à leur affermissement.

Cette apologie — qu'on pourrait aussi bien appeler, avec Dom Delatte, un « examen de conscience » public, tant elle reste humble — fait réellement l'unité de l'Épître; elle se mêle k toutes les pages, et les élévations doctrinales impersonnelles, si importantes qu'elles soient, n'arrivent qu'occasionnées par elle. Après avoir été insinuée dès le ch. 1''% v. i4, elle commence de fait, d'une manière systématique, non pas au chapitre x, mais dès le début du ch. m, i-3. On pourrait même la faire remonter plus haut, jusqu'à 1, 15; seulement, dans les deux premiers chapitres, Paul ne se défend encore qu'au sujet de deux événements particuliers qui ont fait naître des malentendus : un changement dans ses plans de voyage, et l'envoi à.huie lettre dont le ton a paru dur. Il reviendra encore sur cette lettre, au ch. VU, mais, dès les ch. III-l V ses explications sont devenues bien plus compréhensives, et il s'est mis pour de bon, sur toute la ligne, à la revendication de ses droits.

C'est d'abord une apologie générale, descendant des plus hauts sommets de la doctrine, pour faire ressortir la dignité et l'autorité de tous les vrais apôtres, en tant qu'ils sont les ministres autorisés de r« esprit », les représentants authentiques du Christ, des hommes par conséquent à qui toute sainte hardiesse est permise; puis, de X à XIII, Paul descend de là aux points particuliers sur lesquels l'attaquaient ses ennemis; l'apologie devient alors entièrement j»e/'50/z/ze//e. Mais le grand moyen de défense est toujours le même; c'est que Paul est, comme les autres apôtres, et lui d'une façon particulièrement visible, un instrument qualifié du Christ, marqué à l'empreinte de sa mort rédemptrice et de sa glorieuse toute-puissance.

L'« apologie » présente donc plusieurs phases, très exactement trois : la première et la dernière concernent Paul spécialement, l'intermédiaire est universelle (schéma a-b-a, habituel à l'auteur). Une fois que certains nuages récents ont été dissipés dans la première, Paul montre la grandeur de la vocation apostolique en soi, ce qui lui est occasion d'exalter l'Alliance nouvelle, par laquelle r« ancienne » est abrogée dans ses matérialités; puis, revenant à sa propre personne, il fait voir par le détail de ses travaux et de ses souffrances de tout genre, accompagnant d'extraordinaires faveurs divines, qu'il est bien <i l'homme du Christ », muni des pouvoirs d'En-Haut pour mener les Corinthiens au salut, ce à quoi ses prétendus concurrents ne sauraient prétendre.

Le développement est d'une logique vécue et supérieure, inattaquable pour qui en a saisi les grandes lignes. Cependant il est quelque peu obscurci par le fait de brusques coupures (après le ch. vu et le ch. ix), où Paul a l'air de passer subitement d'un sujet à un autre tout disparate. Mais en réalité il y a un lien étroit, quoique l'auteur ne l'ait pas souligné, entre la première partie, Ï-VII, et les deux autres, VIII-IX et X-XIII ; elle leur sert de préambule commun à toutes deux. Paul y a réglé les choses du passé, et, estimant avoir pu ainsi regagner les cœurs, il « s'enhardit » avec ses fidèles {VII, 16), pour traiter avec beaucoup de franchise deux points importants qui concernent le présent et V avenir [Godet] : l'achèvement de la collecte qui a une immense importance

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