CHAPITRE NEUVIÈME
TBOISIÈMS HISSION.
ÉFHÈSB.
Près de deux ans s'étaient écoulés depuis Tarrivée de Paul à Corinthe. Peu à peu le grand peuple que Dieu lui avait promis en cette ville * était venu à la foi. Une église y vivait, fortement constituée, assurée de la tolérance de Rome,, de sa protection même aux jours critiques : les Juifs en avaient fait Tépreuve. L'apôtre comprit que c'était l'heure de remettre à la Providence cette moisson désormais hors de péril et d'ouvrir ailleurs d'autres sillons. Mais dans la Grèce dépeuplée nulle ville, après Athènes et Corinthe, n'avait assez d'importance pour l'attirer. C'était plus loin, sur la terre d'Italie, que se trouvaient les foyers vivants de l'empire; toutefois, avant de faire choix d'une nouvelle mission, Paul voulut revoir Jérusalem et les Églises de Judée.
Il en était séparé depuis trois ans, ne sachant quelle suite avait été donnée aux décrets du concile apostolique , ni quelle conduite tenaient les chrétiens judaïsants. Leurs intrigues dans Antioche, lors du dé-
1 Act., xvm, 10.
Il reçut des chrétiens de ce port un re^ectuemaccueil,
ss
ment, leur dit-il, que je célèbre la fête prochaine à Jérusalem. Je reviendrai vers vous, si Dieu le veut ». « Il partit d'Éphèse par mer ; et, ayant abordé à Césarée, il monta à Jérusalem, y salua TÉglise, puis descendit à Antioche où il passa quelque temps. »
Il est aisé de soupçonner dans ce bref récit que Paul ne reçut pas à Jérusalem un accueil bien empressée L*état de TÉglise Mère n'était pas pour l'y retenir longtemps. Il la retrouvait telle qu'après l'assemblée de Jérusalem, résignée aux concessions que les apôtres avaient prescrites, n'y voyant toutefois qu'une tolérance à l'égard des gentils, et tenant à honneur, à vertu même , de conserver le strict mosaïsme. Depuis l'échec de ses zélateurs à Antioche , elle s'était renfermée en elle-même, et menait dans l'étroitesse de ses observances une vie pieuse, mais froide et stérile. Paul comprit que ses missions, le libre essor donné à l'Évangile dans l'Asie Mineure et en Grèce ne pouvaient qu'effrayer ces saints obstinés à l'antique alliance; sans témoigner aucune déception, il eut soin de rendre hommage à leur « assemblée », accomplit dans le temple les sacrifices prescrits aux nazirs , et prit aussitôt la route d'Antioche.
C'était passer de l'ombre d'une foi morne et voilée aux joyeuses clartés de l'Évangile : car nulle Église ne s'illuminait davantage de ses rayons. Les chrétiens
que le jour où il y vit une tente d'Éphèse. Plutarque, Alcibiad:, 12. — Athénée, xu, 47.
1 Le nom de Jérusalem n'y est même pas prononcé; àvaêàc, dit simplement le texte sacré (Act., xvui, 22).
TROISIÈME MISSION. ÉPUÈSE. 243
d*Antioche , pour la plupart , ne s'inquiétaient guère si ce progrès de leur foi agréait à la Synagogue. De Taveu de Pierre lui-môme qui avait fondé cette Église , Paul était proprement leur apôtre, « Tapôtre des gentils * » ; depuis trois ans ils vivaient de son souvenir, de ses enseignements : leur joie fut grande de le revoir, d'entendre sa parole pleine des triomphes de TÉvangile, et des vérités nouvelles qui s'étaient révélées à lui au cours de sa mission.
Paul ne leur refusa pas la consolation de sa présence; il la prolongea même en s'adonnant aux soins apostoliques , car nulle part son ministère n'était plus actif que dans ces grandes villes de négoce où la navigation et les caravanes de l'intérieur amenaient des flots d'étrangers sans cesse renouvelés. En Macédoine et en Grèce, c'est en de telles cités qu'il avait le plus longtemps prêché, et que s'étaient constituées les principales Églises. Thessalonique et Gorinthe y demeuraient d'ardents foyers d'où le christianisme jetait ses premières lueurs vers l'Occident. Antioche éclairait la Syrie et les routes de l'extrême Orient. Il fallait un centre pareil à l'Asie Mineure. Le coup d'œil que Paul avait jelé surÉphèse la lui avait montrée riche, commerçante, populeuse à l'égal d'Antioche et de Gorinthe, autant, plus même que ces villes, servant d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. Il résolut d'y porter la foi et partit pour cette troisième mission , emmenant, selon sa coutume, quelques disciples.
Silas n'y parait plus à ses côtés ; apparemment le
i Gai., II, 8.
rang élevé qu'il avait eu dans TÉglise de Jérusalem \ les relations qu'il y retrouva, le retinrent en cette ville ^ ; mais à son défaut Paul gardait de fidèles compagnons, Timothée, Éraste de Corinthe, les Macédoniens Caïus et Aristarque qui le servirent pieusement à Éphèse •. Tous, sans doute , étaient venus avec lui d'Achaïe à Jérusalem et raccompagnèrent à travers les plateaux de TAsie Mineure*. En fut-il ainsi de Tite? Paul le recommandera bientôt aux Corinthiens « comme son associé et son compagnon d'oeuvre auprès d'eux ^. » Si l'on entend par là que Tite avait évangélisé Corinthe avec l'apôtre, il est naturel de croire que lui aussi, partant de cette ville en sa compagnie , le suivit à Jérusalem, puis en Galatie * et entra de la même manière à Éphèse.
