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CHAPITRE HUITIÈME

L'Église s'est montrée à nous, aux premiers jours, sous des formes qui ne pouvaient durer. Bornée à Jérusalem, elle y menait la vie d'un ordre religieux : communauté de biens, continuité de prières, chaque soir l'agape terminée par le sacrifice mystique où le pain de vie était rompu et distribué aux fidèles. Le rêve que les Esséniens poursuivaient au désert, la perfection du mosaïsme, était réalisé dans la cité sainte par les premiers chrétiens. A voir la faveur que les Pharisiens leur témoignaient, il n'est pas douteux qu'apôtres et fidèles portèrent d'abord le joug de la Loi avec le surcroît d'observances que le Sauveur avait déclarées « écrasantes et insupportables^ ». Cet essor de néophytes outrepassait les bornes, car les contraintes, faites pour un peuple que la crainte seule retenait, étaient indignes des âmes affranchies par Jésus. L'inutilité de ces pratiques devint plus sensible à mesure que l'Église sortant de Judée s'étendit dans le monde. Aussi sous la main de Pierre , guidé par la vision de

» Matth., XXIII, i.

Joppé, de Paul, surtout, voué à l'apostolat chez les gentils, Taspect extérieur de TËglise se modifia-t-il pendant le quart de siècle dont nous venons de raconter l'histoire.

Quelques traits ont indiqué ces changements au cours du récit; mais le moment est venu d'en former un tableau d'ensemble, car nous avons pour compléter ce crayon les détails donnés par S. Paul sur l'oi^anisation de l'Église de Gorinthe, et nous y pouvons joindre les vestiges du môme âge conservés par les écrivains postérieurs. Les plus importants de ces témoignages se trouvent dans quelques feuilles d'un manuscrit grec récemment découvert et intitulé La Doctrine des Apôtres ^ Cet opuscule, le premier livre chrétien que nous possédons en dehors des pages inspirées ^, fut composé, selon les uns vers le temps oix, S. Paul écrivait aux Corinthiens, d'après une opinion plus vraisemblable à la fin du premier siècle (de 80 à 100) *. Il met sous nos yeux une église de Syrie ou de Palestine * en sa vie intime, enseignement, culte, pratiques religieuses. Les changements dans ces régions éloignées où l'influence du judaïsme prévalait étaient plus lents que dans les autres provinces de l'empire. Selon toute apparence, les communautés chrétiennes ne s'y étaient

1 Ce précieux manuscrit a été trouvé en 1873 dans une bibliothèque de Constantinople par le métropolite Pbilothée Bryenne.

^ L'Épttre de Barnabe^ qui passait à bon droit pour le plus an^ cien monument des Pères apostoliques, est postérieur à ia DoC' trine, car celte lettre en cite des fragments.

3 Voir Funk, Doctrina XII Apostolorum, Prolegomena, xxxi.

* funk, Doctrina, Proleg., xxxvm.

guère modifiées au cours d'une trentaine d'années, et nous les voyons dans « la Doctrine des Apôtres », telles à peu près qu'elles sortirent des mains des Douze et de S. Jacques. La hiérarchie à la vérité y est déjà constituée, les évéques et les diacres paraissent en même honneur que les docteurs et les prophètes ; ces derniers toutefois gardent encore leur prestige , et l'Esprit divin parle par leur bouche, comme aux jours où S. Paul fondait l'Église de Corinthe.

La présence sensible de cet Esprit en toute chrétienté était le caractère distinctif de l'époque qui nous occupe et qui s'étend de la dispersion des apôtres aux dernières années de S. Pierre et de S. Paul. Le Paraclet promis par Jésus manifestait son action à chaque assemblée religieuse par des prodiges de toute sorte : prophéties, don des langues, guérisons merveilleuses. Ces grâces surnaturelles s'épanchaient, non par extraordinaire, mais chaque jour et continûment, départies à la plupart des fidèles , sinon à tous. C'était l'accomplissement littéral de cette promesse du Seigneur : « Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons; ils parleront des langues nouvelles ; ils prendront les serpents, et les poisons qu'ils boiront ne leur nuiront pas; ils imposeront les mains aux malades et les malades seront guéris ^ . » Un autre don plus important au salut des âmes leur avait été annoncé : « l'Esprit du Père parlant en eux* ». « Je prierai le Père, et il vous don-

ï Marc, XVI, 17, 18.

3 Matt., X, 20.

nera un autre Consolateur pour être avec vous éternellement, TEsprit de vérité que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas; mais vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure avec vous et qu'il sera en vous Il vous conduira dans toute la vérité et vous annoncera les choses futures ^ »

L'effet propre de cette dernière promesse était une surabondance de lumières, départie à chaque Église et rendant habituels les phénomènes que nous ne trouvons plus qu'à l'état d'exception dans la vie des Saints : illuminations soudaines, extases, inspirations, discernement des esprits, don de voir l'avenir, don de lire dans les cœurs. Ces états, si fréquents qu'ils fussent, ne laissaient pas d'avoir le caractère surnaturel; les inspirés ne s'y élevaient pas à leur gré , mais uniquement quand l'Esprit, s'emparant d'eux, les faisait parler et agir ^. Le seul privilège commun à tous les chrétiens d'alors était une intuition de la vérité supérieure à celle des âges suivants, une facilité de l'exposer et de la communiquer qui sortait de l'ordinaire. Tout croyant, homme, femme, libre, esclave, investi de ces clartés, y trouvait le témoignage de la vérité de sa foi; dans le monde païen où tout languissait et mourait, il se sentait à la lettre, « vivant entre les morts ^ ».

Un cours de vie régulier, une exacte subordination de pouvoirs et d'autorité n'étaient guère possibles

1 Joan., XIV, 16, 17, 26; xvi, 13.

« I Cor., XII, 11. Ephes., iv, 7.

