XXVIII INTRODUCTION
Paul ne s'adresse pas à ces judaïsants, puisqu'il écrit à la communauté, composée en majorité de gentils. Mais comme, d'autre part, c'est souvent de la Loi que Paul traite dans son Épître, la question, dans ses termes les plus précis, est de savoir si Paul, qui argumente contre des judéo-chrétiens, argumente contre un parti dont il connaît la présence et l'influence à Rome ?
Or il semble que la réponse doit être négative. Cornely se sert de termes un peu emphatiques, quand il déclare : doctrinam ergo, quam a S. Petro eiusque discipulis acceperant, cum sua ipsius praedicatione plane consentire neque quidquam eis déesse persuasum hahuit, quod sua institutione suppleri deberet (p. 13), mais enfin on ne saurait conclure de l'Épître elle-même la présence à Rome d'un parti judaïsant actif, môme modéré, même en minorité, ayant cependant acquis assez d'empire pour déterminer l'Apôtre à intervenir contre lui.
Et en effet, dès le début, Paul loue la foi des Romains (i, 8), et n'annonce nullement l'intention de la corriger ni même de la préserver contre des suggestions délétères. Ce ne sont point là simplement des procédés pour capter la bienveillance. Quel qu'ait été le désir de Paul de s'assurer les bons offices des Romains pour son ministère, il était trop sincère pour rendre grâces à Dieu d'une foi qui, en réalité, eût risqué d'être compromise par des préjugés judaïsants. Ce n'est point ainsi qu'il parle aux Galates, et une erreur adoucie, peut-être par là même plus dangereuse, ne l'eût pas trouvé indifférent. Sans doute il n'était pas incapable de discuter avec calme, mais il lui eût été bien difficile de contenir l'expression de son inquiétude. Ce qui est encore plus caractéristique que les compliments du début, c'est l'effusion si confiante qui termine l'Epître (xv, 23 ss.). Les aumônes qu'il porte à Jéru salem seront-elles bien reçues des « Saints » ? Il se recommande pour l'obtenir de Dieu aux prières de ses chers Romains. Après cette négociation épineuse, son séjour à Rome lui apparaît comme un délice spirituel. C'est qu'il se sent d'accord avec cette église déjà grande et dont l'importance lui est connue. Qu'il y ait eu alors à Rome des agitateurs, nous le concédons contre ceux qui ne voient dans l'avis de l'Apôtre (xvi, 17) que la dénonciation d'un péril futur. Mais ils n'avaient point troublé la foi de la communauté. A ces intrigants, masqués sous des dehors édifiants, il consacre un paragraphe, sur le ton de l'Épître aux Galates. C'est la meilleure preuve que l'Épître aux Romains n'était point une polémique contre eux. Quand il a flairé des judaïsants, et des judaïsants déguisés, il n'a pas hésité à les dénoncer. Comment aurait-il polémisé contre d'autres judaïsants sans le dire (1) ?
(1) Si l'on regardait xvi, 17 comme incompatible avec la pureté de la foi romaine qui ressort de toute l'épître, il serait plus cri tique de supposer que ce passage a
INTRODUCTION. XXIX
Mais, objecte Lipsius, Paul s'adresse à eux en effet. Ce sont eux qui sont en scène et qui font des objections. Faut-il regarder cette discussion comme une suite de figures de rhétorique, ou comme une argumentation, très modérée, mais qui vise néanmoins des adversaires? Les textes qu'on peut alléguer sont beaucoup moins véhéments que ceux de l'Épître aux Galates, mais ils ont trop de chaleur et un accent trop animé pour n'être qu'un exercice académique. Lipsius cite m, 1 ss. 31; IV, 1; VI, 1. 15; vu, 7. 13; ix, 14. 19. 30; xi, 1. 11.
L'argument est assez spécieux, mais il a perdu beaucoup de sa valeur depuis qu'on a comparé le style de Paul à celui de la diatribe, prédication, discussion, exhortation, telle qu'elle était pratiquée par les stoïciens et les cyniques. Ils se proposaient un but beaucoup plus concret que les récitateurs de tragédies, et on ne saurait leur refuser l'intention d'atteindre les âmes et de les réformer. Et c'est prôoiséraent pour cela qu'ils se servaient de ce style très mouvementé qui mettait en scène l'adversaire. Paul ne se comporte pas autrement.
Mais, dit encore Lipsius, lorsque l'Apôtre témoigne une si tendre compassion pour son peuple, un attachement si profond à ceux qui sont de sa race, n'est-ce pas pour adoucir dans l'âme des judéo-chrétiens de Rome l'amertume de ses déductions théologiques? N'est-ce pas une manière de les persuader de ses bonnes intentions ?