La petite troupe reprit le chemin que Paul et Silas avaient suivi dans la précédente mission. Des côtes de Cilicie ils montèrent par les défilés du Taurus sur le plateau central d'Asie Mineure. Paul y visita les chrétientés de Lycaonie, Derbé, Lystres, Iconium, puis celles de Galatie et de Phrygie ; il allait de ville en ville
1 Act, XV, 22.
s A partir de ce temps nous le voyons attaché à S. Pierre; ce fut lui qui porta aux Églises d'Asie la lettre que le chef des apôtres leur écrivit de Rome (I Petr., v, 12).
8 Act., XIX, 22, 29. I Cor., iv, 17; xvi, 10. '
*■ Les Actes l'insinuent pour Caïus et Aristarque en les appelant « les compagnons de voyage de Paul » (Act., xix, 29), et tout porte à croire qu'il en fut de même d'Éraste, originaire de Gorinthb (Rom., XVI, 23) et de Timothée qui suivait partout l'apôtre.
* Il Cor., VIII, 23.
• Paul, dans sa lettre aux Galates, parle de Tite comme d'un per-
« par ordre* », disent les Actes, « fortifiant les disciples ». Ces soins multipliés étaient nécessaires pour raffermir la foi, car certains traits de la lettre adressée plus tard par Tapôtre aux Galates, montrent que déjàTivraie commençait à poindre au temps de sa dernière visite. Il y parle d'un évangile différent du sien que dès lors on s'efforçait d'accréditer^. Les judaïsants de Jérusalem qui allaient bientôt bouleverser ces Églises n'avaient pas encore paru ; mais les Juifs de la région suffisaient pour y semer le doute , demandant aux fidèles de quel droit ils mutilaient le mosaïsme.
D'une main ferme, Paul arrêta le mal, jetant l'anathème aux fauteurs de ces désordres •, redressant les égarés avec une vigueur dont plusieurs demeurèrent trop longtemps émus, car, trois ans plus tard, il leur en faisait encore cette plainte : « Suis-je donc devenu votre ennemi pour vous avoir dit la vérité ^? » Ces ressentiments toutefois ne se déclarèrent qu'après le départ de l'apôtre ; en sa présence , tous « se montrèrent zélés pour le bien ' » ; sa prédication maîtrisait les es-
sonnage qui leur est connu. Or ils ne purent le voir aux côtés de Tapôtre que pendant cette troisième mission, car, dans la précédente, Paul n'avait d'autres compagnons, en évangélisant leurs régions , que Silas et Timothée (Àct., xt. 40 ; xvi, 1, 3, 4, 6).
^ KaOe^^c, successivement, selon un ordre déterminé par ayance.
^ Gai., I, 9. « Je vous l'ai dit et je tous le dis encore une fois : si quelqu'un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu , qu'il soit anathème. »
3 Gai., I, 9.
* Id., IV, 16
* Id., IV, 18.
prils ; la générosité , la tendresse même de son amour pénétrait les cœurs; on oubliait les rudesses de sa parole pour ne Toir que les vérités qu'elle colorait : la Jérusalem d'en haut', l'Israël de Dieu^, Jésus si vivement dépeint que sa croix était dressée aux yeux de tous*.
Ces chrétientés mobiles; mais simples et droites, revinrent vite au calme , à la pureté de la foi. Paul leur rendit plus tard cet hommage, que de nouveau « elles obéissaient à la vérité et y couraient dans l'élan de leur ferveur^ ». Il profita de ces dispositions pour organiser la collecte destinée à l'Église de Jérusalem, que nous verrons bientôt prendre dans son esprit et son ministère une importance considérable '.
Paul sortait de Phrygie , aux mêmes lieux où. deux ans auparavant l'Esprit de Jésus avait fermé devant lui la province d'Asie. Rien ne lui interdisant plus cette belle et populeuse région, il put exécuter le dessein qu'il avait conçu, en passant à Éphèse, d'évangéliser cette ville. Les montagnes volcaniques, qui forment à l'ouest la frontière de Phrygie, étendent vers l'Archipel des rameaux au milieu desquels coulent l'Hermus et le Méandre*. C'est parla dernière de ces vallées que passait la principale voie menant des plateaux du
1 Gai., IV, 26.
2 Id., VI, 16.
8 Id., III, 1.
^ Id., V, 7.
» I Cor., XVI, 1.
• Le premier de ces cours d'eau tombe dans la mer au golfe de Smyrne , le second près de Milet.
TROISIÈME MISSION. ÉPUÊSE. 247
centre àÉphèse. Paul, selon toute apparence, ne se détourna pas au sud pour aller prendre cette voie^ Des frontières de Phrygie sa route directe était de suivre le cours de THermus par Synnada et Sardes , puis de traverser la chaîne qui sépai:e THermus du Caystre et de descendre dans le bassin secondaire qu'arrose ce petit cours d'eau.
Éphèse y occupe la plus belle vallée des côtes ioniennes, « la prairie d'Asie » chantée par Homère^. Le Caystre, sortant à Test d'un ravin, la baigne à longs replis et s'épand alentour en marécages luxuriants, peuplés de cygnes dont la blancheur était célèbre '. Sauf à l'occident où brille l'Archipel, des montagnes aux cimes hardies l'encadrent et ondulent au loin dans le ciel lumineux '*.
Éphèse s'élevait entre le Caystre et la chaîne du Sud, le Prion, en partie sur les pentes de cette mon-
1 Le langage de S. Paul dans TÉpltre aux Colossiens (u, 1) confirme ce sentiment, car l'apôtre y laisse clairement entendre qu'il n'avait jamais visité la ville de Colosses par laquelle cette voie passait.