» Rom., VI, 13.

dans les communautés chrétiennes, tant que ces dons s'y épanchaient en pareille abondance. L'Esprit, en effet, « soufflant où il veut », communiquait à tous indifféremment des grâces d'enseignement, de conseil, de direction; de là, des assemblées religieuses dont tous les membres pouvaient, par une inspiration soudaine, se porter au premier rang, prendre la parole, remplir les fonctions doctrinales et liturgiques réservées de nos jours aux pasteurs de TÉglise. Les pouvoirs d'ordre à la vérité , la fraction du pain , l'imposition des mains demeuraient exclusivement attribués au collège sacerdotal que les apôtres établissaient dans toute chrétienté ; nul doute même que ces « anciens » ne présidassent au service divin, mais sans y prendre une maîtrise absolue et en laissant aux fidèles une grande indépendance. S. Paul, que nous verrons, dix ans plus tard , s'occuper si activement de la hiérarchie ecclésiastique , n'a d'autre soin en ce moment que de contenir et de diriger le flot des grâces qui coule à pleins bords , de mettre quelque ordre dans Tépanchement de ces dons, et de marquer les plus utiles au bien commun.

Nulle tâche plus délicate que de saisir et d'apprécier ces opérations surnaturelles , mystérieuses comme le souffle divin dont elles émanent. S. Paul varie à chaque classement qu'il essaie d'en faire, plus à la vérité pour les termes que sur le fond des idées, car dans ses énumérations diverses le degré d'estime attaché aux grâces surnaturelles ne change guère. Au premier rang, les dons tout spirituels : « l'apostolat » réservé aux Douze; les fonctions « d*évangélistes » exercées

par les missionnaires qui portaient la Bonne Nouvelle de contrée en contrée et, comme les apôtres, fondaient de nouvelles Églises * ; le ministère « des prophètes et des docteurs » avec les dons qui servent à instruire et à consoler; « la parole de sagesse » qui exposait la vérité divine par de savantes déductions et d'invincibles arguments; <( la parole de connaissance », d*intuition, qui saisit la vérité dans une contemplation et une extase d*amour; « la foi » puissante à transporter ies montagnes : au-dessous de ces hautes faveurs, les grâces « de gouvernement », « de discernement des esprits », « le don des langues et de leur interpré. tation », celui « des miracles », « des guérisons » merveilleuses*.

Le principal soin de Tapôtre était de maintenir Tordre et Tunité dans le^ réunions où les fidèles manifestaient les faveurs départies à chacun d'eux :

c II y a diversité de dons, écrivait-il, mais il n*y a qu'un même esprit; il y a diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Seigneur. Et il y a diversité d'opérations, mais le même Dieu opère tout en tous. Un seul et même esprit opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons comme il lui platt. Car de même que le corps est un et qu'il a plusieurs memhres, mais que tous les membres du corps , quoiqu'ils soient plusieurs, forment un seul corps; ainsi en est-il du Christ : car nous avons tous été baptisés dans lé même Esprit pour n'être qu'un même corps, soit Juifs ou gentils, soit esclaves ou libres, et nous avons tous reçu un divin breuvage pour n'être qu'un même esprit. Le corps lui aussi n'est pas un seul mem-

» Eusèbe, Bistoria ecclesiastica, m, 37. « 1 Cor., XII, 8-10, 28. Ephes., nr, 11.

bre, mais plusieurs Or vous êtes le corps du Christ et ses

membres, chacun en particulier. £t Dieu a établi dans son Église, premièrement des apôtres, en second lieu des prophètes, en troisième lieu des docteurs, ensuite ceux qui ont la vertu de faire des miracles , puis ceux qui ont la grâce de guérir les malades, ceux qui ont le don d'aider les frères S de les gouverner, de parler des langues et de les interpréter *. »

Dans ce classement des grâces surnaturelles le regard de l'apôtre s'attachait particulièrement au ministère prophétique et au don des langues; au premier, parce qu'il y voyait le germe du gouvernement définitif de l'Église; au second, parce qu'il en apercevait les dangers et voulait à tout prix les prévenir.

Pour avoir une juste notion des prophètes dont il est tant parlé dans le Nouveau Testament, il faut entendre par ce nom, et c'est là son sens primitif, l'homme qui parle au nom d'un autre , particulièrement au nom de Dieu et déclare ses volontés ^. À Delphes, à Dodone les devins inspirés avaient leurs <( prophètes » qui interprétaient l'obscurité de leurs oracles. Les Septante ne trouvant pas d'expression qui traduisit mieux le nabi, le « voyant » des Hébreux, l'adoptèrent dans leur version; elle passa de là dans la langue de S. Paul et des chrétiens et y garda la même signification. Or, on sait ce qu'étaient ces nabis de l'Ancien Testa-

1 'AvttH^/i; est le secours donné par un supérieur à un inférieur; SiaxovCa, le service rendu par un inférieur.

» I Cor., in, 4-14; 27, 28.

* « Prophetas dicebant veteres antistites fanorum, oraculorumque sive a deo slve a vate acceptorum interprètes. » Ëstienne, The* saurus grxc» lingu», au mot npofiQTT);.

ment, non des prophètes au sens ordinaire de ce mot, mais des prédicateurs populaires, des guides députés par Dieu pour reprendre les rois et les peuples; dévoilant l'avenir sans doute quand il se révélait à eux, toutefois moins occupés de leurs oracles que d'établir le règne de la justice dans Israël, de réformer les mœurs, d'élever les âmes, d'entretenir et de purifier le culte de Jéhovah.

De David à la captivité, au cours de cinq siècles, les prophètes n'avaient cessé de répéter ces enseignements sous toutes les formes : chants, allégories , invectives, âtiathèmes, langage d'action autant que de parole. Ils furent écoutés, et, grâce à eux, la foi au Dieu unique, l'estime de la vertu s'enracinèrent chez un peuple grossier et enclin à l'idolâtrie. Malachie (vers 420 avant J.-C.) mit le sceau aux oracles divins, et pendant quatre siècles la voix des prophètes ne se fit plus entendre, mais leur œuvre morale était fondée et subsista ; les écoles des Scribes continuèrent les mêmes enseignements jusqu'au jour oti l'esprit de prophétie se répandit sur l'Église naissante plus abondant que jamais.

Le rôle de ces nouveaux prophètes ne différa point sensiblement de celui des anciens nabis. Le principal de leurs fonctions est non de prédire , mais de parler au nom de Dieu, « d'édifier, d'exhorter et éê consoler », déjuger leurs auditeurs, de les convaincre, de manifester les secrets de leur cœur * ; le présent , plus que l'avenir, occupe leur esprit et reçoit d'eux mille clartés : tel est dans ses traits essentiels le ministère

» I Cor., XI7, 3, 24, 26.

prophétique. Un privilège d'une nature plus mystérieuse s'y trouvait habituellement joint, le don des langues, fort répandu aux temps apostoliques, mais depuis disparu si complètement * qu'il est difficile de dire avec certitude en quoi il consistait.