Il se pourrait; mais il se pourrait aussi qu'il ait simplement voulu mettre encore plus en lumière son attachement à la vérité, plus fort que ses sentiments les plus intimes, et donner à entendre aux gentils qu'il ne rougit pas de sa race. Quand, dès le début, il réserve les privilèges des Juifs, c'est, d'après M. Feine, pour prémunir les gentils contre la tentation de mépriser les Juifs. Mais, d'après M. Ktlhl, c'est au contraire pour encourager les gentils en leur montrant dans l'Évangile plus que ne conférait l'Ancien Testament. Tant il est malaisé de changer les raisonnements pauliniens en avis de direction personnelle !
Cependant l'opinion de M. Feine peut du moins s'appuyer sur un texte formel. Paul a recommandé l'humilité aux gentils à propos des Jttifs (xi, 20). Si ces gentils représentent, comme nous l'avons dit, la majorité ou plutôt le « bloc » de l'Église romaine, nous avons ici l'indication la plus précieuse sur les tendances de cette communauté. Étant en majorité d'origine païenne, elle était moins exposée à être séduite par les judaïsants qu'à faire peu de cas des fidèles d'origine juive. C'est pour cela même que Paul dit si fièrement qu'il est juif, qu'il n'a pas cessé d'aimer les Juifs, et même que, quand il travaille à la conversion des gentils, celle des Juifs est encore sa suprême espérance (xi, 13).
été emprunté à une autre lettre de Paul, plutôt que de juger d'après lui, ou plutôt de détourner tout le reste de son sens naturel. Voir le Commentaire sur xvi, 17.
XXX INTRODUCTION
On a la même impression à propos de la querelle sur les aliments. Les faibles, pensons-nous, ne sont point des judaïsants, mais des ascètes. Seulement il 'viendra encore moins à la pensée que les forts aient été des judéo-chrétiens. Paul est avec les forts pour les principes, mais c'est eux qu'il veut persuader et entraîner, par la charité de Jésus- Christ, à l'indulgence et au sacrifice, à ne pas se complaire en soi.
Si donc l'Épître aux Romains doit nous éclairer sur les besoins spirituels de la communauté, voilà bien des textes formels et dont il faut tenir compte. Ils ne sont pas du tout dirigés contre un envahissement de l'esprit judaïsant.
Ce qui en résulte bien plutôt, c'est que les Romains, gentils convertis en majorité, presque seuls durant quelques années, ont été tentés de quelque superbe à l'endroit des Israélites. Si c'est bien aux gentils que Paul s'adresse, et s'il devait absolument faire une leçon à ses correspondants, celle qu'il leur a faite est une leçon de modestie, d'humilité, de charité. Encore une fois tout s'explique très bien si l'on suppose que l'Apôtre, dans la période où ses compatriotes rentraient à Rome, et des Juifs ses amis comme Aquila et Prisca, ait appréhendé chez les Romains un peu de dédain pour ses humbles collaborateurs. Ce n'est pas pour cela qu'il a écrit son épître ; mais c'est la seule tendance que l'épître laisse entrevoir chez les Romains.
Quand on lit les chapitres ix à xi avec cette pensée, que Paul le juif parle à des gentils dédaigneux, les manifestations sentimentales de l'Apôtre pour sa race sont d'une délicatesse qui touche; parties du c(teur, elles vont au cœur. Entendues comme une sorte de précaution oratoire à l'égard des judéo-chrétiens ses adversaires, elles sont à peine dignes de lui.
Cette raison n'est peut-être qu'une impression personnelle, mais chacun pourra en essayer l'efficacité. Ce fut pour moi une vraie lumière quand je me suis résolu, après beaucoup d'essais infructueux, à lire l'Épître aux Romains comme une lettre adressée à une communauté composée en majorité de gentils, dont la foi n'était ni imbue, ni menacée d'erreur judaïsante, mais qui se montraient un peu raides envers ceux parmi lesquels l'Apôtre se comptait par le sang et parmi lesquels il avait tant d'amis et de fidèles collaborateurs. C'est en particulier ce qui éclaire le mieux l'appel à la miséricorde adressé aux gentils comme tels (xv, 7-12) et les longues salutations de la lin.
Ce n'est donc pas parce que les Romains étaient judaïsants que Paul leur a écrit cette épître. Notre résultat est purement négatif, mais nous laisse plus libres de chercher ce but directement.