« Homère, Iliad., ii, 461.
s Homère, Iliad., ii, 459. ■— Virgile, jEneid., vu, 699 et sq. Georg., i, 383 et sq. — Ovide, Met., v, 386 et sq.
*• Cette plaine, de faible étendue (deux lieues de long environ sur une de large), est fermée, au nord, par la chaîne du Gallesius; au sud, par celle du Prion; à l'est, par le mont Pactyas. Le Coressus, colline de forme circulaire, se dresse isolé en avant du Prion; le vallon qui les sépare était compris dans l'enceinte d'Ëphèse. Au nord-est du Coressus une autre éminence s'élève , comme lui , séparée des montagnes qui entourent la plaine; c'est VAla^Solouk, où se trouvent les ruines de la grande ville musulmane qui remplaça l'antique cité, et le pauvre vlUage, station d'Éphèse sur le chemin de fer de Smyrne à Aïdin.
tagne , en partie sur la colline de Coressus qui s'en détache , mais occupant surtout la plaine qui s'étend du pied de ce mont au lac marécageux devenu le port de la ville*. En cet endroit, vrai cœur de la cité , se trouvaient les principaux lieux dé réunion, l'agora, le cirque, le théâtre, creusés et étages aux flancs du Coressus'. Au-dessous de ces édifices, la ville commerçante s'agitait, carie marché d'Éphèse était un des plus actifs du monde , et son port, bien que s 'envasant' peu à peu, restait encore le plus facile et le plus vaste des rives d'Asie. On y venait d'ItaUe , de Grèce et de tous les points de la Méditerranée trafiquer avec les caravanes de l'Orient. Quand saint Jean, à Patmos, décrivait les richesses entassées dans les grandes villes de l'empire romain*, il se souvenait des entrepôts
1 Falkener, Ephesus, p. 119 et suiv.; 149 et suiy. Cf. Guhl's Ephesiaca,
s Ce théâtre, un des plus vastes que les Grecs aient construits» contenait 56,700 spectateurs, d'après Falkener {Ephesvs, p. 102 et suiv.); 24,500, d'après "Wood {Discoveries at Ephesus, p. 68). Les gradins, taillés en demi-cercle dans les flancs du Coressus, sont encore visibles ; la scène se trouvait dans la plaine, au pied de cette colline (Falkener, Ephesus, p. 102). Voir les photographies de Svoboda {ftemains ofthe Seven churches of Asia).
3 Strabon, XIV, i,24.
*> La Babylone dont l'Apocalypse décrit en ces termes la richesse est moins la ville même de Rome que la déesse Rome , avec son empire et les grands centres de commerce qui étaient l'extension de sa gloire et de son opulence. La ruine de cette maîtresse du monde entraînait celle de ses provinces et des cités maritimes avec lesquelles elle trafiquait. Les lamentations de S. Jean visent plutôt ces dernières qu'une ville située , comme Rome, au milieu des terres : « Tous les pilotes, ceux qui font voyage sur la mer, les mariniers et tous ceux qui sont employés sur les vaisseaux se sont arrêtés loia
TROISIÈME MISSION. ÉPHÈSB. 249
d'Éphèse : c'est là, plus qu'ailleurs, qu'il avait vu affluer <i les marchandises d*or, d'argent, les pierres précieuses, les perles, le fin lin, la pourpre, la soie et Técarlate, toute sorte de bois odoriférants, les meubles d'ivoire et de bois précieux, d'airain, de fer et de marbre, la cannelle, Tamome, les parfums, l'huile aromatique, le vin, l'huile, la fleur de farine, le froment, le bétail, les brebis, les chevaux, les chariots, les esclaves et les hommes libres^ ».
Quelque importance que donnât à Éphèse cet immense trafic, sa célébrité venait d'ailleurs, du culte de Diane Artémis, qui faisait d'elle une des villes saintes du paganisme. Le temple de la déesse se trouvait hors de la ville , au pied de la colline nommée aujourd'hui Aîa-Solouk^, Ce n'était plus l'antique sanctuaire brûlé par Érostrate , mais le splendide monument qui l'avait remplacé'. Pendant deux cent vingt ans l'Asie entière avait fourni aux dépenses de la reconstruction, les femmes elles-mêmes y contribuant de leurs bijoux*. Ces libéralités avaient enfanté une
d'elle et se sont écriés en voyant la fumée de son embrasement
Malheur 1 malheur! cette grande ville qui a enrichi de son abondance tous ceux qui avaient des vaisseaux sur la mer a été ruinée en un moment. » Apoc, xviii, 17-19.
1 Id., 12-13.
^ L'emplacement de ce temple a été récemment découvert par M. Wood, et la description qu'en fait Pline (Historia naturalis, xxxvi, 21,) a pu, sur de nombreux points, être vérifiée. Voir Woods Ephesus , p. 267 et sq.
3 Au rapport de Pline, c'était la septième fois que ce temple brûlait {Hisloria naturalis, xvi, 79).
* Pline, Hist. nat^ xxxvi, 21.
œuvre rangée à bon droit parmi les sept merveilles du monde S car les prodiges d'architecture s'y pressaient; la colonnade du temple , dont chacun des cent vingtsept piliers, gracieusement sculptés à l'ionique *, était le don d'un roi ^ ; les portes du sanctuaire en cyprès massif^; leur linteau, d'une dimension telle que la déesse seule, assurait-on, était parvenue à le mettre en place ' ; l'escalier qui menait au faite , taillé dans une seule vigne de Gypre *. A ces ouvrages curieux , l'art mêlait ses plus beaux dons ; Polyclète , Praxitèle , Phidias y avaient des groupes et des bas-reliefs ; Apelle , son chef-d'œuvre, le portrait d'Alexandre la foudre en main ^.
