‹ Saint Paul [microform] (volume 2)Chapitre 20 sur 110 · XLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVIII INTRODUCTION

et sangiiis incorruptus risque ad hanc aetatem oratorum fuit, in qua naturalis esset, non fucatus nitor [Brutus, xxxvi).

Or le difficile est précisément de dire en quoi consiste cet éclat non fardé, mais naturel. Le fard de la prose antique, c'était l'usage de figures trop recherchées, l'emploi des mots et des tournures poétiques, la poursuite d'un rythme qui, sans être un mètre poétique, n'allait pas sans chevilles et sans mots transposés, moins dans l'intérêt de la pensée que dans celui de la cadence. Nous avons déjà exclu le rythme artificiel, ramenant les mêmes mètres surtout à la fin des phrases (Ttaoi xal iràoraiç -Z—-^ esse videatur -ww^-d), et nous avons parlé aussi du choix des mots. Le thème des figures est beaucoup moins nettement déterminé. C'est l'ornement et la beauté même du discours ; c'est aussi ce qui le rend ridicule et méprisable. On est la limite ? Et surtout, pour s'en tenir à la question proposée, en quoi la période grecque, si elle n'est que spontanée, se distingue-t-elle de la phase sémitique?

Il est d'autant plus difficile de distinguer leur vraie nature que toutes deux offrent de singulières analogies. Dans la littérature de tous les peuples, la construction d'une phrase ornée suppose plus ou moins l'antithèse et le parallélisme, et,, en dépit des apparences, et de deux génies si opposés, le grec et l'hébreu ont développé beaucoup, et presque dans le même sens, ces deux modes de rehausser la pensée.

Les fameuses figures de Gorgias (ropyieta cyy-4aaxa), bannies après un succès passager par le goût pur des Attiques, apparurent de nouveau dans la littérature asiatique. Si elles ne sont pas le fruit le plus naturel de l'esprit hellénique, elles ont eu toujours beaucoup de succès parmi ceux qui parlaient grec. Or elles consistent dans l'emploi de l'antithèse, ou au contraire du parallélisme (Tudpiaov IffoxoAov), soit que les mots s'opposent ou se répondent l'un à l'autre, répétés au début des cola [anaphoré) ou à la fin {antistrophe) ^ ou que des mots différents forment un jeu pour l'oreille [paronomase). Chez les Sémites, tout cela est compris sous le nom de parallélisme, parce que nous sommes habitués à nommer parallélisme soit le synonymique, qui reprend en deux cola la même pensée, et le synthétique, qui l'achève en deux cola, soit même l'antithétique, qui place une opposition dans le second colon. A ces règles connues depuis Lowth, on a ajouté récemment des remarques sur le parallélisme des phrases et même des strophes entières ; par exemple, plusieurs strophes commencent par la même idée et contiennent le même mot {responsio), ou le mot du début se répète à la fin, ce que M, D. H. Millier a nommé inclusio, mais que les Grecs auraient pu qualifier de crujjLTrXoxo. Lorsque le savant viennois compara à la poésie des prophètes d'Israël et du Coran les chœurs des Phéniciennes d'Euripide, insinuant que l'art avait suivi le même chemin que les femmes de Phé-

INTRODUCTION. XLIX

nicie (1), les hellénistes protestèrent vivement. Ce fut avec raison. Mais il leur fut moins facile de distinguer nettement le peirallélisme grec du parallélisme sémitique.

Le problème paraissait assez aisé àNorden quand il écrivait Die antike Kunstprosa. Alors il nommait grec le parallélisme des mots et sémitique celui des pensées.

Certains cas sont, en effet, parfaitement clairs. Personne ayant un peu l'habitude des langues sémitiques n'attribuera à un Sémite la délicieuse et puérile période de Gorgias, si finement balancée :

Ti votû àTcîiv Toïç àvSpdcci toutoiç àv Seï dvSpàffi Ttpoffsïvai j ■ Ti ^è xat TTpocrîjv t&v où Ssï Tipo<ï£Ïvaij

etTteïv Suvai'fXYiv â pouXo[/.ai,

pou)vOiu.r)v S' â SeT'

Xaôtbv [jiàv t:^v Oeiav véfAe^tv,

cpuywv 5È Tov avÔptoTtivov cpOovov (2).