Ce prodige annoncé* par le Seigneur* s'était accompli pour la première fois à la descente du Paraclet dans le Cénacle ; depuis il se renouvelait communément, non à chaque baptême, mais quand les apôtres, imposant les mains aux néophytes , répandaient sur eux la plénitude des grâces. Parfois, comme à Césarée, quelques âmes d'élite sous une efitasioa de pur amour se sentaient transformées par Dieu seul et pleines de l'Esprit-Saint : avant que nul acte extérieur ne les eût touchées, « on les entendait parler des langues et glorifier Dieu * » ; mais l'ordre habituel était celui que les Actes nous montrent à Éphèse : les catéchumènes baptisés au nom du Sauveur Jésus, puis les apôtres imposant les mains; alors seulement « l'Ësprit-Saint venant sur eux, ils parlaient des langues et prophétisaient^ ». L'imposition des mains, comme la confirmation , dont elle est la forme primitive , conférait à

* Il perséTéra, au cours du u« siècle. S. Irénée en témoigne : « Nous entendons nombre de frères dans l'Église possédant le don de prophétie et parlant par l'Esprit toute espèce de langues. » (Àdv, Hxres,, vi, 6.) Depuis celte époque il n'en est plus fait mention. S. Jean Chrysostome déclare que depuis longtemps ce don avait cessé de se manifester et que, par suite, il était difûcile de s'en faire une idée précise.

3 a Ils parleront de nouvelles langues. » Marc, xvi, 17. . « Act., X, 46.

*• Id., XIX, 5, 6.

SAINT PAUL, SES MISSIONS. l3

rame baptisée la perfection de la vie surnaturelle , et de cette plénitude venaient les signes merveilleux particuliers à ce premier âge.

L'étonnement et Tadmiration où ces manifestations surnaturelles jetaient les païens montrent à quel point elles tenaient du miracle. Selon toute apparence, elles consistaient dans une extase où les fidèles possédés de TEsprit divin exprimaient leurs sentiments en termes qui n'étaient point de leur idiome habituel ^ . Au jour de la Pentecôte, nous avons vu les apôtres parler des langues étrangères intelligibles à chaque partie de l'auditoire, et nous ne pouvons douter qu'ils aient souvent joui de ce môme pouvoir dans les pays dont ils ignoraient le langage. Mais le don des langues que S. Paul estimait inférieur à tous les autres diffère sensiblement de ce privilège et demeure un des faits les plus mystérieux de l'âge apostolique. Le plus souvent les fidèles qui en étaient favorisés se servaient d'expressions que nul ne comprenait, et dont eux-mômes parfois ne démêlaient le sens que confusément. Dans ce dernier cas l'âme

1 <i L'état de ceux qui parlaient sous l'influence du don des langues était un état d'enthousiasme et d'extase qui interrompait la réflexion, la pensée discursire. Ils éclataient en témoignages d'actions de grAces, en hymnes, en prières; ils ne restaient pas libres de choisir la langue dans laquelle ils voulaient se faire comprendre; une force intérieure les obligeait à parler dans une langue déterminée qui pouvait leur être entièrement étrangère. Ils avaient bien conscience, dans une certaine mesure, du contenu de leurs discours, ils en avaient une idée générale, mais d'ordinaire ils éprouvaient une grande difficulté ou une incapacité absolue pour les répéter dans leur langue habituelle. » Dœllinger, le Christian nUme et l'Église (traduction de l'abbé Bayle), livre III, v, p. 444.

priait, le cœur se sentait uni à Dieu par des sentiments de foi, de gratitude et d*amour, mais Tesprit demeurait dans Tombre, inconscient, plus ou moins^ de son activité. Cet état , si étrange qu'il paraisse , est attesté par S. Paul. « Celui , dit-il , qui se sert d'une langue (qu'il n'entend point) prie de cœur, mais son intelligence reste sans fruit * » ; « il parle non plus aux hommes , mais à Dieu », « personne ne le comprend , mais en esprit il prononce des mystères^ ».

Nul mieux que Tapôtre ne pouvait parler de ces opérations de TEsprit divin , car plus que tous il avait le don des langues ^, et ce fut sans doute dans une effusion de cette grâce que, « ravi jusqu'au troisième ciel , il entendit des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de répéter^ ». S. Jean de même, quand « au jour du Seigneur, il se trouva en esprit, et qu'il entendit une grande voix * ». « Et j'ouïs une voix venant du ciel comme une voix de grandes eaux et comme une voix d'un grand tonnerre, et la voix que j'entendis était comme des joueurs de harpe jouant de leurs harpes, et ils chantaient un cantique nouveau devant le trône. . i . . Et personne ne pouvait apprendre le cantique , sinon les cent quarante-quatre milliers qui ont été achetés de la terre *. »

Les transports où le don des langues jetait les pre-

1 I Cor., XIV, 14.

« Id., XIV, 2.

« Id., XIV, 18.

* II Cor., III, 4*

* Apoc., I, 10.

* Id., XIV, 2, 3.

miers fidèles avaient certainement quelque rapport avec les ravissements de ces deux apôtres; il n*est pas douteux, en effet, que les inspirés se trouvaient alors comme hors d'eux , car les témoins de ces scènes les prenaient pour des hommes fous ou pris de vin *. Que conclure de ces apparences sinon que leur état était celui où Textase jette parfois les âmes? Seuls parmi nous, les Saints gardent la plénitude de TEsprit qui s'épanchait sur tous à l'origine de l'Église; eux seuls, par conséquent, ressentent les effets extraordinaires, si communs alors dans les assemblées chrétiennes. Pour expliquer le plus mystérieux de ces phénomènes, celui où l'âme prie, chante au Seigneur, sans que l'intelligence garde sa maîtrise ordinaire sur les paroles émises, le mieux n'est-il pas d'y voir ces oraisons passives exaltées par les mystiques comme un des plus efficaces moyens de s'unir à Dieu ? Le propre de cet état est que les opérations intellectuelles y paraissent suspendues, que l'âme n'y raisonne plus, son entendement ayant pour objet non quelques notions déterminées, mais l'universelle vérité où elle se plonge comme dans un nuage , un abîme d'éblouissante lumière. Silencieux, sans pensée (le mot est de S*® Thérèse ^), le contemplatif n'a plus qu'un seul regard de

1 I Cor., iiv, 23. Act., n, 13, 15. — S. Paul fait sans doute aUusion à ces apparences lorsqv'il exhorte les Éphésiens à ne connaître d'autre ivresse que les transports de TEsprit divin : « Ne tous enivrez pas de vin d'où naissent les dissolutions, mais soyez remplis de l'Esprit , vous entretenant par des psaumes , des hymnes et des cantiques spirituels, chantant et psalmodiant au Seigneur dans votre cœur. » Ephes., v, 19.