La divinité à laquelle s'adressaient ces hommages demeurait sous un voile de pourpre au fond d'un édicule. Les Grecs, habitués à leur Diane chasseresse , svelte et court vêtue, ne perdaient rien à ce mystère, car l'Artémis d'Éphèse n'eût offert à leurs yeux qu'un monstrueux symbole. Le bas de l'idole, jusqu'à la ceinture, était une gaine informe couverte d'inscriptions magiques, le buste un monceau de mamelles; seuls , la tête ceinte d'une couronne de tours , les bras posant sur deux massues, avaient forme humaine^.
1 Philon de Byzance, De septem orbis spectaculis, 7. 3 « lones Dianœ constituere œdem quœrentes , noyi generis 8pe« cîcra ad maliebrem transtulerunt gracilitatem. » Vitruve, iv, 1. 8 Pline, Hist, nat., xxxvi, 21.
* Id., XVI, 79. — Théophraste, Uist. Plant, v, 5.
* Pline, Hist. nat., xxxvi, 21.
• Id., XIV, 2.
^ Id., XXXIV, 19; XXXV, 36.
• « Scribebat Paulus ad Ephesios Dianam colentes, non banc
On la disait tombée des deux ^ ; en réalité c'était un de ces grossiers fétiches qui peuplaient les sanctuaires d'Asie : tels nous avons vu à Paphos le cône, emblème d'Aphrodite*, à Pessinonte la pierre noire qui figurait Cybèle ^. Le culte impur dont cette idole était l'objet trahissait encore plus que sa figure une origine orientale. Ses prêtres, les Mégabyses, étaient de misérables eunuques autour desquels s'agitait un essaim de prêtresses et d'esclaves vouées au temple et vivant de ses richesses^. Cette troupe impudique, menant fêtes sur fêtes, affolait la ville de processions et de bacchanales qui entraînaient les pires débauches^ : séduction facile dans un grand port où la foule des étrangers , renouvelée sans cesse et de tous lieux, était un aliment perpétuel au désordre. Nombre de gens sans aveu y prenaient part; car le temple d'Artémis, étendant à six. cents pieds son droit d'asile, attirait à lui les malfaiteurs de la contrée*. Les fortunes, rapides dans ce milieu, entretenaient tout un monde de luxe et de plaisir : musiciens, danseurs, mimes, courtisanes, remplissaient la ville de leurs débordements. Pour être moins
venatricem, quse arcam tenet atque succincta est, sed illam multimammiam , quam TcoXvpLafftiliv vocant. » S. Jérôme, Proœm. ad Bphes,'
1 Act., XIX, 85.
> D'après Curtius, la Diane d'Ëphèse était sous un autre nom i'Astarté phénicienne: Die griechiesche GoUerlehre von geschichU lichen Standpunkt.
8 Voir ch. lY, p. tt2.
* Strabon XIV, i, 20, 23. — Tacite, Ann., m, 61.
* Philostrate, Vita Apoll,^ iv, 2. — Achille Tatius, vi, p. 363, « Strabon, XIV, i, 23.
décriées que celles de Corinthe, les mœurs n'en étaient pas meilleures, la mollesse du climat s'unissait à la richesse du pays pour les avilir. Inutile d'ajouter qu'aucune étude sérieuse ne trouvait place dans des esprits ainsi corrompus : Ëphèse n'a donné son nom qu'à la plus frivole des littératures, aux romans d'amour*.
Une ville si active et opulente était pour attirer les ûls d'IsraêP. Leur aptitude aux affaires, leur dignité morale , l'union de leur race les élevait au-dessus de la population douteuse de vie et d'origine qui les entourait. Ils y conquirent un haut rang, et se firent respecter là comme ailleurs avec l'appui de Rome. Éphèse en efiet , capitale de la province d'Asie, était le siège du proconsul et des magistrats romains; elle se gouvernait elle-même, mais sous leur tutelle et à la condition de ne commettre aucun abus. Les Juifs plus que tous tiraient profit de cette justice, habituellement aussi ferme qu'impartiale.
^ Leur prospérité dans Éphèse était connue au loin. Nous avons vu Aquila et Priscille venir de Corinthe pour se réunir à eux. Vers ce môme temps un autre Juif, nommé Apollos, abordait aux quais d'Éphèse. Originaire d'Alexandrie , il avait puisé dans les écoles '
* 'Eçeaiaxà ta xaTà *Av6îav xai 'A6pox6|i.Yiv est le titre donné par Xénophon d'Éphèse à son roman. Elle partageait ce renom avec Milet sa voisine. Les Milesia carmina (Ovide, Tristf n, 413), le Sermo Milesiut (J. Gapitolin. Clodius Àlbinus, 12) étaient célèbres pour leur licence.
2 Josèphe. Antiq.jud., XIV, x, 11, 12, 13, 16, 19, 25. XVl, vi, 4-7. — Philon, Leg,, 840.
de cette ville * la science des Écritures ; il excellait à les commenter avec ime hauteur de vues , une éloquence peu commune chez les Rabbis ^. Sa foi ardente Tavait détourné des occupations matérielles où la plupart de ses compatriotes consumaient leur activité; il s'était fait missionnaire, et allait de ville en ville préchant Dieu et sa parole sainte. Des disciples de Jean , qu'il rencontra au cours de ses voyages , lui apprirent que leur Maître , ayant reconnu le Messie sur les rives du Jourdain, Favait proclamé devant tout Israël. Ces compagnons du Précurseur, dispersés probablement à sa mort, n'avaient suivi que de loin et imparfaitement la prédication de Jésus. Ils montrèrent à Apollos « la voie du Seigneur^ », mais seulement dans ses grandes lignes; en bien des points , leur enseignement demeura incomplet, sur le baptême notamment : ils ne connaissaient que celui de Jean.
