‹ Saint Paul, ses missionsChapitre 31 sur 46 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

OAPTiyrré db s. paul a oésabée db Palestine.

Quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où, par la mort d' Agrippa, la Judée était redevenue province romaine. Claude, tout en imposant ce joug plus étroit auK fils dlsraël, n'oubliait point qu'il devait son trône à l'un d'eux *. Il le témoigna en maintenant le privilège qui leur tenait le plus au cœur : une liberté absolue de suivre leur religion et leurs coutumes. Ordre fut donné aux ofQciers romains de faire respecter le culte national , même de lui rendre de publics boni-* mages • chaque année, des victimes durent être immolées dans le temple au nom de l'empereur ^.

Cette bienveillance du prince assura au pays, fréquemment secoué par un vent de révolte , un gouvernement aussi vigoureux qu'équitable; en cas d'injustice, de promptes réparations. C'est ainsi que l'un des procurateurs, Cumanus, s'étant laissé corrompre, fut destitué et condamné à l'exil *. On veillait, du reste, à choisir des gouverneurs qui eussent chance de plaire

ï Voir Saint Pierre, chap. x, et l'Appendice u.

* Duruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 152.

» Josèphe, Antiquit.Jud., XX. Ti, Bell.jud., II, xu.

aux Juifs. Félix , devant lequel Paul allait comparaître , n'avait été nommé que sur la demande expresse du grand prêtre Jonathan ^ II était frère de Pallas , le favori tout puissant de Claude , et comme lui affranchi de ce prince. Le pontife avait cru politique d'assurer un si haut patronnage à sa patrie; il ne réussit qu'à lui donner un despote odieux. Félix en effet , aussi corrompu que son frère , n'avait point son habileté dans les affaires, son esprit de conduite; les pouvoirs d'un roi mis en ses mains n'élevèrent que son ambition. Il gouverna avec l'âme d'un esclave ^ : cruel, débauché, âpre aux rapines , on le vit tantôt réprimer les sicaires, tantôt s'enrichir de leurs brigandages, en faire même l'instrument de ses vengeances : le grand prêtre, ayant eu l'imprudence de lui reprocher ses exactions, tomba sous leurs poignards^. L'impunité, qu'assurait à Félix le crédit de son frère, lui donnait toutes les audaces * : trois reines successivement devinrent ses épouses '. Celle qui partageait alors sa fortune à Césarée était Drusille, sœur d'Hérode Agrippa IL Célèbre pour sa beauté parmi les filles d'Israël, elle s'était unie à Aziz, roi d'Émèse; les menées infâmes d'un magicien, familier de Félix, la détournèrent de ce premier époux poujp la jeter en adultère au procurateur *.

1 Josèphe, Antiquit Jud., XX, tiii, 6.

2 (c Antonius Félix, per omnem ssevitiam etlibidinem,jus regium servili ingenio exercuit. » Tacite, Histor,, v, 9.

3 Josèphe, Antiquit, jud., XX, viu, 5. BelL jud., II, xiu, S.

* a Cuacta malefacta sibi impane ratus. » Tacite, Annal., xii, 54. » « Trium reginaram maritus. » Suétone, Claudius, 28. « Josèphe, Antiquit. jud., XIX, ix, 1; XX, vu, 2.

Sans foi ni pudeur dans la vie privée , cet honune , imbu de Tesprit juridique des Romains, retrouvait au prétoire tout le respect de sa race pour les formes légales. Il lut la lettre que lui remit le centurion chaîné d'amener Paul. Cette pièce était aussi favorable que possible à Taccusé ; non seulement elle ne relevait aucune charge contre lui, mais elle le présentait comme ime victime du fanatisme des Juifs, un citoyen romain à sauver de leurs fureurs. Paul fut donc reçu avec égard. Le procurateur s'enquit à quelle province il appartenait, et ayant appris qu'il était de Cilicie : « Je vous entendrai, dit-il, quand vos accusateurs seront venus; » puis il donna Tordre de le garder non dans la prison, mais dans sa propre résidence, qui était Tantique palais d*Hérode.

