Style
Par style on entend ici ce qui regarde l'arrangement des phrases et des mots. Le principe directeur a été posé par saint Augustin [De doclr. christ. lY, 7) : sicut ergo apostolum praecepta eloquentiae secutiim fuisse non cUcùnus, ita quod eius sapientiam seciita sît elo' quentia non negainus.
XL VI INTRODUCTION
C'est faire injure à l'Apôtre que de se le figurer — comme eût dit un Asiatique, — alignant à dessein des figures de rhétorique. Lui-même nous a dit ce qu'il pensait de ces recherches : ô Xoyo; [xou xal 10 xTipuyii-a l>.o\i oùx Iv Ttetôotç ffocpi'aç )idYOt(;, àXX' ev àTroSsiÇei TrvEuuaTo; xa\ Suvajxewi; (I Cor. II, 4), et encore : el Se xal ISitoxviî x^ Xoya), àXX' où xr^ y^wast (II Cor. XI, 6).
Encore plus était-il incapable de poursuivre des cadences rythmiques. A la vérité, à certaines époques, il y a des manières d'écrire affectées auxquelles on ne peut se soustraire, précisément si l'on ne soigne pas son style. Mais la mode des constructions rythmiques n'était point alors tellement générale. Ce fut une tentative vraiment paradoxale de M. Blass de prétendre que Paul, tout en réagissant contre le maniérisme outré d'Hégésias de Magnésie (Sipyle), avait employé quelques-uns des artifices de la prose asiatique, et des plus raffinés, en construisant sur le même rythme soit des fins de phrase, soit des commencements, soit un commencement répondant à une fin. Le plus étrange c'est qu'il n'aurait pas employé ce procédé dans l'Épître aux Romains, très longue, parce que cela lui aurait pris trop de temps, mais bien dans l'Épître aux Galates où l'on voyait jusqu'à présent l'épanchement spontané de son indignation et de sa tendresse (1).
Ce contresens, ou ce manque de tact, traité d'erreur vénérable — c'est-à-dire émanant d'un vénérable philologue — par M. Deissmann (2), a été si mal reçu que l'éditeur-correcteur de la Grammaire du N. T. de Blass en a fait disparaître les traces (3).
Tout ce qu'on peut concéder sur le soin que Paul prenait de son style, c'est qu'il a cherché parfois — nous en verrons les exemples — à s'exprimer d'une manière ingénieuse pour frapper plus vivement les esprits. SaVait-il qu'il employait alors une figure et quel était le nom de cette figure? Il n'importe. Il était trop apôtre pour chercher à plaire par le style, mais trop apôtre aussi pour se priver des ressources que lui offraient son imagination et sa connaissance des nuances pour mieux exprimer une idée.
Ce premier point, surtout négatif, de l'appréciation de s. Augustin n'est-il pas déjà une révélation sur le tempérament littéraire de Paul, hellénique ou sémitique? Qui écrivait alors en grec, qu'il fût né en Grèce, en Egypte ou en Asie, sans se préoccuper de plaire, et sans
(1) Fr. Blass, Die Rhytmen der asianischen und rômischen Kunsiprosa(Pau\us — Hebraerbrief -— Pausanias — Cicero — Seneca — Gurtius — Apuleius), Leipzig, 1905.
(2) Theplogische Literalurzeitung, 1906, c. 232.
(3) Friedrich Blass' Grammutik des neuieslamentlichen Griechisch, Vierle, vôilig neiigearbeitete Auflagc besorgt von Albert Debrunmer, 1913.
INÏKODUCÏIO-N, XLVU
être convaincu que le moyen d'y parvenir, c'était de suivre les règles de l'éloquence (1) ? Les néo-liellénisants ont peut-être exagéré le caractère non littéraire des lettres de Paul. Ils montrent que les nombreuses lettres que nous possédons maintenant sur papyrus sont écrites par des non-sémites, dans un grec semblable, qui était le grec courant. Ce qu'on a pris chez Paul pour des sémitismes, n'est, le plus souvent, que ce caractère désarticulé du style, propre au langage parlé. Paul a écrit parce que ceux auxquels il voulait dire sa pensée étaient éloignés, mais il a écrit comme il aurait parlé. Mais à supposer que cela soit vrai, comme il faut bien avouer que les lettres de Paul dépassent de beaucoup les sujets familiers, qu'elles touchent aux plus hautes questions, on se demande donc si un Grec, c'est-à-dire un esprit cultivé imbu de la rhétorique grecque, aurait traité ces sujets de cette façon. 11 semble bien que non; du moins on ne peut citer aucun exemple analogue. C'est donc une révolution qui se produit, mais elle se produit dans le monde grec. Est-ce par un respect exagéré, ou n'est-ce pas plutôt parce qu'ils n'ont pas comprië la portée de cette révolution que les auteurs les plus célèbres des Histoires de ]a littérature grecque n'ont pas même nommé Paul? M. U. von WilamowitzrMoellendorff en jugeait mieux, quand il disait à peu près que Paul parle grec, sans dépendre d'aucune école, ni d'aucun modèle ; il dit ce qui lui vient du cœur. C'est un classique de l' hellénisme, parce que, dans ce monde de la forme conventionnelle, de la beauté plate, des lieux communs, il a un manque de forme qui repose, et cependant un style adéquat aux pensées et aux sentiments (2). Et il est assurément piquant que M. Nor'den ait fait sien ce sentiment, quoique le style de Paul lui paraisse plutôt non-grec.
C'est que, par-dessus les grammairiens d'Alexandrie et de Pergame, par-dessus les rhéteurs asiatiques, précieux ou emphatiques, sans se soucier de l'atticisme archaïsant déjà à la mode, Paul possède l'esprit d'action des anciens attiques classiques. Certes, sa phrase ne ressemble guère à la leur. Mais comme ils ont rejeté systématiquement les faux ornements de la rhétorique de Gorgias pour que leur style ne soit que le vêtement d'une parole précise, allant au but, véhémente quand il fallait, Paul, simplement parce que le succès littéraire lui paraissait de peu de prix, est allé tout droit à ce qui est la vraie beauté du style. Par l'intention du moins et par la force de la pensée, par la fermeté de son accent, nous pouvons dire de lui, comme Cicéron des orateurs attiques : Haec enim aetas effudit hanc copiam et, ut opinio meafert sucus illi
(1) Epictète est venu plus tard et n'est pas dans la tradition lilléraire. Arrien, qui savait écrire autrement, a tenu à conserverie caractère familier de ses entretiens.
(2) Cité par Norden, Die antike Kimslprosa, p. 237.