Apollos ne laissa pas de se former avec ces traits une idée exacte du christianisme. Il y vit le Messie pauvre, humble , méprisé , sauvant les hommes par ses st)uffrances et par sa mort; il reconnut l'oracle d'Isaïe dans l'agneau de Dieu portant les péchés du monde *, l'ac-
1 Philon, un de ses contemporains, en était sorti rappelant Platon pour le charme du style et l'éléyation des pensées. « De hoc vulgo apud Grœcos dicitur, fj UXàrcov çiXcavîCei, ii $iXa>v nXaTcovil^ci. » (S. Jérôme, De Vir. IllusL, cap. xi.) Sans atteindre cette perfection , la facilité , l'abondance avec lesquelles Apollos exprimait sa pensée, lui donnaient autorité sur les humbles frères qui l'entouraient.
2 Act., xvin, 24-25.
« Id., XVIII, 26.
^ Js., LUI. Joan., i, 29, 36.
SÀlNT PAUL, SES HISSIONS. 15
complissement d'autres prophéties dans les faits qui scandalisaient le plus ses frères dlsraël. Son érudition aussi profonde qu'étendue lui permettait de rapprocher les passages de FÉcriture, de les éclairer l'un par l'autre, d'accroître ces lumières par les traditions et les commentaires rabbiniques. Dans ce scribe qui n'était encore qu'à demi chrétien, d'âme et de désir plutôt que de savoir, la grâce opérait cette merveille que, « fervent d'esprit, il expliquait et enseignait avec exactitude tout ce qui concernait Jésus* ».
ApoUos trouva la synagogue d'Éphèse prête à l'entendre, car Paul, en passant par cette ville, y avait jeté une première semence de foi, et d'autre part, Aquila et Priscille , tout absorbés qu'ils fussent par le travail et les pressantes nécessités de la vie , n'avaient pas laissé de communiquer leur foi à ceux qui les abordaient. Ce petit groupe de croyants, n'ayant encore aucun lien extérieur, demeuraient confondus avec les Juifs d'Éphèse, et fréquentaient leur sanctuaire. Ils s'y trouvaient le jour où ApoUos parut dans la chaire de la synagogue. Le docteur alexandrin parla hardiment 2, « prêcha la voie du Seigneur » telle que l'avait connue Jean-Baptiste, telle que Jésus lui-même la montrait au début de son ministère , lorsque sa prédication n'était encore que l'écho de son Précurseur : « Faites pénitence , car le royaume de Dieu s'est approché ^. » Grande fut la joie d'Aquila et de Priscille
1 Act., xvm, 25.
- Id., xvin, 26.
? Malt. ly, 17. Mara,i, 15.
d'entendre ce maître en Israël , mais non moins vif leur étonnement de ne trouver dans sa prédication qu'une ébauche de leurs croyances. Les plus hautes vérités du christianisme lui paraissaient inconnues ; la seule observance à laquelle il conviât ses auditeurs était le baptême de Jean, le baptême d'eau en signe de pénitence. Us joignirent ApoUos au sortir de la synagogue, et l'attirant chez eux « ils l'instruisirent plus amplement de la voie du Seigneur * ».
L'enseignement de ces deux artisans comprenait, non seulement l'Évangile oral gravé dans le souvenir de tous les fidèles, mais aussi la doctrine que Paul avait exposée pendant deux années dans leur boutique de Gorinthe. ApoUos y trouva donc l'ensemble des révélations connues alors de l'Église, sans suite d'exposition toutefois , sans lien de raisonnement, sous la forme populaire dont les revêtait le langage de ses hôtes : il en conçut le désir de visiter l'église de Gorinthe, instruite par Paul lui-même, et de converser avec les pasteurs formés sous sa conduite à la prédication. Aquila et PriscUle l'encouragèrent dans ce dessein. Fiers de l'éloquence d' ApoUos, de l'art avec lequel il ramenait toute l'Écriture au Ghrist , ils étaient heureux de montrer cette conquête aux églises d'Achaïe et de leur procurer un pareil aide. L'humble fraternité d'Éphèse écrivit donc aux fidèles de Gorinthe, comblant de louanges le nouveau chrétien, et les exhortant à l'accueiUr^. C'était une heureuse inspiration, car.
* Act., xvm, 26.
* Le Codex BezaB donne la leçon suivante, qui forme un commen-
depuis le départ de Paul, la Synagogue de Gorinthe renouvelait ses attaques ; « par la grâce de Dieu, Apollos servit beaucoup aux fidèles ^ »
Vers le même temps, Paul arriva à Éphèse. Son premier soin fut de rejoindre Aquila et Priscille ; il les trouva établis dans un quartier d'artisans, apparemment le pauvre faubourg situé entre le Goressus et la colline H Aïa-Solouk ; les sanctuaires chrétiens accumulés en ce lieu témoignent, en effet, que là se trouvèrent les premières demeures des fidèles , celle où pendant deux ans Paul séjourna*. Toutefois, ce n'était ni son nom ni son souvenir qui devaient prévaloir dans cette partie d'Éphèse. Un autre apôtre, Jean TÉvangéliste , allait bientôt y terminer ses jours. Son tombeau vénéré de toute la chrétienté donna à la colline où on le creusa le nom du disciple bien-aimé , du saint Théologien (Agios Theologos, Aïa-Solouk^)^ comme l'appelaient les anciens. L'Éphèse chrétienne vint se grouper Autour de cette tombe , car la ville antique se dépeuplait à mesure que son port s'envasant se changeait en marais. Peu à peu le vide se fit autour de ce foyer de peste; habitations, théâtres, temples, tout fut laissé à
taire intéressant du texte sacré : « Quelques Corinthiens se trouvant alors à Éphèse entendirent Apollos et l'engagèrent à revenir avec ei z dans leur patrie. Celui-ci ayant consenti, les Éphésiens écrivirent aux disciples de Corinthe de le recevoir. S'étant rendu en Achaïe , il y servit beaucoup l'Église. »
