CHAPITRE PREMIER
LIEU d'origine et DATE.
Où et quand fut composée l'Epître aux Romains P
I. Selon toute vraisemblance, la lettre fut écrite de Corinthe. Ce point n'est pas attesté en termes exjprès par l'épître elle-même, mais il résulte de certains rapprochements dont l'accord ne laisse pas d'être satisfaisant. En effet la lettre a été très probablement portée par Phœbé (xvi, 1), diaconesse que Paul recommande aux Romains en des termes qui indiquent qu'elle se rendait à Rome. Or cette dame était de l'église de Cenchrées, petite ville qui servait de port à Corinthe sur le golfe d'Églne. A la fin de «a lettre, Paul salue les Romains de la part de Gaïos, son hôte, personnage assez influent pour donner l'hospitalité à tous les chrétiens de passage (xvi, 23). Il est assez naturel de le prendre pour Gaïos que l'Apôtre avait baptisé à Corinthe (I Cor. i, 14). Enfin il salue encore les Romains de la part d'Éraste, « économe « delà ville (xvi, 23). Cet Eraste est sans doute le même qui quitta Paul, lors de son dernier voyage, pour demeurer à Corinthe (II Tim. iv, 20). Quoi de plus simple s'il y exerçait d'importantes fonctions ?
II. Quand l'Épître aux Romains fut-elle écrite de Corinthe? A cette question on peut faire deux réponses, soit en situant l'épître dans la carrière apostolique de saint Paul, soit en indiquant une date précise.
a) Le premier point ne souffre aucune difficulté. Paul fit à Corinthe (Act. XVIII, 1) un premier séjour qui dura un an et six mois (Act. xviir, 11), et durant lequel il comparut devant le proconsul Gallion (xviii, 12 ss.). 11 revint en Grèce et y passa trois mois durant l'hiver qui précéda son voyage à Jérusalem (Act. xx, 2s.). Selon toute apparence il séjourna alors à Corinthe. C'est durant ce second séjour qu'il écrivit l'Épître aux Romains. En effet, il annonce dans cette épître (xv, 25) qu'il va se rendre à Jérusalem pour y porter les collectes de la Macédoine et de l'Achaïe.
XVIII INTRODUCTION
A ce moment il pensait sans doute y aller directement, mais nous savons par les Actes que, prévoyant les embûches des Juifs, il se résolut de passer par la Macédoine (xx, 3). Il y était accompagné par plusieurs frères : deux d'entre eux, Sopatros et Timothée (Act. xx, 4), sont sûrement les mêmes qui saluent avec lui les Romains, (Rom. xvi, 21). Il est vraisemblable qu'ils étaient venus le prendre à Corinthe.
b) Il n'y a donc aucun doute sur la date relative de TÉpître aux Romains au cours de la carrière apostolique de Paul. Mais la date précise ne peut être fixée avec certitude.
Cependant il y a des points de repère. Celui qui a servi le plus jusqu'à présent est la date de l'entrée en charge de Porcins Festus, procurateur de Judée. A ce moment, en eiTet, Paul était en prison depuis deux ans (Act. XXIV, 27), c'est-à-dire depuis son arrivée à Jérusalem, durant l'été qui suivit le second séjour à Corinthe. Mais la date de l'entrée en charge de Festus ne peut être fixée avec certitude. Harnack [Die Chronologie... p. 233 ss.) a proposé de la placer en 56, pour deux raisons : 1° le témoignage de la Chronique d'Eusèbe, texte latin, assigne la deuxième année de Néron (empereur le 13 oct. 54) ; 2" Félix, prédécesseur de Festus, accusé par les Juifs, a été défendu par son frère Pallas, du moins si l'on en croit Josèphe [Ant. XX, viii, 9). Or Pallas est tombé en disgrâce avant le 13 février 55, jour de la mort de Britannicus.
A ces raisons, dont la seconde exigerait même une date antérieure à l'an 56 pour l'arrivée de Festus, Schtirer a répondu qu'Eusèbe n'avait d'autre autorité que Josèphe; quand l'historien juif lui fait défaut, il invente. Quant à Pallas, quoique disgracié, il conserva sans doute assez d'influence pour défendre son frère Félix.