Et inversement personne n'attribuera à un Grec les débuts des Proverbes ou du Siracide traduits en grec.

Mais les termes ne sont pas toujours posés aussi nettement, et la preuve que la question n'est pas si facile à trancher, c'est que, dans son ouvrage Agnostos Theos, M. Norden a un appendice sur le parallélisme de la phrase, sémitique et grec (3). Encore est-il que, au lieu de fixer des principes, il réclame une étude systématique, pour laquelle il pose d'ailleurs de précieux jalons.

Lorsque les mots semblent se répondre, ne sommes-nous pas sur le terrain des Grecs, puisque leur parallélisme est un parallélisme de mots plutôt que de pensées? Non, dit très justement M. Norden, si les mêmes mots sont répétés, car un Grec eût évité une simple répétition. Et je suis tout à fait de son avis, lorsqu'il considère comme sémitique une période qui, d'après Blass, était pour exciter l'admiration d'un rhéteur grec (1 Cor. I, 27 s.) :

Ta [ji.o)pà Toïï xoGi^.ou l^eXÉ^axo é ÔEoçïva xataicy^uv/) touç ffocpoOç

xai -îà affOevî) tou xo'ffjj.ou l^sXé^ofTO ô ôeoç iva xataiff/^uvï) Ta loy^upâ

XKi Ta ayev^ toîI xo(r(jiou xal xà e$ou6evyipi.£va e^eXéç«TO ô ôeo'ç, xa [j.y] ovTa, ïva Ta

ovTK xaTapY>icï].

Quelle que soit la beauté de la pensée qui n'est pas contestée, on a

(1) D. H. MûLLER, Die Proplielen in ilirer urspranglichen Form; cf. RB., 1896, p. 454 ss.

(2) NOKDEN, l. c, p. 816.

(3) Agnoslos Theos, p. 355-364.

ÉPITRE AUX ROMAINS. d

L INTRODUCTION

l'impression qu'un Grec n'aurait pas écrit avec cette implacable et monotone rigueur dans le schéma. Il eût évité sans doute ces trois l^eXéÇaro, comme Paul lui-même a, la troisième fois, remplacé xataiffpvvj par x«Tap- Y>i<TYi. Mais C6 qui n'est pas hellénique, ce n'est pas la répétition d'un mot, c'est la raideur dans la répétition. Sinon [proh pudor !) il faudrait qualifier de sémitique une période de Démosthène, qui répond tout à fait aux exigences de la responsio et de Vinclusio sémitique. On pourrait imprimer en lettres grasses les mots qui reviennent, et par paires, comme a fait le R. P. Condamin pour sa traduction d'Isaïe. J'emprunte encore ce passage à Norden, en le coupant comme lui (1) :

lyw aèv oûv out ' oIXXote ikottotê icpoç j(^apiv dXo(Jt.ïiv Xs^eiv

§ Ti av {JLV) xal (Tuvofffsiv {»[xTv •rteireifffJi.Évoç to

VOV TE s '^\.-'(V<j't<5Y.(}i Ttavô ' àTrXtoç,

ouSÈv Û7roaT£iÀ«[;.evoç ■n;e7rappT)ffta(7[x,«.

lêouXoiAViV â' av, wtTTrsp on ufxïv ffufXÇÉpÊl

TK fJÉX-iaTa àxoustv oî5a,

ouTco;; ÈÎ5év«i ôuvoTftov

xat Tw Ta pÉXTtffTa sittovci*

•ftoXXw yàp âv v]Siov eÎTiov.

VUV Ô ETT (KÔTiAoïÇ OUCTl

Toîç «Tto TOUTWv EfAciUTw YEvr,ffO(/,évoti;, op-ùJi; ETCt Tw ffuvot'ffeiv 6[xTv, av wpa^'/jte, TaÏÏTK TCETTÈÏffÔKi Xe'yetv aîpoïïfjiai.

VIXWY) ' Tl TTÔCdlV Ôjxlv [XsXXei COVOlffElV.