1 Act., XVIII, 27.
2 Eusèbe, Historia ecclesiastica, m, 39; v, 24. — Procope, De jEdif., V, 1.
* ^Ayioç eeoXoyo;, écrit Ày a Tholog en arabe, devient ilj^a Solouk dans la prononciation turque.
TROISIÈME MISSION. ÉPUÈSE. 257
Tabandon; les marbres de ces monuments, bientôt pillés de toutes mains, allèrent parer Constantinople, Pise, les villes sarrasines. Seule, aux abords de la plaine fiévreuse, Aïa-Solouk survécut, considérable encore aux premiers temps de la domination turque , réduite aujourd'hui à un pauvre village , unique reste d'Éphèse en ces lieux désolés.
Paul n'entra chez ses hôtes que pour reprendre la vie d'ouvrier qu'il menait en tout lieu ; « il travailla de ses mains pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses compagnons ^ » ; mais là pas plus qu'à Gorinthe et malgré un travail incessant, l'industrie des tentes ne parvint à éloigner la pauvreté. Vers la fin de son séjour à Éphèse Paul faisait aux Corinthiens la triste confidence de sa misère : « sans pain, sans toit assuré, misérablement vêtu, maltraité des ouvriers, parmi lesquels il cherchait à gagner sa vie ; injures , calomnies, soufflets, rien ne lui fut épargné; on le traitait comme le rebut de tous et la balayure du monde ^ ». Une condition si précaire au cours d'une mission qui eut grand succès ne s'explique que par le refus de l'apôtre de rien recevoir de ses néophytes. Sur la grève de Milet il le rappelait aux anciens d'Ëphèse : « Je n'«ii voulu recevoir de personne ni argent, ni or, ni vêtements. Vous savez vous-même que ces mains que vous voyez ont fourni à tous mes besoins '. »
Ce désintéressement revêtait Paul d'une grandeur
» Act., XX, 34.
« I Cor., IV, 11-13.
» Act., XX, 33, 34.
au-dessus de Thumaine pour ces fils d'Israël communément cupides et égoïstes. Dès son arrivée , il prit empire sur eux sans avoir besoin à Éphèse de se faire connaître comme ailleurs pour obtenir la parole. L'annonce du Messie jetée par lui lors de son passage, sa promesse de revenir bientôt exposer cette Bonne Nouvelle, la prédication d'Apollos allant au même objet, tout avait éveillé les esprits. « Paul entrant dans la synagogue y parla donc avec liberté et hardiesse; pendant trois mois il discourut avec les Juifs et s'eiîorça de les persuader des choses du royaume de Dieu*. » Sa première conquête* fut un Juif nommé Épénète, que. nous retrouverons bientôt à Rome, où Paul le saluera comme « son bien-aimé et les prémices de TAsie' dans le Christ'*)).
En même temps qu'il commençait cette prédication, Paul prenait la conduite de la petite fraternité qui s'était formée à Éphèse avant sa venue. Bien que se donnant pour « disciples * )) et tenus pour tels , ce noyau d'Église ne ressemblait guère aux chrétientés constituées par les apôtres : point de pasteurs dans son sein, nul enseignement régulier; la croyance du Christ unissant les âmes, mais l'Évangile même imparfaitement
1 Act., XIX, 8.
2 Le titre d'àTzaçxh "^^c 'Aatac l'indique. Paul, en effet, dans set missions, s'adressent d'abord aux Juifs, les premiers converlis sortaient de leurs rangs. Épénète d'ailleurs, dans l'ÉpItre aux Romains, 2st nommé an milieu des fidèles venus du judaïsme.
3 La leçon àTtapxi^ xT^ç *AoCa; et non tij; 'Axa^aç est celle des meilleurs manuscrits.
* Rom., XVI, 5.
* Act., XIX, 1.
connu. L'apôtre en fit Tépreuve dès les premiers jours. Un groupe de néophytes attira son attention, apparemm€flit par sa vie austère et retirée * ; aucun rayon de la joie habituelle aux chrétiens ne semblait les éclairer : « Avez- vous reçu TEsprit-Saint après avoir cru? » leur demanda-t-il. Ils lui répondirent : « Nous n'avons pas seulement ouï dire qu'il y ait un Saint-Esprit. » « Quel baptême avez-vous donc reçu? » « Le baptême de Jean , » dirent-ils. Alors Paul : « Jean a baptisé du baptême de la pénitence en disant au peuple qu'ils devaient croire en celui qui serait après lui, c'est-à-dire en Jésus. » « Ayant ouï ces paroles, ils furent baptisés au nom du Seigneur Jésus, et après que Paul leur eut imposé les mains , le Saint-Esprit descendit sur eux, et ils parlaient diverses langues et ils prophétisaient*. » Saint Luc ajoute dans les Actes : « Ils étaient en tout douze environ, » nombre important pour une communauté naissante. D'oti que vînt leur foi, d'Apollos ou de quelque auditeur de Jean *, ils étaient certaincr
L'ignorance de ces disciples ne s'explique que par l'isolement où ils demeuraient, à l'exemple de Jean-Baptiste; jeûnant, priant, travaillant à part comme les Thérapeutes d'Egypte et les Esséniens de Palestine.