A Jérusalem cependant, Lysias avait intimé aux accusateurs que, la cause étant déférée au tribunal de Félix , ils eussent à Ty poursuivre. Ananie décida d'y aller en personne. Trois jours plus tard * , il entrait dans Césarée accompagné de quelques sanhédrites. N'ayant aucune pratique des débats judiciaires , et peu habile à parler grec, il amenait avec lui un avocat nommé TertuUus ^. C'était un de ces jeunes Romains

1 « Cinq jours après, Ananie descendit. » Act., xxiv, 1 : c'est-àdire cinq jours après que Tapôtre eut quitté Jérusalem. 11 faut interpréter aiùsi ce texte des Actes pour raccorder avec le témoignage de S. Paul, déclarant plus bas (xxiv, 11) qu'il n'y a pas plus de douze jours qu'il est venu dans la ville sainte.

3 Le nom de TertuUus (diminutif de Tertius) indique que cet avocat était de Rome ou d'Italie. Les débats eurent lieu en langue grecque ; car l'essai fait, aux temps anciens, d'imposer le latin pour les plaidoyers judiciaires dans les provinces avait échoué (Valère

qui, pour se former plus promptement aux affaires, suivaient les gouverneurs dans leurs provinces, et plaidaient pour les habitants de la région * . Le premier soin d'Ananie avait été de former instance au tribunal du gouverneur ; l'audience suivit de près.

TertuUus y prononça sa harangue selon toutes les règles de la rhétorique. Dans son exorde , où il cherchait à capter la bienveillance du juge, il louait « le très excellent Félix » de son équité habituelle, de sa prévoyance , des mesures salutaires qu'il avait prises pour assurer au pays une paix profonde. (Quelques brigandages réprimés coloraient tant bien que mal cette flatterie'.) Il en rendit de très humbles actions de grâces au nom de ses clients ; puis , venant aux accusations qu'il apportait contre Paul, il les exposa ainsi : « Cet homme, vraie peste, excite des séditions parmi les Juifs répandus dans le monde; il est le meneur de la secte des Nazaréens ; il a même tenté de profaner le temple. » Il faut croire que l'avocat Tertullus n'avait pas encore une grande expérience du -barreau, ou que son zèle à épouser la querelle des Juifs obscurcissait son génie, car, sans aucun égard] pour l'autorité romaine devant laquelle il plaidait, il rejeta toute la faute sur Lysias. A l'entendre , c'était sa violente intervention qui avait tout gâté. Que ne laissait-il les sanhédrites décider d'une cause dont ils étaient saisis, et

Maxime, u, 2). Sous l'Empire, non seulement dans les provinces, mais à Rome môme, on employait souvent le grec. Dion Cassius, LVii, 15; LX, 8, 16, 17. —Suétone, Tiberius, 71. Nero, 7.

* Codius avait ainsi débuté en Afrique. Giceron, pro Cœlio, 30.

• Josèphe, Àntiquitjud.j XX, vm, 5, 6.

qui leur appartenait à tous les titres? Ce réquisitoire maladroit plut aux Juifs présents, qui le confirmèrent; mais il n'était pas pour gagner Félix, dont Topinion avait été déjà formée par le rapport de Lysias. Le gouverneur fit signe à Paul de prendre la parole.

L*ap6tre, nous Tavons vu, ne le cédait à personne dans Tart de ménager les esprits; il commença donc par se féliciter d'avoir pour juge un magistrat initié depuis plusieurs années au gouvernement du pays * ; puis il vint aux accusations dont on le chargeait. Douze jours environ s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté Gésarée pour monter à Jérusalem et y adorer^. Dans ce court intervalle on ne l'avait point vu « disputant avec personne, ou amassant le peuple soit dans le temple, soit dans les synagogues, soit dans la ville ». Cette fière protestation ne reçut aucun démenti des accusateurs. Paul le fit observer à Félix : « Tout ce qu'ils me reprochent à présent, ils ne peuvent le soutenir. » c( Ce qui est vrai, ajouta-t-il, et ce que je confesse devant toi , c'est qjue je suis cette voie qu'ils appellent une hérésie; j'y sers le Dieu de nos pères, croyant tout ce qui est écrit dans la Loi et les prophètes, espérant en Dieu comme ils le font eux-mêmes , et comptant que tous les hommes, justes ou injustes, ressus-

1 Félix fut procurateur de 53 à 61. La durée habituelle de ces fonctions était de deux ou trois ans.

^ Ces douze jours ont été diversement comptés. La supputation la plus naturelle (adoptée par Meyer, de Wette, etc.) parait être celle- • ci : 1*' jour, arrivée à Jérusalem; 2«, la visite à S. Jacques; du 3* au 7% l'accomplissement du vœu de nazirat; le 8*, la séance du sanhédrin ; le 9*, le départ de Jérusalem ; le 13* (cinq jours après ce dé- •part, Act., xxnr, 1) ou, peut-être môme, le 12*, le débat devant Félix.