2 Surin, Catéchisme spirituel, t. I, m* partie, ch. iv.

Tesprit, un abandon de sa volonté à Dieu, et ces actes en lui sont si profonds, si délicats qu'il n*en a plus conscience ; il lui semble dormir dans une divine quiétude.

D*âge en âge les maîtres de la vie spirituelle, tout en reconnaissant ces états, en ont surveillé les abus; on sait avec quelle vigueur de doctrine et de parole Bossuet a rempli ce devoir au xvii* siècle. S. Paul a tracé la voie dans ses Épîtres aux Corinthiens , respectant les sublimités de Foraison, mais refusant d'y reconnaître là voie commune. Le don des langues avec ses phénomènes extatiques lui paraissait le moins utile de tous, inférieur notamment au don d'instruire les communautés chrétiennes. Voyant qu'alors les prophètes étaient les ministres habituels de cet enseignement, il leur demandait d'être moins des thaumaturges que des docteurs ; il voulait que leur âme entière demeurât agissante sous la main de Dieu, capable de comprendre et d'interpréter ce que leurs lèvres proféraient \ en un mot « que les esprits des prophètes fussent soumis aux prophètes^ ».

Un privilège de plus grand prix était celui de lire dans les cœurs. Qu'un païen, écrivait-il aux Corinthiens, pénètre dans vos assemblées au moment où tous parlent diverses langues , il vous prendra pour des insensés. Si au contraire il se trouve au milieu de prophètes qui lui dévoilent les secrets de son cœur, ses péchés

^ « Que celui qui parle une langue demande à Dieu de l'interprêter. » I Cor., xiv, 13.

« I Cor., XIV, 32.

inconnus, « il se prosternera le visage contre terre, et confessera que Dieu est véritablement parmi vous K »

On comprend la soudaineté des conversions en des chrétientés où de telles scènes étaient journalières, mais il est facile de deviner aussi à quel point Tordre y pouvait faire défaut. Paul ne laissait point d'essayer à les diriger, en traçant les règles suivantes. Dans chaque assemblée deux ou trois fidèles au plus, ayant le don des langues , parleront Tun après Tautre , et toujours un interprète fera connaître ce qu'ils disent. Que si personne dans cette Église n'a le don d'interprétation, l'inspiré doit se taire et s'entretenir avec Dieu seul. De même pour les prophètes, deux ou trois seulement parleront et seront jugés par les autres. Si pendant que l'un des prophètes parle , un autre a quelque révélation plus importante à faire, il se lèvera, et le premier lui cédera la parole *.

La charité, l'humble déférence que supposait l'exécution de ces règles ne manquait certes pas aux fraternités chrétiennes, car les dons spirituels transformaient promptement les cœurs; parfois cependant l'élévation morale ne correspondait pas à l'état surnaturel où les néophytes se trouvaient soudainement portés. De là les contrastes que S. Paul signale dans l'Église de Gorinthe. Ses fidèles « avaient été enrichis dans le Christ en toutes choses, en toute parole, en toute connaissance » ; « aucun don de grâce ne leur manquait' », et néan-

» I Cor., XIV, 23-25 « Id., XIV, 27-30.

» Id., I, 6, 6, 7

moins il se produisit parmi eux d'étranges défaillances, des froissements de vanité : on pensait plus à sa propre gloire qu'au bien commun , par suite les dons recherchés étaient non les plus utiles, mais ceux qui jetaient le plus d'éclat. Des ambitions féminines accroissaient le désordre : à côté des prophètes on vit se lever des prophétesses ; celles de Grèce , vives et ardentes , prirent trop à la lettre l'égalité proclamée par l'apôtre : « Il n'y a' plus parmi vous ni homme ni femme ; vous êtes tous un dans le Christ Jésus *. » Elles ne craignirent point de lutter de parole et d'intelligence avec les hommes dans les assemblées, discourant publiquement et tête nue ; libertés d'autant plu? choquantes, que, dans ces mêmes réunions, nombre d'hommes gardant la coutume de Judée et de Rome priaient le front voilé.

Paul ne se contenta pas de proscrire ces abus; il en prit occasion de donner à la prière publique les formes extérieures qu'elle a conservées depuis lors. Les Juifs s'y voilaient, par respect pour Dieu, et comme Indignes de le regarder^; les Romains, par superstition, afin qu'au temps du sacrifice aucun augure défavorable ne frappât leurs yeux ou leurs oreilles ^.L'usage grec, tout contraire, était de prier la tête découverte*. Paul le préféra pour cette raison que le front est la partie noble du corps , celle oti l'âme se reflète : « L'homme, dit-il aux Corinthiens, étant l'image et la gloire de Dieu, ne

i Gai., m, 28.

• Lightfoot, Borx hehraicx in I Cor,^ ii, 5.

3 Marquardt, Rdmische Staatsverwaltung, t. III, p. 171.

* Macrobe, 1 Saturn., viii.

doit point couvrir sa tête quand il prie ; » il convient en ce temps-là que ce qu'il y a de plus auguste en lui apparaisse et rende hommage au Seigneur. A la femme seule il sied de prier voilée , dans la sujétion et la modestie silencieuse que la nature même lui inspire. Ce fut là une des rares dérogations aux rites dlsraël qu'autorisa l'apôtre , car dans l'ensemble il respecta le lent travail qui se poursuivait depuis une vingtaine d'années et formait l'Église pour le culte et la hiérarchie à l'image des communautés juives.