Les motifs d'Harnack écartés, Schûrer pense que Porcins Festus n'arriva en Palestine que vers l'an 60. Pas plus tard, parce que son successeur Albinus est venu en l'an 62, et qu'il faut bien laisser deux ans à Festus. Mais pas plus tôt non plus. En effet, deux ans avant l'arrivée de Festus, c'est-à-dire au moment où il fut fait prisonnier, Paul dit à Félix qu'il est procurateur depuis beaucoup d'années (Act. xxiv, 10 : Ix TToXXwv êfav). Or Félix ne fut procurateur qu'en 52 ; c'est donc tout au plus en 58 qu'on pouvait parler de longues années.
Mais Schtirer a-t-il prouvé que Félix ne vint en Palestine qu'en 52? Cela résulte il est vrai de la place de ce fait dans l'histoire de Josèphe, car, après l'avoir mentionné, il dit que Claude, après la douzième année de son règne, a donné à Agrippa II la Batanée et la Trachonitide. Or Claude fut proclamé le 25 janvier 41. Mais au témoignage de Josèphe on peut opposer celui de Tacite. D'après Tacite, Cumanus fut en effet déposé en l'an 52, mais il n'avait pouvoir que sur la Galilée, et Félix était déjà auparavant gouverneur de la Samarie, comprenant sans doute la Judée. Schtirer n'essaie pas de concilier les deux historiens [Ge-
INTRODUCTION. XIX
schichte desjûd. Volkes, I, 570, note 14) et donne la préférence à Josèphe. On pourrait au contraire préférer l'indication très précise de Tacite : Félix... iam pridem ludaeae impositus et cuncta malefacta sibi inpune ratas tanta potentia subnixo (l'appui de Pallas)... atque intérim Félix intempestivis remediis delicta accendehat, aemulo ad deterrima Ventidio CumanOy oui pars provincial hahehatur, ita divisis ut huic Galilaeorum natio, Felici Samaritae parèrent [Annales, XIl, 54). L'argument des nombreuses années de Félix (Act. xxiv, 10) n'amène donc à aucun résultat précis, d'autant que uoXXà ex») pourrait se traduire « plusieurs années «, et ne pas exiger plus de trois ou quatre ans. D'autre part la disgrâce de Félix doit être reculée le moins possible de celle de Pallas, à cause de l'argument d'Harnack. La date de 58 environ serait donc préférable à celle de 60 pour l'entrée en charge de Portius Festus. La captivité de Paul et par conséquent l'envoi de l'épître aux Romains pourraient donc, de ce chef, être placés dans l'été et dans l'hiver de
l'an 56.
Or nous avons aujourd'hui un second point de repère qui nous permet d'aboutir au même résultat, non plus en remontant, mais en descendant la suite des temps. Une inscription de Delphes, publiée par M. Bourguet, est relative à Gallion, proconsul d'Achaïe, devant lequel comparut saint Paul lors de son premier séjour à Corinthe. De la discussion très précise de M. Brassac (1), il résulte que Gallion a été présent en Achaïe du printemps de l'an 51 au printemps de 52. Paul, qui resta un certain temps à Corinthe après sa comparution (Act. xviii, 18 : •^u.épxç î>cava(;), étant resté, en tout, un an et six mois à Corinthe, quitta probablement la ville en même temps que le proconsul, ou peu après lui, dans l'été de l'an 52 ; il était à Antioche à l'automne et pouvait commencer au printemps de l'an 53 sa troisième grande mission (Act. xviii, 23). Nous devons placer alors son passage en Phrygie et en Galatie; ensuite à Éphèse un séjour de trois mois, puis de deux ans (Act. xix, 8. 10), puis un peu de temps (Act. xix, 22), après quoi il revint en Grèce. C'est le moment du second séjour à Corinthe. Quatre ans suffisent pour cette troisième mission, et peut-être même trois ans, car la Phrygie et la Galatie ne sont que citées dans le récit des Actes. Paul pouvait donc être à Corinthe durant l'hiver de 57 ou même de 56 et à Jérusalem l'été de la même année. D'ailleurs il serait assez plausible de supposer que les Juifs de Corinthe ont dénoncé l'Apôtre au nouveau proconsul dès son arrivée, pour ne pas lui laisser le temps de se reconnaître. Dans cette hypothèse, Paul aurait quitté Corinthe durant l'été de l'an 51, et, même en assignant quatre années pour le troisième voyage de missions, il serait encore arrivé à Jérusalem à l'été de l'an 56, date qui nous a paru
(1) RB., janvier et avril 1913.
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