citeront un jour. Je veille à cause de cela à avoir toujours ma conscience pure de tout reproche devant Dieu et devant les hommes. » Quant au temple qu'on m'accuse de profaner, « j'y suis venu après plusieurs années pour faire des aumônes à ma nation et rendre à Dieu mes vœux et mes offrandes. J'étais à ces exercices de religion lorsqu'ils m'ont trouvé dans le sanctuaire, purifié , sans attroupement ni tumulte. Ce sont des Juifs d'Asie qui m'y ont aperçu; ils devraient être là devant toi pour m'accuser, s'ils ont quelque chose contre moi. A leur défaut, que ceux-ci au moins disent quel crime ils ont trouvé en moi quand j'ai comparu devant le sanhédrin, si ce n'est peut-être ce seul cri que je fis entendre étant au milieu d'eux : « C'est « pour la résurrection des morts que je suis aujour- « d'hui mis en jugement par vous. » Habilement, Paul ramenait de nouveau le litige entre lui et ses accusateurs à ce point de doctrine. Félix, par son long séjour en Palestine, par son union avec une fille d'Israël, était plus initié aux doctrines juives que le commun des ofiQciers romains; il nMgnorait pas que cette croyance à la'résurrection était le priacipal des querelles entre Pharisiens et Sadducéens. Voyant que nul ne contredisait aux conclusions de Tapôtre , il ajourna la cause : « Quand le tribun Lysias sera descendu de Jérusalem , dit-il , je jugerai l'affaire. » En attendant, il commanda au centurion qui gardait l'apôtre de le traiter [avec douceur ; il lui fit enlever ses chaînes avec permission pour ses disciples de l'approcher et de le servir ^

1 Sous la République, Taccusé jouissant des droits de citoyen

L'affaire avait fait grand bruit dans Césarée ; réponse de Félix, Drusille * , souhaita de connaître Thomme de sa race qui émouvait h ce point le grand prêtre et le sanhédrin; elle était curieuse surtout d'entendre ce qu'il lui dirait sur la foi au Christ, Le gouverneur se prêta à ses désirs; quelques jours plus tard, il fit de nouveau comparaître Paul. La vue de cette noble Juive, alors dans tout son éclat, assise près d'un homme esclave de naissance, et ai^ourd'hui maître. d'Israël , enflamma la parole de l'apôtre. Il parla avec un telle force au couple adultère « de la justice , de la chasteté , du jugement à venir » que Félix prit peur. « En voilà assez pour l'heure , dit-il à Paul , je te ferai rappeler quand il en sera temps; » et il emmena Drusille.

romain n'était pas soumis à la détention préventi?6 ; il n'y avait d'exception que dans le cas d'aveu ou de flagrant délit (Digeste, De custod.y xLvni, 3. — Mommsen, Rom, Gesch,^ ii, p. 106, 2* éd.). Ces garanties disparurent sous l'Empire. Bn province, il appartenait au gouverneur de décider s'il y avait lieu d'appliquer la détention préventive ou de laisser l'accusé en liberté sur parole ou^sous caution (Daremberg, Dictionnaire des Antiquités; Custodu). Les Actes marquant que Paul fut remis aux mains d'un centurion, il est évident que Félix le soumettait à une garde militaire, custodia militaHs, Il recommanda, toutefois, de lui alléger autant que possible cette détention (l^eiv âveaiv) et sans doute le délivra des chaînes qu'il lui fit remettre en quittant la province (xatéXincv Tiv IlauXov SeSepiévov, Act., xxiv, 27).

1 Félix eut deux femmes de ce nom : l'une fille de Juba, roi de Mauritanie, et petite-fille d'Antoine et de Cléopâtre (Tacite, Histor., V, 9), et celle dont il est question, fille d'Hérode Agrippa !•' et sœur d'Agrippa II. Le fils qu'elle eut de son union avec Félix périt, comme elle, dans l'éruption du Vésuve, sous le règne de Titus (Josèphe, Aniiquit.jud.y XX, vu, 2).

