‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 14 sur 110 · LETTRE OU ÉPÎTRB? SON BUT · texte numérisé non relu

LETTRE OU ÉPÎTRB? SON BUT

On a beaucoup discuté sur le but que se proposait saint Paul en écrivant aux Romains. M. Godet s'est cru obligé d' « énumérer environ une soixantaine d'auteurs, dont les solutions diffèrent presque toutes par quelques nuances » (1). Heureusement lui-même a pris soin de ramener tous ces critiques à deux groupes : ceux qui sont plus frappés du caractère systématique de la lettre, à la tête desquels on peut placer le P. Cornely et B. Weiss, et ceux qui se préoccupent surtout des circonstances, personnelles aux Romains ou à Paul, qui l'auraient déterminé à écrire. La controverse continue, mais, depuis qu'on s'efforce d'éclairer les faits littéraires et linguistiques du Nouveau Testament par les documents contemporains retrouvés sur les papyrus, elle a pris un caractère un peu différent. Tandis que nous ne connaissions guère comme lettres anciennes que des écrits littéraires, traitant de sujets plus ou moins sérieux, même quand elles s'adressaient à une seule personne, nous possédons maintenant tout un recueil de véritables lettres, écrites au jour le jour, sans aucune prétention littéraire, ayant pour but de régler das questions pendantes ou d'exprimer des sentiments intimes et n'ayant guère d'intérêt que pour leurs destinataires. M. Deissmann donne aux premiers écrits le nom d'épîtres, aux seconds le nom de lettres, et il conclut résolument que les Épîtres de saint Paul sont des lettres qui ne sont devenues des épîtres que par la vénération qu'elles ont inspirée (2).

Il ne faudrait cependant pas que la question du caractère de l'Êpître aux Romains devienne une question de mots. S'il est bon de distinguer les genres littéraires, ce doit être aussi afm de mettre à part certains cas qui ne rentrent dans aucune catégorie bien tranchée.

Il faut d'abord reconnaître que l'ouvrage est vraiment une lettre. Paul écrit aux Romains, et s'il a espéré que sa lettre, lue par d'autres, leur serait fort utile, cependant c'est à la communauté de Rome qu'il s'adresse et dans son intérêt. Il sait, du moins dans les grandes lignes, ce qui se passe à Rome, et il donne pour cela des conseils appropriés, surtout

(1) Godet, Commentaire, I, 110.

(2) Lichi vom Osten, p. 166.

XXXII INTRODUCTION

dans la partie morale. Il a d'ailleurs pour écrire aux Romains une raison spéciale : il désire depuis longtemps les voir, et, son voyage étant encore retardé, il ne veut pas attendre plus longtemps pour entrer en contact avec eux. 11 est à un moment précis et solennel de sa carrière. Jetant les yeux sur le passé, il se rend cette justice, ou plutôt il rend cet honneur à la grâce de Jésus-Christ, qu'il a achevé sa carrière en Orient. Il se hâte d'en finir avec Jérusalem, de mettre le sceau à ses rapports avec ses saints. Il aspire maintenant à conquérir l'Espagne. S'IL n'ambitionne pas de convertir Rome elle-même, c'est que l'évangélisation y est en bonne voie. Mais alors les Romain» pourront l'aider dans sa nouvelle tâche. Il compte sur eux et le leur dit (xv, 24). Ce sont bien là les circonstances du temps et du lieu; c'est l'expression de sentiments particuliers à celui qui écrit envers ses correspondants. Qu'on y ajoute les caractéristiques des lettres privées, les formules polies au début, à la manière des papyrus, les salutations à la fin. Et ce n'est point faire injure à l'Épître aux Romains que de ne pas la classer dans la littérature. Paul ne songea certainement pas à plaire par l'ingénieuse exposition des idées du par la rencontre d'expressions heureuses. Celui qui parle est un missionnaire, un apôtre; il s'échauffe, il laisse parler son cœur, il ouvre son âme, comme on le fait dans une lettre où l'on est sûr d'être compris; et s'il expose des vérités spéculatives, c'est qu'elles doivent être .pour les Romains lumière et vie. Ce n'est point là traiter un thème à la façon des lettres de Sénèque à Lucilius, ni faire à la littérature cette part qu'un Cicéron ne pouvait lui refuser même dans ses lettres à Atticus.

L'Epître aux Romains est donc bien une lettre. Mais personne ne peut faire qu'elle ne constitue en même temps un corps de théologie. Nous essaierons plus loin d'en déterminer le sujet, mais, quel qu'il soit précisément, c'est certainement un enseignement dogmatique d'une portée générale. Si l'on ne rencontre aucun cas semblable — ne disons plus dans la littérature, mais dans les écritures anciennes — , il faudra simplement eonclure que ad Romanos a un caractère particulier. De sorte cependant que si le nom d'Epître est réservé aux lettres qui sortent de la correspondance personnelle et familière, il faudra continuer à dire Épître aux Romains.