Le Verbe (îu,u.«p£'pEiv ne revient pas moins de cinq fois; au début comme à la fin il est rapproché de TrETrsîcOai, au milieu il encadre les deux ^ÉXTiata. Il y a antithèse entre l'intérêt public et l'intérêt de l'orateur; mais s'il répète ce mot, c'est qu'il est obsédé par la pensée de tout faire céder à l'intérêt public; l'antithèse entre « dire » et « faire » sort de la même situation; il n'y a rien là de schématique. Ce n''est donc pas la répétition par elle-même qui donne à la phrase de Paul un caractère schématique ou sémitique. Ronsard, imitateur des Grecs, en a fait un usage excessif, non sans risque d'aboutir au maniéré :

Doux fut le trait qu'Amour hors de sa trousse Pour me tuer me tira doucement, Quand je fus pris au doux commencement D'une douceur si doucettement douce (2).

(1) Conclusion de la I" Philippique; Noeden, £)ie ant. luinslprosa, II, 913.

(2) Le grand poêle corrigea celte afféterie dans l'éd. de 1584; mais le charme disparut en même temps. Emprunté à Faguet, Seizième Siècle, p. 270 s.

INTRODUCTION. LP

Mais il est trop évident que Paul ne s'amuse pas à ce jeu. On dirait plutôt avec Renan : « Un mot l'obsède, il le ramène à tout propos. Ce n'est pas de la stérilité; c'est de la contention d'esprit et une complète insouciance de la correction du style (1). » Il faudrait dire : insouciance de varier son style, et de se conformer aux principes de la rhétorique grecque du temps. Mais ce ne serait toujours pas un signe de sémitisme.

On a cru trouver un indice plus positif dans le caractère non lié du style. Quand on applique ce critère aux paroles de Jésus, on reconnaît aussitôt sa portée. Il est beaucoup moins applicable à Paul qui emploie volontiers les [/év et les Se. Ici encore, les néo-hellénisantsexagèrent un peu. Ils citent des lettres où tout se suit, avec ou sans jcKt, comme dans la Xs^tç elp[/.iv7\ qu'Aristote opposait à la Xé^i; xaxe-, !rTpapi.(/.svy|. Et il est bien certain, en effet, que ce style rudimentaire n'est point spécifiquement sémitique. Sans doute, mais il était absolument exclu chez les Grecs d'une lettre traitant de sujets .relevés de religion et de morale. Non que la longue période à la façon d'Isocrate ait encore prévalu chez ceux qui parlaient grec; c'était une des élégances de la prose asiatique de couper les phrases sur un rythme sautillant. Mais ce n'était pas non plus ce que cherchait Paul, et s'il était avéré que son parallélisme est fait de phrases juxtaposées, il serait plutôt sémitique que grec. La distinction demande d'ailleurs tant de tact que M. Norden avait d'abord (2) regardé comme hellénique, coupé en cola et commata égaux, avec homoioteleuta, le passage rythmé de 1 Tim. III, 16. îl note maintenant qu'il y manque l'essentiel, le lien entre les membres qui courent parallèlement, des (/sv et des U, Un Grec aurait écrit : sv xo(r(/.w p.£v ETTitjTeûQr), ev Soçï] S' àvsXrijj.cpO-/;...

Ce même passage a rappelé à M. Norden une manière caractéristique des Sémites; volontiers ils commencent une phrase par le verbe. Encore est-il que ce critère ne peut être employé sans précautions (3).

Dans les paroles de Jésus, le génie sémitique l'emporte. Mais la prose de Paul n'est pas conçue sur le thème de la phrase verbale, de sorte qu'il est impossible de conclure de ce fait que son parallélisme est plus sémitique que grec.

Le critère le plus assuré est donc toujours que le parallélisme gi'ec est plutôt dans les mots, le parallélisme sémitique dans la pensée. Et cependant il est un parallélisme de mots qui fut, je crois, antipathique au génie grec, c'est le parallélisme synonymique. Dans ce cas la même pensée est exprimée deux fois, en termes dillérents, mais sans anti-

(1) Saint Paul, 12« éd., p. 233.

(2) Die ant. Kunstprosa, p. 852 s.

(3) Cf. notre Commentaire sur S. Marc, p. lxxxyui.