CAPTIVITÉ DE S. PAUt A CÉSARÉE. 439

L'apôtre venait de prendre ascendant sur cet esprit corrompu, mais capable de raison, peut-être même de quelques remords. Souvent, depuis lors, Félix fitrevenir.le captif et conversa avec lui, car tout était pour le charmer dans ces entretiens, les souvenirs de vingt années d'apostolat au milieu de peuples si divers de mœurs et de génie , la chaleur, Taccent de vérité avec lesquels Paul exposait ses croyances. Un intérêt moins noble occupa bientôt Tesprit du procurateur. Jugeant aux récits du prisonnier et aux aumônes apportées à ' Jérusalem que son influence était grande dans les Églises de la gentilité , il se flatta d'en tirer une forte rançon ^ Paul repoussa toute suggestion à cet égard. C'était se condamner à une longue captivité. Félix, en effet, n'osant ni outrer les Juifs, ni porter une sentence inique , dangereuse en cas d'appel , laissa traîner l'affaire.

Deux aimées entières s'écoulèrent ainsi pour le captif du palais de Gésarée. Il jouissait , nous l'avons vu, d'une grande liberté , car la détention préventive , pour les accusés que recommandait leur rang ou la bienveillance du magistrat, se bornait à de simples arrêts dans la demeure des gardes qui répondaient de leur personne. Paul, heureux de souffrir pour Jésus-

1 La loi Julia (Digeste, xl, 11, 3) interdisait aux juges d'abuser de leurs fonctions pour extorquer de l'argent aux accusés ; mais, loin de Rome, les gouverneurs de prorince n'en ayaîent cure.' Le second successeur de Félix, Albinus, pratiqua si ouvertement ce genre d'exactions, que sous son gouvernement il ne restait en prison que les malfaiteurs trop pauvres pour acheter leur liberté (Josèphe. Bell, jvd*, II, xiv, 1).

Christ, et plus encore de pouvoir le prêcher, continuait son apostolat près des frères qui avaient libre accès près de lui. Plusieurs de ses disciples Tétaient venus rejoindre, et de tous les plus actifs, Timothée , Luc, Aristarque de Thessalonique , Tychiqiie, Trophime. Par eux , grâce aux relations constantes entre Césarée de Palestine et les ports de la Méditerranée, Tapôtre put recevoir des nouvelles de ses Églises et subvenir à leurs besoins. La correspondance de cette captivité n'a point laissé comme celle de Rome d'importants vestiges; en récompense, un de nos plus beaux livres sacrés, le troisième Évangile, date de cette époque. Luc, éprouvant combien manquait le récit de la vie de Jésus que Paul avait coutume d'exposer, conçut alors le dessein de suppléer par écrit à cet Évangile oral. La précision des détails en ce qui touche la Loi , les usages mosaïques, la topographie de Palestine, indiquent que l'écrivain était en cette région lorsqu'il rédigea son ouvrage. Mais plus que cette iiîfluence des frères de Judée, celle de l'apôtre des gentils est sensible dans le récit de Luc : mômes vues, mêmes doctrines , souvent mômes formes de langage ^ Paul, dans les loisirs de sa captivité, inspirait, achevait l'œuvre de son disciple, en faisait , ce que l'antiquité y a vu, son propre Évangile^.

ï Cornely, Introductiô specialis in singulos Novi Testament i lihros, p. 131.

^ « Nomine suo ex opinione cjas (Pauli) conscripsit. » Fragment de Muratori (170). — « Luc» digeslum Paulo adscribere soient. » Terlullien, Contr, Marc, iv, 5. — « Lucas, sectator Pauli, quod ftb illo prœdicabatur E?angelium in libro condidit. » S. Irénée, Adv.

Cet état de choses durait depuis deux années, et rien, du côté de Félix, n*en annonçait la fin, lorsqu'un des mouvements séditieux qui s'élevaient souvent en Judée vint changer le cours des choses. Une émeute éclata sur le marché de Gésarée et mit aux prises Juifs et Grecs, qui se partageaient la ville. Les Grecs avaient le dessous, quand Félix accourut avec ses troupes pour rétablir Tordre. Il enjoignit aux Juifs de se disperser, et, sur leur refus, les fit charger par ses légion^ naires. Des morts en grand nombre, le pillage des plus riches maisons Israélites furent les suites de cette courte révolte. L'excès du châtiment indigna toute la contrée, et le bruit en alla jusqu'à Rome. Claude n'était plus , et Pallas avait bien perdu de son crédit * ; mais Israël gardait au palais d'activés intelligences et une prosélyte juive, Poppée, maîtrisait Néron^. Félix, dénoncé , reçut Tordre de comparaître devant Tempereur; tout ce que put son frère Pallas fut de lui sauver la vie : disgracié, dépouillé en grande partie du fruit de ses concussions, il mourut obscur'. Un de ses derniers actes, en quittant la Judée, fut de maintenir la détention de Paul , même de Taggraver : « Il le laissa enchaîné > » disant les Actes, espérant par là