Nous avons montré déjà la constitution des fraternités chrétiennes ainsi modelées * : à leur tête, ici un collège d'anciens, ailleurs un surveillant principal; ces chefs exerçant des fonctions sacerdotales plus qu'administratives , tandis que la vraie juridiction demeurait aux mains des Douze , seuls capables de diriger un corps de fidèles doués tous plus ou moins de grâces extraordinaires. A la vérité, les apôtres ne pouvaient visiter fréquemment les Églises qu'ils fondaient, parfois même ils n'y reparaissaient plus; mais on se rattachait à eux par les traditions qu'ils avaient laissées ; sur les affaires graves on prenait de loin leurs conseils : communications facilitées d'ailleurs par l'essaim d'évangélistes, de prophètes, de catéchistes qui, à l'exemple des missionnaires juifs, ne s'attachaient à aucune communauté particulière, mais allaient de ville en ville portant la parole du Seigneur et des apôtres, instruisant, consolant, maintenant entre les Églises une union de foi et de charité.

1 Saint Pierre, ch. xi.

De même que le gouvernement , le culte des chrétientés était emprunté aux synagogues dont les fidèles se détachaient. En dehors de la liturgie du temple, dont les cérémonies ne s'accomplissaient que sur le mont Moriah, les fils d'Israël avaient dans chaque synagogue un service divin régulièrement constitué. On n'y faisait ni sacrifice sanglant, ni oblation de fleurs, de fruits ou de parfums. Tout se bornait à une suite de chants, de prières, de lectures, de prédications^ dont Tordre et le texte, soigneusement fixés, étaient les mêmes dans toutes les communautés juives. Les chrétiens ne firent d'abord, dans leurs réunions particulières, que continuer ce qu'ils avaient pratiqué avec les fils d'Israël ; mais peu à peu le libre esprit de la loi nouvelle leur inspira d'apporter au rituel juif des changements qu'il convient de faire connaître.

Les synagogues n'avaient d'autres chants que les psaumes. La part considérable de ces hymnes dans notre liturgie indique l'usage aussi constant que général qu'en firent les premiers fidèles. Bientôt ils y joigniretit des cantiques nouveaux, expression plus complète de leur foi : « Que la parole du Christ, disait l'apôtre, habite en tous dans sa plénitude et qu'elle vous comble de sagesse; instruisez -vous, exhortez-vous l'un l'autre par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels S chantant de cœur à Dieu dans

^ Il est difficile d'établir sûrement une distinction entre ces trois termes. Le plus probable est que ^ot.l\i.6i désigne les psaumes inspirés des Hébreux ; Cjjivoc, les hymnes où Dieu était loué et chanté (S. Jérôme , /?i Ephes.^Yy 19. — Grégoire de Nysse, In Ps., m. — S. Augustin, Enar, in Ps,, lxxii, 1; cxltiii, 14); ûStq, les can-

la grâce^» Aucun de ces premiers chants chrétiens n'est Tcnu jusqu^à nous; il est possible toutefois que deux ou trois passages rythmés de S. Paul en soient des fragments :

Réveille-toi , toi qui dors : relève-toi d'entre les morts , et le Christ luira sur toi*.

Et ailleurs :

Certes, il est grand le mystère d'amour '

qui s*est manifesté dans la chair,

a été justifié par TEsprit,

a été vu des Anges ,

prêché aux nations,

cru dans le monde ,

élevé dans la gloire ^.

Composés, chantés d'abord dans les maisons des fidèles, ces cantiques pénétrèrent peu à peu dans les assemblées liturgiques et vinrent s*y mêler au psautier

tiques sur des sujets chréliens, mais dont l'objet principal et immédiat n'était pas la louange de Dieu.

* Colos., m, 16. Cf. Ephes., v, 19.

> Ephes., y, 14. Il y a dans ce passage un souvenir d'Isaïe, mais sous une forme nouvelle et toute chrétienne : « Lève-toi, resplendis, car ta lumière est venue et la gloire de l'Éternel s'est levée sur toi » (Isai., LX, 1). Les cantiques de Zacharie, de la sainte Vierge, de Siméoù conservés en S. Luc, l'hymne d'action de grâces des fidèles de Jérusalem (Act., iv, 24-30) s'inspirent également des paroles des saints livres. C'est un chant de telle nature, de semblable origine que, dès l'antiquité, les interprètes ont cru reconnaître dans cette citation de l'Ë pitre aux Éphésiens. Theodoret, Interpret, EpisL ad Ephes,, v, 14.

3 EOaegeiaç, proprement « de la piété », de la vie chrétienne.

* I Tim., m, 16.

hébreu. Les règlements juifs déterminaient quelles hymnes devaient être récitées aux divers temps du service religieux; il est probable que les chrétiens nô s'y crurent pas longtemps astreints, mais qu'ils firent bientôt un libre choix dans le recueil inspiré ; car aucune concordance ne peut être relevée entre les usages de l'Église et ceux de la synagogue.

Ainsi alla-t-il des prières marquées dans le rituel juif. Le Shema « Écoute Israël », qui ouvrait le service divin, était moins une élévation d'âme qu'une profession de foi toute judaïque , une sèche répétition de certains versets de la Bible. Aux jours qui suivaient la rupture d'un groupe de fidèles avec une synagogue, on peut imaginer ce rite observé par accoutumance dans le sanctuaire chrétien. Mais bientôt « l'Esprit de grâce et de prières ^ » s'emparant des fraternités nouvelles^ y répandait l'amour à larges flots ; Esprit d'adoption, Esprit du Fils*, il criait dans les âmes : « Père , Père I » C'étaient des gémissements inénarrables, la voix même de Jésus « suppliant avec larmes et grands cris'; » la prière enseignée par le Sauveur, le Pater, se trouvait alors naturellement dans toutes les bouches ; et le Shema jui f disparaissait au milieu de ces transports, inutile, oublié.

Les actions de grâces qui suivaient cette formule dans le service religieux des synagogues avaient à un plus haut degré le caractère de la piété : aussi la forme de ces bénédictions a-t-elle passé dans notre liturgie ;

1 Zach., XII, 10.

• Gai., iT, 5, 6.

» Hebr., y, 7.

les pensées mêmes et jusqu'aux termes de quelquesunes y sont demeurées.

« Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Dieu de nos pères Abraham, Isaac et Jacob I Dieu grand, tout-puissant, redoutable, Dieu suprême qui répands bienfaits et grâces qui en-

Toies le Rédempteur aux enfants de tes enfants pour glorifier ton nom et manifester ton amour... ! * »

«Tu es à jamais tout-puissant. Seigneur tu ressuscites

les morts par ta grande miséricorde, tu soutiens les défaillants, tu guéris les malades, tu délivres les prisonniers, tu gardes tes promesses à ceux qui dorment dans la poussière. Qui est tout-puissant comme toi, Seigneur, qui peut t'être comparé?... Béni sois-tu, Seigneur, qui ressuscites les morts!

« Tu es Saint, Saint est ton nom, et tous les Saints te glorifient Béni sois-tu, Seigneur, Dieu saint! »

« Que ton nom soit sanctifié sur la terre comme dans les

eieux et qu'on se répète l'un à l'autre : Saint, Saint, Saint

est le Seigneur, le Dieu des armées , toute la terre est pleine de ta gloire '. »

Les actions de grâces qui remplissent les lettres de S. Paul , le nom d*Eucharistie donné au plus sacré de nos rites, montrent quelle influence eurent ces belles prières sur les formes de la piété chrétienne.

D'autres observances de nos liturgies viennent également des coutumes juives : la prièro faite au nom de tous par un des pasteurs , rassemblée s'y associant par

^ Ces actions de grâces sont au nombre de dix-huit; d'où leur nom Shemoné Esré (les dix-huit). Celles que nous citons ici étaient en usage au temps de Jésus-Christ et des apôtres. Voir Kitto's Cyclopaedia, art. Synagogue.

3 Cette dernière action de grâces, appelée la keduscha, était sabstituée dans le culte public à la précédente, qu'on ne récitait que dans les prières particulières.

VAmen, Y Alléluia, ou de courtes supplications; l'attitude gardée en priant, debout, les bras élevés et les mains étendues. L'action d'Israël est visible dans ces empreintes , mais on y reconnaît aussi l'indépendance avec laquelle l'Église recevait cette formation : tout pharisaïsme était rejeté ; seuls les rites qui s'adaptaient à la foi nouvelle demeurèrent dans les sanctuaires chrétiens.

Ce fut surtout dans la partie du service consacrée à l'instruction des fidèles que le choix fut librement fait. Ces enseignements qui suivaient la récitation des prières consistaient en lectures de la Loi et des Prophètes, commentés par une homélie. Les leçons de l'Écriture placées au commencement de la Messe et d'autres offices , les prédications qui s'y mêlent sont des restes du service juif; mais là, comme ailleurs, l'Esprit renouvelle tout de son libre souffle. La Synagogue^ en exposant la Loi, ne songeait qu'à en inculquer les moindres préceptes et à cet ejfet la lisait tout entière dans un certain laps de temps \ Ses vues sur les prophètes n'étaient pas moins étroites ; elle n'y cherchait que ses rêves de prospérité et de grandeur charnelles. Tout autre aux yeux des chrétiens était l'objet de l'Écriture : Jésus figuré, préparé , annoncé au monde; ce qui se rapportait à cette vue était relevé, le reste laissé dans l'ombre. De là, un nouveau choix de leçons dans

Au temps de Jésus-Christ et des apôtres, il parait certain que la Loi, divisée en 158 sections (les Sedarim, appelées aussi Parescheoth), était lae en entier tous les trois ans. Plus tard les sections furent accrues de façon que la lecture de la Loi pût être achevée en une année.

les livres inspirés, choix déterminé par l'inspiration du moment et qui ne se fixera que plus tard.

Le principal, d'ailleurs , dans l'enseignement de l'Église, n'était point l'Ancien Testament, mais la vie et les paroles de Jésus, « l'Évangile » proprement dit, que les apôtres confiaient à chaque Église fondée par eux. Cultiver ces souvenirs, les méditer était le soin le plus cher aux nouveaux chrétiens. Vers le temps où nous sommes, d'autres paroles révélées se joignirent à ces enseignements du Sauveur. Nous voulons parler des Épîtres apostoliques dont les premières furent écrites de Corinthe ^ Les colonies juives, depuis leur dispersion dans le monde païen, maintenaient entre elles, par un échange de lettres, des liens étroits de foi et d'espérance ; les relations de commerce incessantes entre les juiveries de tous les pays suffisaient, en général, à ces correspondances; toutefois, quelques synagogues avaient des courriers attitrés , notamment le sanhédrin de Jérusalem, dont l'autorité s'étendait à travers le monde sur tout Israël. Cette coutume si propre à tenir les cœurs unis passa naturellement dans les mœurs chrétiennes; elle n'avait rien qui sortît de l'ordinaire quand les messages étaient l'œuvre des fidèles ou de leurs pasteurs : mais on attachait une tout au-

^ Les lettres de S. Paul, recueillies sans égard au temps de leur composition, ont été classées d'après la dignité des Églises auxquelles Tapôtre les adressa et surtout d'après leur importance. A ce dernier titre FÉpttre aux Romains occupe la première place dans la plupart des collections : a quia in se omnis generis doctrinam et accuratam copiosaraque dograatum tractationem continet. » Théodoret, Praef. in Epist. Pauli.

^ tre importance aux lettres écrites par les apôtres. Les Douze étaient hors de pair dans l'Église , leur parole , inspirée et reçue comme telle ; on Técoutait avec la même vénération que les récits évangéliques ; écrite, on la conservait pieusement, pour la relire et la méditer : S. Paul plus que tout autre usa de ce moyen d*influence. Il est aisé, par l'importance que ces lettres gardent aux yeux de l'Église , d'estimer l'impression qu'elles produisaient dans la ferveur du christianisme naissant, à Philippes, à Thessalonique. Accueillies comme un message d'en haut, elles étaient étudiées, commentées, consultées chaque jour, comme la régie de toutes les actions; mais elles ne demeuraient pas dans l'enceinte du seul peuple auquel elles avaient été adressées; on en tirait des copies, qui, envoyées aux autres Églises, formaient un dépôt sacré, èonservé dans les archives et qu'on lisait publiquement à certains jours. Paul, recommandant lui-même qu'on en fît ce double usage ^ les mettait par là au rang des écrits inspirés et leur assurait la place qu'elles ont gardée depuis dans notre liturgie.