On le voit, la distinction des genres ne nous a pas avancés beaucoup ; en définitive, c'est toujours l'ancienne question qui revient : Pourquoi Paul a-t-il adressé aux Romains une lettre traitant un thème général ? Etait-ce pour répondre à un besoin spécial de cette lÉglise? Ou a-t-il simplement dédié aux Romains sous forme de lettre un traité destiné à tous les fidèles ?

En parlant des tendances doctrinales de l'Église romaine, nous avons déjà répondu négativement à la première alternative de la question.

INTRODUCTION. XXXÎII

'Quelques auteurs ont pensé que le caractère d'une lettre doctrinale exige absolument que l'on vise un point faible chez ses correspondants. Reconnaissant que l'Église romaine n'était point agitée encore par les judaïsants, ils ont pensé que Paul avait pourvu à l'avenir (1). Mais cette raison ne donne qu'une apparence de satisfaction. Le péril des judaïsants existait partout. Pourquoi prémunir les Romains plutôt que d'autres? Assigner ce but à l'Épître, c'est confondre une brève recommandation (xvi, 17) avec le corps même de l'Épître.

Sommes-nous donc contraints de regarder la lettre aux Romains comme un traité dédié à l'Église de Rome? Mais alors ce ne serait plus une lettre. En réalité il y a une solution moyenne.

En j)areille matière on distingue ordinairement et avec raison l'occasion et le but. Sur l'occasion, tout le monde est d'accord. Paul voulait préparer les Romains à sa visite. Mais le but? Le but, il l'a dit lui-même, c'était d'accomplir son ministère auprès des gentils (xv, 15 s.). Mais enfin quel rapport entre ce but efc le thème choisi? C'est ici que l'occasion donne quelque lumière. Paul, répétons-le, se préparait à inaugurer son ministère dans de nouvelles régions. L'entrée aux bords mystérieux du monde occidental était Rome, qui était en même temps, parla langue grecque qui s'y était propagée, le terme de l'Orient; ou plutôt c'était la cité maîtresse, arbitre des destinées de l'Orient et de l'Occident. La communauté chrétienne de Rome, déjà connue de tous pour la docilité de sa foi, était appelée, même à ne juger que par sa position centrale, à exercer une grande influence.

L'évangile de Paul était celui des Apôtres, mais plus que personne il avait prêché la grâce de Jésus-Christ, l'inutilité de la Loi, et pour cela même, plus que personne il avait été en butte à des attaques passionnées, non seulement de la part des Juifs restés juifs, mais aussi de la part des Juifs convertis. Après les premières controverses dont la lettre aux Galates réfléchit encore Tardeur, iL avait eu le temps de mûrir sa doctrine. Gomment n'aurait-il pas désiré de l'exposer à tous les fidèles dans toute son ampleur? Mais peut-être n'aurait-il jamais réalisé ce désir. L'occasion s'offrait à lui. Puisqu'il devait entrer en relations avec les Romains, leur demander une sorte de recommandation pour des régions plus lointaines, n'était-il pas à propos de leur présenter sa doctrine en même temps que sa personne? Non qu'il les fasse juges de la vérité de ce qu'il enseignait. C'est lui qui est l'Apôtre, instruit par Jésus-Christ, envoyé par lui. Il a conscience que les Romains profiteront de sa doctrine. Il sait qu'il est d'accord avec eux sur

(1) P. P. Prat, La théologie de saint Paul, p. 261 : « S'il y a des dangers, c'est pour l'avenir, et la solennelle mise en garde contre les fauteurs de troubles, ou pour mieux dire l'Épître entière, a pour but de les conjurer. )>•

iîriTRE AUX ROMAINS. C

XXXIV INTRODUCTION

les principes de la foi. Mais ne leur restait-il rien à apprendre (1)? Pour qui, même aujourd'hui, l'Épître aux Romains n'est-elle pas une source inépuisable de lumière? Les Romains n'étaient pas judaïsants, mais ils avaient sans doute entendu parler des controverses, et, selon toute apparence, leur pureté de foi était sur ce point plutôt une simple possession de la vérité qu'une conviction éclairée après discussion des arguments. 11 fallait les instruire. La lettre n'est pas polémique, puisqu'elle ne s'adresse pas à des adversaires. Elle n'est point apologétique, parce que Paul ne songe pas à se défendre personnellement, sinon peut-être dans la mesure où l'exposition de la vérité est la meilleure apologie de celui qu'on a voulu rendre suspect d'erreur. C'est un enseignement adressé aux Romains, qui convenait bien à leur situation, et qui dut leur être fort utile. C'est une lettre mais traitant le sujet le plus important pour le monde chrétien tout entier.

(1) C'est ce dont le P. Gornely ne tient pas. compte quand il caractérise l'Épître lanquam spécimen qaoddam praedicationis (p. 13).

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