Hœres.f lu, 1. — Clément d'Alexandrie, Strom., i, 21. — Origène, In Matt, t. i, etc. Ces vues sommaires sur le troisième £?angile trouveront leur développement dans le chapitre où nous traiterons spécialement de l'œuvre de S. Luc.

i Tacite, Annales, xiii, 14.

2 TiJ Y^aixl Uonnyiicf. (Oeotreê:^; yàp ^v) OttIp tôv *IouSat(i>v ^trfisiai^ XapiCopievoç. Josèphe, Antiquit Jud., XX, viii, 11. Vita, 3.

3 Josèphe, Antiquit. jud,, XX, viii, 7 et 9. BelUjud,, II, xiii, 7.

gagner les Juifs ^ et rendre leurs poursuites moiss acharnées.

Porcins Festus, qu*on lui donna pour successeur, était un magistrat ferme, juste, actif au devoir^. Trois jours après avoir pris terre à Césarée il monta à Jérusalem, ayant hâte de juger des Juifs par lui-même et au cœur du pays. Les chefs de la nation et du sacerdoce s*empressèrent autour de lui , et à leur tête le nouveau grand prêtre qu'Agrippa avait substitué à Ananie, Ismaêl, fils de Phabi^ Un silence de deux ans n*avait pas endormi leur vengeance. Ils demandèrent à Festus, comme don d*avènement, de ramener le captif à Jérusalem, se proposant de lui tendre des embûches sur la route. Ils avaient engagé à cet effet une bande de ces sicaires qui, le meurtre commis, se dispersaient dans la montagne sans laisser prise à la police romaine. La simple loyauté de Festus déjoua cette machination. Il répondit qu'il ne lui appartenait point de faire ainsi largesse de l'honneur et de la vie des accusés. Paul était prisonnier à Césarée, il y res» terait; lui-même, sous peu de jours, retournerait en cette ville : « Que les principaux d'entre vous y viennent avec moi, ajouta-t-il, et si cet homme a commis quelque crime , qu'ils l'en accusent. »

Festus , en effet, ne resta que huit ou dix jours à Jérusalem, et rentra à Césarée suivi des Juifs les plus obstinés à poursuivre l'apôtre. Dès le lendemain, le

1 Act., XXIV, 27.

« Josèphe, Antiquitjud., XX vm, 9, 10, 11.

» Id., XX, ?ni, 8.

gouverneur, ayant pris siège à son tribunal , ordonna que Paul fût amené. Aussitôt qu'il parut , les Juifs de Jérusalem se pressèrent autour de Festus, et accusèrent Tapôtre de plusieurs forfaits ; mais, quand il fallut venir aux preuves, ils n'en produisirent aucune. Se souvenant alors du cri qui avait perdu Jésus dans Tesprit du faible Pilate, ils essayèrent de la même calomnie à l'égard de Paul : « Il a conspiré contre César. » Mais ils avaient affaire à un juge d'autre trempe. Festus laissa l'inculpé se défendre librement, et bien établir qu'il n'avait péché « ni contre la loi des Juifs , ni contre le temple, 'ni contre César. » Ce court débat suffit pour lui démontrer jusqu'à l'évidence que Félix avait eu raison de ne voir en cette affaire qu'une querelle de doctrine entre Juifs ; peut-être même entrevitil qu*il serait contraint de donner tort aux accusateurs; dans le dessein de les ménager, il revint à l'objet de leur première demande : « Veux-tu venir à Jérusalem, dit-îl à Paul , et y être jugé devant moi des choses dont on ce charge. » Cet expédient, qui le tirait d'embarras, lui gagnait les Juifs; il ne le proposa néanmoins qu'en toute loyauté; car, outre qu'il ignorait le complot du sanhédrin, Festus entendait conduire lui-même l'accusé à Jérusalem, assister au jugement et l'y garantir de toute violence.