2 Act., XIX, 1-6.
3 Éphèse n'était pas la seule communauté juive delà Dispersion où l'on trouvât de ces disciples de Jean. La prédication du Précurseur avait jeté un tel éclat, que nombre d'Israélites, amenés à Jérusalem par les pèlerinages annuels, repartaient persuadés que Jean était le Messie. Cette croyance persistait encore au temps où furent écrites les Récognitions (vers l'an 200] (Recognit., i, 54, 60); elle s'est perpétuée dans la secte curieuse des chrétiens de Jean , les Sabéens, réduits aujourd'hui à un millier d'adeptes et cantonnés
ment connus du docteur alexandrin. Comment donc ce dernier, une fois en possession de tout TÉvangile, ne les avait-il pas éclairés? Comment, près d'Aquila et de Priscille, demeurèrent-ils à demi chrétiens, se tenant néanmoins pour disciples et signant à ce titre probablement les lettres qui recommandèrent ApoUos aux Corinthiens? Ce fait est un des plus obscurs que contiennent les Actes; il montre comment TÉvangile se propageait en dehors des apôtres , par lueurs, au hasard des circonstances. L'enseignement, comme le gouvernement, n'était régulier, fécond , qu'au sein des Églises oi^anisées par les Douze et maintenues sous leur autorité.
Paul fut promptement conduit à régler ainsi celle d'Ëphèse. Ses relations avec la Synagogue, aisées, amicales même aux premiers jours , changèrent bientôt de nature. Tandis qu'un certain nombre de Juifs venaient à la foi nouvelle, d'autres, « s'entêtaient à demeurer incrédules, décriant devant tout le peuple la voie du Seigneur^ ». C'était la partie influente d'Israël, ses chefs et ses docteurs, puisque Paul, jugeant dangereux leur ascendant, « se sépara et retira ses disciples d'avec eux ». Ce ne fut pas toutefois sans avoir tenté de les éclairer et en avoir beaucoup souffert. L'image dont il se sert pour dépeindre aux Corinthiens cette lutte en indique la violence : « J'ai combattu
dans quelques villages au sud de Bagdad. Voir D. Chwolson, Die Ssabier und der Ssahùmus^ et Siouffi, Études sur la religion des Soubhas ouSahéens, 1 Act., XIX, 9.
contre les bêtes à Éphèse \ » dit- il, comparant son sort à celui des condamnés qu'il voyait jeter aux lions de l'amphithéâtre. Le plus rude temps de Tépreuve furent les trois mois qui précédèrent la rupture avec la Synagogue. Paul y demeurait justiciable du tribunal juif, soumis à ses lois et à ses châtiments ; peut-être alors quelqu'une des flagellations dont il parlait deux ans plus tard aux Corinthiens lui fut-elle infligée ^. La situation devint plus tolérable quand, renonçant aux privilèges de sa race, il se rangea au droit commun de la cité. Soustrait par là à la juridiction de la communauté juive , il évitait ses violences légales ; mais il n'en demeurait pas moins exposé aux persécutions des fanatiques qui le tenaient pour apostat. Deux années durant, embûches, traverses furent multipliées sous ses pas par un acharnement de haine qui lui tirait des larmes avec ce cri : « La vie ne m'est qu'une mort de chaque jour^. »
Sa chrétienté ne laissait pas de croître sous ce flot continu d'attaques , et cette vue consolait 1 apôtre. Trop nombreuse déjà pour tenir dans une seule maison, elle s'assemblait en un lieu appelé : l'école de Tyrannus ; c'était le nom de quelque maître de philosophie ou de rhétorique. Soit que ce personnage fût au nombre des chrétiens, soit qu'il leur louât son école, cette salle devint le sanctuaire d'Éphèse : « Tous les jours l'apôtre y discourait; et cela continua pendant deux ans, de
1 1 Cor., XV, 32.
• Il Cor., XI, 24.
8 I Cor., XV, 31, 32. Act, XX, 19.
sorte que tous ceux qui demeuraient en Asie, tant Juifs que Grecs, ouïrent la parole du Seigneur ^ » Paul, non content de cet apostolat public, allait de maison en maison ^ visiter ceux que sa parole avait touchés , et il apportait à ce ministère intime la môme vigueur de parole et d'action qu'à la prédication publique. Deux soins, rappelés par lui aux anciens d'Éphèse , l'y préoccupaient : tout d'abord bien avertir ses néophytes des sévérités de l'Évangile « en ne leur cachant rien de ce qui leur était profitable^ », ni la pénitence, ni la foi à la croix de Jésus * ; mais plus encore les tenir haut la main dans cet âpre sentier, remettre constamment sous leurs yeux l'austérité de leurs devoirs, en renouveler l'impression au vif de leur cœur, et à cette fin n'épargner ni avertissements ni remontrances ^. Toutefois, la main de l'apôtre se montrait aussi maternelle que ferme ; « jour et nuit » au service de ses frères , il les pressait , « les reprenait avec larmes ^ » et par ces pleurs , si émouvants sur un mâle et rude visage , il triomphait de toute résistance.
Le ciel secondait ces labeurs de Paul en lui communiquant alors plus que jamais le pouvoir des miracles. Il
1 Act., XIX, 9, 10.
2 Id., XX, 20.
sid.