LU INTIIODUCTION.

thèse. Les Sémites ont toujours été très fiers de la richesse de leur langue et du don de vêtir la même idée de plusieurs manières. On sait à quels excès exaspérants cette manie a conduit les Arabes (1), et combien ils sont fiers d'avoir 6.000 mots pour désigner le lion. Cette ingéniosité se développait surtout dans les proverbes, car la sagesse est le partage de tous, et l'exquis est de donner à une idée vulgaire une forme précieuse. Le goût des Orientaux pour les tapis et les robes multicolores sort peut-être du même fonds. Le Grec se contentait d'une tunique moins bariolée pour son corps et d'une seule expression pour sa pensée. Le parallélisme synonymique lui eût probablement paru une redite; il n'était pas moins contraire à la fougue du style paulinien.

Quant au parallélisme synthétique, qui complète la pensée, on doit le trouver partout, mais non sous la forme spéciale du parallélisme. Chez les Grecs la synthèse trouvait son expression naturelle dans la période, non dans la juxtaposition des phrases. La distinction sera donc ici encore assez tranchée; c'est surtout par le parallélisme antithétique que l'esprit grec et l'esprit sémitique sont vraiment en contact, et c'est là qu'il est difficile de discerner ce qui vient de l'un ou de l'autre esprit (2).

On ne saurait d'ailleurs refuser à Paul un sentiment délicat des nuances de sens qui pouvaient résulter de la combinaison d'une racine avec différentes prépositions ou avec d'autres racines. L'exemple le plus célèbre dans Rom. est xii, 3 p.7) uTCspcppoveîv uap' S 3sï «ppovEïv, éXkk cppoveïv eîç xo ffcotppovEîv. Le choix des mots est si exact qu'on ne songe pas à une paronomaso puérile. Mêmes contrastes adoucis, avec moins de finesse, dans d'autres cas : ii, 1 ev ^j xpivsiç tov ê'xEpov, (tskutov xataxptvEiç; v, 16 lo f/âv yàp xpiixa il Ivoç eîç XKTaxpi|xa ; xiv, 23 Ses SiaxpivojXEVoç... xa-raxE'xptxat. Dans l'énumération des vices, les mots qui ont le môme son sont accouplés : [jiEa'coùç ({.Oovou -fovou (i, 29)... àcuvÉTOuç àcuvôSTOuç (r, 31). L'homoioteleuton est probablement voulu dans xii, 15 xaipetv i/sià ;;(aipovTwv, xXaieiv fAEToc x)v«iovTO)v, d'autant que les premiers mots de chaque membre ont à peu près la même consonance [homoiocatarcton).

A défaut d'une' intention bien précise, les mots terminés en {xa s'appellent l'un l'autre dans Rom. v, 16, xal ou/ wç ot' Ivo; atjLapTVÎGavToç to û(op-/)[i.a* xo ]j.h Y^P J^P^V" ^? ^^°'î ^''î xaxaxpipia, xo hï /[â^ia}j.a. ex 7ro>iXâJv irapa- TrTWfXKTiov Et; Stxa(to[ji.a.

Quant aux figures dites de rhétorique, elles ont déjà attiré l'attention de saint Augustin qui analyse plusieurs phrases de notre Épître en rhéteur consommé. On relira ces belles pages (3j. En revanche de nom-

(1) Les Makûmât de Hariri !

(2) J. Weiss, Beitrûge ziir Paulinischen Rhetorik, Gôilingen, 1897.

(3) De Doctrina cJirisUana, TV, vu, 11 et sur Rom. v, 3-5, etc.

INTnODUCTION. LUI

breux cas d'anacoluthe rappellent que Paul dictait. Dans tel cas, la manière la plus simple de résoudre le désordre de la phrase est de supposer qu'une incise a été ajoutée par lui en relisant la dictée, comme Renan l'a supposé pour ii, 16.

Ces anacoluthes ne sont d'ailleurs qu'une des manifestations du tempérament de Paul dont la pensée rapide est toujours en mouvement. Plus d'une fois (1) nous avons cru le comprendre mieux en regardant les termes comme nuancés déjà par l'idée qui va suivre que comme se bornant à l'explication de ce qui a été dit. Lorsqu'on écrit, n'arrive-t-il pas qu'un mot auquel on songe déjà se présente sous la plume avant son tour? Ce n'est là qu'une comparaison, mais elle aidera peut-être à comprendre le style de Paul, semblable à son âme : xk (jièv omau) luiXav- 6avo|Aevoç toïç Ss IjjiTrpoaOev £7r£x.T£tvoîJi,evo; (Pllil. ni, 13).

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