Paul n'eut garde d'accepter. Peut-être soupçonnait-il les embûches préparées sur la route ; en tout cas , il prévoyait qu'une nouvelle audience à Jérusalem ne serait qu'une scène d'injures et de violence inutile à affronter. Rome, au contraire, lui donnait toute garantie de bonne justice ; il persista à ne vouloir que celle-là :

« Je suis ici devant le tribunal de César, dit-jl , je dois y être jugé. Je n*ai fait aucun tort aux Juifs, tu le sais toi-même fort bien. Si je les ai offensés ou si j*ai commis quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir; mais si rien n*est vrai de ce dont ils m'accusent, personne ne peut me livrer à eux. J'en appelle à César. »

Ce mot coupait court à tout débat, car le citoyen romain, où qu'il fût, n'avait qu'à le prononcer pour déférer sa cause au tribunal de l'empereur ^ Les magistrats provinciaux frappés d'impuissance étaient contraints de s'incliner et de faire conduire l'accusé à Rome. L'unique vœu de Paul désormais étant d'évangéliser cette ville, il saisit le moyen qui se présentait d'en hâter l'accomplissement. Festus ne s'attendait pas à ce recours; il prit l'avis des conseillers qui l'assistaient^. Leur réponse ne pouvait faire doute : hors le cas d'aveu formel ou de flagrant délit, tout appel devait être reçu. Festus n'eut qu'à répondre : « Tu en as appelé à César, tu iras à César. »

> Ce droit, pour tout citoyen romain , d*en appeler à l'empereur, f int de ce qu'Auguste s'arrogea les pouvoirs inhérents à la puissance tribunitienne, par conséquent le droit d'intercession à l'égard des autres magistratures. Peu à peu cet appel n'eut pas seulement l'effet de paralyser ou d'annuler une sentence, comme le faisait Vintercessio :il devint un Téritable recours à un tribunal supérieur qui avait le droit de casser ou de réformer les jugements de première instance. Daremberg, Dictionnaire des antiquités : Appel-

LATIO.

3 Les gouverneurs de provinces étaient entourés de conseillers, qu'ils choisissaient eux-mêmes. Dion Cassius, un, 14. — Cicéron, in Verr., Act., II, l. n, 32. — Suétone, Tiberius, S3, etc.

On n'attendait plus qu'une SQOccina de faire partir Tapôtre , quand survint un des incidents les plus notables de cette captivité. Quelques jours après l'audience que nous venons de rapporter, Hérode Agrippa II et sa sœur Bérénice entrèrent dans Césarée. Ce petit-fils du grand Hérode n'avait plus en main que les débris du pouvoir de son aïeul : le gouvernement de Chalcis ^ et de quelques cités , la garde du temple , l'élection du grand prêtre, le titre de roi, mais sans pouvoir sur la Judée, le tout à la merci de Rome^. Cette dépendance imposait à Agrippa l'obligation de rendre ses devoirs au nouveau procurateur : il les remplit sans tarder, et amena avec lui sa sœur, compagne de sa royauté comme de sa vie, à ce dernier titre fort décriée^.

1 Chalcis était la capitale du petit royaame qui avait été formé pour Hérode, frère d'Agrîppa I«'. Ses ruines, mêlées à celles de la \iile plus récente d'Ànjar^ se trouvent un peu au nord de la route de Beyrouth à Damas, entre le Liban et l'Anti-Liban. Robinson^ Biblical Researches^ t. III, p. 496 et suiy.

' Trop jeune à la mort d'Agrippa l*' (44) pour lui succéder, ce prince fut retenu plusieurs années à Rome et n'obtint de Claude qu'une faible partie des domaines de son père : la principauté de Chalcis (Josèphe, Antiquit, jud., XX, v, 2); plus tard l'ancienne tétrarchie de Philippe, la Satanée, la Trachonitide et TAbilène (Id., XX, vu, 1); enfin sous le règne de Néron, Tibériade, Tarichée, Julias et quelques bourgades voisines (Id., XX, viii, 4). Bien qu'il eût le titre de roi (Josèphe, Belhjud., II, xn, 8) et la surveillance du temple de Jérusalem (Id. , Antiquit. jud.^ ;KX, i, 3), ii ne gouverna jamais la Judée. Il se rangea du côté des Romains dans la guerre qui acheva la ruine de ce pays, et mourut sous Trajan, âgé de soixante-dix ans.