*• Id., XX, 21.
* Id., XX, 31. Le terme vou-Oexeo) (tCôyihi) a toute celte extension ; a signifie remettre dans l'esprit de quelqu'un une vérité, une obligation oubliée, l'en faire ressouvenir, l'avertir avec blâme et reproche, ladmonester. Voir Trench, Synonyms ofthe new Testament, p. 104.
« Acl., XX, 31.
s'en faisait d'extraordinaires par ses mains ; à son insu même, une vertu divine sortait de lui. Rien ne touchait ses auditeurs comme de le voir, tout en prêchant, tisser ses toiles grossières; souvent, par vénération, ils dérobaient les linges avec lesquels il venait d*essuyer la sueur de son front, les tabliers^ dont il ceignait ses reins. Ces étoffes, au contact de l'apôtre, étaient devenues miraculeuses ; appliquées aux malades , elles les guérissaient et chassaient des possédés les esprits malins*. L'effet de ces prodiges fut d'autant plus grand que la magie et les sciences occultes faisaient la passion d'Éphèse. En aucune des villes que l'apôtre avait visitées jusqu'alors la superstition n'exerçait un pareil empire. Les esprits, ne trouvant aucune école, aucune étude sérieuse , se livraient aux plus folles pratiques , aux incantations, aux évocations de morts, d'ombres, de génies infernaux. Les formules éphésiennes à l'aide desquelles on opérait ces sorcelleries étaient connues du monde entier '. Bien que formées de mots inintelligibles*, leur ensemble constituait un art qui avait ses
1 louSàpia et (Ti(jt,txCv6ta ne sont que les deux mots latins sudaria et semicinctia. Le premier» sudarium, désigne le linge destiné à essayer la face; le second, semicinctium^ le tablier dont les artisans se ceignaient pour travailler (Isidore de Séville, Etymolog., 1. XIX, cap. xxiii). L'un et l'autre étaient ordinairement en toile.
- Act., XIX, 11, 12.
^ La couronne, la ceinture, les pieds de la Diane d'Éphèse étaient couverts de ces formules magiques (Eustathius, ad Odyss,» xix, 247). On les portait en guise d'amulettes et on les répétait comme des charmes tout puissants. Voir dans Guhl, Ephesiaca, m, 6, les citations d'Hesychius et de Suidas. ^ Plutarque, Quxst. Conviv., VIT, v, 4. — Athénée, xii, 70.
* Clément d'Alexandrie cite une des plus usitées, Askiou Katas^
professeurs, une méthode, des procédés décrits minutieusement et consignés dans des recueils. Ces livres magiques étaient fort lus et recherchés : quelques-uns même, contenant des recettes mystérieuses, ne s*obtenaient qu'à grand prix.
Une ville adonnée de la sorte au merveilleux était le rendez-vous naturel de ceux qui en vivaient , astrologues, devins, magiciens. Parmi ces imposteurs se trouvaient en ce moment sept Juifs, fils d'un grand prêtre * nommé Scéva, lesquels faisaient profession de chasser les esprits mauvais. L'opinion qui attribuait aux démons tout désordre du corps ou de l'âme était fort répandue en Israël, on avait imaginé des charmes superstitieux pour les conjurer, et des exorcistes les opéraient non seulement sur le territoire de la Judée, mais en courant çà et là dans les communautés de la Dispersion ^. Pour être moins grossiers que ceux des païens, leurs sortilèges n'avaient guère plus de succès. Aussi les fils de Scéva, témoins des miracles de Paul, résolurent-ils de l'imiter et d'invoquer comme lui le nom du Sauveur dans leurs exorcismes. L'expérience fut tentée par eux sur un démon fort méchant. Entrant dans la demeure de l'homme qu'il agitait, ils lui dirent : « Nous vous adjurons par Jésus que Paul prêche. » L'esprit malin leur répondit : « Je connais Jésus et je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous? » Aussitôt le possédé, se
kiou, lix, tétras, damnameneus, aisia. Le Pythagoricien Androcydes la traduisait ainsi : ténèbres, lumière, terre, années, soleil, vérité (Clément d'Alexandrie, Stromat., v, 8).
1 C'est-à-dire d'un des chefs des classes sacerdolales.
« Josèphe, Antiq.jud., VUI, ii, 5.
jetant sur deux de ces exorcistes, s'en rendit maître, et les traita si mal qu'ils s'enfuirent de cette maison nus et blessés.
« Le bruit de cet événement se répandant aussitôt dans Éphèse , Juifs et Grecs le connurent. Tous furent saisis de crainte et le nom du Seigneur glorifié. » Dans cette émotion universelle , un fait étrange se découvrit, inconnu jusqu'alors de Paul et de ses compagnons d'apostolat : beaucoup de ceux qui avaient cru n'avaient point pour cela renoncé à la magie. Éclairés par l'humiliant échec des fils de Scéva, ils vinrent dans l'assemblée des frères confesser ce qu'ils avaient fait. L'élan des conversions alla plus loin et entraîna jusqu'aux principaux fauteurs de ces conjurations. Nombre d'entre eux apportèrent leurs livres de magie et les brûlèrent publiquement. A la vue des flammes consumant des manuscrits qu'Éphèse payait au poids de l'or, la pensée vint de supputer le prix de ce sacrifice, « on trouva qu'il se montait à cinquante mille pièces d'argent^ ». « C'est avec une telle puissance , conclut saint Luc, que la parole du Seigneur croissait et montrait sa force. »
1 Environ 50,000 fr., si ces pièces d'argent sont la drachme attique; un peu moins, s'il s'agit du denier romain.