Cette addition au lectionnaire juif, non plus que les innovations dans le chant et les prières ne modifiaient pas essentiellement le service religieux emprunté par l'Église à la Synagogue. Il en fut autrement de la fraction du pain établie par le Seigneur : ce rite nouveau allait peu à peu dominer, absorber tous les autres.

Il restait à Corinthe , tel que nous l'avons vu à Jéru-

» I Thess., V, 27. Colos., iv, 16.

salem, un festin sacré, « le repas du Seigneur^ ». En mémoire de la nuit où rEucharistie avait été instituée, on le célébrait le soir après le coucher du soleil , à la lueur de nombreuses lampes^. Le lieu d'assemblée était là haute salle qui formait communément le dernier étage des maisons. Les convives s'y étendaient sur des lits, et la liturgie commençait par un souper auquel le nom d'amour, agape, avait été donné. A Jérusalem, afin que le banquet mystique devînt l'expression parfaite de la charité chrétienne, les mets étaient mis en commun. L'usage des associations grecques étant que chaque membre mangeât aux repas de corps ce qu'il avait apporté ', les chrétiens de Gorinthe gardèrent cette coutume, mais ce fut au détriment de l'union et de la décence, car bientôt de scandaleux abus s'y glissèrent *, qui hâtèrent le moment où l'agape fut séparée de l'Eucharistie, et disparut peu à peu du culte chrétien. Le souper fraternel achevé, les convives se saluaient d'un saint baiser, « le baiser de paix et d'amour^ ». Ceux qui sentaient leur conscience chargée de quelque péché le confessaient *, puis tous debout s'unissaient

* Kupiaxôv detirvdv. I Cor., xi, 20.

« Act., XX, 8.

3 Athénée, vui, 17.

^ I Corinth., xi, 17 et suir.

* 'AffiràffttffÔe AXXi^you; iv <p0.r,\kaLxi &yi<f, (I Cor., xvi., 20) Iv

riX^lMTi àY^icY);. (I Petr., y, 14.) Ce baiser fraternel désigné souTent aussi par le mot à<nra9(i6c (Liturgie de S. Grégoire de Nazianze , éd. Migne, t. ir, p. 704), a pris dans la langue liturgique le nom de c baiser de paix », elpi^vY). Voir Kraus, ^eal Encyklopadie der ehristlichen Alterthûmer^ Friedenskuss.

* « Chaque dimanche tous assemblant, rompez le pain et failet

aux bénédictions que l'un des prêtres prononçait sur le paiUj le vin et l'eau déposés devant lui. Les prières eucharistiques conservées dans la Doctrine des Apôtres donnent Tidée de ces invocations que le célébrant improvisait librement :

« Pour le calice : Nous te rendons grâce , notre Père, pour la sainte vigne de David ton serviteur que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles ! »

« Pour le pain : Nous te remercions, notre Père, pour la vie et la science que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles ! Gomme les fragments de ce pain épars sur les montagnes se sont réunis en un seul tout, qu'ainsi ton Église se rassennble des extrémités de la terre dans ton royaume , car à toi est la gloire et la puissance par Jésus-Christ dans les siècles ^ »

Le pasteur « priait ainsi et rendait grâces aussi longtemps qu'il le pouvait, le peuple répondant par Tacclamation Amenl^ » La consécration suivait et s'accomplissait par une formule précise, fixée dès l'origine. C'est elle , sans aucun doute , que S. Paul rappelle aux Corinthiens en ces termes :

« Le Seigneur Jésus , la nuit qu'il fut livré, prit du pain, et , après avoir rendu grâces , le rompit et dit : Ceci est mon corps livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même la coupe après le souper et dit : Cette coupe est la nouvellfe alliance en mon sang : faites ceci, toutes les fois que vous la boirez, en mémoire de moi '. »

l'Eacharistie après avoir confessé vos péchés pour que votre sacrifice soU pur. » Doctrina XII AposL, xiv.

1 Doctrina XII Apost,, ix.

« S. Justin, Apologia, i, 67.

3 I Cor., XI, 23-25.

Les pains , consacrés en leur entier, rappelaient aux. assistants que « participant tous à un même pain , ils ne formaient tous ensemble qu'un seul pain et un seul corps ^ ». On ne les rompait que pour la communion : « alors chaque fidèle recevait sa part et on envoyait aux absents la leur par le ministère des diacres ^ ».

De nouvelles actions de grâces terminaient cette liturgie toute chrétienne, analogues à celles que nous trouvons dans la Doctrine des Apôtres :

« Après vous être rassasiés, rendez grâces ainsi : Nous te remercious, Père saint, pour ton saint nom que tu as fait habiter dans nos cœurs , pour la science , la foi et rimmortalité que tu nous as révélées par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles ! Maître tout puissant, tu as tout créé pour la gloire de ton nom , tu as donné aux hommes la nourriture et le breuvage pour qu'ils en jouissent en te remerciant; mais à nous tu as donné un breuvage et une nourriture spirituelle , et la vie étemelle par ton serviteur. Avant tout, nous te rendons grâce , parce que tu es puissant. Gloire à toi dans les siècles ! Souviens-toi, Seigneur, de ton Église pour la délivrer de tout mal , pour lui donner la perfection dans ton amour. Rassemble-la des quatre vents du ciel, cette Église sanctifiée pour le royaume que tu lui as préparé ; car à toi est la puissance et la gloire dans les siècles des siècles ! Que la grâce arrive et que ce monde passe! Hosanna au fils de David! Sf quelqu'un est saint, qu'il approche; s'il ne Test pas, qu'il se repente ! Maranatha (le Seigneur vient). Amen ^. »

La Doctrine ajoute : « Laissez les prophètes faire ensuite Faction de grâces autant qu'ils voudront. »

» I Cor., X, 17.

« S. Justin, ApoL, i, 67.

» Doctrina XII Apost, x.

C'était le moment en effet où les inspirés , s'abandonnant à l'extase, lisaient dans les cœurs, parlaient, chantaient à Dieu en langues mystérieuses , opéraient les prodiges qui convertissaient les infidèles témoins de telles scènes.