8 Josèphe, Antiquit, jud., XX, vu, 3. — Juvénal, Sat.j vi, v. 156 et suiv. Cette princesse, fille aînée d'Hérode Agrippa P', avait épousé son oncle Hérode, prince de Chalcis. Elle vint, à sa mort, vivre à

Comme ils demeurèrent longtemps à Gésarée, on en vint naturellement à s'entretenir de Paul : « Il y a ici, ditFestus, un homme que Félix a laissé prisonnier; les princes des prêtres et les anciens des Juifs vinrent l'accuser lorsque j^étais à Jérusalem , réclamant une sentence contre lui. Je leur répondis que ce n'est point la coutume des Romains de condamner quelqu'un avant que rinculpé ait eu ses accusateurs devant lui et toute liberté de se défendre. Quand donc ils furent venus ici^ sans aucun délai, le jour suivant, m'étant assis sur le tribunal, j'ordonnai que cet homme fût amené. Ses accusateurs étant devant lui ne lui reprochèrent aucun des crimes dont je m'étais attendu qu'ils l'accuseraient; mais ils entrèrent en dispute sur leurs superstitions, et un certain Jésus mort, que Paul affirmait être vivant. Ne sachant que résoudre en cette affaire, je dejnandai à cet homme s'il voulait bien aller à Jérusalem pour y être jugé sur tous ces points ; mais il en a appelé, et veut que sa cause soit réservée au jugement d'Auguste. J'ai donc ordonné qu'on le gardât jusqu'à ce que je l'envoie à César. — Je voudrais bien, moi aussi, entendre cet homme, dit Aprippa. — SoitI répondit Festus^ demain tu l'entendras. »

Rome, près de son frère Hérode Agrippa II. Les bruits odieux qui couraient sur leur union la portèrent à épouser Polémo, roi de Cilicie; mais ce mariage fut bientôt rompu. Bérénice exerça plus tard

sur Titus une influence restée fameuse : a Suspecta in eo libido

propter insignem reginœ Bérénices amorem, cui etiam nuptias polli-

citus ferebatur Berenicen ab Urbe dimisit, invltus invitam.»

Suétone, Titus, 7. — Tacite , Historiœ, ii, 2. — Dion Cassius, Lxn, 15 et 18.

Dès le lendemain en effet, Agrippa et Bérénice se rendirent à la salle d'audience dans toute la pompe de leur royauté, car Festus , en retour de leur empressement, leur avait offert la présidence de rassemblée. Les officiers romains et les principaux de la ville , qui faisaient cortège aux princes, donnaient à cette séance Téclat d'une solennité. Paul y fit un étrange contraste quand le soldat qui tenait en main ses chaînes Tintroduisit, pâle, d'un aspect chétif, amaigri par de longues souffrances et deux années de captivité. Depuis l'appel à César, il ne pouvait être question à l'égard du prisonnier ni de jugement ni de procédure ofliciëlle. Festus, avec le scrupule de légalité habituel aux magistrats de Rome, prit soin dès l'abord de le déclarer : « Roi Agrippa, dit-il , et vous tous qui êtes ici présents avec nous, vous voyez cet homme contre lequel tout le peuple juif m'a sollicité, tant à Jérusalem qu'ici, s'écriant qu'il ne devait plus vivre. Pour moi, ayant trouvé qu'il n'avait rienfait qui fût digne de mort, et cet homme lui-même en ayant appelé à Auguste, j'ai résolu de l'y envoyer. Mais je n'ai rien de précis à dire de lui à l'empereur ^ c'est pourquoi je l'ai amené devant vous, et principalement devant toi, ô roi Agrippa, afin qu'après avoir examiné son affaire, je sache ce que je dois en écrire,, car il me semble déraisonnable d'envoyer un prisonnier sans indiquer en même temps les charges qui pèsent sur lui. »

1 Tep xupiq) « au Seigneur ». Auguste et Tibère refusèrent toujours ce titre (Suétone, Augustus, 53. — Tiberius, 27). Mais, à partir de Caligula, les empereurs l'acceptèrent. (Suétone, Domit^ 13.)

