CHAPITRE VI. LXXVII
Or, elle était bien connue, dès la première moitié du n° siècle, non pas à Rome seulement, mais en Asie et en Macédoine; car s. Polycarpe, dans sa « Lettre aux Philippiens » (x1, 2, partie latine), leur cite, comme étant de Paul,
le v. 2 du ch. var : « Aut nescimus quia sancti mundum judicabunt, sicut
Paulus docet? » Outre ces mentions expresses, fort considérables, citons encore la « Lettre à Diognète », au cas où elle serait à peu près de cette époque; cet écrit cite au ch. x, 5 (1), comme étant de « l'Apôtre », le mot de I Cor. vus, 1 : « La gnose bouffit, mais la charité édifie ». Du reste, il semble se rencontrer beaucoup de réminiscences de notre Épître chez les Pères apostoliques, et l’on cite comme tels des passages de Barnabé 1v, 11, Didachè 1, 5, au, 3, 1v, 3, x, 6 et autres (voir Meyer-Heinrici); c'est surtout s. lonace d’Antioche, dont on a pu dire qu'il devait connaître cette épître presque par cœur, car il y a été relevé une quarantaine de rapprochements. Hermas {« Mand. » 1v, 4) a été aussi, à tort ou à raison, rapproché de I Cor. vu, 38-40. Si tous ces rapprochements n’entraînent pas la conviction, leur ensemble pourtant laisse l'impression nette que notre Épitre a été beaucoup utilisée par les premiers écrivains chrétiens.
Saint justin martyr (Dial. xxxv, 3), cite comme une parole inspirée, mêlée à des log'ia du Christ : « Écovrat oyiouura xat aîpéoe », ce qui rappelle Cor. xr, 18-
45, mais serait, d’après Resch, un « agraphon ». Plus solide est le témoignage
d'Athénagore (« De resurr. » 18, vers l'an 177), qui cite comme étant xarù rèv &xôovokov, « selon l'Apôtre », [ Cor. xv, 54. Tatien (d’après s. /Zrénée, « Adv. Haer. » r1r, 28, 8), a voulu démontrer par Ï Cor. xv, 22, qu'Adam n'était pas sauvé, et.(d'après Clém. Alex. Strom. nx, 12, 81) il s’est encore référé, dans un ouvrage perdu, à vu, 5.
Comme d'autre part, cette épître est au Canon de Muratori, que Marcion l'a insérée dans son « Apostolicon », que les écoles hérétiques contemporaines, celles de Basilide, de Valentin, les Ophites, les Pérates, Héracléon, Piolèmée, l'ont, d'après les témoignages d'Irénée, d'Hippolyte et autres hérésiologues, utilisée à leurs fins, et que les Actes apocryphes de Paul, de Philippe, de Thomas, s'y réfèrent parfois ou en montrent des réminiscences, il faut conclure qu'au 1° siècle la Première aux Corinthiens était universellement connue, et universellement attribuée à Paul. Inutile donc d'insister sur le nombre formidable des citations, souvent nominatives, trouvées chez les Pères qui ont suivi : plus de soixante dans /rénée, à peu près cent cinquante dans les ouvrages de Clément d'Alexandrie, quatre à cinq cents chez Tertullien. I n'est pas d'écrit du Nouveau Testament dont l'authenticité soit mieux attestée, par la critique interne et externe. Sa popularité, ainsi que celle de II Cor., était si grande, qu'elle a donné occasion aux apocryphes de forger, pour en illustrer certaines données, ces fausses lettres de Paul à Corinthe, ou de Corinthe à Paul, dont nous n'avons pas encore à nous occuper ici.
(1) Mais ce chapitre en particulier est d'une date douteuse.
LXXVIIT INTRODUCTION,
Aussi l'authenticité n'a-t-elle guère été niée par les modernes. Le chef de l'école de Tubingue disait d'elle, comme des trois autres « grandes Épiîtres », que « elles portent si incontestablement le caractère de l'originalité paulinienne, qu'il n'y a aucune base concevable pour afficher des doutes critiques à leur sujet » (F. C. Baur, « Paulus », Einl., 1845). Cet exploit était réservé à l'hypercritique extravagante de Bruno Bauer (« Kritik der paulinischen Briefe », 1852), de quelques exégèêtes hollandais comme ZLoman, qui niait l'existence réelle du Christ tout en admettant celle de Paul (« Quaestiones paulinae », Theologisch Tijdschrift, 1882-1886), Pierson et Naber [« Verisimilia, laceram conditionem Novi Testamenti exhibentia », 1886) qui ont inventé un « Paulus episcopus » utilisant au n° siècle de hautes spéculations juives, Meyboom, van Manen (« Paulus », 1, « De brieven aan de Korinthiërs », 1896, et « Handl. voor de oudchristl. Letterkunde », 1900), van den Bergh van Eysinga |« Die holländische Radikalkritik des N. T. », 1912) qui fait de I et II Cor. des écrits d’origine gnostique du n° s., retouchés dans un sens catholique-romain; à ces auteurs il faut joindre le Suisse Rudolf Steck (« Der Galaterbrief nebst kritischen Bemerkungen zu den paulinischen Hauptbriefen », 1888).
Mais quelques autres, un peu plus modérés, se contentent de croire les deux lettres fortement interpolées et remaniées. Ainsi Vôlter (« Paulus und seine Briefen », 1905) croira non-paulinien, entre autres passages, le ch. x, 14-22, qui lui paraît en contradiction avec 1-13 [v. comm. ad loc.), et croit pour l'ensemble à deux remaniements théologiques, l'un très anti-juif et l'autre plus conciliant. Le commentaire dira notre avis sur les critiques superficielles dé ce genre. J, Weiss lui-même, dans son commentaire d'ailleurs très remarquable, découvre des « interpolations catholicisantes », dues à une seule main, aux passages 1, 2b: 1v, 179; vi, 17; xx, 16; x1v, 34. Hartke (« Die Sammlung und die ältesten Ausgaben der Paulusbriefe » 1917) a encore exagéré cette opinion. Nous avons dit ce qu’il faut en penser au chap. 1v, supra.
Enfin on a vu récemment en France l'équipe de travailleurs « rationalistes » rangés sous la conduite de Couchoud ressusciter hardiment les trouvailles de la critique hollandaise. Van Manen, en 1887 (Theol. Tijdschrift, « Marcion’s Brief van Paulus aan de Galatiërs »), et dans des écrits postérieurs, avait découvert que le texte original des épîtres de Paul était celui de l'Apostolicon de Marcion. Le chef de l’ « école » française s’est emparé de cette idée; parmi ses collaborateurs, le prêtre qui a été identifié depuis, et qui signaït cette fois Jenri Delafosse, a publié dans les cahiers « Christianisme » deux petits commentaires sur [et II Cor. Dans le premier (1926), il établit avec beaucoup d'assurance que notre Première Épître est un conglomérat formé d'une ancienne lettre de Paul, assez peu significative, adressée à une petite communauté de quelques familles corinthiennes, laquelle lettre aurait été transformée au n° siècle par un rédacteur marcionite (à qui il attribue presque tout le plus beau, le plus « paulinien ») en une encyclique adressée aux chrétiens de tout pays, ct enfin le tout aurait été vaille que vaille ramené à l'orthodoxie par un éditeur catholique, qui avait