Ces manifestations de FEsprit divin se produisaient communément après la communion ; par suite , elles devinrent moins fréquentes au temps qui nous occupe, car la fraction du pain cessa d'y être comme aux premiers jours un rite accompli à chaque repas du soir. La vie était trop active dans les communautés de la Dispersion , juives et chrétiennes , pour que les exercices religieux y restassent aussi nombreux qu'à Jérusalem. La plupart des fidèles, à l'exemple de leurs frères d'Israël, se contentèrent habituellement de célébrer le sabbat, et comme eux, dans les premiers temps du moins, ils s'y assemblèrent trois fois le jour, le matin à neuf heures , vers trois heures de l'aprèsmidi , le soir après le coucher du soleil. La première de ces réunions était la principale dans les synagogues et comprenait seule en leur entier développement toutes les parties du culte : prières, chants, lectures, prédications. Pour les chrétiens, au contraire, l'assemblée du soir devint naturellement la. plus importante , car c'est à celle-là qu'ils faisaient leur repas mystique. Peu à peu , les prières et les prédications qui précédaient TEucharistie durant plus longtemps ou commençant plus tard, le souper du Seigneur fut célébré après minuits reculé même jusqu'à l'aube. Le lendemain

i Comme k Troas. Act., xx, 7-11.

du sabbat, qui était le premier de la semaine, devint ainsi le propre jour consacré à la liturgie chrétienne, et prit, du souper du Seigneur qui en était la partie essentielle, le nom de dominical ou dimanche. Au temps où S. Paul écrivait aux Corinthiens, ce changement était déjà accompli * . Beaucoup, par respect pour la Synagogue, observaient avec elle le repos sabbatique; mais le vrai jour saint pour les chrétiens était le lendemain, et quelques années plus tard Tapôtre insistait pour que les gentils ne tinssent plus compte du sabbat *.

Le principal de robservance imposée par Moïse à cet égard était, non le service religieux qui s'y célébrait, mais Tabstention de tout travail. Or Ton sait ce que les docteurs juifs faisaient de ce repos sacré : un fardeau si accablant, que le Sauveur Tavait déclaré intolérable. Par sa parole indignée contre ce fanatisme, par son exemple, il avait excité Israël à rejeter le joug qui Tasservissait : « L'homme n'est pas fait pour le sabbat, disait-il, mais le sabbat pour l'homme', » pour lui donner le loisir d'être à Dieu et de méditer sa Loi.

1 1 Cor., xYi, 2. Act., XX, 7. « L'office du samedi saint et de la veille de la Pentecôte, dans la partie qui précède la bénédiction des fonts baptismaux, nous a conservé le type des antiques vigiles telles qu'on les célébrait tous les dimanches aux premiers siècles du

christianisme On peut en dire autant de la série des leçons,

répons et oraisons, par laquelle s'ouvre la messe du samedi des Quatre-Temps. Cette messe est, en réalité, la messe matinale du lendemain, du dimanche. » Duchesne, Origines du culte chrétien, chap. VIII, p. 219.

2 COIOSS., II, 16.

3 Marc, II, 27.

Paul ne regardait qu'à Tordre du Maître : affranchir l'Église du pharisaïsme; dans l'ardeur de la lutte il ne parait point avoir songé à appliquer au dimanche le précepte de Moïse : « Tu ne feras aucun travail ce jour-là ^ » Ce changement s'opéra de lui-même et insensiblement, à mesure que diminua le nombre des chrétiens judaïsants fidèles à l'observance sabbatique. Le jour du Seigneur, le dimanche, demeura seul voué au culte et au repos sacré , mais dans la sainte liberté de la loi nouvelle , sans proscrire aucune des œuvres qui vont aux nécessités de la vie, à la charité, à la gloire de Dieu.

Outre le sabbat, les Juifs pieux sanctifiaient deux autres jours de la semaine , le lundi et le jeudis par la prière et la lecture de la Loi, et principalement par le jeûne ^. Les chrétiens gardèrent cette dernière pratique, mais en substituant aux jeûnes juifs ceux du mercredi et du vendredi, en mémoire de la Passion du Sauveur'. Il en fut de même des deux grandes solennités d'Israël , Pâques et la Pentecôte ; il suffit pour les conserver d'en changer l'objet: Pâques devint la fête du Christ ressuscité, la Pentecôte, celle del'Esprit-

1 Exod., XX, 10.

2 Luc, XYUi, 12. Ces jeûnes n'étaient pas obligatoires. Esdras» disait-on, les avait établis en mémoire de Moïse, qui monta sur le Sinaî, pour recevoir la Loi, le cinquième jour et en redescendit le second. Baba Kama, fol. 82 a.

3 « Ne faites pas vos jeûnes avec les hypocrites (les Pharisiens, Mat., Yi, 16)' le second jour de la semaine et le cinquième; pour TOUS, jeûnez le quatrième et le sixième jour. » Doctrina Xlt Apost, viu, 1.

Saint inaugurant dans le monde le règne annoncé par Jésus.

Telle dans ses grandes lignes nous apparaît Torganisation du culte dans la foi nouvelle. Il avait pour temple la demeure de quelqu'un des frères , habituellement, nous Tavons vu, la vaste salle placée au faîte des maisons antiques. Les fidèles y fréquentaient autant qu'Israël dans ses synagogues , car ils y trouvaient des attraits encore plus vifs ; un sanctuaire qu'animait le Dieu de l'Eucharistie, un tribunal où tout différend s'accordait, un centre de société si bienfaisant, si aimable , qu'en être excommunié paraissait le plus redoutable châtiment. S. Paul, dans les conseils qui terminaient la première Épître auK Thessaloniciens , nous montre en action cette vie des communautés chrétiennes : en tête, d'actifs pasteurs, aussi fermes que dévoués ; au-dessous d'eux, la paix rarement troublée dans le corps des fidèles , la charité ingénieuse à redresser les déréglés, secourable aux découragés et aux faibles, patiente envers tous, ne rendant jamais le mal pour le mal, également bonne à tous les hommes; un regard continuel des âmes vers Dieu, l'action de grâces sur toutes les lèvres; partout un charme de vertu, une sérénité de joie incomparable ^ La parole émue des païens à la vue de telles fraternités en est la juste louange et en explique l'attrait : « Voyez comme ils s'aiment ^I »

1 I Thess., V, 12-21.

a TertuUien, Apolog,, xxxix.

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