Agrippa ayant invité le prisonnier à prendre la parole, Paul étendit sa main chargée de fers, et commandant l'attention du geste familier aux orateurs grecs* : « Je m'estime heureux, dit-il, 6 roi Agrippa, de pouvoir aujourd'hui me justifier devant toi de toutes les choses dont les Juifs m'accusent, parce que tu es au fait de toutes les coutumes et questions qui existent parmi eux; c'est pourquoi je te prie de m'écouter patiemment. Pour ce qui est de la vie que j'ai menée à Jérusalem parmi ceux de ma nation depuis ma jeunesse, elle est connue de tous les Juifs. S'ils veulent rendre témoignage à la vérité , ils savent que, selon la secte la plus exacte de notre religion, j'ai vécu Pharisien : et maintenant je comparais en jugement parce que j'espère en la promesse que Dieu a faite à nos pères , et à laquelle nos douze tribus, en servant Dieu sans relâche nuit et jour, espèrent parvenir; c'est pour cette espérance, à roil que je suis accusé par les Juifs. Eh quoi donc, est-il incroyable parmi vous que Dieu ressuscite les morts?... »

Paul répétait ici, en termes différents, ce qu'il avait dit aux Juifs et à Félix, que son seul crime était de croire à la résurrection des morts. Quant au reproche de prêcher Jésus de Nazareth , il y opposa une fois de plus l'apparition du Sauveur sur le chemin de Damas et l'ordre qu'il en avait reçu d'embrasser cette foi nouvelle. « Roi Agrippa, conclut-il de ce récit, je

1 « Porrigit dextram et ad instar oratorum conformât articulum, duobusque infimis conclusis digitis ceteros eminentes porrigit. » Apulée, Metamorph., ii, 54.

ne résistai point à la vision céleste; mais j'ai annoncé premièrement à ceux de Damas, et ensuite à Jérusalem, à toute la Judée et aux gentils, de se repentir et de se tourner vers Dieu en faisant de dignes œuvres de pénitence. A cause de cela les Juifs, m'ayant pris dans le temple, cherchaient à me tuer; mais, grâce au secours qui m'est venu de Dieu , me voici debout jusqu'à ce jour, rendant témoignage aux petits et aux grands, ne disant rien d'autre que ce que les prophètes et Moïse ont prédit devoir arriver, qu'il fallait que le Christ souffrît, et que le premier, par la résurrection des morts, il annonçât la lumière au peuple et aux gentils. »

Cette discussion de témoignages prophétiques, ce récit de visions n'intéressaient guère Festus qui , sans doute, avait déjà eu l'occasion de les entendre. Il craignit que ses nobles hôtes n'en prissent ennui, et, interrompant brusquement le prisonnier : « Tu déraisonnes, Paul, lui dit-il, ton grand savoir te fait perdre l'esprit. » L'apôtre ne se laissa point démonter; jugeant d'ailleurs que, pour Agrippa, ces questions offraient un intérêt particulier : « Je ne suis point hors de sens, très excellent Festus, répondit-il; les paroles que je viens de dire sont paroles de vérité et de raison. Le roi est bien informé de tout ceci , et je parle devant lui avec d'autant plus de liberté que je sais qu'il n'ignore rien de ce que je dis; ces choses en effet ne se sont point passées en secret. » Se tournant alors vers le prince pour lui porter un coup direct : « Roi Agrippa, dit-il, crois-tu aux prophètes? Ah I je le sais, tu y crois! » Mais Agrippa refusa la discussion

OÙ voulait Tentraîner l'apôtre, et se déroba par une ironie : « Tu vas bientôt me persuader de me faire chrétien I » dit-il. Paul repartit : « Plût à Dieu que non seulement toi, mais aussi tous ceux qui m'entendent aujourd'hui , vous devinssiez de toutes manières tel que je suis... hormis ces liens, » ajouta- t-il de bonne grâce, tendant son bras enchaîné.

Cette courtoise saillie mit fin à Taudience. Le roi se leva; Bérénice, Festus et leur suite passèrent avec lui dans une autre salle. On s'y entretint de TafTaire, et l'avis unanime fut que Paul n'avait rien fait qui fût digne de mort ou de prison : « S'il n'en avait appelé à César, ajouta le roi, cet homme eût pu être relâché. » Mais Tapûtre maintint son appel. Rome , plus que jamais, absorbait ses pensées. La perspective d'y être conduit par les Romains eux-mêmes , et de comparaître au premier tribunal de l'Empire , revenait trop à ses desseins pour qu'il s'en détournât. Il fallut se résoudre à le faire partir pour l'Italie.

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